Devant ces fleurs entassées, qu’épargnait le temps doux et sec du
pacifique automne, la comtesse d’Armatt vint prier le lendemain aux
environs de dix heures. Elle partait, l’après-midi même, pour le couvent
de la Quarantaine.
Elle pria, le cœur écrasé de chagrin. La discipline ascétique avait
ranimé dans ce cœur une foi trop sincère pour que la mort d’un être
chéri, surtout une mort pénitente, la désemparât. Elle souffrait (et
s’accusait de souffrir) parce que le rachat du pécheur s’était accompli
en dehors d’elle, parce qu’elle en avait été exclue. Certes, Paul
l’avait reçue à son chevet, avait sollicité son pardon et s’était
recommandé à sa ferveur. Mais une autre avait recueilli son haleine
expirante, après l’avoir, par une sorte de magie, converti et
réconcilié. Cette autre, Stéphanie l’avait entrevue au moment de quitter
le prince, si touchante et vraiment si belle que, par une brusque
intuition, elle avait tout compris.
Maintenant, devant la tombe fleurie, sa désolation devenait
insupportable. La force de prier lui manqua peu à peu. Une tentation de
désespoir, presque de révolte, la redressa. Elle sanglota debout, dans
ce cimetière vide, éclatant de soleil. Elle sanglota comme une enfant
châtiée... «Ce n’est pas juste, pensait-elle. Non. Ce n’est pas
juste!...» Ses muscles fléchissants la soutenaient à peine, et ses
pleurs, après tant de pleurs versés depuis qu’elle avait revu son amant,
dissolvaient les derniers vestiges de sa beauté.
Elle tressaillit tout à coup, au rappel d’une sensation qui la reportait
à cinq mois vers le passé. Deux doigts, venus de derrière elle, se
posaient comme alors sur son poignet et lui communiquaient pareillement
une volonté à la fois impérieuse et calmante. Elle se retourna;
l’émotion lui ôta la possibilité de prononcer même un nom. Devant ses
yeux--effaçant la vision belle et touchante qu’ils gardaient de
l’infirmière entrevue,--surgissait une petite forme noire à coiffe
blanche, exactement la même qui, sur le seuil du corridor aux «Silence!»
lui avait fait le même attouchement.
La petite nonne dit:
--Prions!
Stéphanie ne se déroba point. Agenouillées côte à côte, la pécheresse
sentit comme naguère, à travers leurs vêtements, la chaleur de l’ange la
pénétrer. Et elle ne sut pas si c’était elle-même ou si c’était
Madeleine qui murmurait:
«Nous vous rendons grâce d’avoir accordé à nos prières la pieuse fin de
celui que nous aimons. Tant que nous vivrons, nous ne cesserons de vous
implorer pour que vous le receviez dans votre repos.»
Elles se relevèrent. Madeleine soutint le regard anxieux de Stéphanie
qui hésitait à parler. Elle se décida:
--Madeleine, j’ai le cœur troublé... Laisse-moi te poser une question.
Madeleine, sans répondre, exprima par l’attention de tout son visage
qu’elle écoutait.
--Moi, dit Stéphanie, je n’ai pas consenti et j’ai été exclue. Toi, tu
as consenti, et l’as sauvé. Est-ce juste?
Madeleine médita un instant, puis répondit:
--Nous avons été deux vases d’argile dans la main du potier. Et, comme
dit l’Apôtre, que sommes-nous pour juger ce qu’il a fait de nous?
Stéphanie baissa la tête. La tentation de révolte luttait contre
l’effort de se soumettre. Alors, pour la première fois--était-ce
l’influence toute proche de celle qui l’avait initiée à la vie
mystique?--elle crut entendre une voix intérieure qui lui disait: «Ne
comprends-tu pas que cette humiliation paye ton rachat?...» Et comme si
cette voix avait été entendue de l’initiatrice, celle-ci lui dit:
--Si vous n’aviez point porté votre repentir au couvent, serais-je venue
jamais ici?
--C’est vrai, fit Stéphanie, relevant le front.
Un élan de tendresse la remua vers cette petite servante de Dieu qui
trouvait pour elle le verbe de consolation.
--Il faut que je parte, dit-elle. On m’attend là-bas... J’ai hâte que la
porte se referme sur moi pour toujours...
Et, saisissant les mains de sa compagne, elle ajouta passionnément:
--Ne me laisse pas partir seule!
Madeleine hocha le front:
--Je ne peux pas.
--Pourquoi?
--Je serai _sa_ garde, tant que je vivrai.
Leurs mains se disjoignirent en silence.
--Alors, adieu!
--Adieu.
Sa haute taille dépassant la bordure des jeunes cyprès, la comtesse
d’Armatt s’éloigna vers la grille de sortie. Arrivée au premier coude de
l’allée, elle regarda en arrière. La petite silhouette noire coiffée de
blanc demeurait immobile au bord de la tombe, tournée vers le monceau
des fleurs.