Elle ferma le livre, éteignit la lumière: la pendule de la chambre sonna
trois heures... La créole ouvrit ses larges yeux, dans l’ombre, et
comprit qu’elle ne dormirait pas. Elle sortit du lit qui lui semblait
trop large. Elle fit quelques pas au hasard et se trouva dehors,
accoudée au balcon. En bas, un petit mur blanc portait la lune sur son
dos.
La nuit était pure et sans frissons, comme gelée et pourtant tiède.
Madame Baïta entendait, sans les voir, le crépitement des bateaux
sardiniers qui s’éloignaient vers la haute mer et, seul, dans un pin, un
oiseau. Alors, solitaire comme lui et cachée, elle fut triste et songea
que, cette fois, pendant sa lecture, le visage toujours présent, le
protecteur d’autrefois, n’était point venu à son secours.
Aucun débat, aucun remords--aussi vain fût-il--aucun signe précurseur
d’une rupture d’équilibre, cependant elle avait eu lieu! La magnifique
imagination, depuis vingt ans obstinée, cessa tout brusquement de
l’être: le héros aimé du roman de M. Ruppert ne prit pas les traits du
mari disparu, il prit ceux mêmes de l’écrivain. Il entra, ce suborneur,
dans cette âme peuplée d’une ombre, si vivant qu’elle s’évanouit! Il
avait fallu vingt années.
* * * * *
Tandis qu’ignorant sa fortune, Georges Ruppert s’infusait ainsi dans
l’imagination d’une femme, il travaillait de bonne humeur. Sa charmante
vigueur, son air gai, lui venaient de la discipline. Il s’ébrouait dans
des tubs froids, montait deux heures à cheval, faisait assaut d’épée
avec un jardinier ancien prévôt d’armes au régiment et, vers l’aube,
écrivait sans angoisse les quatre ou cinq pages quotidiennes d’où
surgissait sa renommée. Cependant, il n’avait rien d’ennuyeux: la
méthode lui servait comme une bonne huile au moteur, sans l’encrasser.
--Son avenir ne m’inquiète pas, dit Anatole France, vers 1917, un jour
que Ruppert, alors âgé de vingt et un ans, sortait de la Béchellerie. La
guerre est un exécrable fléau, mais notre charmant camarade y gagne des
croix et des lauriers sous le ciel léger de la Grèce. Il y retourne?
Soyez assuré que le navire ne connaîtra pas la torpille et que Georges
aura la chance de son aïeul: il traversa les hécatombes de l’Empire,
sabre au poing et fut héroïquement de vingt batailles sans perdre un
bouton de culotte. Le petit-fils a hérité la veine de la famille. Le
père n’avait pas grand mérite; cependant, aux Affaires étrangères, il
eut l’avantage de signer par intérim un exécrable traité de commerce qui
lui valut la considération du Parlement. Le dernier-né fait des romans.
On peut les lire, il ira à l’Académie. N’eût-il point de talent, qu’il
gagnerait encore le fauteuil: il est né sous une étoile bienveillante!
On l’entoure de sympathie et c’est justice, car il sied d’aimer l’homme
heureux.
* * * * *
Ruppert, tandis que le patriarche sardonique au long visage de travers,
traçait harmonieusement son horoscope, remontait, allègre, l’avenue du
Bois. Il y rencontra une jeune femme agréable qui devint la joie de sa
permission. Ainsi de toute sa vie: qu’elle se continue sans encombre. On
croit facilement au bonheur des autres, alors qu’il suffirait peut-être
à chacun de croire au sien. Ruppert, en 1928, eût dit exactement de lui
ce qu’en disait Anatole France. Aujourd’hui, il reste certain que ses
dieux lui sont favorables. L’admirable est que ce grand enfant gâté,
mais d’un goût sûr, ne tombe point dans la fatuité; il est seulement
optimiste.
Malouin, le jugeant hypocrite, cherchait, mais vainement, ses tares; il
n’avait chance d’en trouver, pas plus qu’une truie des truffes parmi des
pompons de platane. Ruppert demeure un galant homme. Sa bienveillance
n’est pas une arme; elle est une balle de tennis, on la lui renvoie.
Madame Baïta, à Jalassy, se fût effarouchée de ses façons de chat; en
voyage, elle s’y laissa prendre. Déracinée, son point de défense lui
manqua, cette prudence toujours préparée à la retraite: elle fut vaincue
dans un combat qu’elle livra seule. Les plus honnêtes ont de ces folies!
Pourtant l’écrivain, cette fois, sembla vouloir séduire avec méthode;
les travaux d’approche se voyaient depuis la première rencontre chez
Botro.
--M. Ruppert nous prie à goûter de l’autre côté du bassin, à l’Herbe,
dit Léopoldine, le lendemain. Quelle insistance pour que vous veniez,
Emma! Savez-vous qu’il vous nomme la Joconde de l’Ile!
--Il flaire une cliente, narquoisa Malouin, le nez plissé.
Son jeune frère jouait au Mah-Jong avec Antoinette et René. Il cria
d’une voix qui muait:
--Pourquoi une cliente? Est-ce que madame Baïta n’est pas un trésor?
Lafourcade lui pinça l’oreille:
--Eh bien! A quelle heure, à Oxford, recevais-tu la fessée? Gare à toi,
si tu te permets, à seize ans, les déclarations que je m’interdis à
soixante...
--Et depuis longtemps... Avant votre naissance, Albéric! précisa la
veuve, embellie.
Elle rit d’un rire grêle et s’en fut au bras de Poldi, se hâtant vers
l’embarcadère.
* * * * *
Il y avait quinze jours: Emma découvrit les anses forestières, les
villages des parqueurs d’huîtres, leurs maisons de bois peint, les
bateaux ensablés, porteurs d’un toit, ornés de mimosas, et dans lesquels
on vit à la façon des romanichels, au pied des dunes, entre les pins
dressés comme des colonnes. La vingt chevaux--Ruppert au
gouvernail--avait défilé dans ce film, cependant que, d’une voix
sensuelle, l’enchanteur en faisait surgir le charme, à la fois sauvage
et apprivoisé. Et le lendemain, et chaque jour, ces courses, depuis lors
incessantes, toutes marquées d’un empressement nouveau, d’un progrès...
Le jour, Emma voyait Georges, la nuit, elle le lisait: perpétuelle
présence à la fois charnelle et subtile. Cet homme, qu’il savait l’art
d’apprivoiser les âmes! Ses livres, captieux à la façon de la musique,
préparaient les cœurs à l’amour: les femmes y sont désirées et le désir
est réversible... Dangereux inventeur de passions qui, de plus,
inventait pour plaire, quel combat voluptueux il livrait à la créole,
quelle escrime de fleurs et de dédicaces entre leurs rencontres, quels
coups droits de compliments, suivis de silences qui semblaient rompre!
Madame Baïta, étonnée de la préférence, voyait sa jeune amie sourire
gentiment. Elle se rappela l’aveu de Poldi:
--J’ai un amant.
Ruppert, sans doute, devinait ou savait la frêle comtesse hors
d’atteinte, défendue par un amour caché, sinon c’est elle qu’il eût
poursuivie! Emma se l’imagina et en souffrit.
Maintenant, seule dans la nuit, elle se remémorait les péripéties de sa
défaite, inconnue du victorieux.
* * * * *
Elle sentit un froid léger sur ses épaules nues. Vers l’est, le ciel
blanchissait. Des chats miaulèrent en se poursuivant par les jardins.
Elle rentra dans l’appartement et vit, sur sa coiffeuse, une glace. Elle
y courut sans discerner si elle cherchait son nouveau visage ou si une
anxiété la poussait à faire l’examen de l’ancien. Elle se regarda
longuement, pendant que le jour se levait, et puis elle se mit à
pleurer. Pourquoi pleurait-elle? Elle aurait dit:--Je ne sais pas!--Et
cependant elle le savait! Égarée, sans appui, dans une honte ravissante,
madame Baïta pleurait sur elle-même, à la façon de toutes les femmes.