XI

Ruppert ayant fini le bridge, était revenu près de Léopoldine et de

madame Baïta; Albéric, volontairement, les empêtrait. La petite comtesse

entraîna son frère, vaguement inquiétée d’un sourire qu’elle lui voyait,

le sourire mauvais des Grégange. Emma et l’écrivain restèrent seuls au

grand mécontentement de l’écolier. La douairière s’en fut au lit,

cependant que Malouin, sa femme, Albéric et Antoinette faisaient au

billard, un bouchon. Lafourcade, devant la mer, semblait rassembler son

courage. Ainsi l’amoureuse inconnue eut son tête-à-tête avec Georges

comme une aumône du destin. Ils disaient des choses banales, à peu près

vides de sens, comme ont accoutumé les amis, mais Emma, derrière elles,

entendait bruire les silences. Une affreuse délectation l’empoignait

d’avoir à elle seule, pour quelques minutes, cet homme désiré, de jouir

de sa voix, de ses gestes, de ses mots, de l’adorer sans le lui dire.

Pour elle, la présence, c’était un peu la possession. Elle oubliait dans

ce délice l’amertume de son secret.

Lafourcade, lesté d’audace, s’approcha d’eux. On voyait venir dans la

nuit le rond rouge de son cigare.

--Je vous y prends, dit-il, mais sans y croire, vous flirtez!

--Flirter, grands dieux! Madame Baïta est trop raisonnable, s’exclama

Ruppert, facilement.

Elle sourit, bizarre:

--Il y a encore ça!

--Elle n’est pas du tout raisonnable, affirma Frédéric, en s’asseyant à

côté d’eux.

--Qu’est-ce qu’il vous faut? demanda plaisamment le romancier.

--Ce qu’il me faut?

Le vieil homme se tourna vers sa camarade. Il hésita quelques secondes,

non point sur ses intentions, mais sur l’opportunité de les dire: la

présence de Ruppert n’était certainement pas indispensable. Pourtant,

par une bizarrerie d’original, Lafourcade ne la détesta point. Il avait

tellement de goût qu’il pouvait lui arriver d’en manquer dans le souci

d’en avoir trop. Ce qu’il méditait d’exprimer lui semblait vaguement

ridicule après tant de saisons silencieuses et il craignait de

l’endimancher. C’était le trac du tête-à-tête, d’une sorte de demande

d’audience, bonne à solenniser une démarche. Il lui semblait plus

expédient de lâcher la chose en passant, comme on parle ouvertement de

ce qui, d’ailleurs, va de soi. Son idée lui apparaissait si simple--et

seulement insolite à cause d’un retard de vingt ans--que Frédéric

n’imaginait pas un refus. Enfin, si étonnant que cela fût en

l’occurrence, il se sentait impatient et n’y tenait plus de parler. D’un

seul coup, comme un poids qu’on laisse tomber naturellement, la route

finie, il déchargea ce qu’il avait à dire, en prenant appui sur Ruppert.

Négligeant la plaidoirie, il jeta la péroraison:

--Je vous le dirais bien, Emma, ce qu’il me faut! Tant pis, j’y vais:

vous m’épouseriez si vous étiez raisonnable.

Il sourit, attendant la main demandée.

--Vous êtes fou, sourit madame Baïta à son tour, fraternellement.

Mais Ruppert ne s’y trompa pas:

--Vous savez que M. Lafourcade est sérieux?

--Naturellement, je suis sérieux. Cela m’a pris aujourd’hui même.

--Le coup de foudre? Depuis vingt ans qu’on se connaît...

--Vingt-deux, rétorqua Frédéric. Ce n’est pas le coup de foudre. C’est

un vieil orage amoncelé qui éclate.

La créole plaisanta de nouveau:

--Choisissez vos paratonnerres.

Le colonial surpris regarda son amie avec une douce dignité:

--Ruppert a raison; je suis sérieux. Il ne faut pas le prendre ainsi,

cela me ferait de la peine.

Elle le contempla interdite et, tous les trois, ils furent enveloppés de

gêne. M. Lafourcade, pour la dissiper, continua d’un autre ton, en

affectant la légèreté:

--Ma sœur est admirable. Imaginez-vous qu’elle ressemble au maréchal

Joffre! On sait qu’après un conseil où il parla peu, l’illustre soldat

conclut par ces mots:--«Eh bien, on se battra sur la Marne.»--Telle fut

la douairière, cette après-midi; son notaire et moi, elle nous appela

pour nous consulter sur l’opportunité de marier ma nièce avec René.

Quand nous eûmes parlé, elle cria:--«Eh bien, ce mariage aura

lieu!»--Voilà donc une affaire faite. Ma sœur en garde le mérite, car

c’est elle qui décida.

--Je suis bien contente, dit Emma.

Elle l’était. Son dérèglement caché n’altérait point ses vertus

profondes et elle chérissait son enfant. Quelquefois même, elle

s’accusait de ne plus lui donner toutes ses pensées, ne mettant jamais

en balance le sacrifice de sa vie. Pourtant, à cette minute, la présence

de Ruppert la gêna, comme s’il n’avait point su qu’elle avait un fils,

en âge déjà de fonder lui-même une famille. Frédéric, sans soupçonner

tout ce débat, regardait son amie avec une bonne émotion, qu’il

dissimulait sous des manières un peu narquoises:

--Vous êtes contente, je le conçois. C’est le moment d’en profiter.

Faisons ensemble les deux noces...

--Ah çà, Frédéric!...

Elle s’arrêta. Elle voyait d’anxiété reluire ses yeux, son long nez

frémir dans l’air du soir; elle demeura atterrée, cependant qu’il

continuait crescendo:

--René se marie, c’est très joli. Parfait. Vous voilà seule, en

attendant! Qu’est-ce que vous allez faire? Retourner sous votre vérandah

et là, songer, devant les grenadiers en fleurs qui vous présenteront les

armes? Folie! Restons en France tous les deux. Vous ne connaissez pas

Paris et, pour moi, je l’ai oublié. Il paraît que maintenant c’est un

New-York. Voilà une découverte à faire de compagnie. L’honorable M.

Lafourcade et sa femme, hein? Deux jolis originaux: nous aurons beaucoup

de succès... Ce n’est pas si bête! Eh bien, répondez...

Il y eut un silence. Elle regardait droit devant elle, à la manière des

somnambules...

--C’est vrai pourtant que ce n’est pas si bête, dit Ruppert, toujours

disposé à rendre service...

Lafourcade, au vol, s’empara de l’aide qui s’offrait; il ne cachait plus

son émoi; cependant une timidité le fit encore plaisanter:

--Dites oui... Votre flirt lui-même le demande!

--Je ne me le permettrais pas, protesta l’écrivain. Mais nous sommes

devenus de grands amis, madame Baïta et moi, et, si elle nous promet de

ne pas nous abandonner tout de suite...

--Qui, nous? interrogea Frédéric.

Ruppert, avec affection, regarda l’accompagnatrice de ses amours. Il

n’était pas homme à manquer une occasion de la remercier une fois de

plus:

--Qui, nous? Mais tout le monde! Madame Baïta répand le bonheur autour

d’elle. Sa présence est bien précieuse... Laissez-nous-la encore

quelques semaines. Après, il me semble...

Brusquement, avec une nervosité qui les stupéfia, elle réagit:

--Il vous semble mal. Cette plaisanterie est ridicule. Je ne peux vous

dire à quel point je me sens... Je ne trouve pas le mot! Mais cette

attaque brusquée, et devant vous, Ruppert...

Elle se leva parmi ces phrases suspendues et l’on vit son effort pour se

maîtriser; enfin elle essaya de sourire:

--J’excuse mon vieux camarade: je comprends qu’il ait voulu du renfort.

C’est une entreprise tellement absurde!... Mais que vous, tout d’un

coup, Ruppert, vous--en ami!--vous donniez votre avis, vous disposiez de

moi... Je suis humiliée, je vous l’assure, très humiliée.

Elle ne souriait plus.

--Ne dites pas un mot de plus! articula M. Lafourcade avec un chagrin

empli de bonne tenue, car, humilié, c’est moi qui le serais!

Emma fut envahie de confusion. Elle fit un pas:

--Donnez-moi la main, Frédéric, et pardonnez-moi. Je viens d’être à la

fois méchante et ridicule.

Maintenant comme elle en souffrait! Elle ajouta:

--Je ne sais pas ce qui m’a pris.

Ruppert, désolé, se leva:

--C’est ma faute.

A cent lieues de se croire présent dans ce cœur de femme, il attribuait

la nervosité de la minute à l’ennui d’un refus à formuler.

--Allons, dit-il, refaites vite votre sourire... Il ne faut pas m’en

vouloir: j’ai cru pouvoir risquer mon avis. Cela n’arrive-t-il pas entre

intimes?

Il lui serra la main, pour préciser, salua Lafourcade d’un coup d’œil

complice et s’éloigna vers le billard.

Il la jugeait un peu ridicule. D’où lui venait cet entêtement farouche?

Lafourcade lui semblait tout à fait bien... pour elle! Quant au

colonial, il le comprenait, pensant:

--Elle a dû être bigrement bien!

Bigrement bien, peut-être Ruppert eût-il vu qu’elle le restait, si cette

comédienne trop modeste, au milieu de leur intrigue, se fût attribué un

rôle de vedette et par exemple de rivale. Mais, la sotte, il la voyait

désormais en confidente.

* * * * *

Brusquement, tandis qu’il s’éloignait, elle souffrit à crier, à s’entrer

les ongles dans la chair, car elle sentit ce qu’il pensait et elle

connut sa déchéance.

Deux fois vingt ans · 第 23 / 42 题