pour couvrir son cas et la nuict pour l'accomplir, estant assidu au
travail, ne pouvoit par raison estre reputé ny aucunement soupçonné
tel qu'il estoit, car, estant homme fort puissant et robuste, il
cherchoit le profit de sa famille avec grand peine et travail, et
(comme il sembloit) par toutes voies deues et licites; demandoit
aux passans avec toute humilité et courtoisie, defublant[285] son
chapeau et usant des ceremonies à ce requises, s'il leur plaisoit
point passer outre, à sçavoir de la place de la Stronde vers la cour
de Withehalle, où se tient la reyne d'Angleterre, passant la rivière
de Thames. Et par cete astuce humiliée et beaux deports en passoit
autant que bastellier du lieu, sans estre aucunement soupçonné du
fait ny aperceu. Advint un soir qu'un honneste homme, nommé Pierre
Marscot, estant constraint et pressé d'aller à l'aguillette en ces
endroits, et considerant que sans opprobre et danger de gaster ses
chausses il ne pouvoit passer outre, fut contraint de delascher là.
Durant ces entrefaites, Visquée estant là pour attendre ses gens
comme de coustume, survint un gentilhomme de bon lieu (duquel je
tairay le nom), lequel, entre jour et nuict qu'il estoit, demandoit
de passer outre. Volontiers, Monsieur, respondit Visquée, luy courant
au devant, le chapeau au poing. Et, Monsieur, repliqua-il, s'il vous
plaît, vous marcherez devant, car l'honneur vous appartient, et à
vous le doy-je faire et exhiber. Le susdit gentilhomme, pensant
sans malice quelconque passer devant pour aller vers la barque,
au lieu d'y aller, cuida y estre furtivement porté; car Visquée,
prenant un licol qu'il tenoit dans ses chausses, agencé pour ce
faire en las courant, le suivant pas à pas, luy jette à l'improviste
par derrière au col, et, puissant et robuste paillard qu'il estoit,
l'emporte par dessus l'epaule, dos contre dos, la corde au col, comme
s'il fust pendu, tirant vers sa barque, pour le cuider là voler
et despescher, comme il avoit fait les autres. Le gentilhomme, se
voyant prins et ne pouvant crier à voie desploiée, faisoit tel bruit
se debattant qu'à merveilles; mais il ne luy pouvoit eschapper si
n'eust esté que, par la grâce de Dieu, lequel jaçoit que quelquefois
les malfaiteurs semblent prosperer en leur malice ne laisse en fin
nuls malfaiteurs impuniz, le susdit Marscot, qui, estant accoupy
pour faire ses affaires et oyant la meslée, y accourrut, et voyant
ce pendart grand de sept ou huict pieds tenir un homme pendu sur ses
espaules comme s'il fut esté un gibet, à qui il constraignoit, comme
s'il fust esté au supplice, de rendre l'esprit, s'il n'eust eu aide
et secours, s'approchant tira une dague qu'il portoit, et, poussé
d'un vray zèle vers son prochain, auquel il voyoit faire chose qu'il
n'eust voulu qu'on luy fist, s'escria: Ha! grand vilain larron et
meurtrier, lasche la prinse, autrement je te la ferai bien lascher.
Visquée, craignant d'estre decouvert, lasche le patient, jà presque
estranglé, pour luy courir sus comme un lion, pensant l'accabler du
premier coup, car il croyoit que, puisqu'il n'y avoit bastellier qui
ne le redoutast et qui ousast approcher tant soit peu de ce lieu,
qu'il viendroit facilement à bout de l'un et de l'autre, veu que
l'un estoit jà plus mort que vif. Marscot, qui estoit homme adroit
et avoit l'avantage de sa dague, se deffendoit si vigoureusement
que, se depassant adextrement, il evitoit le peril eminent des
horrions de ce gros coquin, comme aussi luy en estoit grand besoin,
car il avoit affaire à forte partie. Durant la meslée d'eux deux, le
gentilhomme, ayant reprins ses esprits, par le loisir que luy avoit
donné leur combat, se lève et vient au secours de celuy-là de qui il
pensoit tenir la vie, et tirant son poignard attaque aussi Visquée
vivement, lequel, se défendant jusques à toute extremité, fut blessé
et navré en quatre ou cinq parts de ses deux parties. Toutefois,
comme Hercules mesmes ne seroit pour deux, et plus tost (comme à bon
droit on doit presumer) par permission divine, laquelle ne voulut
plus longuement laisser regner une tant mechante personne, il fut
contraint de quitter la partie, et se rendre prisonnier avec eux.
Estant ès prisons et ayant finalement enduré la torture, il confessa
dix-huict meurtres qu'il avoit perpetré et mis à fin portant les
patiens dans sa barque à la façon susdite, et les executant illec,
pour par ce moyen couvrir son larcin. Dont il fut condamné à être
premièrement tenaillé par tout le corps avec des tenailles ardentes,
et après très ignominieusement pendu et estranglé en la fameuse ville
de Londres, en Angleterre, où il commit ces crimes.
[Note 285: Mot qui se trouve dans Montaigne, liv. XI, ch.
12, et qui, de même que le verbe latin _diffibulare_, dont
il étoit dérivé, signifioit _dégrafer_. On disoit aussi se
_defuler_, saluer. (Danet, _Dictionnaire françois-latin_.)]
_Les de Relais, ou purgatoire des Bouchers, Charcutiers, Poullayers,
Paticiers, Cuisiniers, Joueurs d'instruments, Comiques et autres gens
de mesme farine._
S. l. n. D. In-8.
Vous, beaux esprits jovialistes,
Qui desirez en ces jours tristes
Avoir une heure de plaisir,
Achaptez-moy. Je suis un livre
Que mon autheur humble vous livre,
Pour commencer vostre desir.
Jamais Marot, Rablais, Bocace
Et Arioste, qui ramasse
Plusieurs gaillardes fictions,
Ne contindrent dans leur histoire,
Comme on voit dans ce Purgatoire,
Tant de riches inventions.
Les charcuitiers et les comiques,
Les joueurs d'instrumens lyriques,
Les poullayers et les chanteurs,
Les cadets de paticerie,
Et les coeurs polus d'heresie,
Y sont peints de toutes couleurs.
_Les de Relais._
Ainsi donc, après que le cirque des Rablais renversez s'est
disparu aussi promptement de nos yeux que l'ombre de Samuel, ou
la representation d'Alexandre le Grand que Fauste fit paroistre
devant l'empereur Charles le Quint[286] nous voicy entrez bien
avant, sans chaussepied, dans les sandales du Caresme, ce grand
colosse descharné qui, tenant de l'humeur des Portugais, ne veut
point de cure-dent pour escurer ses yvoires après son repas, ny
d'estrille pour degresser sa peau, mais desire seulement ruiner et
envoyer à l'hospital ces gayes oeconomes de la vie epicurienne,
cousins germains en ligne baculative[287] de deffunt de fresche et
illustre memoire messer Mardy-Gras, à sçavoir, pour en tenir livre de
compte, ou en faire un cathalogue comme Agrippa a fait des femmes
vertueuses[288], et ceux de Charenton de leurs hommes illustres[289],
les bouchers, charcuitiers, poullayers, cuisiniers, paticiers,
chanteurs de cocqs à l'asne, joueurs d'instrumens comiques, badins
à lunettes, et autres tels phangons carnassiers, aussi mouvans que
le sable sur lequel on chemine quant on va à Quevilly, car l'on
jugeroit au travers d'une marmitte de fer que ces gens de loisir,
frippe-sausses, enfileurs de saucisses, escureurs de plats, rinceurs
de godets, mangeurs de gisiers, avaleurs de trippes sans frire,
vendeurs de vent, marchands de voix, marionnettes de theatre, et
autres telles avettes[290] de cuisine, sont aussi tristes de la
resuscitation du Caresme, ennemy capital de tels cabalistes, que le
chien d'Esoppe après qu'il eust perdu sa pièce de chair, par quoy ce
n'est pas sans sujet qu'un certain poëte de nostre temps, speculant
la calamité de telles gens au travers de la sphère, a fait ce sixain
sur la cessation de leurs offices:
Les enfants d'Histrion avec leurs vers comiques,
Les chanteurs et joueurs avec leur son lyrique,
Les meurtriers de pourceaux avec leur galle-faix,
Paticiers, charcuitiers, avec leur mine blesme,
Ont autant de repos en ce temps de caresme
Qu'abeilles en hyver, et que soldats en paix.
[Note 286: D'après Goerres (_Histoire des livres populaires
de l'Allemagne_, 1807), l'histoire de Faust n'est que le
résumé de toutes les histoires de sorciers; il dit: «De
même que Faust, devant l'empereur Maximilien (non pas
devant Charles-Quint), évoqua Alexandre le Grand, de même
la chronique française raconte que Robert le Diable évoqua
Charlemagne.»--_L'histoire prodigieuse et lamentable de
Jean Faust_, traduite par Palma Cayet, avoit rendu ces
traditions allemandes très populaires en France.]
[Note 287: C'est-à-dire parents entre eux, comme Sganarelle
étoit médecin de par les coups de baton, _baculus_.]
[Note 288: Dans son fameux traité: _Declamatio de
nobilitate et præcellentia foeminei sexus._ Anvers, 1529.]
[Note 289: Sans doute l'_Histoire des martyrs persécutés
et mis à mort pour la vérité de l'Evangile, depuis le
temps des apôtres jusqu'à présent (1610), comprise en XII
livres, trad. du latin_ (par J. Crispin, et continuée par
S. Goulard). Genève, 1619, 2 vol. in-fol.]
[Note 290: Abeilles.]
De vray, pour les bouchers, s'ils n'ont rien valu tout le
long de l'année, ils ont moyen d'estre gens de bien durant le
caresme, d'aller aux predications et gaigner les indulgences aux
hospitaux[291] de Paris, et quatre religions mandiannes, pour
demander pardon à Dieu des faux sermens qu'ils ont faits l'espace de
dix mois et demy, quand ils jurent, vendans leurs viandes:--Par ma
foy, j'en auray autant! Par Dieu, vous n'en mangerez pas à moins!
Le diable m'emposte s'y elle ne revient à davantage que vous ne
m'offrez! Je meure presentement si vous ne l'eussiez point trouvée
sur l'estal à six blancs plus que vous ne voulez donner! La bosse
m'estouffe le coeur si le mouton n'est tendre! Dieu me dampne si
la teste n'a que quatre dents de laict! et autres tels execrables
parjuremens, par lesquels ils engagent leurs ames à tous les vallets
de pied de Lucifer; car je croy bien que ces gens craignans Dieu,
de peur d'uzer leurs genoux comme les chameaux, font assez bresve
oraison, tant le souvenir du nectar de Bacchus les presse d'entrer au
premier cabaret trouvé, ou prendre une boulle en main pour jouer, au
premier faux-bourg, au cochon[292] ou à la taille.
[Note 291: C'est-à-dire aux couvents des quatre ordres
mendiants: les _Jacobins_, les _Franciscains_, les
_Augustins_ et les _Carmes_.]
[Note 292: C'est-à-dire au _cochonnet_, sorte de jeu de
boule dont a parlé Rabelais, et qui étoit l'amusement
favori des artisans de Paris au XVIIe siècle. Il y avoit
sur les remparts, près des portes, des emplacements
réservés pour les joueurs au _cochonnet_ et au _mail_.
La rue à laquelle ce dernier jeu a donné son nom étoit
encore hors des murs au commencement du XVIIe siècle. Quand
l'enceinte fut reculée, les joueurs se transportèrent
auprès des nouveaux remparts, sur le terrain qu'occupa plus
tard la rue nommée à cause d'eux rue des _Jeux-Neufs_,
puis, par altération, rue des _Jeuneurs_.]
Touchant les charcuitiers, poullayers, et autres telles gens qui
font monter les broches sur les landiers, voilà leur Enfer et leur
Purgatoire, où ils auront le loisir de desgresser leurs habits;
voilà leur labirinthe, leur fleau, leur mession, leurs vacances et
grand jour de sabath: par quoy, s'ils ont quelques pèlerinages à
faire, ils ont commodité de les accomplir, encor que la pluspart de
leurs trouppes, qui fondent en devotion comme les pierres font au
soleil, voyagent plus à Saint-Main[293] et Saint-Calery qu'ailleurs,
principalement quand le blond Phoebus éclate ses rayons sur le
Pont-Neuf de Paris, et sur le port de Rouen, où la pluspart tiennent
des classes publiques pour apprendre à parler quatre sortes de
langues, à sçavoir: normand, parisien, picard et bon jargon de Grève,
sindiquer le livre de Ciceron, et tenir conseil pour faire la guerre
aux sappinettes. De vray, ces laquais de Proserpine, imittans les
chevaliers de la table ronde, sont si genereux, qu'il n'est pas
jusques à leurs estaffiers et tourne-broches qu'ils n'ayent du sang
aux ongles. Ce n'est donc pas sans occasion si ce grand goriphée[294]
d'Apollon, ce prodige du Parnasse, ce seul mignon des Muses, ce
miracle du ciel, ce chef-d'oeuvre de la nature, ce phoenix des beaux
esprits, et ce paon des poètes françois, M. des Viettes[295], se
trouvant en ses jouailles humeurs extraordinaires, a fait voir le
jour à ce sixain, sur leur sujet, comme par prophetie:
Huit jours après que ce grand buveur d'eau,
Ce grand jeusneur, mettra dans le tombeau
Le gras mardy que tout chacun regrette,
Sur le Pont-Neuf sera maint frippe-plats
Et charcuitiers plantez comme eschallats,
Qui au soleil feront grande defaitte.
[Note 293: Le _mal saint Main_, c'étoit la gale, qui
s'attaque surtout aux mains. Pour une galeuse on disoit
une _demoiselle de saint Main_. (Oudin, _Curiosités
françoises_, p. 494.) Le nom de l'autre patron doit se lire
_saint Galery_, et alors il s'explique de lui-même. Henri
Estienne, dans l'_Apologie pour Hérodote_, et Cornelius
Agrippa, _De vanitate scientiarum_, chap. 57, se sont
moqués de ces patronages qui n'avoient d'autre raison que
la ressemblance du nom du patron avec celui de la maladie
patronée.]
[Note 294: Coryphée.]
[Note 295: Faiseur de facéties dont nous publierons
quelques vers. L'éloge qu'on trouve ici de lui, et qui
n'est rien moins que mérité, nous feroit croire qu'il est
peut-être l'auteur de cette pièce.]
Mais, pour faire mon discours succinct, je veux dire brefvement en
dix huict cens mille paroles, sans me metagroboliser, que tous ces
docteurs en cuisine et masche-lardons, qui entendent la cadance du
fri fri des lichefrites, le glou glou des marmittes, le frelé freli
des fricassées, et le carillon à vollée des verres de christal, ont
maintenant les yeux plus enfoncez que guenons, les oreilles plus
pendantes que chiens couchans, le ventre plus flasque que bourses
vuides, le dos plus sec que haridelles, et les joues plus flestries
que le ventre d'une accouchée, à cause que la mort à rats, je dis
la mort à paix, est en regne. Mais c'est trop parlé de ces faiseurs
de sausse verte; discourons maintenant des bouffons, je dis des
comicques qui font des badins, des Jeans Farines, des Gringaletz, des
Turluppins et des Gautiers Garguilles pour de l'argent.
Or, selon le jugement de maistre Pierre du Quignet, docteur (_in
baroco_), dont l'effigie est industrieusement taillée en l'église
de Nostre-Dame de Paris[296], aussi bien que celle du grand saint
Christofle, et de monsieur du Puis à la rue aux Ours de Rouen, je
trouve par la constellation des astres, sans user de pyromance[297]
où je voy clair comme une taupe et peux parler comme un cocodril, que
messieurs les comediens qui tantost font les diables et les anges,
les saincts et les damnez, les Mars et les Thersites, et tantost les
furies et les bonnes femmes, les Alexandres et les Diogenes, les
marchands et les volleurs, les mauvais riches et les Lazares, les
Cherinthes et les saincts Jerosmes, les Lucresses et les Faustines,
les vifs et les morts, la verité et les ombres, les docteurs et
les ignorants, les soldats et les laboureurs, les medecins et les
malades, les advocats et les clians, les patiens et les bourreaux, et
milles autres personnages chimeriques, peuvent bien, en attendant le
Quasimodo, voir la mer de Dieppe, les montaignes de Montmartre, le
pays du Mans, les campaignes de Bausses et les landes de Bordeaux:
car il n'y auroit pas d'apparence que ces messieurs-là eussent,
pendant cette saincte quarantaine, des demy cars d'escus de chaque
personne pour faire des transportez, des maniacles, des Erynnes[298],
des Parques et des demons; Themis ne permettra pas cela, en tant
que les histoires récitent qu'un comedien habillé en monsieur le
diable faisant (_ut ipse redimet_) dans (l'_habitavit_) de sa
femme, engendra un petit succube, il se pourroit bien faire que le
diable, sous la fausse apparence d'un diable, usant du privilege des
sergeans, viendroit mettre la main au colet de ses auditeurs (Dieu
le permettant), comme il permit en ce mesme temps que le plus grand
des diables d'enfer s'apparut à luy sur la montagne de Nebo, pour le
tenter.
[Note 296: V., sur cette statue mutilée et ridicule qui se
trouvoit dans un des coins du choeur de Notre-Dame, une
note de notre édition des _Caquets de l'accouchée_, p. 265.]
[Note 297: La _pyromancie_, divination par les mouvements
de la flamme. Virgile, dans les _Georgiques_, liv. 1er,
v. 390, nous montre une jeune fille des champs tirant des
présages des légers fumerons (_fungi_) formés autour de la
mèche de sa lampe, et aujourd'hui encore les gens de nos
campagnes s'attendent à quelque nouvelle lorsqu'ils voient
un petit point brillant se détacher tout à coup sur la
clarté de leur chandelle.]
[Note 298: Errinys, la première des Furies.]
Arriere donc de nostre republique, comme de celle de Platon, tous
charlatans, vespiegles[299], persecuteurs de fesses, embrocheurs
de chair vive, batteurs de pavé, bailleurs de cassifles, vendeurs
de noir[300], blesches[301], tirelaines, et autres tels enfans de
Japhet, desquels on peut dire ce quatrain:
Puis qu'avez de vos dents tant fondu l'arquemie[302],
Qu'ores vous n'avez plus or, argent ni metal,
Allez, à petit pas, de vostre triste vie
User le demeurant en un pauvre hospital.
[Note 299: L'espiègle. V., sur ce type, qui avoit été
importé d'Allemagne; une note de notre édition des _Caquets
de l'accouchée_, p. 226.]
[Note 300: Les petits marchands de noir de fumée, ou
de _noir à noircir_, comme ils disoient dans leur cri,
étoient très fameux alors dans les rues de Paris, pour
le bruit qu'ils faisoient et à cause de leurs habitudes
vagabondes. On trouve dans l'oeuvre de Laigniet six
gravures représentant les aventures de Jean Robert, le plus
célèbre de ces vauriens, qui a laissé son nom à la rue
qu'il habitoit.]
[Note 301: Ce mot se prenoit pour bohémien. C'étoit,
selon Huet, cité par le _Dictionnaire de Trévoux_, une
altération de _blaque vlasque_ ou _valasque_; or, on sait
que les zingari venoient en grande partie de la Valachie.
C'est à cause d'eux que l'argot est appelé souvent patois
_blesquin_. Par extension on disoit encore au XVIIIe
siècle _faire le blesche_, être de mauvaise foi, (V. Th.
de Ghérardi, t. 3, p. 147), et l'on employoit dans le même
sens le verbe _bleschir_, aujourd'hui hors d'usage.]
[Note 302: C'est-à-dire puisque vous avez tout mangé
à belles dents, faisant de votre ventre un creuset
d'_arquemiste_.]
Pour l'axiome des praticiens qui sont piolez, riolez, gauderonnez,
fraisez, satinisez et veloutez comme une chandelle des Roys[303], je
leur conseille de leur embarquer sur le Bosphore, et aller faire un
service de six sepmaines au grand Turc, à qui Mahomet a permis par
son alcoran de manger indifferamment en tout temps toutes sortes
de viandes, comme s'il n'estoit né que pour emplir son ventre de
toutes sortes de bestiolles delicates; ou si leur aidant du baston
de Jacob, ils sçavent mesurer la profondité de la rivière d'Aubette
et la hauteur des montagnes de Sologne, d'aller voyager jusques aux
Alpes enfarinez, pour apprendre à ciseler, decoupper et entre-lasser
en relief divers patrons sur la neige de ces lieux avec un fer chaud,
pour enrichir leurs tartes de cerises et paticerie, jusques à tant
que les petits gentilshommeaux qui sont à couvert des coups de canons
aillent quittans la chasse du connin à courte oreille, pour suyvre le
levraut à la piste.
[Note 303: Le plus souvent on disoit seulement _piolé,
riolé, comme une chandelle des rois_ (V. _Comédie des
proverbes_, acte 2, scène 5), parce qu'en effet les
chandelles ou bougies dont on se servoit le jour de
l'Epiphanie étoient teintes de diverses couleurs.]
Touchant les joueurs d'instrumens, qui ont les dents aussi longues
que leurs vielles et le ventre aussi creux que leurs basses, je leur
conseille, afin que leur renommée ne se metamorphose en vesses de
loup, à cause que je les aime comme les chiens font les coups de
baton, et qu'ils sont aussi habilles que les meusniers de Gascogne,
qu'ils plantent des choux sur les ailles de leurs moulins à vent, de
leur en aller sur les plaines qui sont auprès du chasteau de Robert
le Diable, apprendre quelque mouscouze nouvelle: car la pavanne
espagnolle, le branle de la grenée, la volte de Bretaigne[304], le
passe pieds de Mets[305], et la belle ville, sont trop antiques pour
les courtisans de cour; d'ailleurs le caresme est un rabat-joye qui
ne veut ny ballets, ny festins, ny aubades, ny mariages, ny aucune
recreation. Argument qui me fait croire ce qu'un antien poette qui se
morguoit comme un paon, et avoit estudié entre le Bourg-Badouin et
l'Asnerie, disoit de telles gens par ce quatrain:
Les joueurs d'instruments qui monstrent les cinq pas[306]
Et cessent leur ton ton en cette quarantaine,
Trouvent en leur disner de si maigres repas
Qu'on entend leurs bouyaux chanter dans leur bedaine.
[Note 304: L'auteur veut parler sans doute de ce fameux
branle de Bretagne qu'on appeloit _trikori_, et dont il est
plus d'une fois question dans les _Contes d'Eutrapel_. Il
se transforma plus tard et devint la danse des _tricotet_,
qui s'exécutoit sur l'air de _Vive Henri IV_.]
[Note 305: On sait combien étoient célèbres les danses
_hautbarroises_ dont faisoit partie le _branle de Metz_,
par lequel, sous Louis XIV encore, se terminoient les bals
de la cour.]
[Note 306: Sur cette danse, fort à la mode sous Louis
XIII et devenue très surannée dans la seconde moitié
du XVIIe siècle, où elle n'étoit plus vantée que par
les grand'mères, V. une note de notre édition du _Roman
bourgeois_, pages 128-129.]
Pour les chanteurs, je ne leur chanteray rien, sinon qu'ils attendent
au jour de la Passion pour couler quelque chose de pitoyable au coeur
de leurs auditeurs, et de là en avant continuer après les festes
leur premier mestier pour leurs oeufs de Pasques: car, pendant tout
le decours de ce temps icy, nous n'avons que deux mots du Stabat
(_contristantem et dolentem_). Toutesfois, cela ne les empeschera
pas, au moins pour ceux qui sçavent rimer, de faire des chansons
nouvelles de quelque nouveau marié en l'an mil six cens trop tost,
à qui sa dariolette[307] de femme, levant son cotillon de tous
les jours, aura fait porter les cornes de Vulcan. Mais alte! Les
chanteurs de chansons ne sont pas seuls, comme les chevaux de relais,
les marqueurs et vallets de pied des jeux de paulmes[308] qui vous
frottent les personnes en sueur, sous le ventre et partout, comme
s'ils avoient sauté de Claque-dent en Bavière pour entrer au royaume
de Surie, et avoir deux estez contre un hyver, n'ont guères plus de
pratique, au raport que m'en a fait depuis deux heures et demye, un
cart et six minuttes en çà, maistre Jean des Entonnoirs[309], premier
estaffier de l'arrière-chambre de Gargantua, qui donna son nom au
mont de Gargan, en la Pouille.
[Note 307: V. sur ce mot notre tome 3, page 145, note.]
[Note 308: Ces valets des jeux de paume, qui marquoient
les points et qui essuyoient les joueurs après la partie,
s'appeloient _naquets_. V. Fauchet, _Orig. des chevaliers_,
liv. 1, chap. 1.]
[Note 309: Lisez: frère Jean des Entommures.]
Je plains seulement, pendant cette saison aqueuse et flecmatique, les
pauvres fiancées qui ne pourront cheviller leur marché legitimement,
ny faire ficatores jusques à Quasimodo: car, s'il est deffendu aux
anciennes personnes de manger de la chair, il n'est pas raisonnable
que les jeunes gens, souples comme les poutres qui sont dans les
prairies de Bretaigne, en goustent un petit tantinet, ne facent des
endrogines ny du potage à quatre genoux, me rendant ennemy capital,
et du tout diametrallement opposite, aux raisons que la fille d'un
certain ministre de Normandie, qui avoit emprunté un pain sur la
fournée, alleguoit (interrogée sur l'enflure de _fructus ventris_,
sçavoir est) qu'elle avoit ouy prescher à monsieur le predicant, son
père, que la chair qui entroit au corps ne souilloit point l'ame,
comme si c'estoit les seulles viandes, bonnes de soy, qui nous
souillassent; plustost que la defence d'en user, ou que la pomme
qu'Adam mangea eust plustost corrompu sa posterité que le peché qu'il
fit transgressant le commandement de Dieu. Ceste damnable proposition
semble avoir enhardy nos sablins reformez de manger de la viande en
caresme et du poisson aux jours gras, accomplissant les documens de
la loy comme les escrevisses, comme les cordiers, à reculons, suyvant
en cela les institutions de l'heresie et la doctrine de Jean de
Noyon, je dis de Calvin, premier heresiarche de la France, qui, pour
faire pulluler ses dogmes impieux, donnoit toutes sortes de licences
à ceux qui beuvoient l'absinthe de son erreur dans la coupe dorée
de la paillarde de l'Apocalipse, je dis de la reforme. Pythagore
n'estoit pas de l'humeur de nos nouveaux cabalistes, car il n'eust
pas voulu gouster du plus petit oyseau du ciel, ny du plus petit
poisson de la mer, disant par ses pertinentes raisons que la nature,
ceste grande prodigue, nous produisoit assez d'autres choses pour
manger, sans appareiller pour nostre nourriture les animaux ayans
vie. Mais tue, esgorge, esventre, estrippe chapons, poulets, pigeons,
codindes, tant que voudront ces messieurs de courte devotion, nous
serons aussitost à Pasques comme eux pour manger des oeufs; mais,
pour leur faire un prouface, je leur veux donner ce quatrain:
Gressez tant que voudrez votre gozier d'harpie,
De poulles et chapons en secret comme loups,
Vous ne me ferez point, je vous promets, d'envie,
Car je trouveray Pasque aussi-tost comme vous.