Ruppert ayant fini le bridge, était revenu près de Léopoldine et de
madame Baïta; Albéric, volontairement, les empêtrait. La petite comtesse
entraîna son frère, vaguement inquiétée d’un sourire qu’elle lui voyait,
le sourire mauvais des Grégange. Emma et l’écrivain restèrent seuls au
grand mécontentement de l’écolier. La douairière s’en fut au lit,
cependant que Malouin, sa femme, Albéric et Antoinette faisaient au
billard, un bouchon. Lafourcade, devant la mer, semblait rassembler son
courage. Ainsi l’amoureuse inconnue eut son tête-à-tête avec Georges
comme une aumône du destin. Ils disaient des choses banales, à peu près
vides de sens, comme ont accoutumé les amis, mais Emma, derrière elles,
entendait bruire les silences. Une affreuse délectation l’empoignait
d’avoir à elle seule, pour quelques minutes, cet homme désiré, de jouir
de sa voix, de ses gestes, de ses mots, de l’adorer sans le lui dire.
Pour elle, la présence, c’était un peu la possession. Elle oubliait dans
ce délice l’amertume de son secret.
Lafourcade, lesté d’audace, s’approcha d’eux. On voyait venir dans la
nuit le rond rouge de son cigare.
--Je vous y prends, dit-il, mais sans y croire, vous flirtez!
--Flirter, grands dieux! Madame Baïta est trop raisonnable, s’exclama
Ruppert, facilement.
Elle sourit, bizarre:
--Il y a encore ça!
--Elle n’est pas du tout raisonnable, affirma Frédéric, en s’asseyant à
côté d’eux.
--Qu’est-ce qu’il vous faut? demanda plaisamment le romancier.
--Ce qu’il me faut?
Le vieil homme se tourna vers sa camarade. Il hésita quelques secondes,
non point sur ses intentions, mais sur l’opportunité de les dire: la
présence de Ruppert n’était certainement pas indispensable. Pourtant,
par une bizarrerie d’original, Lafourcade ne la détesta point. Il avait
tellement de goût qu’il pouvait lui arriver d’en manquer dans le souci
d’en avoir trop. Ce qu’il méditait d’exprimer lui semblait vaguement
ridicule après tant de saisons silencieuses et il craignait de
l’endimancher. C’était le trac du tête-à-tête, d’une sorte de demande
d’audience, bonne à solenniser une démarche. Il lui semblait plus
expédient de lâcher la chose en passant, comme on parle ouvertement de
ce qui, d’ailleurs, va de soi. Son idée lui apparaissait si simple--et
seulement insolite à cause d’un retard de vingt ans--que Frédéric
n’imaginait pas un refus. Enfin, si étonnant que cela fût en
l’occurrence, il se sentait impatient et n’y tenait plus de parler. D’un
seul coup, comme un poids qu’on laisse tomber naturellement, la route
finie, il déchargea ce qu’il avait à dire, en prenant appui sur Ruppert.
Négligeant la plaidoirie, il jeta la péroraison:
--Je vous le dirais bien, Emma, ce qu’il me faut! Tant pis, j’y vais:
vous m’épouseriez si vous étiez raisonnable.
Il sourit, attendant la main demandée.
--Vous êtes fou, sourit madame Baïta à son tour, fraternellement.
Mais Ruppert ne s’y trompa pas:
--Vous savez que M. Lafourcade est sérieux?
--Naturellement, je suis sérieux. Cela m’a pris aujourd’hui même.
--Le coup de foudre? Depuis vingt ans qu’on se connaît...
--Vingt-deux, rétorqua Frédéric. Ce n’est pas le coup de foudre. C’est
un vieil orage amoncelé qui éclate.
La créole plaisanta de nouveau:
--Choisissez vos paratonnerres.
Le colonial surpris regarda son amie avec une douce dignité:
--Ruppert a raison; je suis sérieux. Il ne faut pas le prendre ainsi,
cela me ferait de la peine.
Elle le contempla interdite et, tous les trois, ils furent enveloppés de
gêne. M. Lafourcade, pour la dissiper, continua d’un autre ton, en
affectant la légèreté:
--Ma sœur est admirable. Imaginez-vous qu’elle ressemble au maréchal
Joffre! On sait qu’après un conseil où il parla peu, l’illustre soldat
conclut par ces mots:--«Eh bien, on se battra sur la Marne.»--Telle fut
la douairière, cette après-midi; son notaire et moi, elle nous appela
pour nous consulter sur l’opportunité de marier ma nièce avec René.
Quand nous eûmes parlé, elle cria:--«Eh bien, ce mariage aura
lieu!»--Voilà donc une affaire faite. Ma sœur en garde le mérite, car
c’est elle qui décida.
--Je suis bien contente, dit Emma.
Elle l’était. Son dérèglement caché n’altérait point ses vertus
profondes et elle chérissait son enfant. Quelquefois même, elle
s’accusait de ne plus lui donner toutes ses pensées, ne mettant jamais
en balance le sacrifice de sa vie. Pourtant, à cette minute, la présence
de Ruppert la gêna, comme s’il n’avait point su qu’elle avait un fils,
en âge déjà de fonder lui-même une famille. Frédéric, sans soupçonner
tout ce débat, regardait son amie avec une bonne émotion, qu’il
dissimulait sous des manières un peu narquoises:
--Vous êtes contente, je le conçois. C’est le moment d’en profiter.
Faisons ensemble les deux noces...
--Ah çà, Frédéric!...
Elle s’arrêta. Elle voyait d’anxiété reluire ses yeux, son long nez
frémir dans l’air du soir; elle demeura atterrée, cependant qu’il
continuait crescendo:
--René se marie, c’est très joli. Parfait. Vous voilà seule, en
attendant! Qu’est-ce que vous allez faire? Retourner sous votre vérandah
et là, songer, devant les grenadiers en fleurs qui vous présenteront les
armes? Folie! Restons en France tous les deux. Vous ne connaissez pas
Paris et, pour moi, je l’ai oublié. Il paraît que maintenant c’est un
New-York. Voilà une découverte à faire de compagnie. L’honorable M.
Lafourcade et sa femme, hein? Deux jolis originaux: nous aurons beaucoup
de succès... Ce n’est pas si bête! Eh bien, répondez...
Il y eut un silence. Elle regardait droit devant elle, à la manière des
somnambules...
--C’est vrai pourtant que ce n’est pas si bête, dit Ruppert, toujours
disposé à rendre service...
Lafourcade, au vol, s’empara de l’aide qui s’offrait; il ne cachait plus
son émoi; cependant une timidité le fit encore plaisanter:
--Dites oui... Votre flirt lui-même le demande!
--Je ne me le permettrais pas, protesta l’écrivain. Mais nous sommes
devenus de grands amis, madame Baïta et moi, et, si elle nous promet de
ne pas nous abandonner tout de suite...
--Qui, nous? interrogea Frédéric.
Ruppert, avec affection, regarda l’accompagnatrice de ses amours. Il
n’était pas homme à manquer une occasion de la remercier une fois de
plus:
--Qui, nous? Mais tout le monde! Madame Baïta répand le bonheur autour
d’elle. Sa présence est bien précieuse... Laissez-nous-la encore
quelques semaines. Après, il me semble...
Brusquement, avec une nervosité qui les stupéfia, elle réagit:
--Il vous semble mal. Cette plaisanterie est ridicule. Je ne peux vous
dire à quel point je me sens... Je ne trouve pas le mot! Mais cette
attaque brusquée, et devant vous, Ruppert...
Elle se leva parmi ces phrases suspendues et l’on vit son effort pour se
maîtriser; enfin elle essaya de sourire:
--J’excuse mon vieux camarade: je comprends qu’il ait voulu du renfort.
C’est une entreprise tellement absurde!... Mais que vous, tout d’un
coup, Ruppert, vous--en ami!--vous donniez votre avis, vous disposiez de
moi... Je suis humiliée, je vous l’assure, très humiliée.
Elle ne souriait plus.
--Ne dites pas un mot de plus! articula M. Lafourcade avec un chagrin
empli de bonne tenue, car, humilié, c’est moi qui le serais!
Emma fut envahie de confusion. Elle fit un pas:
--Donnez-moi la main, Frédéric, et pardonnez-moi. Je viens d’être à la
fois méchante et ridicule.
Maintenant comme elle en souffrait! Elle ajouta:
--Je ne sais pas ce qui m’a pris.
Ruppert, désolé, se leva:
--C’est ma faute.
A cent lieues de se croire présent dans ce cœur de femme, il attribuait
la nervosité de la minute à l’ennui d’un refus à formuler.
--Allons, dit-il, refaites vite votre sourire... Il ne faut pas m’en
vouloir: j’ai cru pouvoir risquer mon avis. Cela n’arrive-t-il pas entre
intimes?
Il lui serra la main, pour préciser, salua Lafourcade d’un coup d’œil
complice et s’éloigna vers le billard.
Il la jugeait un peu ridicule. D’où lui venait cet entêtement farouche?
Lafourcade lui semblait tout à fait bien... pour elle! Quant au
colonial, il le comprenait, pensant:
--Elle a dû être bigrement bien!
Bigrement bien, peut-être Ruppert eût-il vu qu’elle le restait, si cette
comédienne trop modeste, au milieu de leur intrigue, se fût attribué un
rôle de vedette et par exemple de rivale. Mais, la sotte, il la voyait
désormais en confidente.
* * * * *
Brusquement, tandis qu’il s’éloignait, elle souffrit à crier, à s’entrer
les ongles dans la chair, car elle sentit ce qu’il pensait et elle
connut sa déchéance.