_D'une lettre d'un de nos collaborateurs, parti dès le 2 août, nous
détachons ce passage_:
Nous voici tous soldats. Cela s'est fait en une heure. Nous interrompons
nos articles. La patrie chante en nous. Les vieux hymnes de gloire nous
montent du coeur aux lèvres. A l'instant, j'avais en mains un livre de
mémoires dont je comptais entretenir les lecteurs de _L'Illustration_.
Je ferme le volume. Il ne s'agit plus de lire l'histoire. Il faut
se préparer à la vivre. Deux de mes amis, un dragon et un artilleur,
arrivent ensemble chez moi. Ils sont déjà en uniforme. Nous devons
partir tous trois «sans délai», à peu près à la même heure, minuit cinq
ou minuit dix, mais pour des directions différentes. L'un va à Maubeuge;
l'autre à Nancy; le troisième, le moins favorisé pour l'instant--et
c'est moi-même--se rend au Mans. Nous faisons sur un coin de table un
repas de bivouac. Nous vidons une coupe de champagne, et nous voici
dans la rue où l'on chante la _Marseillaise_. Ce sont des ouvriers qui
passent, des terrassiers que j'ai vus, ces derniers jours et ce matin
même, occupés à un chantier de Passy voisin de ma maison. A la dernière
grève, ils hurlaient l'_Internationale_. Maintenant, ils se souviennent
des paroles de la _Marseillaise_. Et ils chantent gravement,
religieusement, le cantique national. L'un d'eux salue nos uniformes...
... A chaque station du parcours montent des mobilisés, des ouvriers,
des paysans, avec leur pauvre bagage. Ils s'entassent dans les couloirs,
car il y a déjà une quinzaine d'hommes dans chaque compartiment de dix.
Et voici encore, encore, de nouveaux appelés, à Maintenon, à Chartres,
à Nogent, qui nous envahissent. Nous leur ouvrons nos compartiments de
première; les braves gens s'installent parmi les officiers, respectueux,
disciplinés, confiants, avec une affectueuse déférence. Ils parlent
entre eux et nous paraissent très intelligemment au courant des diverses
phases de la crise. Ils ont beaucoup lu les journaux tous ces temps-ci.
Ils comprennent parfaitement le véritable caractère de la crise. L'un
dit: «Il fallait bien que ça arrivât. Il y a quarante-quatre ans qu'ils
nous insultent...» Un autre ajoute: «Nous ne sommes pas tristes; nous
sommes graves.» Et c'est vrai. Ils ne chantent pas. Ils ne manifestent
pas. Ils représentent, ces humbles, toute la dignité ferme du pays...
Dès la descente du train, nous trouvons un grand calme. La population de
la ville est toute militaire. Un grand nombre d'officiers mobilisés sont
arrivés avant le jour, beaucoup très jeunes et parfaitement équipés. La
plupart partent, sous très peu de jours, pour le front, avec les troupes
de première ligne. Nous saluons un groupe--pas trop vieux--de généraux
de réserve et nous nous rendons à la place. Les officiers de l'active
accueillent à bras ouverts leurs camarades de la réserve. On se
retrouve, on se reconnaît, on s'embrasse. Il n'y a plus de catégories,
de coteries, d'esprit de corps. On n'est plus qu'un dans un même effort,
dans un même élan, dans un même espoir...
_D'un autre_:
...Départ plein d'ordre, de calme. Un long train nous attend: de ces
wagons à chevaux qui sont des hangars roulants; on y a mis simplement
des bancs.
Tout de suite, on sent la confiance, l'enthousiasme, mais pas un
enthousiasme en quelque sorte inquiétant. On sait que l'ennemi est fort
et que ce sera dur. Mais quelle résolution!
Camaraderie parfaite, spontanée. Des types: le loustic dont les saillies
font rire; un homme qu'on appelle immédiatement le matelot parce qu'il a
une blouse de marin; l'ouvrier socialiste qui est résolu à défendre son
«patron», la France.
Le train marche très régulièrement, et les convois se succèdent. On
s'arrête parfois devant les gares, et on en profite pour arracher des
fleurs des champs, des branchages qui maintenant jettent leurs fraîches
couleurs sur le noir des wagons. Partout, le long de la voie, aux
ponts, aux postes, des territoriaux à belles mines graves. On les salue:
«Bravo, les vieux! Au revoir!» Les femmes, au passage, agitent leurs
mouchoirs. Les bons et doux visages! Elles ont un peu envie de pleurer,
mais notre entrain malgré elles les fait sourire. L'union est touchante.
On a vraiment l'impression qu'un peuple tout entier se dresse.
Dans les wagons, on cause, on plaisante, les uns assis, les autres aux
portières, et l'on traverse la belle France, vraiment si douce aux yeux
et au coeur. Chaque fois que j'ai fait un voyage en France, je l'ai
aimée davantage. Combien cette impression s'accuse aujourd'hui! On peut
bien défendre avec coeur ce pays-là, cette terre séduisante.
Chez tous, c'est la même haine des Allemands. On les déteste, non
seulement pour des raisons générales que chacun, plus ou moins
obscurément, comprend, mais parce qu'on les connaît pour les avoir vus
en France. Quelle invasion ç'a été depuis dix ans! On s'en rend compte
à la haine qu'ils allument. Et puis, la France est une belle nation
belliqueuse qui retrouve ses vieux instincts au premier appel.
Dans les conversations, la famille, ceux qu'on a laissés derrière soi
tiennent une grande place. Mais on ne s'attendrit pas. On se montre
des portraits d'enfants, de femmes. Il n'y a rien de tel qu'une image
féminine, belle ou médiocre (car il y a de ces photographies qui font
sourire) pour donner du courage. Quelques visages graves,--ce ne seront
pas ceux qui seront les moins fiers au combat...
_D'un troisième_:
... L'immense train est en route; il transporte environ trois mille
hommes qui ont rejoint la gare individuellement ou par petits groupes,
souriants, allègres, escortés de mères, d'épouses ou de maîtresses, de
filles, de soeurs, toutes graves, émues et le coeur gonflé de larmes
qui, tout à l'heure, déborderont.
Quelques visages d'hommes portent cependant la marque d'un trouble
farouche, mais ce n'est point à cause de ce qui est devant eux, de
l'inconnu qui les attend; c'est à cause de ce qu'ils laissent derrière
et qu'ils n'ignorent pas: la femme, les enfants sans pain et sans
ressources et dont le dénuement, en attendant les secours officiels, va
muer l'angoisse en détresse.
Ce n'est qu'une impression passagère. On monte dans le train dont la
ligne s'allonge, à gauche et à droite, interminablement. Il y a, comme
dans tout train pacifique, des wagons de 3e classe, en grand nombre; il
y a aussi des wagons de 2e et de 1re; on monte dans les uns ou dans
les autres, sans hâte, en échangeant des propos de bonne humeur. On
croirait, quoique ces voyageurs n'aient pas de fusil, un départ de
chasseurs, un matin d'ouverture,--des chasseurs de condition modeste,
parmi lesquels ne figurerait pas un seul Tartarin.
Car ces hommes, des territoriaux de 35 à 40 ans, n'ont plus
l'emballement fougueux, éclatant, de la jeunesse; cependant une
résolution contenue ennoblit leurs visages, qui paraîtraient peut-être,
pour la plupart, assez vulgaires en d'autres temps. Ce qui n'empêche
pas (nous sortons de Paris) les saillies de fuser dès que, les portières
refermées, le train en marche, on se sent entre soi...
Par hasard--très vraiment par hasard--je me trouve dans un compartiment
de première; mes compagnons de voyage s'ébahissent du moelleux des
sièges, du luxe des boiseries, de la peinture claire des plafonds:
--Ah! mince! s'écrie l'un d'eux. Ce que c'est chic!... Ça ne m'est
jamais encore arrivé; pour que je voyage en première, il aura fallu
qu'il y ait la guerre!
Car c'est vrai; on allait un instant presque l'oublier entre camarades
de même coeur et parmi ces campagnes qui glissent derrière nous dans la
plus molle quiétude. Il y a la guerre! On ne l'oublierait pas longtemps,
car, aux fenêtres des villages traversés, sur le seuil de toutes les
maisonnettes qui jalonnent la voie, des mains s'agitent, des cris
s'élèvent; les enfants, les vieillards, nous jettent leur espoir et leur
enthousiasme, les femmes y ajoutent des baisers; et, à toutes les gares,
à tous les ponts, à tous les signaux, veillent d'anciennes figures de
troupiers qui nous saluent et nous suivent d'un regard d'envie.
...C'est très curieux. On ne peut encore pas se faire à l'idée qu'on
«va à la guerre». Nous avons l'impression de rallier la caserne pour une
période de manoeuvres. Cela ne nous viendra sans doute que lorsque nous
chargerons nos cartouchières de cartouches à balle et même pas encore,
car nous en avons eu, des balles, pour nos exercices de tir réels. Il
nous faudra, sans doute, aux premières escarmouches, voir tomber des
blessés pour nous rendre compte de la réalité de ce qui se passe. Et, ce
qui est encore bizarre, cette impression se concilie très bien avec la
violente impatience qu'on a tous de battre, de chasser, d'écraser les
Allemands.