IV

Une stupeur paralysa Stéphanie en sortant de son entretien avec le Père

Orban... Oui, stupeur: rien de net dans la pensée; dans le vouloir, rien

de ferme. Passé le seuil, la porte refermée derrière elle, elle se

sentit hors du champ d’influence dont elle avait subi l’action, tout le

temps de l’audience: comme le patient soumis à des rayons ultra-violets,

lorsque le médecin fait stopper l’appareil. Refoulé par le refus, le

besoin de se confier, d’avouer, si violent lors de leurs dernières

répliques, l’oppressait et l’irritait.

«Décidément, on ne veut pas de moi... Et ce prêtre qui me dit d’aller en

paix! Formules creuses que tout cela!»

A l’angle du corridor qu’elle suivait comme une somnambule, sans trop

savoir si vraiment elle regagnait sa chambre, une ombre se projeta:

Stéphanie devina Madeleine. La jeune fille parut, un peu essoufflée:

--J’ai couru... La Sœur Incarnation m’avait mandée, et elle m’a retenue.

Mais je ne vous quitte plus.

Stéphanie ne répondit rien. Madeleine ayant mis, de son geste familier,

deux doigts sur l’avant-bras, elle obéit machinalement et suivit. Toutes

les deux se trouvèrent bientôt dans la chapelle des «passages»,

complètement déserte à cette heure-là, mais cette fois à genoux au

premier rang, sur l’agenouilloir de la grande stalle, où nulle

séparation ne marquait les places. Le tableau de la Descente de Croix

occupait ainsi tout le champ visuel: la verrière ronde qui perçait le

mur de gauche l’éclairait fortement, avec un reflet plus éclatant sur la

face du Sauveur et son buste à l’entaille sanglante. Les deux femmes

étaient si près l’une de l’autre que Stéphanie sentit les lourds plis

laineux et noirs de la jupe de Madeleine frôler sa propre jupe, si

légère: ce fut une impression de chaleur vivante, qui, de sa jambe

ployée, se répandit dans tout son corps. Influx de vie et pourtant rien

de charnel; rien de certains contacts suspects cherchés et goûtés

naguère; quelque chose de dominateur aussi, et pareillement

d’entraînant, d’activant, mais qui, loin d’accélérer et de faire vibrer

les sens, sublimait la sensibilité, diminuait l’animalité du composé

humain... En cet instant, il y eut en elle une réaction du moi

instinctif comme en ont les patients qu’on éthérise: ils disputent, dans

un spasme impuissant, leur conscience à l’anéantissement. Une

communication de sensibilité s’établit entre les deux corps agenouillés.

Communication subtile et vague, mais plus efficace que par les mots...

Stéphanie _dut_ regarder ce que regardait Madeleine, dont le visage

n’avait plus exactement l’air d’extase de l’avant-veille, mais une

admirable expression implorante. Ainsi la pécheresse et la vierge,

mêlant dans un pur contact la chaleur matérielle de leurs corps,

sentirent leur pensée, leur désir, tout l’immatériel de leurs deux

êtres, se rejoindre, portés par leurs regards sur la plaie béante qui

agonisait devant elles. Cela encore ne s’accomplit point sans résistance

de la part de Stéphanie; elle eut des velléités de se soustraire; des

éclairs de lucidité lui laissèrent percevoir des lambeaux de réflexions

hostiles: «Rien d’étonnant... Je suis une proie trop facile... _Lui_

aussi, quand il voulait, rien qu’en appuyant sa main sur mon front...»

Mais bientôt elle ne pensa plus, elle ne voulut plus rien. Priait-elle?

Non: la voix silencieuse qui articule en nous, pour nous seuls, les mots

de nos pensées s’était comme atrophiée. Stéphanie ne sollicitait rien.

Elle n’avait pas de souhait. Mais elle ne souffrait plus. Elle était

emportée (ascension éperdue ou descente vertigineuse), si vite que cela

dépassait les catégories de la perception des sens. Nulle appréhension.

Elle ne demandait pas que cela finît. Son regard seul vivait en elle,

pour s’unir à celui de Madeleine sur la blessure toujours vivante au

flanc du Crucifié.

Elle ne récupéra la pleine conscience des choses que lorsqu’elle se

retrouva dans sa chambre, avec Madeleine toujours. Le repas de midi

était préparé dans un plateau sur la table.

--Oh! Madeleine, fit-elle, je ne suis pas capable d’avaler un morceau de

pain.

Sans résister et sans même répondre, la postulante emporta le plateau.

--Je reviens dans une minute, dit-elle.

Elle la retrouva assise à la même place, immobile. Elle s’assit en face

d’elle.

--Nous avons prié près d’une heure, fit-elle. Maintenant nous

comprendrons ce qu’il faut faire.

--Je n’ai pas prié, objecta Stéphanie.

--Vous le croyez. Vous vous rendrez compte tout à l’heure que vous avez

prié...

«Je me sens un peu hébétée, voilà tout, pensa la comtesse... Et c’est

une sensation qui ne m’est pas nouvelle non plus. S’échapper de

soi-même, ne plus penser, ne plus vouloir... cela ne manque pas de

charme. Mais cela se paye, après!»

Avait-elle dit cela tout haut, sans s’en rendre compte? Dans l’état où

elle était, ce n’était pas impossible. Le certain, c’est que la réponse

de Madeleine s’adapta exactement, une fois de plus:

--Non! vous n’avez rien à craindre. La prière, comme _nous l’avons_

faite, ne vous brise pas, au contraire. Vous verrez!

Mais Stéphanie, en reprenant possession d’elle-même, se sentait nerveuse

et hostile.

--Pour le moment, fit-elle, je n’ai qu’une envie: dormir.

Madeleine ne répondit pas: un flux de tristesse se répandit sur son

visage, et ses paupières se gonflèrent de larmes. Mais déjà Stéphanie

s’était jetée contre elle et la serrait contre son cœur en balbutiant:

--Pardon!... je ne vaux rien. Je mériterais qu’on me prive de _toi_ et

qu’on me jette hors d’ici... Ne me repousse pas. Ne m’abandonne pas...

Aide-moi, défends-moi!...

Cet élan, ni le tutoiement ne troublèrent point la jeune fille. Au

contraire, comme il advient souvent en présence de la crise d’émotion

d’autrui, elle réagit, cessa de pleurer. Un moment, elle laissa

Stéphanie s’appuyer contre elle, puis elle se désenlaça doucement.

--Asseyons-nous, dit-elle.

Et, quand elles furent assises, Stéphanie encore toute vibrante, et

Madeleine opposant à ce désarroi un calme plein de naturel:

--Est-ce que le Père Orban vous entendra bientôt en confession?

--Après-demain... Je dois me préparer d’ici là.

--Alors?... Je crois qu’il vaut mieux commencer le plus tôt possible.

L’exaltation nerveuse de Stéphanie se ranima:

--Commencer?... Commencer quoi? On ne vous a donc rien dit? Vous ne

savez donc pas ce que je suis?

--On m’a dit votre nom... Je ne l’ai pas retenu...

--C’est cela... Vous ne connaissez même pas mon nom. Et vous ne savez

pas...

Et lui prenant les mains, qu’elle serra à les meurtrir, et recommençant

le tutoiement qui venait de lui-même à ses lèvres de grande dame:

--Tu ne sais pas que je ne me suis pas confessée depuis plus de deux

années?... que si je m’étais confessée, aucun prêtre n’aurait pu

m’absoudre, et que j’ignore si le Père Orban le pourra lui-même? Je suis

hors de l’Église, entends-tu? Hors de la communion des fidèles. Je suis

mariée à un homme, et voilà deux années que je vis avec un autre.

--Jésus, dit la jeune fille, n’a pas dédaigné la Samaritaine, et

pourtant il lui a dit: «Tu as eu cinq hommes, et celui que tu as en ce

moment n’est pas ton mari...»

Il y avait tant de sérénité dans la réponse de Madeleine que Stéphanie

comprit alors ce qu’avait dit d’elle le Père Orban:

«Elle traverse la boue sans tacher sa robe et le feu sans se brûler.»

--Moi, murmura-t-elle, comme pour elle-même, j’ai trop souillé ma

robe... Vois-tu, reprit-elle, s’adressant à Madeleine, j’ai honte d’être

ici. Ma présence auprès de toi me fait honte.

Son exaltation s’activait, elle parlait, parlait, comme affranchie du

contrôle de toute convenance, et de sa propre volonté:

--Ce n’est pas ma faute, peut-être! Je n’étais pas née pour aboutir à

cette pourriture. Je ne demandais qu’à être une femme mariée honnête, à

avoir des enfants, à vivre... platement, comme une petite bourgeoise,

dans ma province.

Elle sanglotait à présent, retournée à une sorte de puérilité soignante.

Madeleine l’observait, sans l’interrompre, avec des yeux attentifs qui

ne marquaient aucun étonnement.

--Non... Ce n’est pas ma faute, reprit la pécheresse avec des hoquets de

sanglots, des gestes convulsifs de tous ses membres et une insouciance

affreuse de son désordre et de son humiliation. J’avais horreur de

toutes les bassesses. Surtout de celles qui font des hommes et des

femmes pire que les animaux immondes... Moins sainte que toi, Madeleine,

mais pure à ta manière... Oui! le Père Orban m’a dit sur toi... je sais,

je sais. Pure par nature, par dégoût... Sans tentation... sans mérite...

Et si un certain homme, un seul, n’avait pas été mis sur mon chemin...

je suis sûre que je serais encore pareille à toi.

Elle s’arrêta, égarée dans sa propre pensée. Elle s’essuya les yeux, se

moucha, leva vers Madeleine une face ravagée, pathétique, dont toute

beauté désirable avait disparu et sur laquelle--apparition tragique--à

travers les beaux traits conservés jusque-là par les soins et par

l’amour, se projeta soudain l’ombre de la vieillesse. Elle pleurait,

sans relâche. Ce fut Madeleine qui interrogea:

--Cet homme... c’est celui qui vous a enlevée à votre mari?

--Il est mon mari devant la loi de son pays... J’ai divorcé.

--Ah!

Elle ne dit rien de plus. Elle semblait se recueillir et méditer... La

retraitante que l’explosion des pleurs avait un peu calmée, et qui ne

sanglotait plus, approcha sa chaise de celle de la novice, s’assit tout

contre elle, cherchant instinctivement, dans sa détresse, cette chaleur

humaine qui l’avait engourdie tout à l’heure, devant l’autel. Madeleine

ne se déroba point: elle restait pensive.

--Mais pourquoi, demanda-t-elle, avez-vous suivi cet homme, puisque les

créatures vous étaient indifférentes... comme à moi?

--Je l’ai aimé.

Pour la première fois depuis les trois jours qu’elle vivait à son côté,

Stéphanie perçut une palpitation sur le calme visage de la jeune fille.

Ce ne fut qu’un instant, comme ces éclairs d’été, à l’extrême horizon,

dont on ne sait, l’instant d’après, s’ils ne furent pas une contraction

intérieure de nos yeux.

--Tu n’as pas l’air de me comprendre, reprit Stéphanie, qu’animait un

irrésistible besoin de parler enfin de son passé et du Maître de ce

passé. Je l’aimais. Cela dit tout.

Avec cette minutieuse lenteur de parole, où se marquait l’effort de la

réflexion, Madeleine répondit:

--Aimer, c’est vouloir le bien pour ce qu’on aime.

--De toutes mes forces, j’ai voulu le rendre heureux.

--Mais vous... puisqu’il vous a rendue malheureuse, il ne vous aimait

pas?

--Si, il m’aimait... Ah! vois-tu, Madeleine (aucune des deux ne

s’aperçut, à cette heure climatique, qu’elles échangeaient leur rôle),

ce sont des choses que tu ne peux pas comprendre. Heureusement pour

toi... Je te dis que je sais... le Père Orban m’a dit ton enfance, tes

épreuves. Tu as vu, tu as entendu ces brutes humaines pour qui l’amour

est de l’ordre de la gloutonnerie ou de la boisson... De cela, je me

serais sauvée comme tu t’es sauvée, empoisonnée de dégoût. Mais (elle

lui prit une main dans les siennes) il existe des êtres en qui cet

instinct brutal se transforme, se dépouille de sa grossièreté, de sa

laideur... et... comment dire? se distille comme un parfum... oui...

tout à fait comme un parfum... en déposant, de la matière, tout ce qui

est inerte, lourd et vulgaire, mais sans pourtant devenir immatériel et

en concentrant, au contraire, comme un parfum, tout ce qui est essentiel

dans la matière. Me comprends-tu?

--Oui, fit Madeleine.

--Tu vois? tu me comprends! Tu me comprends, parce que ce sont ses mots

à lui dont je viens de me servir, ceux qu’il me disait tout près de

l’oreille, et qui s’emparaient de mon esprit, qui l’imprégnaient...

Voilà comment j’ai pu, moi, pure de conscience et saine de corps,

devenir sa chose, le jouet de sa fantaisie...

Et, sans s’en rendre compte, elle prenait vis-à-vis de la jeune fille le

ton et l’attitude de la monitrice:

--Nous avons lu ensemble, hier, cette citation d’une mystique qui disait

en parlant du Maître Souverain: «Il faut être sous sa main comme une

girouette agitée des vents et comme un guenillon dans la gueule d’un

chien...»

--Oui, fit Madeleine. Et cette mystique dit encore: «Le guenillon se

laisse saucer dans la boue; le chien s’en bat les joues, il le mâche, il

le laisse et le reprend, sans que le chiffon fasse aucune résistance...»

--Voilà... Je n’ai fait aucune résistance, même lorsque j’ai été traînée

dans la boue.

En cet instant les deux femmes se regardèrent, et, pour la première fois

elles eurent, en même temps, l’impression qu’elles se rencontraient sur

le même plan, venues de régions lointaines. Une curiosité intense, un

intérêt passionné faisaient briller les regards de Madeleine. Elle

insista sur son interrogation de tout à l’heure.

--Puisqu’il vous aimait, pourquoi voulait-il vous faire du mal?

--Du mal?... Non, il ne voulait pas m’en faire comme qui frappe, vole ou

violente. Il m’a même fait du bien, du bien humain... il m’a fait

princesse... il m’a assuré une fortune... Et quand il torturait ma

conscience... quand il dégradait mon corps, ce n’était pas pour me faire

du mal...

--Pourquoi, alors?

--Pour assouvir son besoin de me réduire en esclavage moral... Pour...

comment exprimer cela?... pour se repaître de ma volonté.

--Comme le démon!

--Non!... Non!... le démon veut nuire, et Paul ne le voulait pas. Il

voulait ployer ma nature à la sienne, et plus je lui sacrifiais de mes

goûts, de ma pudeur, de ma foi, plus sa jouissance était grande et plus

il m’aimait. Et le pire, c’est que son effroyable pouvoir sur moi

réussissait à me faire goûter, dans mes défaites mêmes, dans mon

abaissement... dans ma boue... un odieux bonheur.

Un silence...

--Cet homme est un grand pécheur, dit enfin Madeleine. Il exigeait d’une

créature, contre le souverain Maître, ce que le souverain Maître a seul

le droit d’exiger. Puisse-t-il n’en avoir pas eu pleine conscience!...

--Pourquoi?

--Parce qu’il aurait commis le péché contre l’esprit, qui ne peut être

pardonné.

--Sûrement non, dit vivement Stéphanie, troublée par le ton quasi

prophétique de Madeleine... Il n’y a rien en lui de satanique, quoi

qu’en pense le Père Orban. Et quand il piétinait ma foi, ce n’était pas

sur Dieu qu’il cherchait une victoire, mais bien sur moi.

--Alors, fit Madeleine en se levant, il faut le sauver.

Ses yeux offrirent alors le caractère même de l’inspiration, dans le

sens propre, dans le sens compris par tout le monde: le reflet éclatant

d’un feu invisible, extérieur à l’être.

--Que veux-tu dire? questionna Stéphanie troublée.

La jeune fille immobile répliqua:

--Il faut que nous le sauvions.

Ce «nous» heurta quelque chose de si délicat, de si prompt à souffrir

dans l’âme de Stéphanie qu’elle poussa un cri d’alarme:

--Non! Non!... pas toi!

--Il faut que nous le sauvions, répéta Madeleine.

La comtesse l’attira vers elle:

--Non!... non!... oublie ce que j’ai dit... Pourquoi l’ai-je dit, mon

Dieu! Ce sont mes misères à moi... et j’en suis rescapée. Mais toi... si

parfaite... si sainte... Entre toi et cet homme... mais il ne faut même

pas qu’il y ait la correspondance d’une pensée, d’une prière. Tu ne sais

pas ce qu’il est, tu ne peux pas le savoir. Même ta pureté... même ta

perfection, il en aurait raison... Rien ne peut lui résister, crois-moi.

Ah! pardonne-moi de t’avoir parlé! Et jure-moi que tu ne penseras jamais

à lui, que tu ne m’en parleras jamais. Autrement je ne serais plus sûre

ni de toi, ni de moi... Madeleine, Madeleine, j’ai peur, ne me laisse

pas m’éloigner de toi! Garde-moi de lui!

Elle s’attachait convulsivement à sa compagne.

Madeleine murmura encore avec une obstination calme:

--Il faut le sauver.

V

Dans les contrées méridionales, il y a des heures où vraiment tout dort,

non pas seulement les bêtes et les hommes, non pas seulement les arbres,

les plantes, les fleurs, l’air, les nuages et l’eau, mais aussi ce qui

par nature est immobile: le ciel, les rochers, la terre.

Une aube furtive se levait sur le paysage du lac alpestre, et vraiment

on eût dit qu’elle s’avançait sur les choses avec des précautions de

voleur, pour retarder la fin de leur sommeil nocturne. Elle se glissait

par la seule issue visible du cirque boisé qui enserre le lac: trouée

orientale entre les contreforts sud des Alpes. La coupole du firmament

avait absorbé les dernières pâleurs d’étoiles, et l’on ne pouvait

distinguer si sa nuance était celle même du ciel, ou celle du léger

masque de brume interposé. Les bois et les rocs qui se disputaient les

rives avaient la même apparence de blocs massifs, lourdement et

magnifiquement sculptés, recéleurs de ténèbres dans leurs moindres

replis que doublait le reflet des eaux. Et les eaux elles-mêmes étaient

si profondément assoupies qu’elles n’étaient plus un élément souple et

sensible, mais la surface figée d’une étrange substance: une gelée qui

faisait miroir.

Quelle immobilité! Quel silence! Pas un vol, pas un pépiement d’oiseau,

pas un bourdonnement d’insecte. Sur le lac, pas une ride. L’air semblait

avoir une densité uniforme depuis le plan du lac jusqu’à l’orbe velouté

du ciel: c’était, comme l’eau, une masse translucide, moulée en bas sur

le paysage, en haut sur la coupole céleste, comblant leur intervalle et

les soudant l’une à l’autre. La même fraîcheur invariable était aussi

bien celle du ciel que celle des bois, de la terre et du lac.

Vis-à-vis du Palace, d’une blancheur de craie, des branches souples se

courbaient sur la rive opposée, depuis les hautes ramures jusqu’à la

surface de l’eau; et ces branches semblaient agrafer immuablement la

forêt au lac, leurs pointes emprisonnées dans l’eau aussi solidement que

leurs pousses natives dans le tronc nourricier.

Comme le reste du paysage, dormait le vaste palais de craie. Beaucoup de

ses fenêtres opposaient à l’aube leurs rideaux de bois jaune tirés à

fond, de haut en bas. Plusieurs étaient grandes ouvertes: mais elles

dormaient tout de même. Leurs rectangles noirs concentraient et

gardaient jalousement la ténèbre nocturne sur le sommeil des vivants,

endormis parmi tout le sommeil environnant.

Soudain, sans que la lumière eût varié, sans qu’un mouvement eût dérangé

ses lignes, le paysage entier se réveilla: deux prunelles humaines le

reflétaient. Au troisième étage du palais de craie, dans l’étroite

loggia qui s’appuyait en prisme sur la façade, la vie était apparue: la

vie d’un petit être aux vêtements de sexe indécis, comme lui-même, une

face pâle coiffée court de cheveux noirs, des yeux bruns si lumineux

qu’ils semblaient concentrer toute la vague lumière d’alentour. Homme?

Femme? Même de tout près, on n’eût pas su le dire. Les deux pièces de

son pyjama en soie paille, rayée de jaune plus foncé, pouvaient habiller

valablement une de ces jeunes femmes qui prennent à l’homme sa coiffure,

sa parure et son allure, ou l’un de ces adolescents sinueux, indolents

et parfumés, qui poursuivent la ressemblance des femmes. Ainsi se crée,

spécialement pour les lieux de plaisir des capitales et les

caravansérails comme celui-ci, un tiers-sexe étrange où les hommes

ressemblent, non pas exactement à des femmes, mais à des femmes qui

singent des hommes. Et réciproquement.

L’être adolescent qui, penché sur le paysage assoupi, lui avait, d’un

regard, redonné la vie, était beau. Ce regard foncé vivait intensément

dans un de ces visages dont la pâleur même est un feu, comme pour le fer

porté au blanc. Ses courts cheveux noirs, affranchis par le sommeil de

l’esclavage de l’ondulation, luisaient comme des surfaces de marbre poli

sous la clarté naissante. A peine surgi de son lit, il avait eu le

temps, le souci, avant de contempler cette heure initiale, de rougir ses

lèvres, et cette tache de faux rouge, de rouge amusant par son

exagération même, achevait toute sa physionomie, avec la pâleur du

teint, le luisant sombre des cheveux, les durs yeux bruns.

Comme par la magie de son regard, on eût dit que le paysage s’étirait.

Le crêpe mauve du ciel s’amincissait, allait se déchirer; le lac

frissonnait sous d’invisibles frôlements; les rameaux de saules, au lieu

d’être figés dans l’eau, s’en libéraient et la griffaient de leurs

lancéoles grises; l’obscur chœur des verdures chuchotait et, par

endroits, un suintement de sources, avec la fuite rayée d’un lézard,

dénonçait la vie secrète des rocs immobiles.

Des pépiements incertains, dont on ne pouvait encore distinguer s’ils

sortaient d’un étirement de ramures ou d’un gosier d’oiseaux,

commencèrent de troubler le silence. Puis ce fut, des profondeurs

boisées, un cri léger, d’abord isolé, puis alterné, puis explosant

unanimement et ne s’arrêtant plus. Un grand oiseau fut lancé des

branches vers le ciel, comme par une catapulte, et traversa le lac en

jetant une clameur. Dans de fugitifs ronds argentés, des poissons

sautèrent hors de l’eau, juste le temps, eût-on dit, d’engloutir la

gemme rose cueillie par leurs écailles à la clarté qui roulait de

l’Orient. Enfin, ce fut le jour, le jour encore tendre et puéril, mais

roi déjà de toutes choses, et dont la royauté replaçait toutes choses en

l’ordre accoutumé, en fonctions millénaires: ciel azuré, air mobile,

ondes frémissantes, forêt aux gestes majestueux, rochers tour à tour

humides sous leurs mousses, ou calcinés au soleil, mais vivants.

L’adolescent ambigu bâilla comme un petit de tigre, lentement,

avidement,--s’étira,--fit trois ou quatre aspirations bien rythmées,

évidemment apprises des professeurs de culture physique, puis quitta la

loggia demi-hexagonale et rentra dans son appartement.

L’appartement, c’était une pièce à un lit, peu grande, et un cabinet de

toilette d’égale dimension. A force de banalité, ce décor n’était pas

désagréable, tant il réalisait ce que la mémoire et l’imagination

suscitent en nous, quand on pense: une chambre de palace, pourvue de ce

que les architectes, les hôteliers et les mercantis appellent: «tout le

confort». Et peut-être croient-ils vraiment que c’est là tout le

confort: tapis rouges à petits dessins géométriques, cuivres du lit,

acajou clair des meubles, et d’autre part, les nickels, le faux émail,

les tuyaux apparents camouflés en argent mat, rien n’y manquait. Mais,

sur cette banalité, le passant ambigu avait encore jeté de la vie, de sa

vie. Dans le cabinet de toilette, la baignoire, restée pleine du bain de

la nuit, le bain de mystère auquel nul n’assiste sinon le complice,

exhalait un parfum où il y avait de l’ambre et quelque chose d’inconnu,

un parfum poivré, sylvestre, qui se dégageait de l’adolescent lui-même.

Dans un coin de la chambre, une malle, une malle ouverte, le casier du

dessus à demi chaviré vers le fond, cristallisait en remous multicolores

de soies, de brocarts et de dentelles l’instant d’impatience d’une

femme. Car l’habitant était bien une femme, et c’était la Montarena.

Maintenant elle se penchait, immobile et attentive vers le cadre d’une

photographie posée sur la commode près de la fenêtre. Elle l’observait,

sans que rien de son visage révélât ce que cette observation lui faisait

ressentir. C’était le portrait d’un homme d’une quarantaine d’années:

ses cheveux abondants se partageaient sur le front avec un mépris de la

mode que traduisaient aussi la barbe fine taillée en pointe équarrie, le

col mou, la cravate nouée avec une ingénieuse négligence. C’était

plutôt, selon les conventions courantes, le portrait d’un artiste que

celui d’un homme du monde. Mais quiconque aurait eu présent à l’esprit

le mot célèbre du baron Klinthal: «Il ressemble à la fois au Christ et

au dieu Pan», aurait immédiatement reconnu le prince héritier fugitif,

dont les frasques avaient tour à tour désolé et diverti une Cour, et qui

redonnait pâture à la chronique depuis que sa femme légitime, après deux

ans de patience qu’on traitait de complicité, l’avait quitté, préférant

la rupture à l’acceptation, sous le même toit, et plus que sous le même

toit, d’un partage avec la Montarena.

Celle-ci acheva brusquement sa contemplation de façon imprévue: elle

tira la langue au portrait avec une grimace de gamine, telle qu’elle en

devait faire à qui lui déplaisait, naguère, à Cagliari, dans les ruelles

de chiffons, d’oignons et de tomates où elle avait vu le jour. Puis,

aussitôt, elle saisit à deux mains le cadre et baisa, à travers la

vitre, l’image de la bouche, longuement. L’ayant reposé, elle dilata

encore ses mâchoires roses de petit carnivore, vint à la glace double de

l’armoire d’acajou, ôta la veste du pyjama et, demi-tournée avec la

grâce d’un geste de ballet, observa son dos. Une ecchymose bleuâtre,

comme la marque d’un coup de fouet, le rayait obliquement. Elle se remit

face au miroir et regarda sa poitrine avec une attention méditative.

Démasquée, cette poitrine accusait le sexe du buste: deux seins petits,

mais nettement surgis, pointaient un peu en l’air, merveilleusement

attachés au thorax par une courbe ferme et caressante. Tout le reste du

buste d’ailleurs, épaules, clavicules, double évolution des côtes, était

aussi d’une femme, mais d’une femme ayant passé l’adolescence: la

Montarena avait vingt-huit ans. Le ton de la peau était celui d’un

camélia blanc, alors que le visage était plus ardent sous sa blancheur.

Oui, plutôt que la comparaison vulgaire du marbre, la pulpe d’une fleur

un peu épaisse mais tendre à miracle. Il y eut de la joie dans ses durs

yeux bruns quand elle se fut ainsi un moment contemplée. Soulevant le

bras gauche, elle découvrit une fine toison noire qu’elle n’arrachait

pas, mais qu’elle stylisait en taches oblongues et courtes; de l’index

de sa main droite, elle disciplina ce duvet froissé par le sommeil. Puis

elle avança son buste presque au contact de la glace et, le front plissé

d’une ride mécontente au-dessus du nez, insista du regard sur l’unique

défaut de ses seins: leurs pointes étaient si fines, si étroites et si

pâles, qu’elles se distinguaient à peine. Elle courut aussitôt à la

table à coiffer, bouscula le ménage de toilette, trempa l’index dans un

godet de rouge, et, revenue devant la glace, frôla les deux pointes, qui

s’animèrent d’un éclat pourpre, aussi loin de la nature que le rouge de

ses lèvres. Mais comme le rouge des lèvres, ce fut absurde et tentateur.

Cela fait, elle remit sa veste de soie, bondit sur ses pieds nus

jusqu’au cabinet de toilette, fit gicler l’eau des robinets du lavabo.

L’eau, trop brusquement projetée dans la conque, cracha des gouttelettes

sur le pyjama: ce qui provoqua l’explosion d’un de ces jurons italiens

mêlant la religion et l’ordure, qui sortit de sa bouche charmante comme

le crapaud du conte sort des lèvres de la princesse. L’eau tiède dilua

le carmin des doigts. Quand elle les eut essuyés, elle hésita à aller

réveiller dans le cabinet voisin sa femme de chambre, la Marta, qui

était sa sœur de lait. Elle avait envie de n’être plus seule, de parler,

d’entendre parler. Et tout, aux cinq heures et demie qu’il était,

demeurait silencieux dans l’hôtel. Nerveuse, incapable d’un long sommeil

tranquille, elle se levait souvent ainsi plusieurs fois par nuit,

réveillait Marta et la forçait, pesante de sommeil, à causer avec elle

jusqu’à ce que, brusquement, l’envie de dormir la prît à son tour et,

coupant toute conversation, la jetât sur son lit pour quelques heures.

Mais, cette fois, elle ne fit qu’effleurer le bouton de la porte et

revint, sérieuse, décidée, vers sa chambre. Face à l’entrée du cabinet

de toilette, une autre porte était ouverte: un rideau en drapait la baie

vide. La Montarena leva le rideau et pénétra dans une seconde pièce

beaucoup plus vaste. Les deux fenêtres en étaient fermées, rideaux

tirés. L’atmosphère, lourde d’un sommeil humain, suffoqua la jeune

femme, qui courut ouvrir une des fenêtres: mais, cette fois, elle

disciplina sa fougue, et ce fut sans bruit, avec précaution, qu’elle

tira les rideaux et entre-bâilla les châssis. Le store aux lamelles de

bois laissa désormais filtrer, avec l’air, assez de lumière pour les

yeux de l’intruse. Elle se rapprocha du grand lit. Une forme humaine y

reposait dans une immobilité funèbre. La Montarena, de la même allure

souple et comme feutrée, fit le tour du lit, s’installa d’un geste de

chatte sur l’extrême bord libre de la couverture et contempla son ami

vivant avec la même attention qu’elle avait tout à l’heure fixée sur le

portrait.

Le prince Paul ne bougeait pas et ne semblait même pas respirer, sombré,

après une moitié de nuit ravagée par les caresses, dans ce profond

sommeil de l’aube inaccessible au bruit et aux lumières. Lui, qu’un trot

de souris sur le tapis ou une raie de clarté glissant sous une porte

empêchaient parfois de dormir, il demeurait inerte et inconscient sous

le reflet de la fenêtre entrebâillée et malgré les bruits de sonneries

et de jets d’eau qui commençaient à brusquer le silence.

Frileux, même au cœur de l’été, il avait ramené la couverture jusqu’au

menton, jusque sous la barbe qui semblait s’agrafer en pointe sur la

lisière du drap. La Montarena pensa (et cela la fit rire

silencieusement): «Une tête de guillotiné.» Mais, tout de suite

sérieuse, elle profita de la lueur grandissante pour épier de tout près

les traits de son amant. Le beau visage que la barbe engloutissait par

le bas, le visage casqué de sombres cheveux roux, entaillé de stries

horizontales au front, de rides étoilées aux yeux, de hachures

verticales aux joues,--meurtrissures qui n’étaient évidemment pas le

fait de l’âge,--c’était bien, à cette heure, la ressemblance de Pan

ironique et salace, objet de terreur et de désir, savant dans l’art de

faire achever à ses victimes un appel éperdu d’angoisse dans un sourd

gémissement de bonheur. Chose étrange, l’élégance du dessin facial, la

noblesse des traits n’étaient en rien diminuées par les ravages

qu’avaient imposés non seulement l’abus du plaisir, mais l’usage

intermittent de l’opium, rapporté d’un voyage en Orient. La Montarena

évalua ce qui, dans ces ravages, était le fait de la nuit récente, de

cette nuit qui lui avait appartenu; elle murmura: «_Almeno, questa

volta, non ci sara questa puttana di contessa che l’avra messo in quelle

stato._--Au moins, cette fois, ce ne sera pas cette ... de comtesse qui

l’aura mis dans cet état...» Et une autre idée s’enchaînant subitement à

celle-ci, elle se remit sur pied, fit le tour du lit, glissa, sans le

moindre bruit, jusqu’à un chiffonnier où le dormeur, après quelques

pages lues, avait déposé le livre qu’il lisait, poignardé par un

coupe-papier qui était un vrai stylet sarde. Avec une muette adresse de

cambrioleur, la Montarena prit le livre, en ôta le coupe-papier et

feuilleta les pages. Il s’en détacha une lettre glissée dans son

enveloppe, une lettre qu’elle avait vu remettre la veille au soir entre

les mains de son amant, et dont elle n’avait pas osé demander la

provenance: car, malgré cent disputes où elle ne lui ménageait pas les

injures populacières, qui le faisaient rire aux éclats, il lui imposait

encore, après trois mois de liaison. Elle tira sans vergogne la lettre

de l’enveloppe et la lut avec lenteur, car elle était presque illettrée,

n’y comprit par grand’chose--c’était du français--déchiffra le nom du

signataire: Osterrek, comprit tout de même qu’il ne s’agissait ni de

femme rivale, ni d’elle-même. Alors, ayant replacé toutes choses en

ordre, elle refit le tour du lit, attira une chaise, s’assit au chevet,

face au dormeur, et, son fin menton dans la main gauche, elle médita

sans quitter du regard la tête meurtrie au poil roux foncé que le drap

guillotinait.

Dans sa tête à elle, au front bas, aux durs sourcils ras qui semblaient

deux fines applications d’une fourrure de bête, l’agitation tumultueuse

de la pensée opposait un bizarre contraste à cette précision rythmée des

gestes qui appareillait ses mouvements à une danse, même dans la colère

la plus rageuse. En ce moment, regardant le sommeil appesanti du prince,

malgré l’immobilité de son propre visage, elle oscillait entre la joie

de la revanche et la rancune des disputes.

La journée de la veille avait été, en effet, une des plus tumultueuses

dans cette liaison de perpétuel tumulte. Seule, la matinée s’en écoula

dans le calme. Tard levés, tard vêtus, les deux amants étaient descendus

se baigner sur la petite plage qui, de l’hôtel même, plongeait dans le

lac. La Montarena, riche de tous les vices, et qui eût trouvé naturel

d’amener une prostituée dans le lit du prince, manifestait par ailleurs

une jalousie féroce contre les femmes que le prince distinguait, même un

instant.

Or, le prince avait observé, avec un visible agrément, une baigneuse en

maillot bleu, svelte et robuste, qui nageait à merveille sans lui

accorder, en apparence, la moindre attention. Cela avait suffi pour que

la Montarena quittât brusquement la plage. Le prince ne l’avait pas

suivie, continuant à s’intéresser à la baigneuse bleue. Dix minutes

après, le chasseur était venu l’avertir que «Madame était malade et le

priait de monter». Il accéda avec négligence, non pas que les scènes de

Lody (c’était le prénom de théâtre de la Montarena) l’effrayassent: le

plus souvent, il s’en divertissait comme d’un spectacle, mais, cette

fois, il lui déplaisait d’interrompre son observation. Revenu au contact

avec la Montarena, il avait subi la rage, les pleurs, les injures, les

menaces de cette Euménide déchaînée, avec son sourire de Pan, ne perdant

jamais l’occasion de l’interrompre par une ironie, ou par un bref mot de

mise au point, la banderillant de sarcasmes acérés qu’elle comprenait

mal, parfois la calmant d’un mot d’admiration sincère que valait telle

attitude furieuse et belle, vite retournée à l’envie de crier, de

frapper, de mordre... Et le prince n’avait dû qu’à la prestesse d’un

dérobement du buste (il y excellait) d’échapper au choc d’un

presse-papier fait d’une pierre du lac, que lui lançait contre le front,

avec une précision de championne de tennis, l’Euménide aux joues

incendiées.

Cela avait, comme toujours, fini par un corps-à-corps, le prince

maîtrisant la femelle furieuse, habile à échapper une main pour griffer,

à virer à temps la tête pour happer, dans une morsure, le poignet, voire

la joue de son amant. Elle lui fit même, d’une de ces morsures, saigner

la lèvre d’en bas, et le prince ne s’en aperçut qu’aux gouttes de sang

qui tombaient sur la chemise en lambeaux de Lody. Les yeux de celle-ci,

en même temps, avaient des taches écarlates. Calmée, immobile, elle

balbutia: «Paul, je t’ai blessé... Je ne voulais pas...» Tandis que lui,

subitement pâle de rage, la retournait sur le lit, le ventre plaqué

contre le drap, et la maintenant de la main gauche dans le creux des

reins, s’armait d’une petite ceinture de cuir traînant à portée de sa

main,--la ceinture que la mode adaptait alors aux maillots de bains,--et

lui zébrait le dos d’un coup unique, mais aussi violent que ceux dont

naguère, à son régiment, on fustigeait encore les soldats fautifs. Le

coup donné, il s’arrêta, dégrisé. Alors, il avait vu Lody se retourner

vers lui, la figure ardente, les yeux en fièvre. Ses bras se tendaient

et sa voix râlait de ce ton rauque qu’ont les félines pour l’appel

d’amour:

--Viens!

Il s’était précipité dans les bras qu’elle lui tendait, retournée sur sa

hanche douloureuse, et, après une étreinte aussi soudaine, aussi brève

que l’amour des oiseaux en plein vol, tous deux s’étaient abîmés dans un

sommeil incoercible, la martyre et le bourreau enlacés. L’ombre nocturne

s’épandait au moment de leur réveil. Ils n’avaient quitté ni la chambre

ni le lit; Marta leur avait servi des cocktails qu’elle composait et

secouait à merveille, puis un souper substantiel. Et ce n’était que fort

avant dans la nuit que la Montarena avait regagné sa chambre, laissant

le prince abîmé dans un sommeil qui lui donnait l’apparence de la mort.

Voilà les souvenirs que remuait, assise devant le visage de son amant,

le singulier androgyne qui ressentait encore sur sa chair tendre la

zébrure de la lanière de cuir:

--Brute!... Bourreau!... gronda-t-elle entre ses dents, en couvant son

amant endormi d’un regard où la tendresse avait quelque chose de

menaçant, et qui pourtant exhalait de la tendresse.

Puis elle ne parla plus, mais ses lèvres continuèrent de remuer, ce qui

lui arrivait quand elle était fortement saisie par sa propre pensée.

Présentement, elle parlait au dormeur: elle lui disait silencieusement

ce qu’elle lui aurait dit s’il l’avait écoutée éveillé, et d’autres

choses encore qu’elle ne lui aurait pas dites dans la veille, soit parce

qu’elle trouvait prudent de les lui cacher, soit parce que, malgré son

audacieuse gaminerie, elle se sentait toujours son esclave, révoltée,

mais esclave tout de même.

«Alors, tu dors... ruffian meurtrier! se murmurait-elle. Tu dors comme

un bœuf assommé qui a tiré le rouleau de pierre sur le blé toute une

après-midi de juillet... Est-ce de m’avoir battue qui t’a fatigué,

canaille?... Je m’en vais te montrer la marque que tu m’as faite hier,

pour essayer de me tuer... la marque rouge que je garderai toute ma vie,

bien sûr... Mais tu entends, et je te le jure sur la Sainte Madone (elle

fit le signe de la croix), aussi longtemps que cette marque me balafrera

les reins, mes reins qui étaient si jolis, et purs comme ceux d’une

gamine de quinze ans, aussi longtemps je ne te lâcherai pas... et plutôt

que d’être quittée, je te tuerai, oui, brigand, scélérat, meurtrier; je

te tuerai de mes mains, quoique tu sois un prince, et tous les princes

et les rois ne m’en empêcheraient pas... C’est que tu es beau...

vois-tu! Regardez-le dormir, ce maudit qui a voulu assassiner une

femme...»

Elle quitta la chaise et se mit à genoux devant le lit, juste à la

hauteur du chevet, comme pour prier. Son visage n’était plus qu’à deux

empans de celui du dormeur. Elle voulait revoir de près la cicatrice qui

demeurait visible, gonflée légèrement, à la lèvre droite de son amant.

«Une bouche si belle»! murmura-t-elle cette fois, presque

perceptiblement. «_Che peccato d’averla cosi rovinata!_--Quel péché de

l’avoir abîmée!» Elle approcha sa bouche de cette bouche avec une envie

démente de la baiser passionnément, mais elle s’en écarta aussitôt,

prise de la peur de lui faire mal, et qu’il s’éveillât, et que, ivre de

colère, comme la veille, il recommençât de la frapper sur les reins.

Cette appréhension la mettait hors d’elle-même, angoisse mêlée de désir

qui l’électrisait. L’angoisse fut plus forte, et la Montarena s’écarta

du lit. Dans son âme presque inculte, mais douée pour la perception et

l’association des images, l’instinct trouva la ressemblance que le baron

de Klinthal avait soulignée d’une ironie:

--Le Christ dans son linceul! murmura-t-elle.

Et de nouveau elle se signa.

La sirène du premier bateau qui, le matin, commençait à travers le lac

la liaison avec la rive opposée et, six fois en douze heures, faisait

communiquer le royaume d’ici avec la république d’en face,--la sirène

émit un gémissement qui se gonfla peu à peu, devint si fort qu’il sembla

vibrer dans la chambre, puis se dégonfla lentement et finit dans une

douce rumeur que les rochers environnants répercutèrent en l’absorbant

peu à peu. Ce hurlement harmonieux secoua l’inertie du dormeur. Il

rejeta le drap sans ouvrir les yeux, dégagea sa tête et son buste, puis

regarda, et, voyant devant lui la Montarena, il eut un brusque recul de

tout le corps et se mit sur son séant, appuyé sur l’oreiller par le bras

droit. Un premier réflexe d’inquiétude devant l’inattendu était chez lui

incoercible. D’une bravoure insensée pendant la guerre, on l’avait vu

crier parce que le cheminement d’une araignée frôlait son cou. Il se

reprenait d’ailleurs aussitôt, d’un rétablissement volontaire et

énergique; ce fut le cas. Passant la main sur son front, il bâilla;

puis, affectant un calme absolu, il parla à l’androgyne silencieux et

inquiétant qui s’était reculé et guettait son premier geste pour

s’enfuir ou se défendre.

--C’est toi?... Qu’est-ce que tu fais là? dit-il d’une voix qu’il

s’efforçait d’affermir.

Elle avait perçu son émoi et l’assurance lui en était revenue. Elle

répliqua silencieusement:

--J’ai dormi très mal. Je m’ennuyais seule. Alors, je suis venue.

--Tu viens d’entrer?

Par simple goût de mentir, elle dit:

--Oui. A l’instant.

--Va ouvrir les rideaux et les fenêtres.

Pour tout ordre du maître, cette rebelle était la docilité même. Elle y

alla comme si elle eût été la femme de chambre. Soulevé du coude contre

l’oreiller, Paul suivait en l’admirant l’impeccable grâce de ses

mouvements: «Elle a l’air de danser un ballet,» pensa-t-il, et comme il

était doué d’une imagination musicale originale et inépuisable, il

improvisa à mesure l’accompagnement des gestes de la jeune femme,

soulignant d’un arpège le glissement des anneaux de cuivre sur la barre

de cuivre et le vif _one-step_ de sa démarche entre chaque geste posé. A

ce moment, elle ne lui inspirait nul désir, mais il goûtait l’agrément

de sa charmante beauté et de sa parfaite grâce: «Pourquoi n’ai-je nulle

envie d’elle?» se dit-il. Et comme la curiosité naturelle de son esprit

et l’entraînement de la mode lui avaient fait parcourir ou plutôt

survoler les livres de Freud, il pensa: «Le refoulement?... Qu’est-ce

qui refoule mon appétit?... Ah! oui! je sais!» La baigneuse bleue

apparut devant lui comme une statue sur le petit môle de bois: les

touffes blondes débordant la coiffure de caoutchouc indigo, la figure

irradiée, irriguée de jeune sang rose; les yeux bleu clair; la peau rose

des épaules, des bras; le double gonflement de la poitrine solide sous

le jersey pâle qui dessinait étroitement le torse; le ventre creusé en

un point et les cuisses rosées aussi, si rosées que les autres

baigneurs, hommes et femmes, autour d’elle, avaient l’air d’exhiber des

peaux à demi mortes.

Comme un savant applique son esprit à résoudre un problème posé, même

s’il lui est indifférent, ce voluptueux ressuscita l’image, et sa

curiosité ingénieuse prit possession de tout ce que le souvenir

estompait seulement, de ce que la réalité n’avait pas révélé. Et la

mélodie qui chantait dans son esprit se composa de cette image évoquée,

mêlée à l’image vivante de la Montarena.

Mais, du mélange de ces deux images et de ces deux harmonies

intérieures, se dégageait bientôt le désir: chez cet extrême sensitif,

il naissait toujours d’une cérébration. La Montarena, qui s’appliquait

maintenant à régler les stores obliques contre l’invasion du soleil,

l’entendit murmurer:

--Lody!...

Elle tourna sa petite tête brune aux yeux déjà enivrés, car elle avait

perçu dans les deux syllabes ainsi jetées une sonorité annonciatrice,

quelque chose de puissant et de fêlé qu’elle connaissait bien. Le

magicien l’avait aimantée, comme ses autres maîtresses, et, de toute la

force disponible en elle pour l’amour, elle l’aimait.

Elle eut un élan, de la fenêtre jusqu’au lit, si vif, si rythmé, si

gracieux, qu’on n’aurait pu le comparer qu’au vol d’un oiseau passant

d’une branche à une autre. Les yeux de son amant dénonçaient le

bouleversement pathétique que lui donnait la passion et qui la

bouleversait elle-même. Et, tandis que, dans son petit cœur tumultueux,

se diffusait l’apaisement à se sentir toujours désirée, et que sa pensée

balbutiait: «Comme il m’aime!» lui, son ardeur s’enfiévrait d’une double

trahison: trahison de son rêve avec une autre chair, trahison de sa

chair avec un autre rêve.

* * * * *

Au cours de la matinée, Marta vint plusieurs fois, sur la pointe des

pieds, entr’ouvrir le rideau qui pendait entre la chambre des deux

amants. Ils dormaient dans le lit commun, mais chacun d’un côté et

séparés par toute sa largeur, comme si le sommeil eût rompu la fiction

de leur amour et jusqu’à leur liaison. Ils dormaient de ce sommeil

insondable où l’Éros épuisé semble habiter pour un temps le mystérieux

domaine de son frère Thanatos. La servante avait continué de veiller,

rangeant toute chose dans la chambre de sa sœur de lait et dans le

cabinet de toilette. Elle était extrêmement ordonnée, et le régime

fantasque de ses maîtres, qui dormaient indifféremment le jour ou la

nuit, qui prenaient le petit déjeuner au coup d’une heure (_al tocco,

che peccato!_), puis sautaient le lunch et le dîner, lui semblait le

comble de l’inconfort, et elle les plaignait sérieusement. Cette fois,

le _tocco_ avait déjà sonné depuis trois quarts d’heure quand elle put

servir au prince et à sa compagne, dans un petit salon attenant à la

chambre du prince, un breakfast anglais composé d’une côtelette, de

toasts, de thé et de confiture de groseilles.

Ce petit salon occupait une position ravissante, en bow-window sur le

lac. On se fût cru à l’entrepont d’un yacht voguant insensiblement vers

la côte rocheuse et velue que dessinait la rive opposée. Il n’y avait

comme mobilier qu’un guéridon pliant où le repas était servi, le canapé

bas où s’asseyaient les deux amants et un piano demi-queue que le prince

y avait fait installer dès le lendemain de son arrivée.

Tous deux mangeaient du bout des dents, «comme les poules et les poulets

au temps de l’amour», pensait Marta en les servant. Elle ne put se tenir

de murmurer:

--Son Altesse devrait au moins entamer une autre côtelette.

--Fiche-moi la paix avec ton Altesse, lui répliqua le prince. Je t’ai

dit qu’ici je m’appelle M. Lazare.

--Bon... Bon... Mais quand je suis seule avec Madame et le prince, je

peux bien dire Son Altesse. Et puis, si Son Altesse s’imagine qu’on y

croit, au M. Lazare!

--Pourquoi dis-tu ça? fit Lody. Tu as entendu parler les domestiques de

l’hôtel?

--Non, non, répliqua Marta, enlevant le couvert et fermant pour ainsi

dire tout accès de son masque têtu. Mais un prince n’a jamais l’air de

M. Lazare.

Elle s’en allait, hochant sa tête ronde. Le prince, qui avait écouté

distraitement son dialogue avec Lody, la rappela:

--Préviens le portier qu’à trois heures il viendra pour moi quelqu’un me

demander... M. Osterrek.

--Ah! C’est vrai, fit Lody, étourdiment.

--Comment le sais-tu?

--Tu me l’as dit hier soir.

Jamais elle n’était prise de court, car elle mentait hardiment, contre

l’évidence. Le prince n’insista pas et poursuivit s’adressant à Marta:

--Dès que le comte Osterrek sera ici, qu’on le fasse monter sans aucun

retard.

Lody pensait: «Et moi, qu’est-ce que je ferai pendant que cette canaille

d’Osterrek sera ici? Car le prince me renverra. Ah! je prendrai un bain

très chaud, et après je dormirai encore.»

Marta, boudeuse, s’éclipsa. Alors, le prince quitta le divan et alla

s’asseoir devant le piano. La Montarena adorait ces moments, presque à

l’égal des caresses, quand pour elle seule, croyait-elle, mais en

réalité pour lui-même, Paul, laissant d’abord courir presque au hasard

ses doigts sur le clavier,--soit qu’il retrouvât un air entendu la

veille, soit qu’il évoquât un motif classique ou moderne,--peu à peu se

laissait aller à penser en musique. Il n’y avait pas de terme qui pût

rendre plus exactement le flux ininterrompu d’harmonie qui glissait de

sa pensée vers les touches. Don mystérieux qui portait en lui sa rançon

et sa limite: dès que le prince essayait d’écrire ce qu’il rêvait, la

source tarissait subitement, ou plutôt ce qu’elle écoulait n’était qu’un

filet pâle et sans goût. Il avait essayé de faire noter ses inventions,

mais, sur cet ultra-nerveux, la présence d’un secrétaire suffisait à

tarir l’inspiration. En jouant, il imaginait les notes s’accrochant sur

la portée, et cela glaçait aussitôt son capricieux génie. Ce qu’il lui

fallait, c’était la solitude avec le piano sonore et docile, mieux

encore la présence d’une femme qu’il eût possédée, qui aimât la musique

et qui la comprît. Or, l’ignorante Lody, qui savait à peine lire un air,

était merveilleusement sensible à la musique. Maintenant, assise tout au

bord du divan, les coudes sur ses genoux et le menton sur ses paumes,

toute sa figure et tout son être étaient tendus vers le piano vibrant et

vers l’animateur qui le faisait à son gré susurrer, mugir, s’attendrir,

rire et pleurer. Insensiblement, pendant qu’elle prêtait l’oreille,

Lody, d’abord immobile, commençait à souligner la mélodie par

d’imperceptibles mouvements de son corps. Peu à peu ses mouvements

s’amplifièrent, accusèrent un rythme et les nuances de la sonorité.

Enfin, elle n’y put tenir: elle se détacha doucement du dossier, si

étroitement enlacée et comme électrisée par la musique, que ce fut aussi

à peine perceptible. Elle dansait assise, puis demi-assise, ses pieds

nus sortis des babouches. Enfin, comme la musique s’incorporait à elle,

le prince la couvant des yeux, elle élargit son jeu et ses pas, bondit

entre le divan et le piano dans la pièce exprès démeublée. Ce fut une

collaboration entre la danseuse et le musicien, et ces deux êtres

nerveux et sensibles à l’Art y goûtaient un plaisir presque égal à celui

de confondre leurs souffles dans un baiser. Paul avait découvert et

vérifié par l’expérience qu’à un certain degré d’excitation musicale il

suggérait à la Montarena les gestes et les attitudes qu’il voulait,

aussi infailliblement qu’un hypnotiseur à un médium. Il voulut: et sans

qu’il imposât son vouloir autrement que par son rythme, la Montarena

défit la courte veste du pyjama, l’envoya tournoyante s’abattre sur le

divan et continua de danser, dérobant et montrant tour à tour son buste

et la zébrure sanglante de ses reins. Il voulut: et dans un brusque

accroupissement plein de grâce, elle laissa tomber sur le tapis rouge le

large pantalon jaune et s’échappa de sa gaine légère, dans une nudité

païenne. Tour à tour, la pudeur de la nymphe surprise, la quiétude de la

naïade solitaire, la provocation de la bacchante se succédèrent dans le

cercle étroit de la pièce, qu’éclairait un jour de féerie. Puis, encore

sur l’injonction du piano, elle saisit une large écharpe rouge roulée

entre deux coussins du divan, la déroula, s’en enveloppa, subitement

grandie, allongée par cette spirale pourpre qui ne laissait passer que

la pointe de ses pieds aux ongles rouges et sa menue tête blanche et

noire dont les paupières baissées éteignaient les yeux. Elle fut une

petite divinité égyptienne, chaste et mystérieuse, qui recevait l’encens

mélodieux distillé pour elle par son amant.

Soudain, la musique s’arrêta, le charme se rompit. L’écharpe à demi

flottante découvrit la gorge pâle. Marta qui, pendant la danse, avait en

hâte fait la chambre, était sur le seuil et disait:

--Le Monsieur est en bas.

Le prince quitta vivement le piano.

--Qu’il monte tout de suite... et qu’on apporte deux Martini. Toi,

petite, laisse-nous.

Lody ne bougea pas, elle boudait. Avec une condescendance qu’elle eût

sentie pleine de dangers, si elle avait mieux connu son amant, il

s’approcha d’elle, la souleva dans ses bras et tout en lui murmurant:

--Tu es délicieuse et tu as dansé à merveille. Tu seras demain la plus

célèbre danseuse du monde; les managers d’Amérique se disputeront tes

jambes à coups de millions.

Il la porta jusqu’à sa chambre à elle, où il la déposa sur le lit.

L’exagération des compliments l’avait déjà déridée, et elle rendit les

baisers avec une fougue silencieuse, tandis qu’il lui disait:

--Dors... Tu l’as bien gagné... Je t’aime!...

* * * * *

--Monseigneur, je vous présente mes humbles devoirs.

Mince, blond, un peu chauve, la face bilieuse, très anglais d’aspect et

de tenue, sans âge, Osterrek attendait debout dans la chambre.

--Assieds-toi, vieux, et remets tes «monseigneur» dans ta sacoche. Je

n’ai pas rompu tous les ponts derrière moi pour entendre ici l’écho des

balivernes de la Cour.

--Comme il plaira à Votre...

--Non, pas d’Altesse non plus. A Paris, autrefois, tu m’appelais Paul et

je t’appelais Henri. Rajeunissons-nous de dix-sept ans: imagine que nous

sommes encore au Café du Dôme. Raspail et Montparnasse. Conte-moi en

détail ce qui s’est passé depuis mon départ. J’ai vécu ici comme un

collégien avec sa maîtresse; à peine si j’ai ouvert les journaux et

encore pas ceux du pays.

--Comme tu voudras, fit Osterrek en s’asseyant sans façon.

--Une cigarette?

--Volontiers.

Les deux Martini étaient posés sur le guéridon volant, près du lit. Paul

effleura le sien.

--Donne-moi des nouvelles de la ménagerie.

Osterrek, impassible, laissa à la fumée de sa cigarette le temps de

sortir lentement par le nez.

--La ménagerie est consternée, dit-il.

--De mon départ?

--De ton départ... et surtout des circonstances de ton départ.

Le prince fit semblant de rire plutôt qu’il ne rit.

--Ce n’est pas moi qui ai commencé.

--Le départ de la comtesse avait fait de l’émotion, mais ce n’était pas

la même chose.

--On me donnait déjà les torts.

--Est-ce que tu ne les avais pas?

--Naturellement, je les avais, socialement parlant. Tout de même, entre

nous, Henri, une institutrice, de bonne famille, mais enfin de famille

sans éclat; et par-dessus le marché ruinée... qu’on fait comtesse... à

qui on reconnaît une dot de 100.000 dollars... qui devient la femme d’un

prince héritier alors qu’elle est folle de lui et que, probablement,

elle se donnerait pour rien, sans condition...

--Ceci est moins sûr, interrompit Osterrek.

--Tu en doutes, idiot? Tu l’as vue avec moi, pourtant, avant le mariage.

--Elle était capturée, c’est vrai.

--Je te dis que je n’avais qu’à vouloir. C’est pour cela, d’ailleurs,

que j’ai exigé d’elle un sacrifice beaucoup plus grand: corps et âme,

elle s’est immolée en même temps... Où en étais-je? Tu me fais

divaguer... D’ailleurs, je perds la mémoire de plus en plus. C’est

énervant.

--Tu me parlais de son bonheur à t’épouser.

--Oui... C’est cela... Et elle va se plaindre aujourd’hui parce que je

n’ai pas vécu bourgeoisement avec elle?

Osterrek acquiesça:

--Oui... Elle devait comprendre.

--Elle devait bénir chaque matin le ciel de sa fortune insensée et

m’obéir non pas seulement dans le tran-tran de la vie, où je la laissais

libre, mais dans ce que tout homme demande à la femme qu’il aime.

--Elle a dit que tu lui en demandais trop.

--_Nonsense!_ Elle ne s’est plainte de rien pendant près de trois ans,

tu le sais. Jamais je n’ai eu une maîtresse plus docile, et c’est par là

qu’elle m’a tenu, la sotte. Tout ce que l’amant le plus exigeant, le

plus...

--Le plus singulier, suggéra Osterrek très sérieusement.

--Si tu veux... le plus singulier... le mot me plaît... peut exiger

d’une maîtresse... la professionnelle la plus souple, la plus soumise,

après cinq cocktails comme celui-ci, qui est rude, n’a pas plus de

docilité, ni plus de curiosité. On aurait dit que le premier péché

commis, celui qu’elle appelait son crime--son divorce et son

remariage--avait fait sauter tous les scrupules et que rien ne comptait

plus. Et pour cette pauvre petite chose insignifiante, pour cette

Montarena, qui a fait la joie des marins à Cagliari et des cabots à

Palerme avant d’avoir atteint ses quinze ans...

--Elle n’a pas voulu la supporter chez elle.

--Mais non... Un caprice de femme inexplicable. Elle la supportait très

bien, très bien, tu m’entends, puisque... Non, je me suis juré de ne

jamais rien raconter sur elle.

Il vida son verre d’un trait, médita. Osterrek fumait en silence. Paul

reprit:

--Mais tu ne dis rien. Raconte! Et raconte brièvement. Les histoires de

cette pétaudière de Cour m’attristent, m’énervent, et après on parlera

d’autre chose. Et puis, tu sais, _old chap_, je suis content de revoir

ta figure de bandit britannique, et je te remercie d’être venu me

renseigner. Allons, parle. Je te donne cent mots pour tout raconter, la

Cour et la comtesse.

Osterrek se recueillit quelques secondes.

--Voilà, dit-il. D’abord la comtesse. Elle s’est retirée dans son pays,

dans un couvent.

--Un couvent?

--Oui, presque à la frontière française, le couvent de la Sainte

Quarantaine, une espèce de béguinage supérieur, et elle y fait une

retraite.

--Pour devenir religieuse?

--On ne sait pas. Il n’est pas aussi facile de connaître ce qui se passe

dans un couvent que dans une Cour royale ou dans un palace-hôtel. Une

porte s’est fermée sur elle le 10 du mois dernier et depuis, rien. Elle

ne reçoit aucune lettre, ou du moins ne répond pas.

--Tu as essayé?

--Oui. Une lettre est restée sans réponse; une autre, recommandée, m’a

été retournée intacte, avec une suscription qui n’était pas de la main

de ta femme.

Le prince plongea un instant dans une de ces méditations profondes qui

lui changeaient le visage, arrachant son masque voluptueux et rendant à

ses traits leur noblesse native. Osterrek le laissa méditer. Il revint à

lui, regarda les verres vides, hésita comme s’il voulait ordonner à son

camarade de les faire remplir, puis, plus curieux de savoir que de

boire, dit:

--Continue... La Cour?

--Grand branle-bas au lendemain de ton départ. Je te l’ai écrit.

--Oui, la réunion du Conseil des ministres et du Conseil privé. Il n’en

est rien sorti, naturellement?

--Rien... sinon la décision de te mettre en filature.

--Je suis filé?

--Un couple de flics a perdu ta trace dans la capitale le soir de ta

fuite, mais il y a eu évidemment des indiscrétions autour de toi.

--Lody?

--Sans doute.

--Un autre couple de policiers, l’inspecteur Syot et son secrétaire sont

ici.

--Dans l’hôtel?

--Non, au Bellevue, dans la ville.

Paul fuma un instant sans rien dire, puis déclara:

--Je m’en fous.

--Je n’en doute pas, mais tu m’as dit de te rendre compte. Revenons dans

ta capitale. Après les conseils dont rien n’est sorti, réunion de la

famille avec ton oncle Otto.

--Qui est avarié!...

--Et ta grand’tante, la princesse Marie...

--Qui est folle.

Osterrek acquiesça.

--Le plus grand secret sur cette délibération a été juré; aussi, le soir

même, tout le monde savait, même en ville, que tu avais écrit une lettre

de renonciation à la succession du Roi, qu’on la tiendrait secrète et

qu’on t’enverrait un émissaire pour te faire revenir sur cette

imprudente décision. La princesse Marie serait, d’autre part, déléguée

auprès de ta femme pour la faire sortir du couvent et la rapprocher de

toi.

--Ces gens-là sont toqués, ma parole, grommela le prince.

--Je n’ai pas besoin de te dire que ton neveu Charles-Henri a soutenu

que ces démarches étaient superflues et que tu ne céderais pas.

--Parbleu! Ça fait son affaire. C’est même la seule chose qui me dégoûte

dans le parti que j’ai pris.

--Seul, le Roi a dit des paroles conciliantes sur ton compte. Il

paraissait sincèrement affecté.

--Pauvre papa! C’est le meilleur de la bande, et cela me chagrine de lui

causer des embêtements. Et ma mère?

--De glace.

--Une mère de glace, ironisa le prince.

--Oh! Paul, fit Osterrek d’un ton de reproche... Ta façon d’être avec

les femmes la bouleverse. «Mes entrailles le renient», a-t-elle dit à la

princesse Marie, qui va répétant cela comme un mot historique.

--Bon! coupa brusquement le prince. Assez parlé de tout ce monde-là, que

je vomis. Tu peux rester ici?

--Tant que Votre Altesse le commandera, fit Osterrek, oubliant à cette

minute de loyalisme le protocole de camaraderie.

Et, cette fois, le prince ne protesta pas.

--Alors, vieux, ne me quitte pas, fit-il. Installe-toi le plus près de

moi possible. Tu as donné ton nom à l’hôtel?

--Pourquoi pas? Les flics de Bellevue savent que je suis ici. Le

secrétaire m’attendait depuis hier à tous les trains. Mais nous sommes

en terre étrangère. Et la frontière de la monarchie voisine est à vingt

minutes du lac, si nous sommes expulsés.

--Expulsés?

--Il paraît que ce n’est pas impossible.

--Qu’est-ce qu’ils y gagneraient?

--Rien. Nous embêter.

Paul haussa les épaules. Il alla à la fenêtre regarder le lac. Il

revint, le regard rasséréné, vers Osterrek, et c’était de nouveau le

sourire panique qui plissait ses lèvres et ses veux. Osterrek, complice

de son royal ami depuis les jours et les nuits de Paris, reconnut cet

air et pressentit des confidences sur la Montarena. Le prince se

rapprocha de lui et lui dit à voix contenue:

--Puisque tu veux bien me rester, je vais te demander un service. Oui...

te confier une mission.

--Je suis à tes ordres.

--Écoute. Il y a, ici dans l’hôtel... une femme que je n’ai aperçue

qu’une ou deux fois. Mariée, je crois... Des gens bien, mais pas de la

société. Commerçants riches, fonctionnaires...

--De quel pays?

--De celui-ci, je crois: je ne sais rien d’eux, pas même le nom, mais tu

reconnaîtras la femme à ce qu’elle ressemble à Sabine Léris. Tu te

rappelles? Notre prix de beauté de 1924. Un peu moins jeune, et plus

fine. Les mêmes cheveux châtains, la même peau rose... et un corps!

Léris n’était pas mal faite, mais celle-ci! Je l’ai vue au bain... C’est

la nuit de Michel-Ange, rajeunie de vingt ans, tu comprends? Le col

dégagé, une gorge à la fois ferme et lourde. Signe particulier: elle se

baigne avec un maillot bleu.

--Elle n’en a qu’un?

--Idiot! Elle s’est baignée hier matin avec un maillot bleu.

Un moment, le silence laissa chacun des deux amis à ses réflexions.

--Bien, déclara Osterrek, je vais m’informer. Si je peux la joindre,

qu’est-ce que je dois lui dire?... Oui... Je comprends, c’est entendu...

Mais je n’arriverai à rien, ou du moins ce sera interminable, si je ne

peux pas lui dire qui est Votre Altesse.

--Dis-lui ce que tu voudras. D’ailleurs, elle le sait probablement déjà.

Les yeux du prince eurent cet étrange regard de faune qui mettait les

femmes en émoi. Osterrek répliqua:

--Dans ces conditions, je m’en charge.

D’une voix dont il ne put dissimuler la fêlure, Paul murmura:

--Tâche que je la rencontre aujourd’hui. Comme argent, bien entendu, ce

qu’il faudra.

Osterrek parla à mi-voix comme pour lui seul:

--Aujourd’hui... c’est trop court. Mais demain, veux-tu? Il faudra que

j’éloigne le mari, s’il n’est pas homme à s’arranger de l’affaire: je

dois donc d’abord faire sa connaissance. Je tâcherai de l’emmener hors

de l’hôtel. En arrivant tout à l’heure, j’ai repéré à cet étage un

appartement avec un petit salon, tout au bout du corridor, numéro 14. Je

vais le prendre pour moi, et je te donnerai la clef. Quelle heure te

conviendrait?

Pâle de désir, le prince dit:

--L’heure du thé serait la meilleure. Si demain est un jour comme

celui-ci, tout l’hôtel sera dehors, terrasse ou plage.

--Oui... demain, vers cinq heures, murmura Osterrek, qui depuis un

moment regardait avec attention le rideau interposé entre la chambre où

il était et celle de Lody.

--Qu’est-ce qui te préoccupe? demanda le prince.

--Qui habite là?

--Lody.

--Elle ne se méfie de rien?

--Non. Elle est jalouse, naturellement.

--Votre Altesse ne croit pas qu’elle nous ait écoutés?

--C’est possible. Mais nous avons parlé français, et elle ne sait dire

en français que le mot de Waterloo. Celui-là, par exemple, elle le dit

bien.

--Tant mieux. Car elle est dangereuse. Oui, oui... ajouta-t-il en

réponse à un geste d’indifférence ébauché par le prince. Je sais...

Votre Altesse en a affronté bien d’autres!

La retraite ardente · 第 6 / 24 题