XII

Elle ne disait rien. Lafourcade se leva:

--Je vais vous souhaiter le bonsoir, Emma. Nous avons réglé la question.

Elle fut honteuse d’avoir mal répondu à cet honnête homme:

--Il ne faut pas m’en vouloir, Frédéric, dit-elle mélancolique. J’ai eu

une crise.

Elle s’efforça de plaisanter:

--Le vieil orage dont vous parliez, il m’a traversée.

Il secoua la tête:

--Non, mon amie. C’est à cause de Ruppert que vous m’avez parlé ainsi!

Elle haussa les épaules, croyant donner le change.

--Vous êtes absurde! Un homme aimé des femmes et qui a neuf ans de moins

que moi... Il est vrai que j’ai mis ma jeunesse de côté, ajouta-t-elle

en souriant.

L’espoir est tenace aux cœurs aimants, Frédéric se raccrocha à ce

sourire:

--Emma, dit-il, votre jeunesse, vous l’avez économisée. Vous jouissez

d’un beau revenu. Alors, je m’étais dit, j’avais pensé... A mon âge, on

s’éprend d’un tendron quand ce n’est pas d’une gamine. Je trouvais plus

sage, plus curieux de convoiter...

Elle l’interrompit d’une voix basse et stridente:

--Une femme assortie à vous! En effet, c’est plus raisonnable... Tenez,

Lafourcade, rions, voulez-vous?

--Vous n’avez pas l’air d’en avoir envie, murmura-t-il en l’enveloppant

de bonté triste.

--Mais si!

* * * * *

Ils marchèrent en silence quelques secondes, écrasés tous deux de

chagrin. Enfin, elle continua, bizarrement, avec une obscure bravade:

--Tenez, je vais vous faire un aveu... Cela ne serait pas tellement sage

de m’épouser... J’ai eu un long sommeil sentimental, une éclipse de

cœur. Mais on se réveille! L’éclipse ne dure pas toujours... Qui sait,

je vais peut-être m’émanciper.

--Vous? dit simplement Frédéric.

Elle s’accrocha à la balustrade, comme frappée par un coup droit:

--Vous avez raison, c’est trop tard!

Il la vit frissonner dans la nuit et il fut envahi par la pitié. Elle le

comprit et s’abandonna jusqu’à se plaindre:

--Je suis triste, triste... et quels remords!

Il mit ses doigts durs sur sa pauvre main moite, comme Ruppert tout à

l’heure avait fait:

--Du remords, Emma!... A qui donc avez-vous fait du mal?

--A moi, jeta-t-elle vers l’ombre, à moi, toujours à moi! Et toute ma

vie!

Elle avait maintenant une irrésistible soif de s’épancher.

--Quelle bêtise j’ai dite tout à l’heure! Économiser? On économise de

l’argent, on ne place pas sa jeunesse. Quand on veut la retrouver, les

titres sont dans l’eau! On reste devant l’ancienne image de soi-même,

comme un voyageur qui retourne au foyer et qui n’y voit plus que des

ruines! Ce soir, tenez, Frédéric, je pense à cela sérieusement, pour la

première fois; mon courage me manque, je ne crois plus que j’ai bien

fait et je me sens lasse à mourir.

--Ce soir? Pourquoi ce soir? demanda humblement son ami.

--Je ne sais pas...

Ils se turent derechef et, dans la maison, ils entendirent jouer un

tango:

--C’est pour Ruppert. Il fait danser Poldi, murmura Frédéric. Ah! je

sais bien pourquoi ce soir! Vous souffrez que, moi... Vous vous dites

qu’autrefois, de plus jeunes...

--Peut-être! Peut-être que je me dis cela, cria tout bas Emma, avec

angoisse. Ce soir, tout le passé me regarde avec reproche, avec défi. Je

l’entends qui murmure à mon oreille: trop tard. Tu me vois, c’est moi.

J’étais ta jeunesse. Tu m’as gaspillée, fausse économe. Il ne reste rien

dans tes mains que la crispation de les savoir vides!

--Vous êtes amoureuse, souffla-t-il.

Elle trouva la force de s’en défendre.

--Vous êtes fou! C’est vous, c’est vous seul, avec votre demande en

mariage, qui avez remué le fond de mon regret. Vous avez ouvert le

coffret, trop fermé; alors, ce soir, j’ai envie de parler; j’ai envie de

me plaindre; un peu plus... vous voyez..., j’aurais envie de pleurer, de

pleurer tout haut, comme une bête qui va mourir, comme une maîtresse

abandonnée, moi qui n’ai jamais eu d’amant! Ah! je m’en veux... je m’en

veux!

Il voyait ses larmes descendre. Il répéta, doucement:

--Vous êtes amoureuse.

Elle mordit ses belles mains comme un mouchoir, sans lui répondre, et

ils restèrent là, très longtemps, dans une détresse infinie. Il leur

semblait qu’ils ne s’étaient jamais connus.

--Ma pauvre Emma! murmura enfin le vieil homme.

--Oui, sanglota-t-elle, vaincue, pauvre Emma! S’en aller en guerrière,

avec une armure, et s’apercevoir à la fin que les blessures viennent du

dedans! Ah! je sais bien ce qui m’arrive: c’est tout mon orgueil rentré

qui, aujourd’hui, ressort en confusion...

Elle se retourna vers lui dans une sorte d’emportement:

--Je vous défends de me croire amoureuse. Je ne suis pas amoureuse. Et

de qui amoureuse? Il n’y a personne.

--Personne.

Elle frappa du pied:

--Non, personne! Il y a vous, qui êtes mon ami, et auquel je me plains,

c’est tout!

--Si cela vous fait du bien! dit-il sans la regarder.

De nouveau, le silence les enveloppa. Ils contemplèrent, sans la voir,

une longue lune de décembre qui se promenait sinistrement sur la mer.

Madame Baïta essaya de sourire:

--Mon pauvre vieux! Sommes-nous assez ridicules!

--Pas du tout, répondit-il.

--Mais si. J’ai ce soir une colère de ratée. Je me dis: tu étais

belle...

--Vous l’êtes encore...

--Tu étais amoureuse...

--Vous l’êtes encore...

Elle prit sa pauvre tête dans ses mains.

--Trop tard. J’avais tout et je n’ai plus rien, je n’aurai jamais plus

rien. J’ai gâché ma vie. J’ai vécu inutile, déserte. Que de cruautés

j’ai eues envers moi-même! J’aurais mieux fait d’en avoir avec les

autres...

--Vous en avez, dit Lafourcade. Allons nous reposer.

Il lui montra, derrière la terrasse, le salon maintenant désert, et,

comme elle ne bougeait pas, il s’en alla.

* * * * *

Elle resta seule, incapable de se remuer. Combien de temps? Quelques

minutes, une heure? Comment l’aurait-elle su parmi sa lassitude? Elle

fut réveillée par un frisson et comprit qu’elle s’était endormie dans la

fatigue de s’être plainte.

Deux fois vingt ans · 第 24 / 42 题