VII

La villa de la douairière n’est point de ces champignons cubiques,

destinés à bientôt vieillir, encombrant de matières pauvres les paysages

aériens. La vieille dame, qui n’est point sans goût, a les parodies en

horreur: elle s’en tient à sa vaste maison, solidement bâtie, vers 1860,

sur le boulevard de l’Océan. Cette demeure-là n’a rien d’un décor de

théâtre. Les appartements y sont larges, les meubles confortables; on y

vit en bourgeois cossus, entre des murs épais, faits pour étouffer les

«histoires».--C’est très impératrice Eugénie,--dit Ruppert

affectueusement. On sait que les Bonaparte ont infusé à la France des

mœurs honnêtes et endimanchées; voilà leur victoire aux plus longs

fruits: elle les porte encore--du moins en apparence--dans la famille

des Grégange. Il ne ferait pas bon y manquer ouvertement aux

convenances. On peut y sembler libre, y affecter même, par mode, un

certain tohu-bohu de langage: on y demeure armé contre le scandale!

Léopoldine le savait.

Son roman mystérieux ne la laissait pas sans inquiétude. Il lui arrivait

d’envisager de le finir. Mais la haine de Malouin était plus forte que

la prudence. Le cocu se dandinait lorsque, sans motif, elle lui riait au

nez, silencieusement. Il croyait qu’elle évoquait avec sympathie leurs

accointances conjugales! Emma Baïta, dans la crainte, attendait la suite

de l’aveu commenté sur la plage des Abatilles; elle revoyait la légère

coupable, écrasée contre le sable, et frappant avec nervosité sa croupe

charmante de ses petits pieds balancés.

--Pourvu, pensait-elle, que l’idée ne lui vienne pas de continuer ses

confidences!

Mais l’idée en vint à Poldi.

* * * * *

Le salon bourdonnait; on y voyait des femmes en bottes et des hommes en

habit rouge. Tous ces gaillards, montés sur de grands chevaux, avaient,

dans la matinée, poursuivi, jusque vers l’étang de Cazaux, derrière le

camp d’aviation, un maigre petit renard enchanté: chaque fois qu’ils le

tenaient, le puant animal s’évanouissait,--aimé des dieux comme Ruppert!

Soudain, le vent décelait son odeur dans une autre partie de la forêt.

Malouin déclara qu’il avait corrompu les chiens à prix d’or. Il proposa

de les mettre en jugement et de les exécuter au retour. Sa mère, sur un

gris pommelé cria:--C’est un crétin!--et piqua des deux; elle montait à

califourchon.

Enfin, vers midi, on vit le ciel serein s’emplir d’une escadrille de

bombardement. Dans le doute, ignorant si les héros de la République

étaient pour le renard ou contre lui, le maître d’équipage ordonna la

retraite. L’escadron vaincu rentra déjeuner: c’était, cette fois, chez

la douairière.

--Voilà une poule excellente, plaisanta un petit homme pâle, l’air, dans

sa jaquette rouge, d’une quenelle en sauce tomate... Je souhaite sa sœur

à notre renard! Il l’a méritée.

--Nous lui avons coupé l’appétit, ricana Malouin. A cette heure il gît,

efflanqué; soyons tranquilles, il va crever. J’en suis toujours pour mon

idée: les chiens ne valent rien ou les gibiers leur graissent la patte.

Mon avis est de les fusiller.

Il était sérieux et cita l’exemple de François de Curel qui assassinait

ses meutes quand il en était mécontent. Les femmes s’indignèrent de sa

barbarie cependant qu’on découpait des langoustes. Ruppert, d’une voix

tendre, prit la défense des animaux:

--En effet, dit-il, l’auteur de l’_Ame en folie_, qui m’honorait de son

amitié, me raconta qu’il avait accoutumé de tuer lui-même, d’une balle

sûre, les chiens inaptes à bien chasser. Quelle que soit mon admiration

pour Curel, je ne lui cachai pas ma réprobation. Les chiens ont une âme.

Mais le vieux coureur des bois rétorquait que, si elle existe, elle est

sanglante. Il me cita des valets dévorés et précisa que, tandis qu’il

abattait ses limiers, leurs camarades, destinés au même sort,

bondissaient sur leurs dépouilles avec des aboiements joyeux.

--Naturellement, susurra Malouin... Les chiens aiment le carnage. Cela

prouverait qu’ils ont une âme, comme vous dites.

--Eh bien, continua Ruppert, j’ai la vivisection en horreur...

Il se lança dans un éloge du bouddhisme et cita son valet de chambre: ce

Chinois, s’il trouve une guêpe dans l’appartement, tandis qu’elle le

pique, il la reporte dans le jardin. L’écrivain termina par une phrase

charmante destinée à exalter les chasseurs en faisant la louange des

renards. Ainsi tout le monde fut content. La douairière conclut qu’elle

était l’amie des bêtes, exception faite pour les poissons! On se leva

sur cette parole.

Maintenant, par groupes, sur la terrasse, circulaient d’autres

fariboles. Léopoldine s’approcha d’Emma Baïta: elle s’assit et coula

vers elle des regards mendiants d’enfant lazarone. En cheveux courts et

culottée, elle semblait un frêle gamin:

--Chère Emma, j’ai besoin de vous. Dites à haute voix, dans un quart

d’heure, que vous devez aller à Bordeaux. J’offrirai de vous y

conduire... Ne dites pas non, ne dites pas non: j’ai un rendez-vous avec

mon amant.

Madame Baïta, en effet, avait sursauté. Elle répondit la phrase banale:

--Vous êtes folle, Poldi.

Mais la petite Bordelaise se fit insistante:

--Nos rencontres deviennent difficiles. Il nous faut absolument une amie

sûre, une complice, et d’instinct, j’ai pensé à vous.

--Mais je ne veux pas.

--Pourquoi?

--Mais parce que je vous blâme.

--Ne soyez pas moraliste!

--Qu’est-ce que vous racontez toutes les deux? demanda le mari

s’approchant.

--Madame Baïta me demande de la conduire à Bordeaux, affirma

tranquillement la comtesse.

Malouin, sans objection, s’éloigna.

--Vous voyez comme c’est simple, continua-t-elle en s’esclaffant. Le

temps de mettre une robe, nous partons...

--Non, dit la créole fermement. Non, Poldi. Je suis ici chez votre

belle-mère; ce serait un abus de confiance.

L’honnête femme, sincèrement, était froissée. Loin de la rendre moins

sévère, le trouble où la jetait Ruppert développait en son esprit une

espèce de puritanisme. Elle avait une si grande peur de la passion,

maintenant qu’elle voyait son ombre, qu’elle y puisait une énergie

nouvelle pour en défendre ses amies. C’était, en son cœur armé, une

mobilisation de toutes ses forces contre l’aventure. Elle le croyait de

bonne foi.

Léopoldine, de rage serra les poings; elle insista, préoccupée de garder

un visage souriant pour la galerie:

--Ah! çà, vous n’allez pas me laisser en plan? Vous ne savez donc pas ce

que c’est, l’amour?

Madame Baïta se sentit blessée:

--Mieux que vous, peut-être, Poldi!

--Alors?

La créole secoua la tête:

--Non. Décidément, non.

--C’est bien.

L’infidèle se leva, furieuse, et, puis, tout d’un coup, se rassit; elle

prit sa voix la plus candide en recommençant de sourire pour donner le

change autour d’elle.

Cela demeurait superflu; la douairière, au milieu d’un groupe, empli de

patience, expliquait pourquoi elle préférait Lamartine à Valéry: on en

avait pour quelque temps; Lafourcade racontait une histoire de chasses

aux anguilles; il affirmait que sa sœur ne savait rien de l’ichtyologie

et narrait comment dans le haut d’un cours d’eau, aux Comores, il fut

chargé par des anguilles qui se défendaient noblement; Antoinette et

René Baïta se parlaient tout bas. Les invités formaient des îlots.

Ruppert, de l’un d’eux, se détacha, juste comme Léopoldine se ragrafait

à son amie:

--Ma chérie, cela m’est égal de manquer de tact! Vous m’aiderez!...

C’est un jeu dangereux, eh bien quoi?

A son insu, elle parla plus haut; madame Baïta vit que Ruppert les

écoutait:

--Prenez garde, dit-elle tout bas.

--A qui? continua Poldi du même ton...

--A Ruppert, voyons!

L’idée que cet homme dont elle était hantée, pouvait les entendre parler

d’une intrigue, l’épouvantait, comme si cela devait suffire à la rendre

facile à ses yeux.

Poldi, angélique, sourit:

--A Ruppert? Mais, Emma, c’est lui mon amant!

Le coup frappa si fort que la créole se leva. Un peu plus, elle aurait

crié. Ruppert, maintenant, était auprès d’elles:

--Eh bien? interrogea-t-il, avec sa grâce habituelle.

Il promenait sur les deux femmes ses yeux de velours et semblait l’homme

du monde le plus à l’aise. Emma Baïta s’était retournée soudain, comme

si son propre visage fût devenu dangereux à la façon des délateurs.

--Elle résiste! dit Léopoldine à mi-voix.

Il sourit et parla derrière la créole, à son oreille, feignant de

regarder la mer:

--Comment, vous résistez! Une complicité d’amour, ce n’est pas un péché,

voyons! J’avais conseillé à Poldi...

Emma se retourna lentement.

--Ah! c’est vous qui...?

--Oui, c’est moi qui!

En elle, tout s’écroula. Avec désespoir, elle comprit son jeu savant et

que toutes ses feintes, sa séduction, cette chaleur particulière où elle

s’était embrasée, ce n’était rien, rien que le désir de l’atteler à leur

bonheur, pour les tirer des mauvais pas. Elle connut la confusion mais

dans une douleur si soudaine qu’elle la supporta sans fierté et sourit,

comme les esclaves quand ils ont peur de leurs tyrans. Il avait son

flegme charmant et, tranquille, il continua:

--J’ai l’instinct que vous aimez l’amour. Vous serez pour nous une

providence...

--Une mère! répondit madame Baïta en élargissant son sourire...

Il allait répondre; elle le coupa, d’une voix un peu oppressée:

--C’est entendu. Je vous aiderai.

Poldi cria:

--Chic!

Et puis, plus bas:

--Tout à l’heure, Emma, je vous embrasserai: une fois pour moi, une fois

pour lui.

--Je n’en demande pas tant, dit la pauvre femme sans intonation.

Il y eut un temps:

--Voilà! dit-elle encore... A tout à l’heure!

Elle leur tourna le dos et s’éloigna...

--Je crois qu’elle est un peu choquée tout de même, murmura Ruppert

enchanté.

Deux fois vingt ans · 第 20 / 42 题