VARIÉTÉS
HISTORIQUES
ET LITTÉRAIRES
Recueil de pièces volantes rares et curieuses
en prose et en vers
_Revues et annotées_
PAR
M. ÉDOUARD FOURNIER
TOME V
A PARIS
Chez P. JANNET, Libraire
MDCCCLVI
_Les Triolets du temps, selon les visions d'un petit-fils du grand
Nostradamus. Faits pour la consolation des bons François et dediés au
Parlement._
_A Paris, chez Denys Langlois, au Mont S.-Hilaire, à l'enseigne du
Pelican._
M.DC.XLIX
In-4.[1]
[Note 1: Cette _Mazarinade_, faite sous une forme qui fut
très employée alors, mais rarement avec une verve aussi
soutenue, passe pour être d'un prêtre nommé Jean Duval, à
qui l'on attribue aussi le _Parlement de Pontoise_ (1652),
et qui mourut le 12 décembre 1680. Il se pourroit pourtant
que Jean Duval n'y fût pour rien, et que le véritable
auteur fût Marigny. Il est du moins certain que quelques
uns de ces triolets, sinon tous, sont de ce dernier. Nous
les noterons au passage. Sautereau de Marty, dans son
_Nouveau siècle de Louis XIV_, t. 1, p. 153, etc., a donné
cette pièce presque tout entière; M. Moreau, dans son
_Choix de Mazarinades_, t. 1, p. 416, n'en a reproduit que
vingt-cinq triolets. Il lui donne la date du 4 mars 1649.
Il nous dit aussi, dans son excellente _Bibliographie des
Mazarinades_, t. 3, p. 226, nº 3859, qu'il y en eut une 2e
édition, s. l. n. d., in-4 de 8 p.]
Quoy donc! Paris est investy?
O cieux! qui l'eût jamais pu croire!
Le roy mesmes en est sorty.
Quoy donc! Paris est investy?
Il me faut donc prendre party
Pour sauver mes biens et ma gloire.
Quoy donc! Paris est investy?
O cieux! qui l'eust jamais pu croire!
Parisiens, ne resvez pas tant,
La defense est tousjours permise;
En ce malheureux accident,
Parisiens, ne resvez pas tant.
Çà! çà! viste, il faut de l'argent:
Donnons tous jusqu'à la chemise.
Parisiens, ne resvez pas tant,
La defense est tousjours permise.
Il faut estre icy liberaux;
Pour sauver la ville alarmée,
Choisissons de bons generaux;
Il faut estre icy liberaux:
Pour nous garantir de tous maux,
Faisons une puissante armée;
Il faut estre icy liberaux
Pour sauver la ville alarmée.
Qu'on taxe, maison par maison,
Les petites et grandes portes;
N'importe qu'il en couste bon,
Qu'on taxe maison par maison.
Il est besoin pour la saison
Que nos troupes soient les plus fortes:
Qu'on taxe, maison par maison,
Les petites et grandes portes[2].
En cette juste occasion,
Employons nos corps et nos ames;
Travaillons avec passion
En cette juste occasion;
Il faut tout mettre en faction,
Enfans, vieillards, hommes et femmes;
En cette juste occasion,
Employons nos corps et nos ames.
Suivons nostre illustre pasteur[3],
On ne peut après luy mal faire;
C'est un maître predicateur;
Suivons nostre illustre pasteur,
Cet autre Paul, ce grand docteur,
Que toute l'Eglise revère;
Suivons nostre illustre pasteur,
On ne peut après luy mal faire.
François, venez tous prendre employ;
Montrez icy vostre vaillance,
Vous aurez au moins bien de quoy;
François, venez tous prendre employ:
C'est pour le service du roy
Et pour le salut de la France;
François, venez tous prendre employ,
Monstrez icy vostre vaillance.
Je veux moy-mesme aller aux coups,
Moy qui ne suis qu'homme d'estude;
Pour donner bon exemple à tous,
Je veux moy-mesme aller aux coups;
S'il faut mourir je m'y résous,
Encor que la mort soit bien rude;
Je veux moy-mesme aller aux coups,
Moy qui ne suis qu'homme d'estude.
Dieu sera de nostre costé,
Puis que nous avons la justice;
Qu'on ne soit pas epouvanté,
Dieu sera de nostre costé:
Le Parlement nous est resté
Pour travailler à la police;
Dieu sera de nostre costé,
Puis que nous avons la justice.
Qu'ils prient bien, nos ennemis,
S'ils ont la pieté dans l'ame,
Ce sainct devoir leur est permis,
Qu'ils prient bien, nos ennemis,
Saint Germain, saint Cloud, saint Denys[4];
Nous avons pour nous Nostre-Dame.
Qu'ils prient bien, nos ennemis,
S'ils ont la pieté dans l'ame.
Ces cruels nous serrent en vain
Tout à l'entour de nos murailles,
Nous ne sçaurions mourir de faim;
Ces cruels nous serrent en vain.
Tout chacun trouvera du pain
Pour rassasier ses entrailles;
Ces cruels nous serrent en vain
Tout à l'entour de nos murailles[5].
Nos greniers sont remplis de blé,
Qu'on en fasse de la farine;
Le peuple a tort d'estre troublé,
Nos greniers sont remplis de blé;
On ne sçauroit estre accablé
D'un an entier de la famine.
Nos greniers sont remplis de blé,
Qu'on en fasse de la farine.
L'un s'est pourveu pour six bons mois,
En fait-il besoin davantage?
L'un pour quatre, l'autre pour trois;
L'un s'est pourveu pour six bons mois.
On a des fèves et des pois,
Du lard, du beurre et du fromage;
L'un s'est pourveu pour six bons mois,
En fait-il besoin davantage?
On a de tous les bons morceaux:
Lièvres, lapins, perdrix, becaces;
On a quantité de pourceaux[6],
On a de tous les bons morceaux;
On a moutons, boeufs, vaches, veaux,
On en vend dans toutes les places;
On a de tous les bons morceaux:
Lièvres, lapins, perdrix, becaces.
Les vivres ne manqueront pas,
On peut tousjours faire ripaille;
Qu'on n'épargne point un repas,
Les vivres ne manqueront pas:
On a dindons et chapons gras,
Et les chevaux ont foin et paille.
Les vivres ne manqueront pas,
On peut toujours faire ripaille.
Les cabarets sont tous ouverts;
Chacun y boit, chacun y mange,
On y trouve des vins divers;
Les cabarets sont tous ouverts,
Et c'est là que j'ay fait ces vers[7],
Qui sentent la saulce à l'orange;
Les cabarets sont tous ouverts,
Chacun y boit, chacun y mange.
Corbeil sera bien-tost repris,
Et tout viendra par la rivière;
Qu'on ne craigne point dans Paris,
Corbeil sera bien tost repris;
On aura de tout à bon prix,
Et nous ferons tous chère entière;
Corbeil sera bien-tost repris,
Et tout viendra par la rivière[8].
Il faut remettre Charenton[9]
Pour y refaire le passage,
Car autrement qu'en diroit-on?
Il faut remettre Charenton,
Qu'on y travaille tout de bon
Sans crainte d'un second carnage;
Il faut remettre Charenton
Pour y refaire le passage.
Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
Armuriers, travaillez sans cesse:
C'est pour armer tous nos soldats.
Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
Il faut couper jambes et bras
A ceux qui nous tiennent Gonnesse[10].
Fourbisseurs, ne vous lassez pas;
Armuriers, travaillez sans cesse.
Mon Dieu, l'admirable bon-heur
En ces dissentions nouvelles!
L'eusses-tu pu penser, mon coeur?
Mon Dieu, l'admirable bonheur!
La Bastille a pour gouverneur
Le fameux monsieur de Brusselles[11];
Mon Dieu, l'admirable bon-heur
En ces dissentions nouvelles!
Parisiens, nous serons des fous
Si nos coeurs ne se font connestre,
Et si nous n'agissons bien tous,
Parisiens, nous serons des fous;
Puisque l'Arcenac est à nous,
Il n'est pas besoin de Grand-Maistre[12];
Parisiens, nous serons des fous
Si nos coeurs ne se font connestre.
Puisque c'est à nous les canons,
Avec les boulets et la poudre,
Bourgeois, si mes conseils sont bons,
Puisque c'est à nous les canons,
Pour immortaliser vos noms,
Allez partout porter la foudre,
Puisque c'est à nous les canons
Avec les boulets et la poudre.
Il faut chasser le Mazarin,
Qui vole tout l'or de la France;
Fût-il plus fort, fût-il plus fin,
Il faut chasser le Mazarin;
Qu'il retourne de là Thurin
Pour estre plus en asseurance:
Il faut chasser le Mazarin
Qui vole tout l'or de la France.
Vrayment, nos yeux sont éblouis
Par un charme bien ridicule:
Il a des tresors inouis,
Vrayment, nos yeux sont eblouis;
Donnerons-nous tous nos Louis
A Rome pour un pauvre Jule[13]?
Vrayment nos yeux sont éblouis
Par un charme bien ridicule.
Cordonniers, tailleurs et marchans,
N'allez pas fermer vos boutiques,
Quoy que le tambour batte aux champs:
Cordonniers, tailleurs et marchans,
Vous aurez assez de chalans
Pour occuper vos domestiques;
Cordonniers, tailleurs et marchans,
N'allez pas fermer vos boutiques.
Boulangers, travaillez tousjours;
Serrez les escus qu'on vous offre,
Ne regardez pas s'ils sont courts;
Boulangers, travaillez tousjours:
Tant plus vous remplirez vos fours,
Tant plus vous remplirez le coffre;
Boulangers, travaillez tousjours,
Serrez les escus qu'on vous offre.
Je ne plains que les villageois:
Leurs maisons sont abandonnées,
On leur pille tout à la fois;
Je ne plains que les villageois:
Ils vont perdre plus en un mois
Qu'ils n'ont gaigné dans dix années;
Je ne plains que les villageois:
Leurs maisons sont abandonnées[14].
Bonnes gens, prenez garde à vous!
Les ennemis vont au pillage;
Ils sont tous gueux et tous filous:
Bonnes gens, prenez garde à vous!
Affamez comme de gros loups,
Ils cherchent à faire carnage.
Bonnes gens, prenez garde à vous!
Les ennemis vont au pillage.
Aux armes! ils sont aux faux-bours.
Laquais, mon pot et ma cuirace;
Qu'on fasse battre les tambours,
Aux armes! ils sont aux faux-bourgs.
Allons avec un prompt secours
Contre cette meschante race;
Aux armes! ils sont aux faux-bourgs.
Laquais, mon pot et ma cuirace.
Ne vous precipitez pas tant,
Cavalier de portes cochères[15]!
Vostre cheval est bien pesant,
Ne vous precipitez pas tant;
Gardez d'un mauvais accident
Qui pourroit gaster nos affaires;
Ne vous precipitez pas tant,
Cavalier de portes cochères.
Allons, puisque j'ay pris mon pot,
Allons, qu'on s'avance et qu'on tue;
Allons avec ordre au grand trot,
Allons, puisque j'ay pris mon pot[16],
Allons frapper sans dire mot;
Allons la visière abatue,
Allons, puisque j'ay pris mon pot,
Allons, qu'on s'avance et qu'on tue.
Helas! que de mal-heureux corps
Dont la rage a fait un parterre!
Que de blessez et que de morts!
Helas! que de mal-heureux corps!
Les foibles ont souffert des forts.
Voilà les beaux fruits de la guerre!
Helas! que de mal-heureux corps
Dont la rage a fait un parterre!
François qui combattez dehors,
Pourquoy causer tant de misères?
Songez, en faisant vos efforts,
François qui combattez dehors,
Que vous avez dans ce grand corps
Vos femmes, filles, soeurs et mères.
François qui combattez dehors,
Pourquoy causer tant de misères?
Si vous avez vos mesmes coeurs
En cette funeste avanture,
François, cruels persecuteurs,
Si vous avez vos mesmes coeurs,
Gardez-y parmy vos rigueurs
Un sentiment pour la nature,
Si vous avez vos mesmes coeurs
En cette funeste avanture.
Des François contre des François!
O cieux! l'abominable rage!
L'Espagnol rit bien cette fois.
Des François contre des François!
Voilà de barbares emplois,
Qui menacent d'un grand orage.
Des François contre des François!
O cieux! l'abominable rage!
Comediens, c'est un mauvais temps:
Prenez les armes sans vergogne,
Gardez-vous d'estre faineans.
Comediens, c'est un mauvais temps:
La tragedie est par les champs[17]
Bien plus qu'à l'hostel de Bourgogne.
Comediens, c'est un mauvais temps,
Prenez les armes sans vergogne.
Violons, on ne fait plus de bal
Pour cultiver les amourettes,
Encor qu'on soit en carnaval[18];
Violons, on ne fait plus de bal,
On aime mieux un bon cheval,
Des pistolets et des trompettes;
Violons, on ne fait plus de bal
Pour cultiver les amourettes.
Tous vos galans sont empeschez,
Attendez un accord, coquètes,
Pleurez cependant vos pechez;
Tous vos galans sont empeschez,
C'est en vain que vous les cherchez
Pour entendre d'eux des fleurètes;
Tous vos galans sont empeschez,
Attendez un accord, coquètes.
Mes chères[19], resvez nuit et jour,
Sans mettre ny rubans ny mouches:
On ne fait plus icy l'amour.
Mes chères, resvez nuit et jour:
Si l'on ne void bientost la cour,
Vous allez devenir des souches.
Mes chères, resvez nuit et jour
Sans mettre ny rubans ny mouches.
Adieu la foire Sainct-Germain[20]!
Consolez-vous, filles et femmes;
Point de bijous, il faut du pain:
Adieu la foire Sainct-Germain!
Vrayment, ce temps est inhumain:
On ne donne plus rien aux dames.
Adieu la foire Sainct-Germain!
Consolez-vous, filles et femmes.
On ne veut point d'enfarinez,
Tandis qu'il faut mettre le casque.
Mignons, vous serez condamnez,
On ne veut point d'enfarinez;
Mais n'en soyez pas estonnez,
Laissez passer cette bourrasque.
On ne veut point d'enfarinez,
Tandis qu'il faut prendre le casque.
L'Orvietan, retirez-vous,
Jetez le teatre par terre,
Vous n'attirerez plus de fous;
L'Orvietan, retirez-vous:
On ne sçauroit donner vingt sous
D'un pot d'onguent en temps de guerre.
L'Orvietan, retirez-vous,
Jettez le teatre par terre[21].
Plaideurs, mettez vos sacs au croc
Et songez à prendre les armes,
Il est temps de faire ce troc;
Plaideurs, mettez vos sacs au croc;
Point d'arrests, cela vous est hoc,
Sinon pour calmer ces vacarmes.
Plaideurs, mettez les sacs au croc,
Et songez à prendre les armes.
Huissiers, procureurs, advocats,
Laissez un peu moisir vos causes:
Vous ne sçauriez gaigner grand cas;
Huissiers, procureurs, advocats,
La guerre ne le permet pas,
Le desordre est en toutes choses.
Huissiers, procureurs, advocats,
Laissez un peu moisir vos causes.
Medecins, soyez bien contens,
Les maltotiers ont tous la fièvre;
S'ils ont volé depuis vingt ans,
Medecins, soyez bien contens,
On leur fait tout rendre en ce temps;
Chacun d'eux tremble comme un lièvre.
Medecins, soyez bien contens,
Les maltotiers ont tous la fièvre.
Pendant ces funestes malheurs,
Tenez-vous prests, apothicaires;
Si l'on veut reformer les moeurs
Pendant ces funestes malheurs,
Il faut bien purger des humeurs
Et reiterer des clistères.
Pendant ces funestes malheurs,
Tenez-vous prests, apothicaires.
Fraters[22], faites bien des onguens,
Et qu'on sorte de la boutique,
Les blessez sont par tous les chams;
Fraters, faites bien des onguens.
Il faudra bien quitter vos gans
Pour mettre les mains en pratique.
Fraters, faites bien des onguens,
Et qu'on sorte de la boutique.
Voleurs, songez à bien voler,
La saison en est fort commode.
Craignez-vous de mourir en l'air?
Voleurs, songez à bien voler.
D'ailleurs, à franchement parler,
Partout c'est aujourd'huy la mode.
Voleurs, songez à bien voler,
La saison en est fort commode.
Pillez tousjours plus hardiment,
Il est temps de faire fortune;
Un chacun pille impunement,
Pillez tousjours plus hardiment;
De nuit on peut adroitement
Prendre le soleil à la lune.
Pillez tousjours plus hardiment,
Il est temps de faire fortune.
Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperçoy
Avecque mes grandes lunettes?
C'est un hydre en l'air, que je croy.
Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperçoy?
C'est un monstre, un je ne sçay quoy.
Mais voyons un peu les planètes.
Ah Dieu! qu'est-ce que j'apperçoy
Avecque mes grandes lunettes?
Sur Paris je voy Jupiter,
Qui nous fait assez bon visage;
Mercure est prest de nous quitter;
Sur Paris je voy Jupiter,
Et Mars va se precipiter
Dans l'Occident: c'est bon presage.
Sur Paris je voy Jupiter,
Qui nous fait assez bon visage.
Courage! l'accord s'en va fait[23],
Je viens de l'apprendre des astres.
François, tout nous vient à souhait;
Courage! l'accord s'en va fait.
Vous en verrez bientost l'effet
Par la fin de tous nos desastres.
Courage! l'accord s'en va fait,
Je viens de l'apprendre des astres.
Il n'aura pas ce qu'il pretend,
L'Espagnol qui cherche ses villes;
C'est en vain qu'il est si content,
Il n'aura pas ce qu'il pretend.
Qu'il ne se chatouille pas tant
Pendant nos discordes civiles:
Il n'aura pas ce qu'il pretend,
L'Espagnol qui cherche ses villes.
Il s'en va, ce grand cardinal,
Qui n'a ny vertu ny science;
Paris, tu n'auras plus de mal,
Il s'en va ce grand cardinal;
Un vaisseau luy sert de cheval.
Ne crain pas qu'il revienne en France.
Il s'en va ce grand cardinal,
Qui n'a ny vertu ny science.
Qu'il aille vers le Maraignon[24],
S'il aime tant le fruit des mines:
L'or y croist comme icy l'oignon.
Qu'il aille vers le Maraignon:
Il aura du fin et du bon
Pour en faire des mazarines.
Qu'il aille vers le Maraignon,
S'il aime tant le fruit des mines.
Les nièces sont au desespoir
Du malheur de Son Eminence:
La cour ne les ira plus voir.
Les nièces sont au desespoir,
Elles vont perdre leur pouvoir
Avec leur trop haute esperance.
Les nièces sont au desespoir
Du malheur de Son Eminence.
Monsieur le prince de Condé
A bien moderé sa colère;
Il se void si mal secondé,
Monsieur le prince de Condé,
Qu'il est prest de quitter le dé
A son illustrissime frère.
Monsieur le prince de Condé
A bien moderé sa colère.
Le Parlement a le dessus,
Il faut qu'on luy donne des palmes;
Ses ennemis n'en peuvent plus.
Le Parlement a le dessus,
Et, malgré le temps si confus,
Toutes choses vont estre calmes.
Le Parlement a le dessus,
Il faut qu'on luy donne des palmes.
Le roy sera bien-tost icy:
Que chacun en saute de joye;
Ne nous mettons plus en soucy,
Le roy sera bien-tost icy;
Il va revenir, Dieu mercy,
C'est le ciel qui nous le renvoye;
Le roy sera bien-tost icy,
Que chacun en saute de joye[25].
Monsieur le prince de Conty[26],
Avec son zèle et sa prudence,
A bien soustenu son party,
Monsieur le prince de Conty;
L'univers doit estre adverty
Qu'il a sauvé la pauvre France,
Monsieur le prince de Conty,
Avec son zèle et sa prudence.
Il le faut louer hautement,
Ce vaillant duc de Longueville;
Bourgeois, Messieurs du Parlement,
Il le faut louer hautement:
Il a travaillé puissamment
Au bien de la cause civile;
Il le faut louer hautement,
Ce vaillant duc de Longueville.
Ce genereux duc de Beaufort
Sera bien avant dans l'histoire;
Dieu l'a tiré d'un cruel fort,
Ce genereux duc de Beaufort,
Pour servir icy de renfort
Et pour relever nostre gloire;
Ce genereux duc de Beaufort
Sera bien avant dans l'histoire.
Monsieur d'Elbeuf et ses enfans[27]
Ont fait tous quatre des merveilles.
Qu'ils sont pompeux et triomphans,
Monsieur d'Elbeuf et ses enfans!
On dira jusqu'à deux mille ans,
Comme des choses nompareilles:
Monsieur d'Elbeuf et ses enfans
Ont fait tous quatre des merveilles[28].
Admirons monsieur de Bouillon:
C'est un Mars, quoy qu'il ait la goutte;
Son conseil s'est trouvé fort bon.
Admirons monsieur de Bouillon:
Il est plus sage qu'un Caton,
On fait bien alors qu'on l'écoute.
Admirons monsieur de Bouillon:
C'est un Mars, quoy qu'il ait la goute[29].
Cet invincible marechal
Qu'on a tenu dans Pierre Ancise,
Après qu'il fut franc de ce mal,
Cet invincible marechal,
Il presta son bras martial
Pour mettre Paris en franchise,
Cet invincible marechal,
Qu'on a tenu dans Pierre Ancise[30].
Je ne puis taire ce grand coeur[31],
Que tout Paris vante et caresse:
C'est ce marquis tousjours vainqueur.
Je ne puis taire ce grand coeur:
C'est le capitaine sans peur,
Qui travaille et combat sans cesse;
Je ne puis taire ce grand coeur,
Que tout Paris vante et caresse.
Qu'on prepare de beaux lauriers,
Pour leur en faire des couronnes
A tous nos illustres guerriers;
Qu'on prepare de beaux lauriers,
Puis qu'en ces mouvemens derniers
Ils ont signalé leurs personnes;
Qu'on prepare de beaux lauriers,
Pour leur en faire des couronnes.
Tost après la paix de Paris
Sera la paix universelle;
Chacun reprendra ses esprits
Tost après la paix de Paris;
On n'entendra plaintes ny cris,
On ne verra plus de querelle;
Tost après la paix de Paris
Sera la paix universelle.
Chacun vivra dans le repos,
Sans craindre siége ny bataille;
On ne parlera plus d'impôts,
Chacun vivra dans le repos;
Gare les verres et les pots,
Quand on aura baissé la taille;
Chacun vivra dans le repos,
Sans craindre siége ny bataille.
Ces partisans si gros et gras,
Qui mettoient tout le monde en peine,
Seront eux-mesmes mis à bas;
Ces partisans si gros et gras.
Ils sont asseurez du trepas,
Ou de leur ruine prochaine,
Ces partisans si gros et gras,
Qui mettoient tout le monde en peine.
Ce gros ventru qui s'est sauvé
N'en est pas mieux pour estre en fuite:
Car, si jamais il est trouvé,
Ce gros ventru qui s'est sauvé,
Il peut bien dire son _salve_
Et son _in manus_ tout en suite.
Ce gros ventru qui s'est sauvé
N'en est pas mieux pour estre en fuite.
Vive, vive le Parlement,
Qui va mettre la paix en France!
Qu'on chante solemnellement:
Vive, vive le Parlement!
Il oste tout dereglement,
Pour nous oster toute souffrance.
Vive, vive le Parlement,
Qui va mettre la paix en France!
AU PARLEMENT.
François comme je suis, serois-je pas coupable
Si je n'offrois ces vers
A qui regle la France, et que je tiens capable
De regler l'univers?
Ouy, de bon coeur je vous les donne,
Avec mes voeux et ma personne.
[Note 2: Chaque maison devoit fournir un soldat. Celles qui
étoient à porte cochère étoient tenues d'armer un cavalier.
C'est ce que Richelieu avoit déjà ordonné en 1636, _l'année
de Corbie_, comme on disoit, parceque les Espagnols, ayant
pris cette ville, menaçoient de près Paris. V. _Mém._ de
Monglat, _collect. Petitot_, 2e série, t. 49, p. 128, et
Tallemant, 1re édit., t. 5, p. 51. L'arrêté du conseil de
ville qui avoit renouvelé cette mesure étoit du 12 janvier
1649; on lit dans le _Courrier burlesque de la guerre de
Paris_:
Le mardi, le conseil de ville
Fit un règlement fort utile,
Savoir que, pour lever soldats,
Tant de pied comme sur dadas,
L'on taxeroit toutes les portes,
Petites, grandes, foibles, fortes;
Que la _cochère_ fourniroit
Tant que le blocus dureroit
Un bon cheval avec un homme,
Ou qu'elle donneroit la somme
De quinze pistoles de poids,
Payables la première fois;
Les petites un mousquetaire
Ou trois pistoles pour en faire.
_Pièces à la suite des Mémoires du cardinal de Retz_,
Amsterdam, 1712, in-12., t. 1, p. 270.]
[Note 3: Gondi, le coadjuteur. On jouoit volontiers, à
propos de lui, sur le mot _pasteur_, comme dans ce couplet,
que nous avons trouvé parmi les _triolets de S.-Germain_,
et, avec quelques changements, dans un recueil de chansons
dont M. Laverdet possède le manuscrit, tout entier de la
main de Bussy-Rabutin. Nous citons d'après cette curieuse
copie:
Monsieur notre coadjuteur
Quitte la crosse et prend la fronde,
Ayant sceu qu'un petit pasteur,
Monsieur notre coadjuteur.
Pour avoir été bon frondeur
Devint le plus grand roi du monde,
Monsieur notre coadjuteur.]
[Note 4: L'armée du roi tenoit tous ces villages.]
[Note 5: Ils négligeoient pourtant de faire trop bonne
garde et un blocus trop sévère autour de Paris. Cyrano,
dans sa lettre 21e (_Contre les frondeurs_), dit à propos
de Mazarin: «Il deffendit d'abattre les moulins qui sont
autour de la ville, quoiqu'il sceut que par leur moyen elle
recevoit continuellement force bleds.»]
[Note 6: C'est ce qui abondoit le plus, à ce qu'il paroît,
grâce à un heureux coup du marquis de la Boulaye, «qui, dit
la dame de la Halle dans _sa harangue_, qui, avec sa mine
turquesque, nous fit bien manger des cochons en carême,
pendant le blocus de Paris.» (_Lettre de remercîment
envoyée au cardinal Mazarin... avec la dame Denize, au
large chaperon es Halles_, députée vers _Son Everminence,
etc._, Paris, 1651.)]
[Note 7: Une autre _Mazarinade_, du même temps et de la
même forme, avoue par son titre qu'elle fut écrite au
cabaret: _Triolets nouveaux sur la paix, faits dans la
Pomme de Pin, pour l'heureux retour du roy_, Paris, _Denys
Langlois_, 1649.]
[Note 8: Beaucoup de denrées venoient de Corbeil par la
Seine. La prise de cette ville par l'armée royale étoit
donc très préjudiciable aux Parisiens. «Corbeil nous sera
necessaire, écrit Gui-Patin à Spon; c'est la première ville
que nous irons prendre.» Les bateaux qui descendoient la
Seine chargés de vivres, pain fait à Melun, poissons,
fruits, etc., s'appeloient _Corbillas et Corbillards_,
à cause de Corbeil. V. l'Estoille, édit. Michaud, t. 2,
p. 38, et une note de Roquefort dans la _Vie privée des
François_, par Le Grand d'Aussy, t. 1, p. 106. Plus tard,
la voiture qui menoit les morts au cimetière prit le même
nom, par allusion aux _Corbeaux_, comme l'Estoille appelle
les croque-morts, qui la conduisent. V. id., p. 406.]
[Note 9: Sautereau de Marsy n'a pas reproduit ce
_triolet_.--Charenton avoit été pris par le prince de Condé
le 8 février, et il importoit beaucoup aux Parisiens de le
reprendre.]
[Note 10: Le pain le plus délicat en venoit. V. la lettre
de Gui-Patin citée tout à l'heure, et notre t. 2, p. 327.]
[Note 11: Le conseiller Broussel.]
[Note 12: Le grand maître de l'artillerie. Jusqu'à la fin
des troubles, il y eut des frondeurs qui étoient d'avis
qu'il falloit refuser au roi la Bastille et l'Arsenal. V.
_La vérité reconnue de M. le Prince, etc._, Paris, 1652.]
[Note 13: Equivoque sur le prénom de Mazarin et sur le nom
d'une petite monnoie romaine qui ne valoit que 5 sols.]
[Note 14: Il y a une amusante épître de Chapelle à M.
Carré, où il se plaint des ravages que les troupes
étrangères à la solde du roi faisoient alors dans la
banlieue de Paris.
Toutes ces troupes étrangères
Font qu'on ne se promène guères.
Hélas! comment le pourroit-on,
Puisque Chaillot et Charenton
Sont à présent places frontières?]
[Note 15: V. une des notes précédentes.]
[Note 16: Espèce de demi-casque, ou _morion_, dont se
coiffoient alors les fantassins.]
[Note 17: Pendant la Terreur, Ducis, qui probablement ne
connoissoit pas cette _mazarinade_, écrivoit à l'un de ses
amis cette phrase qui la rappelle si bien: «Que parles-tu,
Vallier, de faire des tragédies? La tragédie court les
rues.»]
[Note 18: Sautereau de Marsy n'a pas donné ce _triolet_.
Plusieurs mazarinades firent allusion à ces misères d'un
siége qui tomboit en temps de carnaval. V. notre t. 2, p.
326, note.]
[Note 19: Une _chère_, c'étoit une précieuse. V. Oeuvres de
Saint-Evremond, t. 1, p. 143, _le Cercle_.]
[Note 20: V. aussi, pour la foire Saint Germain, qui n'eut
pas lieu cette année-là, notre t. 2, p. 326.]
[Note 21: Sur cet empirique du Pont-Neuf, v. une note de
notre édition du _Roman Bourgeois_.]
[Note 22: Inutile de rappeler qu'on nommoit ainsi les
barbiers et les chirurgiens.]
[Note 23: Des conférences pour la paix se tenoient alors à
Ruel.]
[Note 24: On appeloit ainsi le Pérou, à cause de la grande
rivière _Xauca_ ou _Maragnon_, qui le traverse.]
[Note 25: Il rentra dans Paris le 18 août.]
[Note 26: Après avoir été l'un des chefs des rebelles, il
leur faussa compagnie d'une façon éclatante, en épousant la
nièce du cardinal.]
[Note 27: Ce _triolet_, l'un des plus populaires du
temps, puisque nous le trouvons dans les _Triolets de
Saint-Germain_, dans les _Triolets de la Cour_, et aussi
dans le mss. de Bussy, cité plus haut, fut fait par Marigny
sous l'inspiration du coadjuteur, qui le dit lui-même dans
ses _Mémoires_.]
[Note 28: Ce _triolet_ est l'un des plus ironiques. _M.
D'Elbeuf et ses enfants_ n'avoient fait merveille qu'en
mettant la ville à contribution, sous prétexte qu'ils
défendoient sa cause. Dans les _Trahisons decouvertes ou
Le peuple vendu_, il est accusé «d'avoir ferré la mule au
peuple de Paris».]
[Note 29: Selon Sautereau de Marsy, ce _triolet_ est encore
de Marigny.]
[Note 30: Le maréchal de La Mothe-Houdancourt, qui, pour
s'être fait battre à Lérida, en 1644, avoit été accusé de
trahison et enfermé à Pierre-Encise. Justifié pleinement
par arrêt du parlement de Grenoble, il n'étoit sorti de
prison, en septembre 1648, que pour se faire aussitôt l'un
des chefs de la Fronde.]
[Note 31: Le marquis de la Boulaye,
Ce grand gallion de convoi,
Comme il est appelé dans la _Lettre au cardinal burlesque_,
à cause de l'heureux coup de main qui avoit permis à la
ville de se ravitailler. V. l'une des notes précédentes.]
_Discours sur la mort du Chapelier, avec son testament et tombeau.
Ensemble les regrets de sa mère et les adieux par lui faicts aux
regiments et les bien-faits par trois ferailliers. Avec la lettre
escrite à sa mère._
_A Paris, chez la veuve du Carroy, rue des Carmes, à la Trinité._
S. D. In-8.[32]
[Note 32: L'histoire de ce chapelier devenu soldat fut
alors très célèbre. Elle courut d'abord en chansons, comme
nous le ferons voir. C'est le siége de Montauban, en 1621,
qu'on y donnoit pour théâtre aux prouesses de ce soldat
malgré lui. Ici il est question du grand siége de La
Rochelle, qui eut lieu en 1628, comme on sait; notre pièce
ne vint donc qu'après les chansons.]
Premier que sortir de la ville de Paris, lieu de ma naissance, où
toute ma generation est presente et vit journellement, je dis adieu,
avec autant de regrets que faire se peut. Je me transportois de
çà, de là, envers parents et amis, frères, soeurs, me precipitant
d'un dernier adieu à ma très chère mère, laquelle, voyant ainsi mon
depart, sembloit me vouloir suivre, se desesperant, et à chaudes
larmes lavoit les traits de ma face, mouillant ma blonde chevelure;
mais, ayant eu commandement de mon capitaine, il me la falut quitter
et me desrober de sa presence. Comme je fus au Bourg la Reine, on
voulut faire halte; mais le sergeant dit: Avançons! En cest avance
nous cheminons jusqu'à Lonjumeau, qui pour lors estoit un dimanche.
Ce fut là la demeure de deux jours, où les soldats prenoient mille
plaisirs à se jouer avec femmes et filles, devisant les uns avec
les autres; bref, il falut passer outre, et, quand nous fusmes à
Montlehery, me mettant à regarder de tous costez, où nous vismes un
petit bois, puis deux grandes pleines et quelque petite montagne,
moy, emerveillé de voir la terre ainsi faitte, je commence à dire:
Dieu a bien travaillé[33], et, demandant à mon sergeant si il faloit
passer les montaignes et si il y avoit encore bien loing où il faloit
aller, le sergeant dit que de dix jours, voire de quinze, je ne nous
arresterions point, et qu'il y avoit bien d'autre passage à faire.
Moy, qui n'avois jamais passé Sainct-Clou ou Vaugirard, je luy dis:
Or, donné-moy mon congé; car je me doutois de ce qui m'est advenu. Le
capitaine qui pour lors estoit, entendant la parole, se retourne, et
dit au sergeant: Que l'on le mette sur le derrière de la charrette;
puis estant au cartier, nous sçaurons quel gens d'arme il est. A
l'instant le sergeant me donne quatre ou cinq grands coups au travers
du dos et des fesses avec sa halebarde, que je fus contraint de
cheminer[34]. Tant cheminasmes que nous arrivons devant la Rochelle,
à un bourg appelé Nestray, où nous fismes monstre; puis l'on nous
donne nos logis. Advint qu'il falloit travailler à la digue, qui est
un grand malheur pour moy. A cause que je n'avois plus d'argent, je
me prins à faire comme les autres, tant que j'y travaille quelque
quinze jours ou davantage. A la fin du temps, j'apperceus trois
bons compagnons crieurs de fers vieux drappeau, lesquels me firent
cognoissance, tant qu'il fallut aller boire. Tant fismes grillades,
que pas un de nous quatre n'avoit pas le soul: tellement qu'il falut
reprendre l'habit de misère comme auparavant, retournant trouver le
maistre entrepreneur, qui nous met en besogne comme auparavant, où
nous fusmes quatre jours ensemble comme vrays camarades.
Mais, ô très grand malheur! la fortune perverse
Me fit en un matin mettre à la renverse
Par l'esclat d'un boulet, qui d'un très rude effort
Me persa rudement tout le travers du corps;
Et, me sentant navré, tombant dessus la terre,
Je crie: A mon secours quelque frère de guerre!
Mais chacun, me voyant, de moy n'ose approcher,
Se disans l'un à l'autre: Ce coup-là est bien cher!
Vaut mieux ne rien gaigner que de perdre la vie;
D'aller estre blessé, pour moy, je n'ay d'envie.
Las! je perdois mon sang à faute de secours;
Mais ces trois ferailliers sont arrivez tout court,
Ayant ouy le bruit que j'estois sur la terre,
M'apportèrent du linge et quelque peu à boire,
Puis bandèrent mes playes, me prenant souz les bras,
Me menèrent au cartier, me couchant sur un drap,
Tousjours me consolant, me faisant des prières,
Qu'il faloit avoir soin de Jesus et sa mère.
Alors plusieurs soldats commencent à s'assembler
A l'entour de mon lict, ne pouvant plus parler,
Regrettant dans mon coeur la douleur que ma mère
Possederoit de moy sçachant ce vitupère[35].
De deuil elle mourra, puis, la mort s'approchant,
Luy ravira l'esprit de son bras rougissant.
Le parler me venant, je dis avec grand peine
Un adieu très piteux à mon cher capitaine,
Aussi à mes amis qui m'avoient assisté
Parmy mes grands tourments et ma necessité;
Un adieu je leur dis, pleurant à chaude larme,
Ayant un grand regret d'ainsi quitter mon ame,
Dont me falloit quitter le meilleur de mon zèle.
Pour les grandes rigueurs de ceux de La Rochelle.
[Note 33: C'est à peu près ce que dit la chanson du _Jeune
chapelier de la rue Saint Denis qui s'en va au siége de
Montlhéry_:
Quand fut à Montlhery,
Sur ces hautes montagnes,
Voyant derrière luy
Toutes ces grand's campagnes,
Fit trois pas en arrière:
Ah! que le monde est grand.
Une gravure du temps, représentant un joueur de vielle
suivi d'un enfant qui joue du flageolet, porte ce couplet
pour légende. M. Rathery, qui le cite dans un article sur
la _Bibliographie des mazarinades_ (Athenæum, 13 février
1853), remarque avec justesse que La Fontaine a bien pu
s'inspirer du dernier vers pour l'exclamation de son rat
voyageur dans sa fable _le Rat et l'Huitre_ (liv. VIII,
fable 9):
Que le monde, dit-il, est grand et spacieux!
Ce couplet, du reste, se trouve presque entier dans une
chanson satirique contre le _Prince de Savoie_, qui dut
être faite à cette même époque, et qui est encore assez
populaire aujourd'hui pour que Dumersan ait cru devoir la
mettre dans son volume de _Rondes enfantines_. Une chanson
(_coraula_) du canton de Fribourg, qui semble n'être
qu'une traduction de nos couplets contre le duc de Savoie,
reproduit aussi la même plaisanterie:
Noustrhou prinschou de Schavouye
Lié mardjuga on boun infan
Y l'ia leva oun' armée
Dé quatrouvans paijans,
O vertuchou, gare, gare, gare!
O rantanplan, garda devant
.........................
Quand nous fum sur la montagne,
Grand Dieu! qué lou monde est grand!
Fajin vito oune détzerde
Et pu retornin nojan!
Cette chanson est citée par M. G. Brunet dans sa curieuse
brochure: _Notice sur Gilion de Trasignyes._ Paris,
Techener, 1839, in-8, p. 32-33.]
[Note 34: Dans une autre chanson sur ce sujet, qui n'est
même qu'une sorte de variante de celle-ci, et dont nous
avons trouvé des fragments dans la _Comédie des chansons_,
1640, in-12, p. 35, acte 1, scène 7, le chapelier, sous le
nom de Jodelet, fait une résistance pareille, et n'en est
pas mieux récompensé:
Ha! que le monde est grand!
La volonté me change
D'aller à Montauban.
LA ROZE.
Soldat, que pensez faire?
Avez l'argent reçu.
Vous irez à la guerre,
Ou vous serez pendu.
JODELET.
N'ay point accoustumé
D'y aller, à la guerre.
Je crains les cannonades
Qui frappent sans parler.
Quant à moy, à la guerre,
Je n'y veux point aller.]
[Note 35: Ce blâme, cette honte.]
_Testament._
Premier que de mourir en presence du monde,
Faut que je boive un coup, puis que la mort feconde
Veut ravir mon esprit, et que mon testament
Se face devant tous à l'oeil du regiment.
Je donne mon mousquet, fourchette[36] et bandollière,
Mesche, bales et poudre, au sergeant la Rivière;
Mon argentine espée et mon cher baudrier,
Pour recompense, c'est pour ces trois ferailliers;
Je donne mon manteau, mon bonnet et jartières,
Pour ce que j'ay ces jours eu de la Boisselière[37];
Mon pourpoint de satin, mes chausses de velours,
Cela est reservé pour les droicts du tambour;
Mes souliers, mes chemises, mes bas, aussi mon sac,
Sont pour le bon service que j'ay de mon goujac[38];
Pour l'argent de mes monstres, c'est pour m'ensevelir;
Mon chapeau et panache, c'est pour payer mon lict.
A Dieu je rends mon ame et mon corps à la terre.
Priez Jesus pour moy, vous tous, frères de guerre,
Et je prieray pour vous, estant en paradis,
Que vous soyez vainqueur contre les ennemis,
Afin qu'estant venus du destin avancé,
Vous direz tous pour moy: _Requiescat in pace._
[Note 36: Les mousquets étant alors trop lourds pour
qu'on pût les tirer en les tenant au bout du bras, on
les appuyoit sur un bâton fiché en terre et terminé
par une _fourchette_ de fer. Molière, dans le mémoire
d'Harpagon, mettant en ligne de compte trois gros mousquets
ornés de nacre de perle, n'oublie pas les _fourchettes_
assortissantes.]
[Note 37: Cabaretière du quartier du Louvre où l'on
faisoit de gros écots. V. notre édition des _Caquets de
l'Accouchée_, p. 28.]
[Note 38: _Goujat_, valet d'armée. V. notre t. 4, p. 364.]
_Epitaphe au tombeau._
Cy gist souz ce tombeau le plus vaillant soldat
Qui ce soit à jamais cogneu dans le combat,
Et le plus asseuré qui fut dans les armées,
Ne redoutant le feu, ny soufre, ny fumée:
Son travail l'a fait voir, aussi sa hardiesse;
Mais le fatal destin l'a mis à la renverse.
Il sera de memoire, tant sur la terre et l'onde,
Pour avoir esté né le favory du monde.
_L'adieu des trois ferailleurs et leur retour à Paris._
Après que le corps du chappelier fut mis en terre et que son
service fut dit, les trois ferailliers trouvèrent une excuse pour
avoir leur congé pour s'en venir à Paris, craignant d'avoir un tel
benefice comme le defunct chappelier: ce qui fut en grand diligence;
et, sortant du cartier, ce n'estoit qu'adieux, qu'accollades et
un extresme regret de se voir separer les uns des autres. Tant
cheminèrent les trois ferailliers qu'ils vindrent à Paris, et,
sçachant le logis du defunct chappelier, ils s'en vont droit chez
sa mère, auquel il luy firent une grande reverence, et elle tout
de mesme, les recevant assez honnestement, les voyant habillez en
soldats, esperant avoir quelque bonne nouvelle de son fils; puis,
après tous ses regards, ces bons compagnons luy commencèrent à dire:
Madame, ne soyez point en courroux si nous vous apportons icy de
piteuses nouvelles du cartier de la Rochelle, où estoit votre fils.
C'est que, premier que de partir et prendre nostre congé, nous
avons sans reproche aydé à enterrer votre fils, duquel en voilà le
certificat. Vous verrez comme il est mort et comme il a esté en sa
maladie, et les regrets de pardeçà.
--Mes amis, je suis grandement aize de vostre retour et des
nouvelles; mais, helas! j'ay la mort au coeur de vous entendre ainsi
parler. Je n'ay, il y a quinze jours et davantage, fait autre chose
que songer et ravasser, tant nuict que jour, dix mille fantaisies.
Je me doutois de quelque malheur. Messieurs, s'il vous plaist de
demeurer, j'envoyeray querir une fois de vin pour la peine, et bien
grand mercy!--Il n'y a pas de quoy, dirent les ferailliers. Vostre
serviteur, Madame.
_Les regrets et soupirs de la mère du Chappelier._
Helas! que feray-je, mes amis? Me voilà perdue! j'ay perdu tout mon
support! Où iray-je? que deviendray-je? je suis toute seule. Encore
si je t'eusse veu mourir, mon pauvre enfant, je n'en serois tant
faschée. Je t'avois bien dit que tu ne reviendrois jamais. Helas!
je me meurs! je n'ay plus de reconfort de personne; on ne tiendra
plus de conte de moy. Je n'avois que toy, mon cher enfant! Mon Dieu!
que feray-je? Ayez pitié de moy, mes bons amis! Tellement, les
voisins sont accourus, luy disant: Qu'avez-vous, ma voisine, ma mie?
Quelqu'un vous a-il frappée?
--Helas! je suis bien frappée, car je n'ay plus d'enfant! Il est
mort, mes amis. Tenez, voilà la lettre qu'on me vient d'aporter
tout presentement. Trois honnestes hommes, qui m'ont apporté cela,
m'ont dict qu'ils l'avoient aydé à le porter en terre. Pensez-vous
quel crève-coeur j'ay, pensez-vous, de l'avoir nourry et eslevé si
grand, pensant, après son père, en avoir sur la fin de mes jours
quelque soulagement! Et je n'ay plus personne! me voilà toute seule!
Qu'est-ce qu'on dira de moy? On tiendra plus de conte d'un chien que
de moy, à present.--Non fera, non fera, ma voisine; il y a long temps
que je vous cognoissons; ne vous tourmentez point, cela vous feroit
mourir. C'est un homme mort: il en meurt bien d'autres.
--C'est mon... c'est mon... Il en meurt bien d'autres qui n'en
peuvent mais; ces diables de Rochelois, ils ne s'en soucyent point
de tuer le pauvre monde. Que ne sont-ils tretous pendus, ou qu'il me
rende la ville! Faut-il tant faire mourir de braves hommes? Si j'en
tenois quelqu'un, il payeroit la mort de mon enfant.
_La lettre envoyée à la mère du Chappelier par son fils premier que
mourir._
Ma très chère et très grande amie ma mère, ces paroles icy ne vous
seront guères agreables: car, depuis le temps de mon depart, je n'ay
pas eu le soing de vous escrire seulement un seul mot, d'autant que
la peine où j'estois arresté m'a si bien desobligé, le contentement
de votre presence, où la memoire les oublie; vous pourrez pourtant
prendre ce petit mot aussi bien en gré comme si mille fois vous
eussiez eu de mes nouvelles; et si les pretentions de la mort ne
me fussent point apparues devant mes yeux, je n'eus pas negligé de
vous faire sçavoir mon bon portement: car en bref l'ennuy commençoit
à me chatouiller de si près que j'esperois bien vous faire part de
ma presence; mais la fortune, si cruelle, n'a pas eue la patience
de pouvoir me transporter vers vous, car la mort m'a plustot aymé
prendre et me mettre dans ses liens que de vous faire voir que je ne
seray desormais qu'un ombre pour estre criant où Dieu me menera. Du
camp de la Rochelle.
_Règlement d'accord sur la preference des savetiers cordonniers._
_A Paris, chez Michel Brunet, au Marché neuf, à l'image
Saint-Nicolas._
1635.--In-8.
Ces jours passez se rencontrèrent deux compagnons cordonniers et
deux savetiers sur le mont de Parnasse, et, s'estans querellez pour
la primauté de leurs mestiers, commencèrent à se frapper à coups de
tire-pieds. Ils s'estoient dejà choquez si rudement l'un l'autre,
qu'à la première charge le plus vaillant des deux cordonniers receut
une botte franche depuis le chinon du col jusqu'au bout de l'echine
du dos, ce qui luy feit donner du nez contre terre sans qu'il eut
le courage de s'en relever. Son camarade n'en eust pas meilleur
marché que luy. Apollon, en ayant esté adverty, accourut afin de
s'informer du fait. Il estoit fort en colère de ce qu'ils s'estoient
venus battre sur ses terres sans lui en demander permission; et,
tout transporté qu'il estoit, leur tint le mesme langage que
feit Neptune, son cousin germain, lorsque les subjects d'Eole se
mutinèrent contre luy elle vinrent troubler dans son royaume au plus
fort de sa tranquillité: _Quos ego_[39]! Si je vous prends, canailles
que vous estes! si je vous mets la main sur le collet, sentine de la
republique, reste de gibet! je vous feray pendre tous quatre par les
pieds comme gens sans merite et indignes d'estre attachés par vos
cols infâmes. Les deux cordonniers, qui n'osoient presque lever les
yeux, par la crainte qu'ils avoient d'estre battus pour la seconde
fois, ne l'eurent pas sitost aperceu qu'ils luy demandèrent; et celuy
quy avoit la langue la mieux pendue, s'inclinant devant luy avec la
submission et humilité requise, luy cracha ce beau compliment à sa
barbe venerable:
[Note 39: C'est l'explication si plaisante dans le _Virgile
travesti_ de Scarron:
Par la mort!... Il n'acheva pas,
Car il avoit l'ame trop bonne.
Cette traduction burlesque auroit ici convenu mieux que le
texte même à mons Phoebus, cousin de Neptune.]
Je confesse, Monseigneur, que nous sommes autant coupables que
personnes du monde et tout à fait indignes de paroistre en vostre
royale presence; mais la confiance que tout le monde a en vostre
bonté et l'asseurance que nous avons de vostre équité et justice
admirable, sur le rapport fidèle quy nous a esté fait par le courtois
et très subtil Trajano Boccalini, qui a eu autrefois l'honneur
d'appeler devant vostre tribunal des causes de moindre importance
que la nôtre; cela, dis-je, nous a fait prendre la hardiesse de nous
venir jeter à vos pieds et vous demander très humblement justice
de ces deux pendarts que vous voyez là presents.--Par les eaux
stygiennes, repondit Apollon, vous êtes bien les plus impudents et
les plus indiscrets coquins quy ayent jamais paru devant mes yeux.
Je suis si bercé d'entendre tous les jours de semblables plaintes,
qu'au bout du compte je croy que je seray forcé d'abandonner ce lieu
malheureux. Si un meschant laquiet de trois sols a perdu l'argent
de son disné à jouer avec son camarade, il faut qu'il vienne en
tirer raison sur la croupe innocente de cette saincte colline. Un
soldat a-t-il reçu un dementy de son camarade, vous le voyez aussy
tost venir prophaner mes autels par ses mains homicides, qu'ils
trempe souvent dans le sang de celuy qui soupoit le soir avec luy,
les meilleurs amis du monde. Si, parmy les tirelaines, coupeurs de
bources, etc., et autres gens de tels trafics, il survient entre
eux quelque different par le partage du butin, ils n'ont point
d'autres rendez-vous que ce beau lieu pour en terminer la querelle.
Si les escrocs, filoux et autres maquereaux très relevez, ont le
moindre debat du monde pour la jouissance et possession de quelque
chetive maitresse quy soit un peu de meilleure mise que celle du
commun, c'est en ce lieu qu'il faut vider à la pointe de leurs
espées couardes quel en doit estre le libre et paisible possesseur;
et, si quelque polisson ou marcandier[40] a cassé malicieusement
l'escuelle de son camarade, c'est icy qu'ils ont accoustumé d'en
tirer vengeance. Puis que la plus part se vante d'estre gentilhomme
de sang et de race, encore que leurs pères crient tous les jours des
cotrets, pour quoy diable ne se vont-ils couper la gorge en honnestes
gens, aux lieux que les plus braves courages font professions de se
battre au beau milieu d'une place royalle[41], à la veue de quantité
de dames qui se rient à gorge deployée du desespoir quy les guide?
Que ne prennent-ils le chemin du Pré-aux-Clercs[42], rendez-vous
ordinaire de tous ceux qui sont las de vivre? Ou bien, s'ils ont fait
voeu de mourir sur le chemin de Pantin, que ne s'esgorgent-ils l'un
l'autre aux plus proches avenues de Montfaucon, afin qu'on n'ayt
point la peine de les y porter quand ils seront morts?
[Note 40: D'après le dictionnaire _argot-françois_ mis par
Grandval à la suite de son poème sur Cartouche, _le Vice
puni_, les _polissons_ étoient, parmi les argotiers, «ceux
qui alloient presque nuds», et les _marcandiers_, ceux
qui disoient avoir été volés, et qui, en menaçant d'une
accusation le passant à la bourse duquel ils en vouloient,
le faisoient ainsi _chanter_, c'est-à-dire payer.
_Marcandier_ signifioit aussi marchand.]
[Note 41: Allusion aux duels fréquents dont la place Royale
étoit l'arène, notamment à celui de Boutteville, qui avoit
eu lieu en 1627.]
[Note 42: Comme une partie de cette grande plaine
commençoit alors à se couvrir de maisons, c'est seulement
à l'extrémité, du côté de la Grenouillère (quai d'Orsay),
qu'on pouvoit encore aller se battre. «Le comte et le
baron, lisons-nous dans Francion, s'étant donc picquez,
se retirèrent de la compagnie par divers endroits, et,
ayant été passer le Pont-Neuf vers le soir, se trouvèrent
presqu'en même temps au bout du Pré-aux-Clercs, où, estant
descendus de cheval, ils mirent la main à l'espée.» (_Hist.
comique de Francion_, 1663, in 8, p. 366.)]
Je reviens à vous, âmes lasches (parlant aux deux sieurs
cordonniers). Gens sans honneur et mal apris que vous estes, vous
dites du mal des personnes qui valent peust-estre mieux que vous.
Quelle manie, quelle rage, quelle fureur vous a saisict les cinq sens
de nature? Qui diable vous a fait si hardis de me venir gourmander
ainsy jusques en ma maison? D'où venez-vous? quy estes-vous?
Etes-vous gentils-hommes, bourgeois ou roturiers?--Alors le plus
asseuré de nos dicts sieurs les savetiers, qui neantmoins trembloit
au manche, de peur qu'il avoit d'estre graissé, commença de tirer de
la plus profonde cave de son estomach un soupir plein de regrets,
auquel il donna, pour escorte de sûreté et pour interprète fidelle
du ressentiment qu'il avoit, ces parolles, dignes d'estre gravées
sur le bronze, ou tout au moins sur du papier doré, pour servir de
torche-cul à la posterité:
Illustrissime, reverendissime, nobillissime, clarissime,
excellentissime seigneur, dites-moy, je vous prie, le title et la
qualité qu'il vous plaise que je vous donne: car je vous promets
bien que je n'ay jamais etuguié à Padoue pour sçavoir des rubriques
de ceremonies. Si je vous appelle doctissime, je croy que ce sera le
vray moyen de satisfaire à mon devoir: car, si je ne me trompe, je
vous ay veu regenter en assez bon credit dans le meilleur collège
de nostre bonne et ancienne université de Paris. Je vous dis donc,
doctissime et reverendissime Monsieur, que nous ne sommes ny
gentils-hommes, ny bourgeois, ny marchands, ny roturiers; nous sommes
du tiers-etat et deux des plus francs courtauts quy peuplent la
famuleuse et celèbre race de la Savatterie.