De nouveau, le malade est étendu dans son lit. Il ne se lève plus, et il
ne demande plus qu’on le lève. Aggravation de son mal? Usure? Non.
Retour à son état véritable. Une violente passion a ramassé dans ce
corps ce qui demeurait de forces éparses. Dépensées plus lentement dans
le jour à jour d’une vie chétive et sans ardeur, ces mêmes forces ne
l’auraient pas sauvé.
Il ne souffre pas et son humeur est calme. L’ange est auprès de lui,
redevenu ange. Rien de changé dans leurs apparences: mais elle n’a plus
d’angoisse ni d’émoi, et lui n’a plus de désir. Entre eux, dans la
gravité de ces heures, la communion de l’amour, loin de se relâcher, se
fait plus étroite. Et dans le sens originel et absolu du mot, ils «se
comprennent» enfin, c’est-à-dire qu’ils s’absorbent l’un l’autre.
Le médecin vient chaque jour, ausculte attentivement la base des poumons
et le cœur, exhorte le malade, s’il ne peut se lever, à rester le plus
possible assis sur son lit. Puis, d’un ton qu’il s’efforce de rendre
cordial:
--Monseigneur, dit-il, c’est une question de patience. Nous voilà dans
une période stationnaire... Mais tout ce que nous avons acquis reste
acquis.
Et il s’en va, souriant, sans que Madeleine l’accompagne.
Le comte Osterrek vient aussi chaque jour visiter son royal camarade. Le
prince lui fait bon accueil. Mais, comme on lui interdit de parler trop,
l’entrevue ne dépasse guère une demi-heure. Une fois, le prince a
demandé:
--La comtesse d’Armatt a-t-elle quitté la ville?
--Non, monseigneur. Elle est toujours au Bellevue.
Et, là-dessus, ils n’ont rien dit de plus.
Enfin un troisième visiteur pénètre quotidiennement, à la nuit tombée,
dans le Palace et dans la chambre, si discrètement que, chaque fois, il
apparaît au chevet du malade sans que nul bruit de pas ou de porte l’ait
annoncé. D’ailleurs, sa taille est très petite et sa soutane noire
semble se diluer comme une ombre dans l’ombre.
Le reste des heures, le malade et l’infirmière les passent tête à tête.
Madeleine a livré son secret à cette oreille d’ombre qui déjà l’écouta
dans l’église noire et blanche. Comme naguère sur Stéphanie, le _Ego te
absolvo_ est descendu sur elle. Et voici que de nouveau les voix
d’au-delà conversent avec elle... Sûre de sa réconciliation, elle ne se
défend point d’aspirer dans sa mémoire et dans son cœur la forme
mortelle de son maître, pour l’y garder autant que dureront cette
mémoire et ce cœur. Et lui, écoutant la voix lente et pressante qui lui
verse la paix, apprend à ne pas avoir peur.
* * * * *
Il mourut l’avant-dernière nuit de novembre. Dans la journée, respirant
avec peine, mais calme et lucide, il avait reçu l’onction des mains de
l’abbate Nervi. Un peu plus tard, le comte Osterrek et la comtesse
d’Armatt, introduits quelques instants, avaient entendu ses adieux. Son
désir formel fut ensuite d’être laissé seul avec Madeleine. Il lui livra
ses mains et ne prononça plus une parole. Tant que ses yeux eurent la
force de regarder, il la regarda. Puis, comme tous les soirs précédents,
Madeleine le vit fermer ses paupières. Et ce fut par le contact des
mains qu’elle sentit défaillir peu à peu la chaleur vivante de son
maître bien-aimé.
Il avait signifié sa volonté de reposer dans le cimetière de la petite
ville lacustre. C’est un jardin d’arbres verts, peuplé d’abondantes et
naïves sculptures. Toute la population passagère et un grand nombre
d’habitants suivirent le cortège que conduisait Osterrek, représentant
officiel de la famille royale. Stéphanie, non plus que Madeleine, n’y
figuraient point. On ne put, faute de temps, qu’installer provisoirement
sur la tombe une dalle et une croix de marbre. Elles disparurent vite
sous les chrysanthèmes, les mimosas et les roses que les
assistants--surtout des femmes--y déposèrent.