Madeleine frappa à la porte. Au lieu du: «Entrez» qu’inconsciemment
guettait Stéphanie, une voix un peu voilée, mais sonore, répondit:
--Oui!
Madeleine entre-bâilla la porte, juste assez pour avancer le buste et la
tête et dit:
--Mon père, c’est la dame retraitante.
--Qu’elle entre.
Et voilà que Stéphanie fut assise dans un fauteuil de paille assez
confortable, très large de siège, avec un dossier rustique bien ciré et
des accoudoirs plats. Le jour, qui venait du parc, était verdi dans la
pièce par la peinture vert clair des murailles sur lesquelles la
fenêtre, la porte et une alcôve close de rideaux en percale découpaient
des moulures d’un vert plus foncé. Stéphanie vit très nettement cela, et
aussi deux gravures pieuses pendues au mur, un crucifix avec un buis
desséché. Elle ne vit pas, parce qu’elle n’osa pas d’abord se servir de
ses yeux pour le voir, le Père Orban assis dans son fauteuil de chêne
massif devant un bureau-cylindre de chêne massif. Le Père Orban ne
s’était pas levé tout à fait pour l’accueillir; il avait seulement
ébauché le geste et montré un siège à la visiteuse. Elle ne l’avait pas
encore regardé en face quand elle l’entendit qui lui disait, d’un ton où
ne se marquait ni bienveillance ni malveillance, d’un ton de
fonctionnaire désintéressé mais attentif:
--Vous êtes Madame de Baurens, n’est-ce pas?
Elle avait tellement perdu la coutume de s’entendre appeler ainsi
qu’elle hésita un moment avant de balbutier:
--Oui... c’est-à-dire... C’est le nom que je portais...
Le Père l’interrompit.
--C’est le nom que l’Église catholique a inscrit sur ses registres quand
vous vous êtes unie, dans votre ville natale, paroisse de Saint-Elme, à
Jean-Marie Roart de Baurens, consul royal.
Stéphanie baissa un peu la tête, sans que ce mouvement ébauché signifiât
distinctement l’acquiescement ou la confusion.
--Ensuite, reprit le prêtre, vous vous êtes séparée de votre mari, après
quelques mois de vie commune. Oui... je sais... Il avait de graves torts
envers vous. Vous avez quitté le pays, et vous avez vécu, fort
dignement, m’a-t-on dit, à l’étranger, gagnant même votre vie comme...
institutrice dans une famille de diplomates. Vous avez suivi cette
famille dans les divers postes où son chef fut nommé successivement...
Et c’est dans le dernier que le prince Paul vous rencontra et vous fit
divorcer.
Un sanglot opprimé par la morsure des dents dans un mouchoir arrêta le
Père, qui jusque-là avait parlé face aux casiers de son bureau, sans
regarder la femme en noir abattue, tapie comme une blessée sur le
fauteuil rustique. Sa voix se timbra un peu plus, fut moins neutre, plus
humaine quand il reprit, cette fois tourné à demi vers elle:
--Ce n’est pas pour vous humilier, ma fille, que je vous dis tout cela.
Au contraire. C’est pour vous épargner un récit que vous seriez
probablement hors d’état de faire, ou bien... des séries interminables
de questions et de réponses. Je vous dis d’abord ce que je sais de vous,
de votre vie. Ensuite... ensuite je serai bien obligé de vous
interroger. Et... mon Dieu!... m’y voilà... mon savoir est à bout, en ce
qui vous concerne, sauf que la Supérieure m’a fait lire la lettre où
vous postuliez une retraite ici... et aussi (il hésita une seconde)...
que j’ai lu dans le journal, tout à l’heure, une courte dépêche
annonçant que le prince a quitté à son tour sa famille et son pays.
--Il est parti!... fit la retraitante, redressée sur son siège comme par
l’effet d’une explosion toute proche.
Elle osa regarder le Père Orban, et, dans cette figure triangulaire
barrée par un nez un peu oblique et surmontée d’un crâne tondu, elle
rencontra les yeux du moine, d’un bleu de plomb tranché, qui luisaient
dans une peau rougeâtre, tannée, bourgeonnante par plaques.
Les deux regards se frôlèrent, s’enlacèrent comme un coup fourré
d’épées, et très vite Stéphanie déroba le sien; une vive rougeur avait
inondé ses joues et son front.
--Cela vous émeut? reprit le Père avec un peu de sarcasme dans le ton.
Eh bien! vous avez tort d’être émue. Le départ de votre époux civil
(l’adjectif fut proféré sans le moindre soulignement vocal) n’a aucun
rapport avec le vôtre... La dépêche laisse entendre discrètement que le
prince n’est pas parti seul.
Stéphanie sanglotait presque sans bruit. Puis elle essaya de se
réfréner, balbutiant: «Pardon!... pardon!...»
--Voilà donc la situation, reprit le Père Orban très calme. Envisageons,
n’est-ce pas, les choses telles qu’elles sont. Vous avez quitté la
première le domicile conjugal, pour des raisons que je ne connais qu’en
gros, et sur lesquelles j’aurai des éclaircissements à vous demander, si
vous désirez que je dirige utilement votre conscience.
A une pause que fit le Père, Stéphanie répondit par un signe
d’assentiment très net.
--Bon!... C’est bien, n’est-ce pas, le 13 juillet dernier que vous vous
êtes libérée?... Et dans l’intervalle, vous vous êtes arrêtée à Arnheim,
d’où vous avez écrit à la Mère Supérieure et où vous avez reçu sa
réponse?
Stéphanie acquiesça deux fois.
--Eh bien! moins de six jours après votre départ, le prince Paul s’est
évadé lui aussi de la cour et du royaume paternels. Une femme
l’accompagnait, ou bien il allait la rejoindre... la dépêche que publie
le journal ne l’indique pas avec précision.
--Je sais qui elle est! interrompit vivement Stéphanie. Une fille de
théâtre... pas même... une fille de music-hall, sortie des bouges de
Cagliari, qui se fait appeler la Montarena.
--Peu importe, coupa avec une certaine sévérité le Père Orban. Hors des
lois précises que Dieu a établies pour l’union de l’homme et de la
femme, l’importance du péché ne se mesure pas à la quantité sociale ni
même morale du complice.
Il s’arrêta, considéra la pénitente qui tremblait d’émotion; puis il
reprit avec plus de douceur:
--Dieu vous tiendra compte certainement de ce que vous n’avez pas
attendu d’être vous-même abandonnée pour rompre les liens... qu’il
n’avait pas bénis: ne disons rien de plus pour le moment. Votre lettre à
la Mère Supérieure (écartant un peu son fauteuil de bureau, il prit son
menton aigu dans la paume de sa main gauche et parla plus lentement)
dit, si mes souvenirs sont exacts, que «vous n’avez pas cru devoir
supporter plus longtemps le genre de vie que vous imposait le prince
Paul».
--Oui, c’est cela, dit Stéphanie. Je ne pouvais plus... je ne pouvais
plus.
--Il faudra me dire ce qui était survenu de nouveau dans votre ménage,
pourquoi ce que vous aviez supporté un certain temps vous paraissait
tout d’un coup insupportable... Non, pas tout de suite, fit-il en
arrêtant de la main une réplique que les lèvres de Stéphanie allaient
proférer... Continuons à bien fixer vos... coordonnées présentes, comme
on dit en géométrie.
Il ne la quittait pas des yeux, maintenant, et ses yeux à peine
allongés, presque ronds, fixés sur la jeune femme, donnaient à celle-ci
l’impression qu’elle était parcourue des pieds à la tête par ce regard,
comme avec une lance un jardinier arrose une plante de la racine à la
cime, et en fait ainsi quelque chose de pénétré par l’élément humide,
quelque chose de plus souple, de plus poreux... Mais comme pour la
plante, de cette pénétration intime et totale résultait pour Stéphanie
une relâche, un bienfait.
Elle écoutait avec soumission, étonnée d’être si vite en confiance avec
ce prêtre inconnu, d’un abord rude, de se sentir avide de l’entendre
comme s’il détenait le secret d’apaiser son cœur tumultueux, de lui
tracer un chemin, de la conduire.
--Voulez-vous me dire d’abord, reprit-il, les conditions exactes dans
lesquelles vous avez rompu votre premier mariage et contracté le second?
--Mais... répliqua Stéphanie, j’ai demandé le divorce et il a été
prononcé par le Tribunal aux torts de mon mari. Nous étions séparés de
fait. M. de Baurens, quelques semaines après notre mariage, avait renoué
une vieille liaison... C’est pour cela que j’ai pris la première
occasion de le quitter sans scandale, à l’amiable, en partant pour
l’étranger. L’occasion, ce fut... La femme du ministre de Suède me
connaissait, nous étions très liées... Elle avait une grande fille à
élever. Elle m’offrit de la suivre partout où elle irait avec son mari.
--Comme institutrice?
--Comme institutrice de sa fille Gertrude, et aussi pour l’aider dans la
conduite de la maison--elle souffrait de coliques néphrétiques et
souvent devait observer un plein repos... Puis, enfin, comme amie...
--Et c’est ainsi que vous avez finalement rencontré...?
--Oui.
--Et malgré la situation... honorable... mais enfin... secondaire qui
était la vôtre, le prince héritier vous a remarquée?
--Il m’a vue pour la première fois à la Légation de Suède, dans un
bal... Il m’a fait danser à plusieurs reprises... Et ensuite, il est
revenu très souvent chez mon amie... chez la femme du ministre.
--Et celle-ci a protégé vos relations avec lui?
--Mais, mon Père, objecta vivement la jeune femme, jamais rien ne s’est
passé... enfin... le prince a presque tout de suite parlé de mariage...
et alors... naturellement, mon amie l’a encouragé et m’a encouragée.
--Elle est protestante? questionna le Père.
--Oui.
--Évidemment... alors...
Il eut un geste évasif qui semblait dire: «Alors... il n’y avait rien à
espérer.»
--Le prince Paul aurait pourtant accepté que vous fussiez... ce que
beaucoup d’autres femmes avaient été pour lui avant qu’il vous
rencontrât?
--Il a compris très vite qu’il devait y renoncer. Et quand il s’est
décidé pour le mariage, il a mis une obstination extrême à me décider au
divorce... J’ai résisté... tant que j’ai pu...
--Par sentiment religieux?
Elle fit signe que oui, sans parler.
--Vous n’avez pas songé à vous adresser à Rome pour obtenir l’annulation
de votre premier mariage?
--Paul... (elle se reprit) le prince s’y opposait. Il ne voulait pas
attendre... On dit que les délais sont si longs.
Comme elle prononçait ces mots, Stéphanie sentit que le regard du Père,
immobile sur elle, lisait dans sa conscience. Elle n’osa pas achever.
--Oui, murmura le Père. C’est bien l’homme qu’on m’a dépeint. Il voulait
sur vous la victoire complète... l’abjuration. Une sorte de Polyeucte
satanique. Vous avez cédé... vous avez divorcé... Et sous quel régime
avez-vous épousé le prince Paul?
--Mais... civilement d’abord, selon la loi du pays. Et religieusement
ensuite selon le rite orthodoxe.
Une pause. Puis:
--Quelle a été l’attitude, vis-à-vis de vous, de la famille royale?
--De la résistance d’abord, naturellement. Mais, comme l’opinion
publique était favorable à notre mariage,--le prince est très aimé du
peuple,--et aussi, parce que... son amitié pour moi d’abord, le mariage
ensuite parurent tellement l’assagir... le roi et la reine m’ont assez
vite adoptée. Je n’ai eu guère contre moi, à la cour, que la princesse
Marie, la tante de Paul, qui est fort bizarre, son cousin Charles-Henri,
qui le déteste.
Le silence régna quelque temps entre les murs vert pâle de la pièce.
Stéphanie ne quittait pas le Père des yeux: elle éprouvait un
soulagement à lui parler, et si pénible que fussent pour elle les
souvenirs qu’il faisait revivre, elle souhaitait qu’il l’interrogeât de
nouveau. Or, en ce moment, l’esprit du moine semblait absent, et l’on
eût dit qu’il avait oublié la retraitante. Il regardait du côté de la
fenêtre. Des nuages traversaient le carré de ciel bleuâtre, des nuages
blancs et gris, qui par intervalles masquaient le soleil. La cime déjà
rousse d’un marronnier oscillait sous des poussées de brise. Le Père
observait tranquillement cela, en tapotant des deux mains le rebord de
son bureau. Et Stéphanie en profitait pour incorporer à sa mémoire ce
masque triangulaire, ce crâne tondu de si près que la tonsure
ecclésiastique s’y distinguait à peine, cette figure bourgeonnée et
pourtant austère, avec la bouche forte des portraits du XVIe siècle, ce
nez étrange, ce nez puissant en forme de gouvernail, un peu obliqué vers
la droite. Stéphanie osait regarder parce que les yeux arrondis, les
yeux d’oiseau du Père étaient en ce moment détournés. Dès qu’il les
ramena sur elle, elle abaissa les siens.
--Alors... le prince a changé de conduite aussitôt après vous avoir
épousée? dit le prêtre, comme s’il n’avait pas interrompu
l’interrogatoire.
--Oui, mon Père.
--Il vous a été fidèle?
Elle hésita.
--Je le crois... Je l’ai cru fermement en ce temps-là... Maintenant que
j’ai appris à le connaître, je ne suis pas sûre... Il est si habile à
dissimuler sa pensée et à cacher ses actions, quand il veut! mais,
durant plusieurs mois, nous avons voyagé tête à tête en Italie. Nous ne
nous quittions pas un instant... comme deux étudiants, incognito... sans
femme de chambre, sans valet de chambre... sans même l’affreux Osterrek.
--Qui est Osterrek?
--Un camarade d’enfance et d’études, avec qui le prince a suivi jadis
des cours à la Faculté de Paris, et qui est devenu son âme damnée,
son... (elle hésita devant le mot qui lui venait) son agent auprès des
femmes. Osterrek avait été le premier intermédiaire entre Paul et moi...
Il avait tout aplani pour le divorce et le mariage, car il a une adresse
et une énergie infernales. Mais mon instinct me le révélait dangereux,
et j’avais exigé qu’il ne nous accompagnât point. Je me rendais compte
que...
--Vous avez été heureuse pendant ce voyage nuptial? interrompit
sèchement le Père.
Et sa voix de nouveau se timbrait d’ironie, comme tout à l’heure, quand
il avait dit à Stéphanie, à propos du départ de Paul: «Cela vous émeut?»
Un moment interloquée, elle fit un effort pour répondre:
--J’ai été heureuse... Oh! je sais bien que je n’en avais pas le
droit... et j’ai payé cher ce bonheur-là. Mais _il_ s’est appliqué à me
rendre heureuse avec cette volonté fervente, cette mise en œuvre de tout
son esprit, de toute sa science de la femme, de sa grâce naturelle et de
l’artifice dont il sait jouer. Que je fusse enivrée de bonheur, c’était
son objet sans répit, et cent fois au cours de ce voyage il m’a demandé
si je ne regrettais rien, si je recommencerais.
--Oui, grommela le prêtre. Je comprends. Son génie diabolique, qui avait
renoncé à vaincre votre pudeur de femme, s’excitait à l’idée qu’il avait
piétiné votre foi religieuse. Comme ces pirates arabes qui forçaient les
chrétiennes captives à souiller le Crucifix. Et cela vous a donné du
bonheur?... Pauvre enfant!
Il prit un instant sa tête entre ses mains, appuyant ses coudes à son
bureau; et de voir soudain accablé cet homme robuste et dur, Stéphanie
fut bouleversée jusqu’au fond des entrailles. «Il a raison,
pensait-elle. C’est bien cette victoire sacrilège sur ma conscience que
Paul a souhaitée. Je n’ai jamais osé le comprendre... Et voilà que ce
prêtre le découvre à première vue, et me le révèle.»
Enfin le Père Orban démasqua et releva son visage, qui restait
préoccupé, triste.
--Combien de temps a duré ce parfait bonheur?
--Plus d’une année, murmura Stéphanie.
Mais quelque chose l’oppressait, qu’elle ne trouvait pas le moyen de
dire, et qu’elle aurait voulu dire. La question que le Père lui posa fut
exactement la réplique à ce scrupule:
--Un bonheur... sans remords?
--Oh! non, mon Père. J’avais des moments douloureux, mais j’étais
grisée, possédée.
--Et vos remords étaient seulement causés parce que vous aviez rompu des
liens que Dieu seul peut rompre?
Elle fut sincère en montrant, d’abord, qu’elle ne comprenait pas la
question. Mais le regard fixe du prêtre continuait à la parcourir, à la
pénétrer... Elle se cacha le visage et ne répondit pas. Ainsi isolée en
face de sa conscience subitement béante devant elle comme un puits qu’on
découvre, elle entendit que le Père se levait, qu’il allait à la
fenêtre, qu’il l’entr’ouvrait. Elle sentit une fraîcheur de vent un peu
humide circuler autour de ses joues et de ses cheveux. Dans la cour aux
marronniers, un campanile de zinc jeta une à une les bulles sonores dont
l’addition faisait onze heures. Stéphanie revit sur le transparent
pourpre de ses mains, interposées entre elle et le jour, le paysage ras
aperçu au déclin du soleil, la verdure du parc, le faîte des six dômes
d’ardoise, l’angle de la route et de l’allée. Alors aussi, elle avait
entendu le grêle campanile ébruiter dans la solitude la confidence de
l’heure... Qu’ils lui avaient paru douloureux, quasi menaçants, ces
coups successifs qu’elle imagina prisonniers, comme tout ce qui habitait
le monastère, comme elle-même allait être tout à l’heure! Cette
impression n’était pas vieille de quatre jours, et voilà qu’en ce
moment, meurtrie pourtant par quelques mots d’une bouche sévère, elle
aimait cette sonorité cloîtrée, cette heure dispensée pour elle et pour
ses compagnes de solitude.
«Faites que je ne rêve pas, mon Dieu! pensa-t-elle... et que cela
dure!...»
Plus d’une minute certainement, le Père Orban demeura devant la fenêtre
ouverte, qu’il obstruait de sa haute et lourde stature noire. «Il prie»,
pensa la retraitante, et elle essaya vainement d’unir une prière à la
sienne. Son cœur fut sec et désert; elle n’était qu’anxiété, désir de
connaître ce qui allait se passer tout à l’heure, ce qu’on allait faire
d’elle. Quand le prêtre, ayant refermé la fenêtre, revint vers son
fauteuil, elle remarqua un sensible adoucissement de ses traits, quelque
chose de pitoyable dans les yeux, qui en était absent au cours de leur
entretien. Il lui dit, debout devant elle qui n’osait pas se lever:
--Ma chère enfant, vous allez retourner dans votre chambre, pour méditer
et pour prier, si vous pouvez prier. Si vous ne pouvez pas prier, ce qui
n’aurait rien d’étonnant, parce que vos nerfs sont en ce moment
surtendus, contentez-vous de méditer sur notre conversation
d’aujourd’hui. Méditez même la plume en main, si vous sentez que votre
esprit se dérobe et veut divaguer... Méditez sur les questions que je
vous ai posées et sur les réponses que vous avez faites. Si décidément
vous ne pouvez même pas méditer, lisez l’histoire de l’ordre de la
Sainte-Quarantaine que je vais faire mettre à votre disposition. Ne
craignez pas de vous distraire en observant les choses nouvelles qui
sont autour de vous, les coutumes, les personnes même. Très vite, je
vous en préviens, tout cela ne comptera plus pour vous. N’anticipez pas:
vous êtes à peine sortie du monde. On vous a confiée à un guide
exceptionnel, malgré sa jeunesse. Madeleine de Sainte-Madeleine n’est
ici que ce que l’on appelle dans le monde une apprentie, et que nous
appelons, nous, une postulante. La courte histoire de sa vie (elle n’a
pas vingt-deux ans) semble porter la marque d’une sainte prédestination.
Orpheline, recueillie par une institution de sauvetage pour l’enfance,
elle est placée vers sa douzième année dans une ferme des environs: or
il se trouve que cette ferme est un cloaque immonde, quelque chose comme
la maison Bancal dans le drame de Fualdès. Elle y assiste à des
spectacles affreux, passe à travers cette boue sans souiller sa robe et
à travers ce feu sans se brûler, jusqu’au jour où elle n’a plus d’autre
recours que de s’échapper et de nous demander asile... Elle était
épuisée: on la soigne. Nous obtenons de la garder. Elle aide nos sœurs
converses, puis devient infirmière: cependant son développement
intellectuel et religieux est si rapide, si surprenant, que nous
l’affectons au service des retraitantes. Son intelligence aiguë est
servie par une mémoire prodigieuse. Tout ce qui l’a intéressée s’y
inscrit de façon indélébile... Elle sait par cœur tous les offices et
des passages entiers des grands mystiques. Il ne tiendrait qu’à elle
d’être novice, demain, et de faire bientôt sa profession... Elle
dit,--elle me dit--que sa sainte patronne, pour laquelle elle professe
une édifiante dévotion, lui conseille d’attendre. Je n’insiste pas: elle
me paraît être de ces âmes choisies qui communiquent directement avec la
Vérité... Elle sait tout ce qu’elle n’a jamais appris. Elle voit tout ce
que nous cherchons vainement à deviner, à pressentir. Et avec cela,
l’humilité et la simplicité même, et j’ajouterai, la gaîté même.
J’imagine que sainte Jeanne d’Arc, enfant, devait être ainsi.
Confiez-vous à elle, ce qui vous sera peut-être plus facile que de vous
confier à moi. Écoutez ce qu’elle vous répondra. J’estime son jugement
pour la consulter parfois sur des choses graves et difficiles...
Il reprit sa place dans son fauteuil, mais le tourna vers Stéphanie et
se pencha vers elle, avec une familiarité paternelle qui la rassura:
--Je vous entendrai en confession, ma chère fille... non pas demain...
mais après-demain mercredi, fête de la bienheureuse qui est une de nos
fondatrices. Préparez-vous à cet acte essentiel. Si votre esprit ne se
fixe pas aisément, ce qui est fréquent quand on vient au cloître
directement de la dissipation du monde, prenez une plume (j’y insiste)
et écrivez votre confession. Vous pourrez me la lire... ou me la dire de
mémoire, comme vous l’aimerez mieux. Mais que ce soit un inventaire bien
définitif, sur lequel il n’y ait plus à revenir. De là, nous partirons
vers le rétablissement de votre âme et, si Dieu le permet, vers une vie
morale nouvelle. C’est compris?
--Oui, mon Père.
--Je ne compte pas avoir d’entretien avec vous jusqu’à jeudi matin, au
confessionnal, après ma messe. D’ici là, vous êtes livrée à vous-même,
sous la conduite de Madeleine de Sainte-Madeleine... Suivez strictement
son inspiration au point de vue des offices, des repos, des méditations,
des prières, des récréations. Ici, la règle des retraitantes est d’une
souplesse infinie. Elles sont si diverses par l’origine, par l’esprit,
par leur passé; comment les plier utilement et du premier coup à une
discipline identique? Nous avons des retraitantes dont la vie ne
ressemble en rien à celle des moniales, qui n’interrompent point leurs
relations avec leur famille, qui ne font pas de pénitence sévère, qui
vivent parmi nous, purement, paisiblement, sans plus. Nous en avons
aussi qui font l’exemple et l’édification des moniales elles-mêmes...
Suivez les inspirations de la pure jeune fille qui doit vous guider, et
allez en paix.
Stéphanie se leva: puis, levée, elle hésita. Elle aurait voulu parler,
mais elle ne sentait absolument aucune idée solliciter l’expression des
paroles. Et pourtant, il lui en coûtait de quitter le Père Orban, tant
elle sentait l’envie de se libérer tout de suite des secrets qui
opprimaient sa conscience.
Mais le Père répéta avec une ferme douceur:
--Allez en paix!
Elle obéit.