CHAPITRE XII.

LE GÉNÉRAL BONAPARTE A PARIS; SES RAPPORTS AVEC LE DIRECTOIRE.--PROJET

D'UNE DESCENTE EN ANGLETERRE.--RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LE

CONTINENT.--CONGRÈS DE RASTADT. CAUSE DE LA DIFFICULTÉ DES

NÉGOCIATIONS.--RÉVOLUTION EN HOLLANDE, A ROME ET EN SUISSE.--SITUATION

INTÉRIEURE DE LA FRANCE; ÉLECTIONS DE L'AN VI; SCISSIONS ÉLECTORALES.

NOMINATION DE TREILHARD AU DIRECTOIRE.--EXPÉDITION EN ÉGYPTE, SUBSTITUÉE

PAR BONAPARTE AU PROJECT DE DESCENTE; PRÉPARATIFS DE CETTE EXPÉDITION.

La réception triomphale que le directoire avait faite au général

Bonaparte fut suivie de fêtes brillantes, que lui donnèrent

individuellement les directeurs, les membres des conseils et les

ministres. Chacun chercha à se surpasser en magnificence. Le héros

de ces fêtes fut frappé du goût que déploya pour lui le ministre des

affaires étrangères, et sentit un vif attrait pour l'ancienne élégance

française. Au milieu de ces pompes, il se montrait simple, affable, mais

sévère, presque insensible au plaisir, cherchant dans la foule l'homme

utile et célèbre, pour aller s'entretenir avec lui de l'art ou de la

science dans lesquels il s'était illustré. Les plus grandes renommées se

trouvaient honorées d'avoir été distinguées par le général Bonaparte.

L'instruction du jeune général n'était que celle d'un officier sorti

récemment des écoles militaires. Mais grâce à l'instinct du génie, il

savait s'entretenir des sujets qui lui étaient le plus étrangers, et

jeter quelques-unes de ces vues hasardées, mais originales, qui ne sont

souvent que des impertinences de l'ignorance, mais qui, de la part des

hommes supérieurs, et exprimées avec leur style, font illusion, et

séduisent même les hommes spéciaux. On remarquait avec surprise cette

facilité à traiter tous les sujets. Les journaux, qui s'occupaient

des moindres détails relatifs à la personne du général Bonaparte, qui

rapportaient chez quel personnage il avait dîné, quel visage il avait

montré, s'il était gai ou triste, les journaux disaient qu'en dînant

chez François (de Neufchâteau), il avait parlé de mathématiques avec

Lagrange et Laplace, de métaphysique avec Sieyès, de poésie avec

Chénier, de législation et de droit public avec Daunou. En général, on

osait peu le questionner quand on était en sa présence, mais on désirait

vivement l'amener à parler de ses campagnes. S'il lui arrivait de le

faire, il ne parlait jamais de lui, mais de son armée, de ses soldats,

de la bravoure républicaine; il peignait le mouvement, le fracas des

batailles, il en faisait sentir vivement le moment décisif, la manière

dont il fallait le saisir, et transportait tous ceux qui l'écoutaient

par ses récits clairs, frappans et dramatiques. Si ses exploits avaient

annoncé un grand capitaine, ses entretiens révélaient un esprit

original, fécond, tour à tour vaste ou précis, et toujours entraînant,

quand il voulait se livrer. Il avait conquis les masses par sa gloire;

par ses entretiens il commençait à conquérir, un à un, les premiers

hommes de France. L'engouement, déjà très grand, le devenait davantage

quand on l'avait vu. Il n'y avait pas jusqu'à ces traces d'une origine

étrangère, que le temps n'avait pas encore effacées en lui, qui ne

contribuassent à l'effet. La singularité ajoute toujours au prestige du

génie, surtout en France, où, avec la plus grande uniformité de moeurs,

on aime l'étrangeté avec passion. Bonaparte affectait de fuir la foule

et de se cacher aux regards. Quelquefois même il accueillait mal les

marques trop vives d'enthousiasme. Madame de Staël, qui aimait et avait

droit d'aimer la grandeur, le génie et la gloire, était impatiente de

voir Bonaparte, et de lui exprimer son admiration. En homme impérieux,

qui veut que tout le monde soit à sa place, il lui sut mauvais gré

de sortir quelquefois de la sienne; il lui trouva trop d'esprit,

d'exaltation; il pressentit même son indépendance à travers son

admiration, il fut froid, dur, injuste. Elle lui demanda un jour avec

trop peu d'adresse, quelle était, à ses yeux, la première des femmes;

il lui répondit sèchement: _Celle qui a fait le plus d'enfans_. Dès cet

instant commença cette antipathie réciproque, qui lui valut à elle des

tourmens si peu mérités, et qui lui fit commettre à lui des actes d'une

tyrannie petite et brutale. Il sortait peu, vivait dans sa petite maison

de la rue Chantereine, qui avait changé de nom, et que le département de

Paris avait fait appeler rue _de la Victoire_. Il ne voyait que quelques

savans, Monge, Lagrange, Laplace, Bertholet; quelques généraux, Desaix,

Kléber, Caffarelli; quelques artistes, et particulièrement le célèbre

acteur que la France vient de perdre, Talma, pour lequel il avait dès

lors un goût particulier. Il sortait ordinairement dans une voiture fort

simple, n'allait au spectacle que dans une loge grillée, et semblait ne

partager aucun des goûts si dissipés de sa femme. Il montrait pour elle

une extrême affection; il était dominé par cette grâce particulière

qui, dans la vie privée comme sur le trône, n'a jamais abandonné madame

Beauharnais, et qui chez elle suppléait à la beauté.

Une place venant à vaquer à l'Institut par la déportation de Carnot, on

se hâta de la lui offrir. Il l'accepta avec empressement, vint s'asseoir

le jour de la séance de réception entre Lagrange et Laplace, et ne cessa

plus de porter dans les cérémonies le costume de membre de l'Institut,

affectant de cacher ainsi le guerrier sous l'habit du savant.

Tant de gloire devait porter ombrage aux chefs du gouvernement, qui

n'ayant pour eux ni l'ancienneté du rang, ni la grandeur personnelle,

étaient entièrement éclipsés par le guerrier pacificateur. Cependant

ils lui témoignaient les plus grands égards, et il y répondait par de

grandes marques de déférence. Le sentiment qui préoccupe le plus est

d'ordinaire celui dont on parle le moins. Le directoire était loin de

témoigner aucune de ses craintes. Il recevait de nombreux rapports de

ses espions qui allaient dans les casernes et dans les lieux publics

écouter les propos dont Bonaparte était l'objet. Bonaparte devait

bientôt, disait-on, se mettre à la tête des affaires, renverser un

gouvernement affaibli, et sauver ainsi la France des royalistes et

des jacobins. Le directoire feignant la franchise, lui montrait ces

rapports, et affectait de les traiter avec mépris, comme s'il avait

cru le général incapable d'ambition. Le général, non moins dissimulé,

recevait ces témoignages avec reconnaissance, assurant qu'il était digne

de la confiance qu'on lui accordait. Mais de part et d'autre la défiance

était extrême. Si les espions de la police parlaient au directoire de

projets d'usurpation, les officiers qui entouraient le général lui

parlaient de projets d'empoisonnement. La mort de Hoche avait fait

naître d'absurdes soupçons, et le général qui, quoique exempt de

craintes puériles, était prudent néanmoins, prenait des précautions

extrêmes quand il dînait chez certain directeur. Il mangeait peu, et ne

goûtait que des viandes dont il avait vu manger le directeur lui-même,

et du vin dont il l'avait vu boire.

Barras aimait à faire croire qu'il était l'auteur de la fortune de

Bonaparte, et que n'étant plus son protecteur, il était resté son ami.

Il montrait en particulier un grand dévouement pour sa personne;

il cherchait, avec sa souplesse ordinaire, à le convaincre de son

attachement, il lui livrait volontiers ses collègues, et affectait de

se mettre à part. Bonaparte accueillait peu les témoignages de ce

directeur, dont il ne faisait aucun cas, et ne le payait de sa servilité

par aucune espèce de confiance.

On consultait souvent Bonaparte dans certaines questions. On lui

envoyait un ministre pour l'appeler au directoire; il s'y rendait,

prenait place à côté des directeurs, et donnait son avis avec

cette supériorité de tact qui le distinguait dans les matières

d'administration et de gouvernement comme dans celles de guerre. Il

affectait en politique une direction d'idées qui tenait à la position

qu'il avait prise. Le lendemain du 18 fructidor, on l'a vu, une fois

l'impulsion donnée, et la chute de la faction royaliste assurée,

s'arrêter tout-à-coup, et ne vouloir prêter au gouvernement que l'appui

exactement nécessaire pour empêcher le retour de la monarchie. Ce point

obtenu, il ne voulait pas paraître s'attacher au directoire; il voulait

rester en dehors, en vue à tous les partis, sans être lié ni brouillé

avec aucun. L'attitude d'un censeur était la position qui convenait à

son ambition. Ce rôle est facile à l'égard d'un gouvernement tiraillé en

sens contraire par les factions, et toujours exposé à faillir; il est

avantageux, parce qu'il rattache tous les mécontens, c'est-à-dire tous

les partis, qui sont bientôt universellement dégoûtés du gouvernement

qui veut les réprimer, sans avoir assez de force pour les écraser. Les

proclamations de Bonaparte aux Cisalpins et aux Génois sur les lois

qu'on avait voulu rendre contre les nobles, avaient suffi pour indiquer

sa direction d'esprit actuelle. On voyait, et ses discours le montraient

assez, qu'il blâmait la conduite que le gouvernement avait tenue à la

suite du 18 fructidor. Les patriotes avaient dû naturellement reprendre

un peu le dessus depuis cet événement. Le directoire était, non pas

dominé, mais légèrement poussé par eux. On le voyait à ses choix, à ses

mesures, à son esprit. Bonaparte, tout en gardant cependant une grande

réserve, laissait voir du blâme pour la direction que suivait le

gouvernement; il paraissait le regarder comme faible, incapable, se

laissant battre par une faction après avoir été battu par une autre. Il

était visible, en un mot, qu'il ne voulait pas être de son avis. Il se

conduisit même de manière à prouver qu'en voulant s'opposer au retour

de la royauté, il ne voulait cependant pas accepter la solidarité de la

révolution et de ses actes. L'anniversaire du 21 janvier approchait,

il fallut négocier pour l'engager à paraître à la fête qu'on allait

célébrer pour la cinquième fois. Il était arrivé à Paris en décembre

1797. L'année 1798 s'ouvrait (nivôse et pluviôse an VI). Il ne voulait

pas se rendre à la cérémonie, comme s'il eût désapprouvé l'acte qu'on

célébrait, ou qu'il eût voulu faire quelque chose pour les hommes que

ses proclamations du 18 fructidor et la mitraillade du 13 vendémiaire

lui avaient aliénés. On voulait qu'il y figurât à tous les titres.

Naguère général en chef de l'armée d'Italie et plénipotentiaire de la

France à Campo-Formio, il était aujourd'hui l'un des plénipotentiaires

du congrès de Rastadt et général de l'armée d'Angleterre; il devait donc

assister aux solennités de son gouvernement. Il disait que ce n'étaient

pas là des qualités qui l'obligeassent à figurer, et que dès lors sa

présence étant volontaire, paraîtrait un assentiment qu'il ne voulait

pas donner. On transigea. L'Institut devait assister en corps à la

cérémonie; il se mêla dans ses rangs, et parut remplir un devoir de

corps. Entre toutes les qualités accumulées déjà sur sa tête, celle de

membre de l'Institut était certainement la plus commode, et il savait

s'en servir à propos.

La puissance naissante est bientôt devinée. Une foule d'officiers et de

flatteurs entouraient déjà Bonaparte; ils lui demandaient s'il allait

toujours se borner à commander les armées, et s'il ne prendrait pas

enfin au gouvernement des affaires la part que lui assuraient son

ascendant et son génie politique. Sans savoir encore ce qu'il pouvait et

devait être, il voyait bien qu'il était le premier homme de son temps.

En voyant l'influence de Pichegru aux cinq-cents, celle de Barras au

directoire, il lui était permis de croire qu'il pourrait avoir un grand

rôle politique; mais il n'en avait dans ce moment aucun à jouer. Il

était trop jeune pour être directeur; il fallait avoir quarante ans, et

il n'en avait pas trente. On parlait bien d'une dispense d'âge, mais

c'était une concession à obtenir, qui alarmerait les républicains, qui

leur ferait jeter les hauts cris, et qui ne vaudrait pas certainement

les désagrémens qu'elle lui causerait. Être associé, lui cinquième, au

gouvernement, n'avoir que sa voix au directoire, s'user en luttant avec

des conseils indépendans encore, c'était un rôle dont il ne voulait pas;

et ce n'était pas la peine de provoquer une illégalité pour un pareil

résultat. La France avait encore un puissant ennemi à combattre,

l'Angleterre; et, bien que Bonaparte fût couvert de gloire, il lui

valait mieux cueillir de nouveaux lauriers, et laisser le gouvernement

s'user davantage dans sa pénible lutte contre les partis.

On a vu que le jour même où la signature du traité de Campo-Formio

fut connue à Paris, le directoire, voulant tourner les esprits contre

l'Angleterre, créa sur-le-champ une armée dite d'_Angleterre_, et en

donna le commandement au général Bonaparte. Le gouvernement songeait

franchement et sincèrement à prendre la voie la plus courte pour

attaquer l'Angleterre, et voulait y faire une descente. L'audace des

esprits, à cette époque, portait à regarder cette entreprise comme très

exécutable. L'expédition déjà tentée en Irlande prouvait qu'on pouvait

passer à la faveur des brumes ou d'un coup de vent. On ne croyait pas

qu'avec tout son patriotisme, la nation anglaise, qui alors ne s'était

pas fait une armée de terre, pût résister aux admirables soldats de

l'Italie et du Rhin, et surtout au génie du vainqueur de Castiglione,

d'Arcole et de Rivoli. Le gouvernement ne voulait laisser que vingt-cinq

mille hommes en Italie, il ramenait tout le reste dans l'intérieur.

Quant à la grande armée d'Allemagne, composée des deux armées du Rhin

et de Sambre-et-Meuse, il allait la réduire à la force nécessaire pour

imposer à l'Empire pendant le congrès de Rastadt, et il voulait faire

refluer le reste vers les côtes de l'Océan. On donnait la même direction

à toutes les troupes disponibles. Les généraux du génie parcouraient

les côtes pour choisir les meilleurs points de débarquement; des ordres

étaient donnés pour réunir dans les ports des flottilles considérables;

une activité extrême régnait dans la marine. On espérait toujours qu'un

coup de vent finirait par écarter l'escadre anglaise qui bloquait

la rade de Cadix, et qu'alors la marine espagnole pourrait venir se

coaliser avec la marine française. Quant à la marine hollandaise, qu'on

se flattait aussi de réunir à la nôtre, elle venait d'essuyer un rude

échec à la vue du Texel, et il n'en était rentré que des débris dans les

ports de la Hollande. Mais la marine espagnole et française suffisait

pour couvrir le passage d'une flottille et s'assurer le transport de

soixante ou quatre-vingt mille hommes en Angleterre. Pour seconder tous

ces préparatifs, on avait songé à se procurer de nouveaux moyens de

finances. Le budget, fixé, comme on l'a vu, à 616 millions pour l'an

VI, ne suffisait pas à un armement extraordinaire. On voulait faire

concourir le commerce à une entreprise qui était toute dans ses

intérêts, et on proposa un emprunt volontaire de quatre-vingts millions.

Il devait être hypothéqué sur l'état. Une partie des bénéfices de

l'expédition devait être changée en primes, qui seraient tirées au sort

entre les préteurs. Le directoire se fit demander, par les principaux

négocians, l'ouverture de cet emprunt. Le projet en fut soumis au corps

législatif, et, dès les premiers jours, il parut obtenir faveur. On

reçut pour quinze ou vingt millions de souscriptions. Le directoire

dirigeait non seulement tous ses efforts contre l'Angleterre, mais aussi

toutes ses sévérités. Une loi interdisait l'entrée des marchandises

anglaises, il se fit autoriser à employer les visites domiciliaires pour

les découvrir, et les fit exécuter dans toute la France, le même jour,

et à la même heure[10].

[Note 10: Le 15 nivôse an VI (4 janvier).]

Bonaparte semblait seconder ce grand mouvement et s'y prêter; mais au

fond il penchait peu pour ce projet. Marcher sur Londres, y entrer,

jeter soixante mille hommes en Angleterre, ne lui paraissait pas le plus

difficile. Mais il sentait que conquérir le pays, s'y établir, serait

impossible; qu'on pourrait seulement le ravager, lui enlever une partie

de ses richesses, le reculer, l'annuler pour un demi-siècle; mais qu'il

faudrait y sacrifier l'armée qu'on y aurait amenée, et revenir presque

seul, après une espèce d'incursion barbare. Plus tard, avec une

puissance plus vaste, une plus grande expérience de ses moyens, une

irritation toute personnelle contre l'Angleterre, il songea sérieusement

à lutter corps à corps avec elle, et à risquer sa fortune contre la

sienne; mais aujourd'hui il avait d'autres idées et d'autres projets.

Une raison le détournait surtout de cette entreprise. Les préparatifs

exigeaient encore plusieurs mois; la belle saison allait arriver, et il

fallait attendre les brumes et les vents de l'hiver prochain pour tenter

la descente. Or, il ne voulait pas rester une année oisif à Paris,

n'ajoutant rien à ses hauts-faits, et descendant dans l'opinion, par

cela seul qu'il ne s'y élevait pas. Il songeait donc à un projet

d'une autre espèce, projet tout aussi gigantesque que la descente en

Angleterre, mais plus singulier, plus vaste dans ses conséquences, plus

conforme à son imagination, et surtout plus prochain. On a vu qu'en

Italie il s'occupait beaucoup de la Méditerranée, qu'il avait créé une

espèce de marine, que, dans le partage des états vénitiens, il avait eu

soin de réserver à la France les îles de la Grèce, qu'il avait noué des

intrigues avec Malte, dans l'espoir de l'enlever aux chevaliers et aux

Anglais; enfin, qu'il avait souvent porté les yeux sur l'Égypte, comme

le point intermédiaire que la France devait occuper entre l'Europe et

l'Asie, pour s'assurer du commerce du Levant ou de celui de l'Inde.

Cette idée avait envahi son imagination, et le préoccupait violemment.

Il existait au ministère des affaires étrangères de précieux documens

sur l'Egypte, sur son importance coloniale, maritime et militaire; il

se les fit transmettre par M. de Talleyrand, et se mit à les dévorer.

Obligé de parcourir les côtes de l'Océan pour l'exécution du projet

sur l'Angleterre, il remplit sa voiture de voyages et de mémoires sur

l'Egypte. Ainsi, tout en paraissant obéir aux voeux du directoire, il

songeait à une autre entreprise; il était de sa personne sur les grèves

et sous le ciel de l'ancienne Batavie, mais son imagination errait sur

les rivages de l'Orient. Il entrevoyait un avenir confus et immense.

S'enfoncer dans ces contrées de la lumière et de la gloire, où Alexandre

et Mahomet avaient vaincu et fondé des empires, y faire retentir son nom

et le renvoyer en France, répété par les échos de l'Asie, était pour lui

une perspective enivrante.

Il se mit donc à parcourir les côtes de l'Océan pendant les mois de

pluviôse et de ventôse (janvier et février 1798), donnant une excellente

direction aux préparatifs de descente, mais en proie à d'autres pensées

et à d'autres projets.

Tandis que la république dirigeait toutes ses forces contre

l'Angleterre, elle avait encore d'importans intérêts à régler sur le

continent. Sa tâche politique y était immense. Elle avait à traiter à

Rastadt avec l'Empire, c'est-à-dire avec la féodalité elle-même; elle

avait à diriger dans les voies nouvelles trois républiques ses filles,

les républiques batave, cisalpine et ligurienne. Placée à la tête du

système démocratique, et en présence du système féodal, elle devait

empêcher les chocs entre ces systèmes, pour n'avoir pas à recommencer la

lutte qu'elle venait de terminer avec tant de gloire, mais qui lui avait

coûté de si horribles efforts. Telle était sa tâche, et elle n'offrait

pas moins de difficultés que celle d'attaquer et de ruiner l'Angleterre.

Le Congrès de Rastadt était réuni depuis deux mois; Bonnier, homme de

beaucoup d'esprit, Treillard, homme probe, mais rude, y représentaient

la France. Bonaparte, dans le peu de jours qu'il avait passés au

congrès, était convenu secrètement avec l'Autriche des arrangemens

nécessaires pour l'occupation de Mayence et de la tête de pont

de Manheim. Il avait été décidé que les troupes autrichiennes se

retireraient à l'approche des troupes françaises, et abandonneraient les

milices de l'Empire; alors les troupes françaises devaient s'emparer de

Mayence et de la tête de pont de Manheim, soit en intimidant les milices

de l'Empire, réduites à elles-mêmes, soit en brusquant l'assaut. C'est

ce qui fut exécuté. Les troupes de l'électeur, en se voyant abandonnées

des Autrichiens, livrèrent Mayence. Celles qui étaient à la tête de

pont de Manheim voulurent résister, mais furent obligées de céder. On y

sacrifia cependant quelques cents hommes. Il était évident, d'après ces

évènemens, que, par les articles secrets du traité de Campo-Formio,

l'Autriche avait reconnu à la république la ligne du Rhin, puisqu'elle

consentait à lui en assurer les points les plus importans. Il fut

convenu, de plus, que l'armée française, pendant les négociations,

quitterait la rive droite du Rhin et rentrerait sur la rive gauche,

depuis Bâle jusqu'à Mayence; qu'à cette hauteur elle pourrait continuer

à occuper la rive droite, mais en longeant le Mein et sans franchir ses

rives. Quant aux armées autrichiennes, elles devaient se retirer au-delà

du Danube et jusqu'au Lech, évacuer les places fortes d'Ulm, Ingolstadt

et Philipsbourg. Leur position devenait, par rapport à l'Empire, à peu

près semblable à celle des armées françaises. La députation de l'Empire

allait ainsi délibérer au milieu d'une double haie de soldats.

L'Autriche n'exécuta pas franchement les articles secrets, car, à la

faveur d'une simulation, elle laissa des garnisons dans Philipsbourg,

Ulm et Ingolstadt. La France ferma les yeux sur cette infraction du

traité, pour ne pas troubler la bonne intelligence. Il fut question

ensuite de l'envoi réciproque d'ambassadeurs. L'Autriche répondit que,

pour le moment, on se contenterait de correspondre par les ministres

que les deux puissances avaient au congrès de Rastadt. Ce n'était pas

montrer un grand empressement à commencer avec la France des relations

amicales; mais, après ses défaites et ses humiliations, on concevait et

on pardonnait ce reste d'humeur de la part de l'Autriche.

Les premières explications entre la députation de l'Empire et les

ministres de l'Autriche furent amères. Les états de l'Empire se

plaignaient, en effet, que l'Autriche contribuât à les dépouiller, en

reconnaissant la ligne du Rhin à la république, et en livrant d'une

manière perfide Mayence et la tête de pont de Manheim; ils se

plaignaient que l'Autriche, après avoir entraîné l'Empire dans sa

lutte, l'abandonnât, et livrât ses provinces pour avoir en échange des

possessions en Italie. Les ministres de l'empereur répondaient qu'il

avait été entraîné à la guerre pour les intérêts de l'Empire, et pour

la défense des princes possessionnés en Alsace; qu'après avoir pris

les armes dans leur intérêt, il avait fait des efforts extraordinaires

pendant six années consécutives; qu'il s'était vu abandonné

successivement par tous les états de la confédération; qu'il avait

soutenu presque à lui seul le fardeau de la guerre; qu'il avait perdu

dans cette lutte une partie de ses états, et notamment les riches

provinces de la Belgique et de la Lombardie; et qu'il n'avait, après de

tels efforts si chèrement payés, que de la reconnaissance à attendre, et

point de plaintes à essuyer. La vérité était que l'empereur avait pris

le prétexte des princes possessionnés en Alsace, pour faire la guerre;

qu'il l'avait soutenue pour sa seule ambition; qu'il y avait entraîné la

confédération germanique malgré elle, et que maintenant il la trahissait

pour s'indemniser à ses dépens. Après de vives explications, qui

n'aboutirent à rien, il fallut passer outre, et s'occuper de la base

des négociations. Les Français voulaient la rive gauche du Rhin, et

proposaient, pour indemniser les princes dépossédés de leurs états, le

moyen des sécularisations. L'Autriche, qui, non contente d'avoir acquis

la plus grande partie du territoire vénitien, voulait s'indemniser

encore avec quelques évêchés, et qui d'ailleurs avait des conventions

secrètes avec la France; la Prusse, qui était convenue avec la France de

s'indemniser, sur la rive droite, du duché de Clèves qu'elle avait perdu

sur la rive gauche; les princes dépossédés, qui aimaient mieux acquérir

des états sur la rive droite, à l'abri du voisinage des Français, que

de recouvrer leurs anciennes principautés; l'Autriche, la Prusse, les

princes dépossédés, tous votaient également pour qu'on cédât la ligne

du Rhin, et que les sécularisations fussent employées comme moyen

d'indemnité. L'Empire pouvait donc difficilement se défendre contre

un pareil concours de volontés. Cependant les pouvoirs donnés à la

députation, faisant une condition expresse de l'intégrité de l'empire

germanique, les plénipotentiaires français déclarèrent ces pouvoirs

bornés et insuffisans, et en exigèrent d'autres. La députation s'en

fit donner de nouveaux par la diète; mais, quoique ayant désormais la

faculté de concéder la ligne du Rhin, et de renoncer à la rive gauche,

elle persista néanmoins à la défendre. Elle donnait beaucoup de raisons,

car les raisons ne manquent jamais. L'empire germanique, disait la

députation, n'avait point été le premier à déclarer la guerre. Bien

avant que la diète de Ratisbonne en eût fait la déclaration, Custine

avait surpris Mayence et envahi la Franconie. Il n'avait donc fait que

se défendre. La privation d'une partie de son territoire bouleversait

sa constitution, et compromettait son existence, qui importait à toute

l'Europe. Les provinces de la rive gauche, qu'on voulait lui enlever,

étaient d'une modique importance pour un état devenu aussi vaste que la

république française. La ligne du Rhin pouvait être remplacée par une

autre ligne militaire, la Moselle par exemple. La république, enfin,

renonçait pour de très misérables avantages, à la gloire si belle, si

pure, et si utile pour elle, de la modération politique. En conséquence,

la députation proposait d'abandonner tout ce que l'Empire avait possédé

au-delà de la Moselle, et de prendre cette rivière pour limite. A ces

raisons la France en avait d'excellentes à opposer. Sans doute, elle

avait pris l'offensive, et commencé la guerre de fait; mais la guerre

véritable, celle d'intention, de machinations, de préparatifs, avait été

commencée par l'Empire. C'était à Trèves, à Coblentz, qu'avaient été

recueillis et organisés les émigrés; c'étaient de là que devaient partir

les phalanges chargées d'humilier, d'abrutir, de démembrer la France. La

France, au lieu d'être vaincue, était victorieuse; elle en profitait,

non pour rendre le mal qu'on avait voulu lui faire, mais pour

s'indemniser de la guerre qu'on lui avait faite, en exigeant sa

véritable limite naturelle, la limite du Rhin.

On disputait donc, car les concessions, même les plus inévitables, sont

toujours contestées. Mais il était évident que la députation allait

céder la rive gauche, et ne faisait cette résistance que pour obtenir de

meilleures conditions sur d'autres points en litige. Tel était l'état

des négociations de Rastadt, au mois de pluviôse an VI (février 1798).

Augereau, auquel le directoire avait donné, pour s'en débarrasser, le

commandement de l'armée d'Allemagne, s'était entouré des jacobins

les plus forcenés. Il ne pouvait que porter ombrage à l'Empire, qui

redoutait surtout la contagion des nouveaux principes, et qui se

plaignait d'écrits incendiaires répandus en Allemagne. Tant de têtes

fermentaient en Europe, qu'il n'était pas nécessaire de supposer

l'intervention française pour expliquer la circulation d'écrits

révolutionnaires. Mais il importait au directoire de s'éviter toute

plainte; d'ailleurs il était mécontent de la conduite turbulente

d'Augereau; il lui ôta son commandement, et l'envoya à Perpignan, sous

prétexte d'y réunir une armée, qui était destinée, disait-on, à agir

contre le Portugal. Cette cour, à l'instigation de Pitt, n'avait pas

ratifié le traité fait avec la république, et on menaçait d'aller

frapper en elle une alliée de l'Angleterre. Du reste, ce n'était là

qu'une vaine démonstration, et la commission donnée à Augereau était une

disgrâce déguisée.

La France, outre les rapports directs qu'elle commençait à renouer avec

les puissances de l'Europe, avait à diriger, comme nous l'avons dit, les

républiques nouvelles. Elles étaient naturellement agitées de partis

contraires. Le devoir de la France était de leur épargner les

convulsions qui l'avaient déchirée elle-même. D'ailleurs, elle était

appelée et payée pour cela. Elle avait des armées en Hollande, dans la

Cisalpine et la Ligurie, entretenues aux frais de ces républiques. Si,

pour ne point paraître attenter à leur indépendance, elle les livrait à

elles-mêmes, il y avait danger de voir, ou une contre-révolution, ou

un déchaînement de jacobinisme. Dans un cas, il y avait péril pour le

système républicain; dans l'autre, pour le maintien de la paix générale.

Les jacobins, devenus les maîtres en Hollande, étaient capables

d'indisposer la Prusse et l'Allemagne; devenus les maîtres dans la

Ligurie et la Cisalpine, ils étaient capables de bouleverser l'Italie,

et de rappeler l'Autriche en lice. Il fallait donc modérer la marche

de ces républiques; mais en la modérant, on s'exposait à un autre

inconvénient. L'Europe se plaignait que la France eût fait, des

Hollandais, des Cisalpins, des Génois, des sujets plutôt que des alliés,

et lui reprochait de viser à une domination universelle. Il fallait donc

choisir des agens qui eussent exactement la nuance d'opinion convenable

au pays où ils devaient résider, et assez de tact pour faire sentir la

main de la France, sans la laisser apercevoir. Il y avait, comme on

le voit, des difficultés de toute espèce à vaincre, pour maintenir en

présence, et y maintenir sans choc, les deux systèmes qui en Europe

venaient d'être opposés l'un à l'autre. On les a vus en guerre pendant

six ans. On va les voir pendant une année en négociation, et cette année

va prouver mieux que la guerre encore, leur incompatibilité naturelle.

Nous avons déjà désigné les différens partis qui divisaient la Hollande.

Le parti modéré et sage, qui voulait une constitution unitaire et

tempérée, avait à combattre les orangistes, créatures du stathouder, les

fédéralistes, partisans des anciennes divisions provinciales, aspirant

à dominer dans leurs provinces, et à ne souffrir qu'un faible lien

fédéral; enfin, les démocrates ou jacobins, voulant l'unité et la

démocratie pure. Le directoire devait naturellement appuyer le premier

parti, opposé aux trois autres, parce qu'il voulait, sans aucune des

exagérations contraires, concilier l'ancien système fédératif avec

une suffisante concentration du gouvernement. On a beaucoup accusé le

directoire de vouloir partout la république _une et indivisible_, et

on a fort mal raisonné en général sur son système à cet égard. La

république _une et indivisible_, imaginée en 93, eût été toujours une

pensée profonde, si elle n'avait été d'abord le fruit d'un instinct

puissant. Un état aussi homogène, aussi bien fondu que la France, ne

pouvait admettre le système fédéral. Un état aussi menacé que la France

eût été perdu en l'admettant. Il ne convenait ni à sa configuration

géographique, ni à sa situation politique. Sans doute, vouloir partout

_l'unité et l'indivisibilité_ au même degré qu'en France, eût été

absurde; mais le directoire, placé à la tête d'un nouveau système,

obligé de lui créer des alliés puissans, devait chercher à donner de la

force et de la consistance à ses nouveaux alliés; et il n'y a ni force

ni consistance sans un certain degré de concentration et d'unité. Telle

était la pensée, ou pour mieux dire l'instinct, qui dirigeait, et devait

diriger presque à leur insu les chefs de la république française.

La Hollande, avec son ancien système fédératif eût été réduite à une

complète impuissance. Son assemblée nationale n'avait pu lui donner

encore une constitution. Elle était astreinte à tous les règlemens des

anciens états de Hollande; le fédéralisme y dominait; les partisans de

l'unité et d'une constitution modérée demandaient l'abolition de ces

règlemens et le prompt établissement d'une constitution. L'envoyé

Noël était accusé de favoriser les fédéralistes. La France ne pouvait

différer de prendre un parti: elle envoya Joubert commander l'armée de

Hollande, Joubert, l'un des lieutenans de Bonaparte en Italie, célèbre

depuis sa marché en Tyrol, modeste, désintéressé, brave, et patriote

chaleureux. Elle remplaça Noël par Delacroix, l'ancien ministre des

affaires étrangères; elle eût pu faire un meilleur choix. Le directoire

manquait malheureusement de sujets pour la diplomatie. Il y avait

beaucoup d'hommes instruits et distingués parmi les membres des

assemblées actuelles ou passées; mais ces hommes n'avaient pas

l'habitude des formes diplomatiques; ils avaient du dogmatisme et de la

morgue; il était difficile d'en trouver qui conciliassent la fermeté des

principes avec la souplesse des formes, ce qu'il aurait fallu cependant

chez nos envoyés à l'étranger, pour qu'ils sussent à la fois faire

respecter nos doctrines et ménager les préjugés de la vieille Europe.

Delacroix, en arrivant en Hollande, assista à un festin donné par le

comité diplomatique. Tous les ministres étrangers y étaient invités.

Après avoir tenu en leur présence le langage le plus démagogique,

Delacroix s'écria le verre à la main: _Pourquoi n'y a-t-il pas un Batave

qui ose poignarder le règlement sur l'autel de la patrie!_ On conçoit

aisément l'effet que devaient produire sur les étrangers de pareilles

boutades. Le règlement, en effet, fut bientôt poignardé. Quarante-trois

députés avaient déjà protesté contre les opérations de l'assemblée

nationale. Ils se réunirent le 3 pluviôse (22 janvier 1798) à l'hôtel de

Harlem, et là, soutenus par nos troupes, ils procédèrent comme on avait

fait à Paris, quatre mois auparavant, au 18 fructidor. Ils exclurent de

l'assemblée nationale un certain nombre de députés suspects, en

firent enfermer quelques-uns, cassèrent le règlement, et organisèrent

l'assemblée en une espèce de convention. En peu de jours, une

constitution à peu près semblable à celle de la France fut rédigée et

mise en vigueur. Voulant imiter la convention, les nouveaux dirigeans

composèrent le gouvernement des membres de l'assemblée actuelle, et se

constituèrent eux-mêmes en directoire et corps législatif. Les hommes

qui se présentent pour opérer ces sortes de mouvemens sont toujours

les plus prononcés de leur parti. Il était à craindre que le nouveau

gouvernement batave ne fût fort empreint de démocratie, et que, sous

l'influence d'un ambassadeur comme Delacroix, il ne dépassât la ligne

que le directoire français aurait voulu lui tracer. Cette espèce de

18 fructidor en Hollande ne manqua pas de faire dire à la diplomatie

européenne, surtout à la diplomatie prussienne, que la France gouvernait

la Hollande, et s'étendait de fait jusqu'au Texel.

La république ligurienne était dans une assez bonne voie, quoique

secrètement travaillée, comme tous les nouveaux états, par deux partis

également exagérés. Quant à la Cisalpine, elle était en proie aux

passions les plus véhémentes. L'esprit de localité divisait les

Cisalpins, qui appartenaient à d'anciens états successivement démembrés

par Bonaparte. Outre l'esprit de localité, les agens de l'Autriche, les

nobles, les prêtres et les démocrates emportés agitaient violemment la

nouvelle république. Mais les démocrates étaient les plus dangereux,

parce qu'ils avaient un puissant appui dans l'armée d'Italie, composée,

comme on le sait, des plus chauds patriotes de France. Le directoire

avait autant de peine à diriger l'esprit de ses armées en pays étranger,

que celui de ses ministres, et avait, sous ce rapport, autant de

difficultés à vaincre que sous tous les autres. Il n'avait pas encore de

ministre auprès de la nouvelle république. C'était Berthier qui, en

sa qualité de général en chef, représentait encore le gouvernement

français. Il s'agissait de régler, par un traité d'alliance, les

rapports de la nouvelle république avec la république mère. Ce traité

fut rédigé à Paris, et envoyé à la ratification des conseils. Les deux

républiques contractaient alliance offensive et défensive pour tous les

cas; et en attendant que la Cisalpine eût un état militaire, la France

lui accordait un secours de vingt-cinq mille hommes aux conditions

suivantes. La Cisalpine devait donner le local pour le casernement,

les magasins, les hôpitaux, et 10 millions par an pour l'entretien des

vingt-cinq mille hommes. Dans le cas de guerre, elle devait fournir un

subside extraordinaire. La France abandonnait à la Cisalpine une grande

partie de l'artillerie prise à l'ennemi, afin d'armer ses places. Ces

conditions n'avaient rien d'excessif; cependant beaucoup de députés

cisalpins dans le conseil des anciens, mal disposés pour le régime

républicain et pour la France, prétendirent que ce traité était trop

onéreux, que l'on abusait de la dépendance dans laquelle le nouvel état

était placé, et ils rejetèrent le traité. Il y avait là une malveillance

évidente. Bonaparte, obligé de choisir lui-même les individus composant

les conseils et le gouvernement, n'avait pu s'assurer de la nature de

tous ses choix, et il devenait nécessaire de les modifier. Les

conseils actuels, nommés militairement par Bonaparte, furent modifiés

militairement par Berthier. Celui-ci éloigna quelques-uns des membres

les plus obstinés, et fit présenter le traité, qui fut aussitôt accepté.

Il était fâcheux que la France fût encore obligée de laisser voir sa

main, car l'Autriche prétendit sur-le-champ que, malgré toutes les

promesses faites à Campo-Formio, la Cisalpine n'était pas une république

indépendante, et qu'elle était évidemment une province française. Elle

fit des difficultés pour l'admission du ministre Marescalchi, accrédité

auprès d'elle par la Cisalpine.

Le territoire formé par la France et les nouvelles républiques

s'engrenait avec l'Europe, encore féodale, de la manière la plus

dangereuse pour la paix des deux systèmes. La Suisse, toute féodale

encore quoique républicaine, était englobée entre la France, la Savoie,

devenue province française, et la Cisalpine. Le Piémont, avec lequel la

France avait contracté une alliance, était enveloppé par la France,

la Savoie, la Cisalpine et la Ligurie. La Cisalpine et la Ligurie

enveloppaient le Parmesan et la Toscane, et pouvaient communiquer leur

fièvre à Rome et à Naples. Le directoire avait recommandé à ses agens la

plus grande réserve, et leur avait défendu de donner aucune espérance

aux démocrates: Ginguéné en Piémont, Cacault en Toscane, Joseph

Bonaparte à Rome, Trouvé à Naples, avaient ordre précis de témoigner

les dispositions les plus amicales aux princes auprès desquels ils

résidaient. Ils devaient assurer que les intentions du directoire

n'étaient nullement de propager les principes révolutionnaires, qu'il se

contenterait de maintenir le système républicain là où il était établi,

mais qu'il ne ferait rien pour l'étendre chez les puissances qui se

conduiraient loyalement avec la France. Les intentions du directoire

étaient sincères et sages. Il souhaitait sans doute les progrès de la

révolution; mais il ne devait pas les propager plus long-temps par les

armes. Il fallait, si la révolution éclatait dans de nouveaux états,

qu'on ne pût reprocher à la France une participation active. D'ailleurs

l'Italie était remplie de princes, parens ou alliés des grandes

puissances, auxquels on ne pouvait nuire sans s'exposer à de hautes

hostilités. L'Autriche ne manquerait pas d'intervenir pour la Toscane,

pour Naples et peut-être pour le Piémont; l'Espagne interviendrait

certainement pour le prince de Parme. Il fallait donc s'attacher, si

de nouveaux événemens venaient à éclater, à n'en pas avoir la

responsabilité.

Telles étaient les instructions du directoire; mais on ne gouverne pas

les passions, et surtout celle de la liberté. La France pouvait-elle

empêcher que les démocrates français, liguriens et cisalpins, ne

correspondissent avec les démocrates piémontais, toscans, romains et

napolitains, ne leur soufflassent le feu de leurs opinions, de leurs

encouragemens et de leurs espérances? Ils leur disaient que la politique

empêchait le gouvernement français d'intervenir ostensiblement dans les

révolutions qui se préparaient partout, mais qu'il les protégerait une

fois faites; qu'il fallait avoir le courage de les essayer, et que

sur-le-champ arriveraient des secours.

L'agitation régnait dans tous les états Italiens. On y multipliait

les arrestations, et nos ministres accrédités se bornaient à réclamer

quelquefois les individus injustement poursuivis. En Piémont, les

arrestations étaient nombreuses; mais l'intercession de la France était

souvent écoutée. En Toscane il régnait assez de modération. A Naples, il

y avait une classe d'hommes qui partageait les opinions nouvelles; mais

une cour aussi méchante qu'insensée luttait contre ces opinions par

les fers et les supplices. Notre ambassadeur Trouvé était abreuvé

d'humiliations. Il était séquestré comme un pestiféré. Défense était

faite aux Napolitains de le voir. Il avait eu de la peine à se procurer

un médecin. On jetait dans les cachots ceux qui étaient accusés d'avoir

eu des communications avec la légation française, ou qui portaient les

cheveux coupés et sans poudre. Les lettres de l'ambassadeur étaient

saisies, décachetées, et gardées par la police napolitaine pendant

dix ou douze jours. Des Français avaient été assassinés. Même quand

Bonaparte était en Italie, il avait eu de la peine à contenir les

fureurs de la cour de Naples, et maintenant qu'il n'y était plus, on

juge de quoi elle devait être capable. Le gouvernement français avait

assez de force pour la punir cruellement de ses fautes; mais pour ne pas

troubler la paix générale, il avait recommandé à son ministre Trouvé de

garder la plus grande mesure, de s'en tenir à des représentations, et de

tâcher de la ramener à la raison.

Le gouvernement le plus près de sa ruine était le gouvernement papal.

Ce n'était pas faute de se défendre; il faisait aussi des arrestations;

mais un vieux pape dont l'orgueil était abattu, de vieux cardinaux

inhabiles, pouvaient difficilement soutenir un état chancelant de toutes

parts. Déjà, par les suggestions des Cisalpins, la Marche d'Ancône

s'était révoltée, et s'était constituée en république anconitaine. De

là, les démocrates soufflaient la révolte dans tout l'état romain. Ils

n'y comptaient pas un grand nombre de partisans, mais ils étaient assez

secondés par le mécontentement public. Le gouvernement papal avait perdu

son éclat imposant aux yeux du peuple, depuis que les contributions

imposées à Tolentino l'avaient obligé de donner jusqu'aux meubles

précieux et aux pierreries du Saint-Siége. Les taxes nouvelles, la

création d'un papier-monnaie qui perdait plus de deux tiers de sa

valeur, l'aliénation du cinquième des biens du clergé, avaient

mécontenté toutes les classes, jusqu'aux ecclésiastiques eux-mêmes. Les

grands de Rome, qui avaient reçu quelques-unes des lumières répandues

en Europe pendant le dix-huitième siècle, murmuraient assez hautement

contre un gouvernement faible, inepte, et disaient qu'il était temps

que le gouvernement temporel des états romains passât de célibataires

ignorans, incapables, étrangers à la connaissance des choses humaines,

aux véritables citoyens versés dans la pratique et l'habitude du monde.

Ainsi les dispositions du peuple romain étaient peu favorables au pape.

Cependant les démocrates étaient peu nombreux; ils inspiraient des

préventions sous le rapport de la religion, dont on les croyait ennemis.

Les artistes français qui étaient à Rome les excitaient beaucoup;

mais Joseph Bonaparte tâchait de les contenir, en leur disant qu'ils

n'avaient pas assez de force pour tenter un mouvement décisif, qu'ils

se perdraient et compromettraient inutilement la France; que, du reste,

elle ne les soutiendrait pas, et les laisserait exposés aux suites de

leur imprudence.

Le 6 nivôse (26 décembre 1797), ils vinrent l'avertir qu'il y aurait un

mouvement. Il les congédia, en les engageant à rester tranquilles;

mais ils n'en crurent pas le ministre français. Le système de tous les

entrepreneurs de révolution était qu'il fallait oser, et engager

la France malgré elle. En effet, ils se réunirent le 8 nivôse (28

décembre), pour tenter un mouvement. Dispersés par les dragons du pape,

ils se réfugièrent dans la juridiction de l'ambassadeur français, et

sous les arcades du palais Corsini, qu'il habitait. Joseph accourut avec

quelques militaires français, et le général Duphot, jeune officier très

distingué de l'armée d'Italie. Il voulait s'interposer entre les troupes

papales et les insurgés, pour éviter un massacre. Mais les troupes

papales, sans respect pour l'ambassadeur, firent feu, et tuèrent à ses

côtés l'infortuné Duphot. Ce jeune homme allait épouser une belle-soeur

de Joseph. Sa mort produisit une commotion extraordinaire. Plusieurs

ambassadeurs étrangers coururent chez Joseph, particulièrement le

ministre d'Espagne, d'Azara. Le gouvernement romain, seul, demeura

quatorze heures sans envoyer chez le ministre de France, quoique

celui-ci n'eût cessé de lui écrire pendant la journée. Joseph, indigné,

demanda sur-le-champ ses passeports; on les lui donna, et il partit

aussitôt pour la Toscane.

Cet événement produisit une vive sensation. Il était visible que le

gouvernement romain aurait pu prévenir cette scène, car elle était

prévue à Rome deux jours d'avance, mais qu'il avait voulu la laisser

éclater, pour infliger aux démocrates une correction sévère, et que

dans le tumulte il n'avait pas su prendre ses précautions, de manière

à prévenir une violation du droit des gens et un attentat contre la

légation française. Aussitôt une grande indignation se manifesta dans la

Cisalpine, et parmi tous les patriotes italiens, contre le gouvernement

romain. L'armée d'Italie demandait à grands cris à marcher sur Rome.

Le directoire était fort embarrassé: il voyait dans le pape le chef

spirituel du parti ennemi de la révolution. Détruire le pontife de cette

vieille et tyrannique religion chrétienne le tentait fort, malgré le

danger de blesser les puissances et de provoquer leur intervention.

Cependant, quels que fussent les inconvéniens d'une détermination

hostile, les passions révolutionnaires l'emportèrent ici, et le

directoire ordonna au général Berthier, qui commandait en Italie, de

marcher sur Rome. Il espérait que le pape n'étant le parent ni l'allié

d'aucune cour, sa chute ne provoquerait aucune intervention puissante.

La joie fut grande chez tous les républicains et les partisans de la

philosophie. Berthier arriva le 22 pluviôse (10 février 1798) en vue de

l'ancienne capitale du monde, que les armées républicaines n'avaient pas

encore visitée. Nos soldats s'arrêtèrent un instant, pour contempler la

vieille et magnifique cité. Le ministre d'Azara, le médiateur ordinaire

de toutes les puissances italiennes auprès de la France, accourut au

quartier-général, pour négocier une convention. Le château Saint-Ange

fut livré aux Français, à la condition, naturelle entre peuples

civilisés, de respecter le culte, les établissemens publics, les

personnes et les propriétés. Le pape fut laissé au Vatican, et Berthier,

introduit par la porte du Peuple, fut conduit au Capitole, comme les

anciens triomphateurs romains. Les démocrates, au comble de leurs voeux,

se réunirent au Campo-Vaccino, où se voient les vestiges de l'ancien

Forum, et, entourés d'un peuple insensé, prêt à applaudir à tous les

évènemens nouveaux, proclamèrent la république romaine. Un notaire

rédigea un acte par lequel le peuple, qui s'intitulait peuple romain,

déclarait rentrer dans sa souveraineté et se constituer en république.

Le pape avait été laissé seul au Vatican. On alla lui demander

l'abdication de sa souveraineté temporelle, car on n'entendait pas se

mêler de son autorité spirituelle. Il répondit, du reste, avec dignité,

qu'il ne pouvait se dépouiller d'une propriété qui n'était point à lui,

mais à la succession des apôtres, et qui n'était qu'en dépôt dans ses

mains. Cette théologie toucha peu nos généraux républicains. Le pape,

traité avec les égards dus à son âge, fut extrait du Vatican pendant

la nuit, et conduit en Toscane, où il reçut asile dans un couvent. Le

peuple de Rome parut peu regretter ce souverain qui avait cependant

régné plus de vingt années.

Malheureusement des excès, non contre les personnes, mais contre les

propriétés, souillèrent l'entrée des Français dans l'ancienne capitale

du monde. Il n'y avait plus à la tête de l'armée ce chef sévère et

inflexible, qui, moins par vertu que par horreur du désordre, avait

poursuivi si sévèrement les pillards. Bonaparte seul aurait pu imposer

un frein à l'avidité dans une contrée aussi riche. Berthier venait de

partir pour Paris; Masséna lui avait succédé. Ce héros auquel la France

devra une éternelle reconnaissance pour l'avoir sauvée à Zurich d'une

ruine inévitable, fut accusé d'avoir donné le premier exemple. Il fut

bientôt imité. On se mit à dépouiller les palais, les couvens, les

riches collections. Des juifs à la suite de l'armée achetaient à vil

prix les magnifiques objets que leur livraient les déprédateurs.

Le gaspillage fut révoltant. Il faut le dire: ce n'étaient pas les

officiers subalternes ni les soldats qui se livraient à ces désordres,

c'étaient les officiers supérieurs. Tous les objets qu'on enlevait,

et sur lesquels on avait les droits de la conquête, auraient dû être

déposés dans une caisse, et vendus au profit de l'armée, qui n'avait

pas reçu de solde depuis cinq mois. Elle sortait de la Cisalpine, où le

défaut d'organisation financière avait empêché d'acquitter le subside

convenu par notre traité. Les soldats et les officiers subalternes

étaient dans le plus horrible dénûment; ils étaient indignés de voir

leurs chefs se gorger de dépouilles, et compromettre la gloire du nom

français, sans aucun profit pour l'armée. Il y eut une révolte contre

Masséna: les officiers se réunirent dans une église, et déclarèrent

qu'ils ne voulaient pas servir sous lui. Une partie du peuple, qui était

mal disposée pour les Français, se préparait à saisir le moment de cette

mésintelligence pour tenter un mouvement. Masséna fit sortir l'armée de

Rome, en laissant une garnison dans le château Saint-Ange. Le danger fit

cesser la sédition; mais les officiers persistèrent à demeurer réunis,

et à demander la poursuite des pillards et le rappel de Masséna.

On voit qu'à la difficulté de modérer la marche des nouvelles

républiques, de choisir et de diriger nos agens, se joignait celle de

contenir les armées, et tout cela à des distances immenses pour les

communications administratives. Le directoire rappela Masséna et

envoya une commission à Rome, composée de quatre personnages probes

et éclairés, pour organiser la nouvelle république: c'étaient Daunou,

Monge, Florent et Faypoult. Ce dernier, administrateur habile et

honnête, était chargé de tout ce qui était relatif aux finances. L'armée

d'Italie fut divisée en deux; on appela armée de Rome celle qui venait

de détrôner le pape.

Il s'agissait de motiver auprès des puissances la nouvelle révolution.

L'Espagne, dont on aurait pu redouter la piété, mais qui était sous

l'influence française, ne dit cependant rien. Mais l'intérêt est plus

intraitable que le zèle religieux. Aussi les deux cours les plus

mécontentes furent celles de Vienne et de Naples. Celle de Vienne voyait

avec peine s'étendre l'influence française en Italie. Pour ne pas

ajouter à ses griefs, on ne voulut point confondre la république

nouvelle avec la Cisalpine: elle fut constituée à part. Les réunir

toutes deux aurait trop réveillé l'idée de l'unité italienne, et fait

croire au projet de démocratiser toute l'Italie. Quoique l'empereur

n'eût point de ministre à Paris, on lui envoya Bernadotte pour lui

donner des explications et résider à Vienne. Quant à la cour de Naples,

sa fureur était extrême de voir la révolution à ses portes. Elle

n'exigeait rien moins que deux ou trois des provinces romaines pour

s'apaiser. Elle voulait surtout le duché de Bénévent et le territoire

de Ponte-Corvo, qui étaient tout-à-fait à sa convenance. On lui envoya

Garat pour s'entendre avec elle: on destina Trouvé à la Cisalpine.

La révolution faisait donc des progrès inévitables, et beaucoup plus

rapides que ne l'aurait voulu le directoire. Nous avons déjà nommé un

pays où elle menaçait de s'introduire, c'est la Suisse. Il semble que

la Suisse, cette antique patrie de la liberté, des moeurs simples et

pastorales, n'avait rien à recevoir de la France, et seule n'avait pas

de révolution à subir; cependant, de ce que les treize cantons étaient

gouvernés avec des formes républicaines, il n'en résultait pas que

l'équité régnât dans les rapports de ces petites républiques entre

elles, et surtout dans leurs rapports avec leurs sujets. La féodalité,

qui n'est que la hiérarchie militaire, existait entre ces républiques,

et il y avait des peuples dépendans d'autres peuples, comme un vassal de

son suzerain, et gémissant sous un joug de fer. L'Argovie, le canton

de Vaud, dépendaient de l'aristocratie de Berne; le Bas-Valais du

Haut-Valais; les bailliages italiens, c'est-à-dire les vallées pendant

du côté de l'Italie, de divers cantons. Il y avait en outre une foule de

communes dépendantes de certaines villes. Le canton de Saint-Gall était

gouverné féodalement par un couvent. Presque tous les pays sujets ne

l'étaient devenus qu'à des conditions contenues dans des chartes mises

en oubli, et qu'il était défendu de remettre en lumière. Les campagnes

relevaient presque partout des villes, et étaient soumises aux plus

révoltans monopoles; nulle part la tyrannie des corps de métier n'était

aussi grande. Dans tous les gouvernemens, l'aristocratie s'était

lentement emparée de l'universalité des pouvoirs. A Berne, le premier de

ces petits états, quelques familles s'étaient emparées de l'autorité et

en avaient à jamais exclu toutes les autres: elles avaient leur livre

d'or, où étaient inscrites toutes les familles gouvernantes. Souvent

les moeurs adoucissent les lois, mais il n'en était rien ici. Ces

aristocraties se vengeaient avec la vivacité d'humeur propre aux

petits états. Berne, Zurich, Genève, avaient déployé souvent, et très

récemment, l'appareil des supplices. Dans toute l'Europe il y avait des

Suisses, bannis forcément de leur pays, ou qui s'étaient soustraits par

l'exil aux vengeances aristocratiques. Du reste, mal unis, mal attachés

les uns aux autres, les treize cantons n'avaient plus aucune force;

ils étaient réduits à l'impuissance de défendre leur liberté. Par ce

penchant de mauvais frères, si commun dans les états fédératifs, presque

tous avaient recours dans leurs démêlés aux puissances voisines, et

avaient des traités particuliers, les uns avec l'Autriche, les autres

avec le Piémont, les autres avec la France. La Suisse n'était donc

plus qu'un beau souvenir et un admirable sol; politiquement, elle ne

présentait qu'une chaîne de petites et humiliantes tyrannies.

On conçoit dès lors quel effet avait dû produire dans son sein l'exemple

de la révolution française. On s'était agité à Zurich, à Bâle, à Genève.

Dans cette dernière ville, surtout, les troubles avaient été sanglans.

Dans toute la partie française, et particulièrement dans le pays de

Vaud, les idées révolutionnaires avaient fait de grands progrès. De leur

côté, les aristocrates suisses n'avaient rien oublié pour desservir la

France, et s'étaient étudiés à lui déplaire autant qu'ils le pouvaient

sans provoquer sa toute-puissance. Messieurs de Berne avaient accueilli

les émigrés et leur avaient rendu le plus de services possible. C'est

en Suisse que s'étaient machinées toutes les trames ourdies contre la

république. On se souvient que c'est de Bâle que l'agent anglais Wickam

conduisait tous les fils de la contre-révolution. Le directoire devait

donc être fort mécontent. Il avait un moyen de se venger de la Suisse,

fort aisé. Les Vaudois, persécutés par messieurs de Berne, invoquaient

l'intervention de la France. Lorsque le duc de Savoie les avait cédés à

Berne, la France s'était rendue garante de leurs droits, par un traité à

la date de 1565; ce traité avait été plusieurs fois invoqué et exécuté

par la France. Il n'y avait donc rien d'étrange dans l'intervention du

directoire, aujourd'hui réclamée par les Vaudois. D'ailleurs, plusieurs

de ces petits peuples dépendans avaient des protecteurs étrangers.

On a vu avec quel enthousiasme les Vaudois avaient reçu le libérateur

de la Valteline, quand il passa de Milan à Rastadt, en traversant la

Suisse. Les Vaudois, pleins d'espérance, avaient envoyé des députés à

Paris, et insistaient vivement pour obtenir la protection française.

Leur compatriote, le brave et malheureux Laharpe, était mort pour nous

en Italie, à la tête de l'une de nos divisions; ils étaient horriblement

tyrannisés, et, à défaut même de toute raison politique, la simple

humanité suffisait pour engager la France à intervenir. Il n'eût pas

été concevable qu'avec ses nouveaux principes, la France se refusât à

l'exécution des traités conservateurs de la liberté d'un peuple voisin,

et exécutés même par l'ancienne monarchie. La politique seule aurait

pu l'en empêcher, car c'était donner une nouvelle alarme à l'Europe,

surtout à l'instant même où le trône pontifical s'écroulait à Rome. Mais

la France, qui ménageait l'Allemagne, le Piémont, Parme, la Toscane,

Naples, ne croyait pas devoir les mêmes ménagemens à la Suisse, et

tenait surtout beaucoup à établir un gouvernement analogue au sien, dans

un pays qui passait pour la clef militaire de toute l'Europe. Ici, comme

à l'égard de Rome, le directoire fut entraîné hors de sa politique

expectante par un intérêt majeur. Replacer les Alpes dans des mains

amies fut un motif aussi entraînant que celui de renverser la papauté.

En conséquence, le 8 nivôse (28 décembre 1797), il déclara qu'il prenait

les Vaudois sous sa protection, et que les membres des gouvernemens de

Berne et de Fribourg répondraient de la sûreté de leurs propriétés et de

leurs personnes. Sur-le-champ le général Ménard, à la tête de l'ancienne

division Masséna, repassa les Alpes et vint camper à Carouge, en vue du

lac de Genève. Le général Schawembourg remonta le Rhin avec une division

de l'armée d'Allemagne, et vint se placer dans l'Erguel, aux environs de

Bâle. A ce signal, la joie éclata dans le pays de Vaud, dans l'évêché

de Bâle, dans les campagnes de Zurich. Les Vaudois demandèrent aussitôt

leurs anciens états. Berne répondit qu'on recevrait des pétitions

individuelles, mais qu'il n'y aurait pas de réunion d'états, et

exigea le renouvellement du serment de fidélité. Ce fut le signal de

l'insurrection pour les Vaudois. Les baillifs, dont la tyrannie était

odieuse, furent chassés, du reste sans mauvais traitemens; des arbres de

liberté furent plantés partout, et en quelques jours le pays de Vaud

se constitua en _république lémanique_. Le directoire la reconnut, et

autorisa le général Ménard à l'occuper, en signifiant au canton de Berne

que son indépendance était garantie par la France. Pendant ce temps,

une révolution se faisait à Bâle. Le tribun Ochs, homme d'esprit, très

prononcé pour la révolution, et en grande liaison avec le gouvernement

français, en était le moteur principal. Les campagnards avaient été

admis avec les bourgeois à composer une espèce de convention nationale

pour rédiger une constitution. Ochs en fut l'auteur; elle était à peu

près semblable à celle de France, qui servait alors de modèle à toute

l'Europe républicaine. Elle fut traduite dans les trois langues

française, allemande et italienne, et répandue dans tous les cantons

pour exciter leur zèle. Mengaud, qui était l'agent français auprès des

cantons, et qui résidait à Bâle, continuait à donner l'impulsion. A

Zurich, les campagnes étaient révoltées, et demandaient à rentrer dans

leurs droits.

Pendant ce temps, les messieurs de Berne avaient réuni une armée et fait

convoquer une diète générale à Arau, pour aviser à l'état de la Suisse,

et pour demander à chaque canton le contingent fédéral. Ils faisaient

répandre chez leurs sujets allemands, que la partie française de la

Suisse voulait se détacher de la confédération, et se réunir à la

France; que la religion était menacée, et que les athées de Paris

voulaient la détruire. Ils firent ainsi descendre des montagnes de

l'Oberland un peuple simple, ignorant, fanatique, persuadé qu'on voulait

attenter à son ancien culte. Ils réunirent à peu près vingt mille

hommes, partagés en trois corps, qui furent placés à Fribourg, Morat,

Buren et Soleure, gardant la ligne de l'Aar, et observant les Français.

Pendant ce temps, c'est-à-dire en pluviôse (février), la diète réunie

à Arau était embarrassée, et ne savait quel parti prendre. Sa présence

n'empêcha pas les habitans d'Arau de se soulever, de planter l'arbre

de la liberté, et de se déclarer affranchis. Les troupes bernoises

entrèrent dans Arau, coupèrent l'arbre de la liberté, et y commirent

quelques désordres. L'agent Mengaud déclara que le peuple d'Arau était

sous la protection française.

On était ainsi en présence, sans être encore en guerre ouverte. La

France, appelée par le peuple dont elle était garante, le couvrait de

ses troupes, et menaçait d'employer la force si on commettait contre lui

la moindre violence. De son côté, l'aristocratie bernoise réclamait ses

droits de souveraineté, et déclarait qu'elle voulait vivre en paix avec

la France, mais rentrer dans ses possessions. Malheureusement pour elle,

tous les vieux gouvernemens tombaient à l'entour, ou volontairement ou

violemment. Bâle affranchissait, pour sa part, les bailliages italiens;

le Haut-Valais affranchissait le Bas-Valais. Fribourg, Soleure,

Saint-Gall, étaient en révolution. L'aristocratie bernoise, se voyant

pressée de toutes parts, se résigna à quelques concessions, et admit,

en partage des attributions réservées aux seules familles gouvernantes,

cinquante individus pris dans les campagnes; mais elle ajourna toute

modification de constitution à une année. Ce n'était là qu'une vaine

concession qui ne pouvait rien réparer. Un parlementaire français avait

été envoyé aux troupes bernoises placées sur la frontière du pays de

Vaud, pour leur signifier qu'on allait les attaquer si elles avançaient.

Ce parlementaire fut assailli, et deux cavaliers de son escorte furent

assassinés. Cet événement décida de la guerre. Brune, chargé du

commandement, eut quelques conférences à Payerne, mais elles

furent inutiles, et le 12 ventôse (2 mars) les troupes françaises

s'ébranlèrent. Le général Schawembourg, avec la division venue du Rhin,

et placée dans le territoire de Bâle, s'empara de Soleure et du cours de

l'Aar. Brune, avec la division venue d'Italie, s'empara de Fribourg. Le

général d'Erlach, qui commandait les troupes bernoises, se retira dans

les positions de Fraubrunnen, Guminen, Laupen et Neueneck. Ces positions

couvrent Berne dans tous les sens, soit que l'ennemi débouche de Soleure

ou de Fribourg. Ce mouvement de retraite produisit parmi les

troupes bernoises l'effet ordinaire chez les bandes fanatiques et

indisciplinées. Elles se dirent trahies, et massacrèrent leurs

officiers. Une partie se débanda. Cependant il resta auprès d'Erlach

quelques-uns de ces bataillons, distingués dans toutes les armées de

l'Europe par leur discipline et leur bravoure, et un certain nombre de

paysans déterminés. Le 15 ventôse (5 mars), Brune, qui était sur la

route de Fribourg, et Schawembourg sur celle de Soleure, attaquèrent

simultanément les positions de l'armée suisse. Le général Pigeon, qui

formait l'avant-garde de Brune, aborda la position de Neueneck. Les

Suisses firent une résistance héroïque, et favorisés par l'avantage du

terrain, barrèrent le chemin à nos vieilles bandes d'Italie. Mais au

même instant Schawembourg, parti de Soleure, enleva à d'Erlach la

position de Fraubrunnen, et la ville de Berne se trouva découverte par

un côté. La retraite des Suisses se trouva forcée, et ils se replièrent

en désordre sur Berne. Les Français trouvèrent en avant de la ville

une multitude de montagnards fanatiques et désespérés. Des femmes, des

vieillards, venaient se précipiter sur leurs baïonnettes. Il fallut

immoler à regret ces malheureux qui venaient chercher une mort inutile.

On entra dans Berne. Le peuple des montagnes suisses soutenait son

antique réputation de bravoure; mais il se montrait aussi féroce et

aussi aveugle que la multitude espagnole. Il massacra de nouveau ses

officiers, et assassina l'infortuné d'Erlach. Le célèbre avoyer de

Berne, Steiger, le chef de l'aristocratie bernoise, échappa avec peine

à la fureur des fanatiques, et se sauva à travers les montagnes de

l'Oberland, dans les petits cantons, et des petits cantons en Bavière.

La prise de Berne décida la soumission de tous les grands cantons

suisses. Brune appelé, comme l'avaient été si souvent nos généraux,

à être fondateur d'une république, songeait à composer de la partie

française de la Suisse, du lac de Genève, du pays de Vaud, d'une

partie du canton de Berne, du Valais, une république qu'on appellerait

Rhodanique. Mais les patriotes suisses n'avaient souhaité la révolution

dans leur patrie que dans l'espérance d'obtenir deux grands avantages:

l'abolition de toutes les dépendances de peuple à peuple et l'unité

helvétique. Ils voulaient voir disparaître toutes les tyrannies

intérieures, et se former une force commune, par l'établissement d'un

gouvernement central. Ils obtinrent qu'une seule république fût composée

de toutes les parties de la Suisse. Une réunion fut convoquée à Arau,

pour y proposer la constitution imaginée à Bâle. Le directoire envoya

l'ex-conventionnel Lecarlier pour concilier les vues des Suisses, et

s'entendre avec eux sur l'établissement d'une constitution qui les

satisfît. Des restes de résistance se préparaient dans les petits

cantons montagneux d'Uri, Glaris, Schwitz et Zug. Les prêtres et les

aristocrates battus persuadaient à ces malheureux montagnards qu'on

venait porter atteinte à leur culte et à leur indépendance. On répandait

entre autres bruits absurdes, que la France ayant besoin de soldats

pour combattre les Anglais, voulait s'emparer des robustes enfans de

la Suisse, pour les embarquer, et les jeter sur les rivages de la

Grande-Bretagne.

Les Français en entrant à Berne s'emparèrent des caisses du

gouvernement, ce qui est la conséquence ordinaire et la moins contestée

du droit de guerre. Toutes les propriétés publiques du gouvernement

vaincu appartiennent au gouvernement vainqueur. Dans tous ces petits

états, économes et avares, il y avait d'anciennes épargnes. Berne avait

un petit trésor, qui a fourni à tous les ennemis de la France un ample

sujet de calomnies. On l'a porté à trente millions, il était de huit.

On a dit que la France n'avait fait la guerre que pour s'en emparer,

et pour le consacrer à l'expédition d'Egypte, comme si elle avait dû

supposer que les autorités de Berne auraient la maladresse de ne pas le

soustraire; comme s'il était possible qu'elle fît une guerre et bravât

les conséquences d'une pareille invasion, pour gagner huit millions.

Ces absurdités ne soutiennent pas le moindre examen[11]. On frappa une

contribution pour fournir à la solde et à l'entretien des troupes, sur

les membres des anciennes aristocraties de Berne, Fribourg, Soleure et

Zurich.

[Note 11: On les trouve répétées par madame de Staël et une foule

d'écrivains.]

On touchait à la fin de l'hiver de 1798 (an VI); cinq mois s'étaient à

peine écoulés depuis le traité de Campo-Formio, et déjà la situation de

l'Europe était singulièrement altérée. Le système républicain devenait

tous les jours plus envahissant; aux trois républiques déjà fondées par

la France, il fallait en ajouter deux nouvelles, créées en deux mois.

L'Europe entendait retentir de toutes parts les noms de _république

batave, république helvétique, république cisalpine, république

ligurienne, république romaine_. Au lieu de trois états, la France en

avait cinq à diriger. C'était une nouvelle complication de soins, et

de nouvelles explications à donner aux puissances. Le directoire se

trouvait ainsi entraîné insensiblement. Il n'y a rien de plus ambitieux

qu'un système: il conquiert presque tout seul, et souvent même malgré

ses auteurs.

Tandis qu'il avait à s'occuper des soins extérieurs, le directoire avait

aussi à s'inquiéter des élections. Depuis le 18 fructidor, il n'était

resté dans les conseils que les députés que le directoire y avait

volontairement laissés, et sur lesquels il pouvait compter. C'étaient

tous ceux qui avaient ou voulu, ou souffert le coup d'état. Six mois de

calme assez grand entre le pouvoir exécutif et les conseils s'étaient

écoulés, et le directoire les avait employés, comme on l'a vu, en

négociations, en projets maritimes, en création de nouveaux états.

Quoiqu'il eût régné beaucoup de calme, ce n'est pas à dire que l'union

fût parfaite: deux pouvoirs opposés dans leur rôle ne peuvent pas être

dans un accord parfait, pendant un aussi long temps.

Une nouvelle opposition se formait, composée non plus de royalistes,

mais de patriotes. On a pu remarquer déjà qu'après qu'un parti avait été

vaincu, le gouvernement s'était vu obligé d'entrer en lutte avec celui

qui l'avait aidé à vaincre, parce que ce dernier devenait trop exigeant,

et commençait à se révolter à son tour. Depuis le 9 thermidor, époque

où les factions, devenues égales en forces, avaient commencé à avoir

l'alternative des défaites et des victoires, les patriotes avaient réagi

en germinal et prairial, et, immédiatement après eux, les royalistes

en vendémiaire. Depuis vendémiaire et l'institution du directoire, les

patriotes avaient eu leur tour, et s'étaient montrés les plus audacieux

jusqu'à l'échauffourée du camp de Grenelle. A partir de ce jour les

royalistes avaient repris le dessus, l'avaient perdu au 18 fructidor, et

c'était maintenant aux patriotes à lever la tête. On avait imaginé,

pour caractériser cette marche des choses, un mot qu'on a vu reparaître

depuis, celui de _bascule_. On nommait _système de bascule_, cette

politique consistant à relever alternativement chaque parti. On

reprochait au directoire de l'employer, et d'être ainsi tour à tour

l'esclave de la faction dont il s'était aidé. Ce reproche était injuste;

car, à moins d'arriver à la tête des affaires avec une épée victorieuse,

aucun gouvernement ne peut immoler tous les partis à la fois, et

gouverner sans eux et malgré eux. A chaque changement de système, on

est obligé de faire des changemens d'administration, d'y appeler

naturellement ceux qui ont montré des opinions conformes au système qui

a triomphé. Tous les membres du parti vainqueur, remplis d'espérances,

se présentent en foule, viennent assaillir le gouvernement, et sont

disposés à l'attaquer s'il ne fait pas ce qu'ils désirent. Tous les

patriotes étaient debout, se faisaient appuyer par les députés qui

avaient voté avec le directoire dans les conseils. Le directoire avait

résisté à beaucoup d'exigences, mais avait été forcé d'en satisfaire

quelques-unes. Il avait nommé commissaires dans les départemens

(préfets), beaucoup de patriotes. Une foule d'autres se préparaient à

profiter des élections pour parvenir au corps législatif. Les autorités

récemment nommées étaient un véritable avantage pour eux.

Outre la nouvelle opposition formée de tous les patriotes qui voulaient

abuser du 18 fructidor, il y en avait une autre, c'était celle qui

s'était intitulée constitutionnelle. Elle reparaissait de nouveau; elle

prétendait ne pencher ni vers les royalistes, ni vers les patriotes;

elle affectait l'indépendance, la modération, l'attachement à la loi

écrite; elle était composée des hommes qui, sans être entraînés dans

aucun parti, avaient des mécontentemens personnels. Les uns n'avaient

pas pu obtenir une ambassade, un grade, un marché de fournitures pour

un parent; les autres avaient manqué la place vacante au directoire de

quelques voix. Rien n'est plus commun que ce genre de mécontentement

sous un gouvernement nouveau, établi depuis peu, composé d'hommes qui

étaient la veille dans les rangs des simples citoyens. On dit que

l'hérédité est un frein à l'ambition, et on a raison, si on la restreint

à certaines fonctions. Rien n'est comparable à l'exigence qu'on déploie

à l'égard d'hommes qui étaient la veille vos égaux. On a contribué à les

nommer, ou bien on ne les sent au-dessus de soi que par le hasard de

quelques voix; il semble donc qu'on a le droit de leur tout demander, et

d'en tout obtenir. Le directoire, sans le vouloir, avait fait une foule

de mécontens parmi les députés qui étaient autrefois qualifiés de

directoriaux, et que leurs services en fructidor avaient rendus

extrêmement difficiles à satisfaire. L'un des frères de Bonaparte,

Lucien, nommé par la Corse aux cinq-cents, s'était rangé dans

cette opposition constitutionnelle, non qu'il eût aucun sujet de

mécontentement personnel, mais il imitait son frère et prenait le rôle

de censeur du gouvernement. C'était l'attitude qui convenait à une

famille qui voulait se faire sa place à part. Lucien était spirituel,

doué d'un assez remarquable talent de tribune. Il y produisait de

l'effet, tout entouré surtout qu'il était par la gloire de son frère.

Joseph s'était rendu à Paris depuis sa sortie de Rome; il y tenait un

grand état de maison, recevait beaucoup de généraux, de députés et

d'hommes marquans. Les deux frères, Joseph et Lucien, pouvaient ainsi

faire beaucoup de choses que les convenances et sa grande réserve

interdisaient au général.

Cependant, si on voyait ainsi se nuancer une opinion qui avait été

presque unanime depuis six mois, on n'apercevait encore aucune

différence tranchée. La mesure, les égards, régnaient dans les

conseils, et une immense majorité approuvait toutes les propositions du

directoire.

Tout annonçait que les élections de l'an VI seraient faites dans le sens

des patriotes. Ils dominaient en France et dans toutes les nouvelles

républiques. Le directoire était décidé à employer tous les moyens

légaux pour n'être pas débordé par eux. Ses commissaires faisaient des

circulaires modérées qui renfermaient des exhortations, mais point de

menaces. Il n'avait du reste à sa disposition aucune des influences

ni des infâmes escroqueries imaginées de nos jours pour diriger les

élections au gré du pouvoir. Dans les élections de l'an V, quelques

assemblées s'étaient partagées, et pour éviter la violence, une partie

des électeurs étaient allés voter à part. Cet exemple fut proposé dans

les assemblées électorales de cette année; presque partout les scissions

eurent lieu; presque partout les électeurs en minorité prirent le

prétexte d'une infraction à la loi, ou d'une violence exercée à leur

égard, pour se réunir à part, et faire leur choix particulier. Il

est vrai de dire que dans beaucoup de départemens, les patriotes se

comportèrent avec leur turbulence accoutumée, et légitimèrent la

retraite de leurs adversaires. Dans quelques assemblées, ce furent les

patriotes qui se trouvèrent en minorité, et qui firent scission; mais

presque partout ils étaient en majorité, parce que la masse de la

population qui leur était opposée, et qui était accourue aux deux

précédentes élections de l'an V et de l'an VI, intimidée maintenant

par le 18 fructidor, s'était pour ainsi dire détachée des affaires, et

n'osait plus y prendre part. A Paris l'agitation fut très vive; il y eut

deux assemblées, l'une à l'Oratoire, toute composée des patriotes, et

renfermant six cents électeurs au moins; l'autre à l'Institut, composée

des républicains modérés, et forte à peine de deux cent vingt-huit

électeurs. Celle-ci fit d'excellens choix.

En général les élections avaient été doubles. Déjà les mécontens,

les amateurs du nouveau, les gens qui, par toutes sortes de motifs,

voulaient modifier l'ordre de choses existant, disaient: _Ça ne peut

plus aller: après avoir fait un 18 fructidor contre les royalistes,

on est exposé à en faire encore un contre les patriotes_. Déjà ils

répandaient qu'on allait changer la constitution; on en fit même la

proposition au directoire, qui la repoussa fortement.

Différens partis étaient à prendre à l'égard des élections. En agissant

d'après les principes rigoureux, les conseils devaient sanctionner les

choix faits par les majorités; car autrement il en serait résulté que

les minorités, en se détachant, auraient eu la faculté de prévaloir, et

d'emporter les nominations. Les violences, les illégalités pouvaient

être une raison d'annuler le choix fait par les majorités, mais non

d'adopter le choix des minorités. Les patriotes des conseils insistaient

fortement pour cet avis, parce que, leur parti ayant été en plus grand

nombre dans presque toutes les assemblées, ils auraient eu alors gain de

cause. Mais la masse des deux conseils ne voulait pas leur faire

gagner leur cause, et on proposa deux moyens: ou de choisir entre les

nominations faites par les assemblées scissionnaires, ou de faire un

nouveau 18 fructidor. Ce dernier moyen était inadmissible; le premier

était bien plus doux, et bien plus naturel. Il fut adopté. Presque

partout les élections des patriotes furent annulées, et celles de leurs

adversaires confirmées. Les choix faits à Paris dans l'assemblée de

l'Institut, quoiqu'elle ne renfermât que deux cent vingt-huit électeurs,

et que celle de l'Oratoire en renfermât six cents, furent approuvés.

Néanmoins, le nouveau tiers, malgré ce système, apportait un véritable

renfort dans les conseils au parti patriote. Ce parti fut très irrité du

moyen adopté pour exclure les hommes de son choix, et en devint un peu

plus vif contre le directoire.

Il fallait choisir un nouveau directeur. Le sort désigna François (de

Neufchâteau) comme membre sortant. Il fut remplacé par Treilhard, qui

était un de nos plénipotentiaires à Rastadt. Treilhard avait absolument

les opinions de Larévellière, Rewbell et Merlin. Il n'apportait aucun

changement à l'esprit du directoire. C'était un honnête homme, assez

habitué aux affaires. Il y avait donc dans le gouvernement quatre

républicains sincères, votant d'une manière absolument conforme, et

réunissant les lumières à la probité. Treilhard fut remplacé à Rastadt

par Jean Debry, ancien membre de la législative et de la convention

nationale.

Depuis que les partis, par l'institution de la constitution de l'an III,

étaient obligés de lutter dans l'espace étroit d'une constitution,

les scènes de l'intérieur avaient moins d'éclat. Surtout depuis le 18

fructidor, la tribune avait beaucoup perdu de son importance. On avait

les yeux fixés sur le dehors. La grande influence de la république en

Europe, ses relations singulières et multipliées avec les puissances,

son cortège de républiques, les révolutions qu'elle faisait partout, ses

projets contre l'Angleterre, attiraient toute l'attention. Comment la

France s'y prendrait-elle pour attaquer sa rivale, et asséner sur elle

les coups terribles qu'elle avait déjà portés à l'Autriche? Telle était

la question qu'on s'adressait. On était habitué à tant d'audace et de

prodiges, que le trajet de la Manche n'avait rien d'étonnant. Amis

ou ennemis de l'Angleterre la croyaient en grand péril. Elle-même se

croyait très menacée, et faisait d'extraordinaires efforts pour se

défendre. Le monde entier avait les yeux sur le détroit de Calais.

Bonaparte, qui pensait à l'Egypte comme il avait pensé deux ans

auparavant à l'Italie, comme il pensait à tout, c'est-à-dire avec une

irrésistible violence, avait proposé son projet au directoire, qui le

discutait en ce moment. Les grands génies qui ont regardé la carte du

monde ont tous pensé à l'Egypte. On en peut citer trois: Albuquerque,

Leibnitz, Bonaparte. Albuquerque avait senti que les Portugais, qui

venaient d'ouvrir la route de l'Inde par le cap de Bonne-Espérance,

pourraient être dépouillés de ce grand commerce si on se servait du Nil

et de la mer Rouge. Aussi avait-il eu l'idée gigantesque de détourner le

cours du Nil et de le jeter dans la mer Rouge, pour rendre à jamais la

voie impraticable, et assurer éternellement aux Portugais le commerce de

l'Inde. Vaines prévoyances du génie, qui veut éterniser toutes choses,

dans un monde mobile et changeant! Si le projet d'Albuquerque eût

réussi, c'est pour les Hollandais, et plus tard pour les Anglais,

qu'il eût travaillé. Sous Louis XIV, le grand Leibnitz, dont l'esprit

embrassait toutes choses, adressa au monarque français un mémoire, qui

est un des plus beaux monumens de raison et d'éloquence politiques.

Louis XIV voulait, pour quelques médailles, envahir la Hollande. «Sire,

lui dit Leibnitz, ce n'est pas chez eux que vous pourrez vaincre ces

républicains; vous ne franchirez pas leurs digues, et vous rangerez

toute l'Europe de leur côté. C'est en Egypte qu'il faut les frapper. Là,

vous trouverez la véritable route du commerce de l'Inde; vous enlèverez

ce commerce aux Hollandais, vous assurerez l'éternelle domination de

la France dans le Levant, vous réjouirez toute la chrétienté, vous

remplirez le monde d'étonnement et d'admiration: l'Europe vous

applaudira, loin de se liguer contre vous.»

Ce sont ces vastes pensées, négligées par Louis XIV, qui remplissaient

la tête du jeune général républicain.

Tout récemment encore on venait de songer à l'Egypte. M. de Choiseul

avait eu l'idée de l'occuper, lorsque toutes les colonies d'Amérique

furent en péril. On y songea encore lorsque Joseph II et Catherine

menaçaient l'empire ottoman. Récemment le consul français au Caire, M.

Magallon, homme distingué et très au fait de l'état de l'Égypte et de

l'Orient, avait adressé des mémoires au gouvernement, soit pour dénoncer

les avanies que les Mamelucks faisaient subir au commerce français, soit

pour faire sentir les avantages qu'on retirerait de la vengeance exercée

contre eux. Bonaparte s'était entouré de tous ces documens, et avait

formé son plan d'après leur contenu. L'Égypte était, selon lui, le

véritable point intermédiaire entre l'Europe et l'Inde; c'est là qu'il

fallait s'établir pour ruiner l'Angleterre; de là on devait dominer à

jamais la Méditerranée, en faire, suivant une de ses expressions, un

_lac français_; assurer l'existence de l'empire turc, ou prendre la

meilleure part de ses dépouilles. Une fois qu'on se serait établi en

Égypte, on pouvait faire deux choses: ou créer une marine dans la mer

Rouge et aller détruire les établissemens dans la grande péninsule

indienne, ou bien faire de l'Egypte une colonie et un entrepôt. Le

commerce de l'Inde ne pouvait manquer de s'y transporter bientôt pour

abandonner le cap de Bonne-Espérance. Toutes les caravanes de la Syrie,

de l'Arabie, de l'Afrique, se croisaient déjà au Caire. Le commerce seul

de ces contrées pouvait devenir immense. L'Egypte était la contrée la

plus fertile de la terre. Outre la grande abondance des céréales,

elle pouvait fournir tous les produits de l'Amérique, et la remplacer

entièrement. Ainsi, soit qu'on fît de l'Egypte un point de départ pour

aller attaquer les établissemens des Anglais, soit qu'on en fît un

simple entrepôt, on était assuré de ramener le grand commerce dans ses

véritables voies, et de faire aboutir ces voies en France.

Cette entreprise audacieuse avait ensuite, aux yeux de Bonaparte, des

avantages d'à-propos. D'après les lumineux rapports du consul Magallon,

c'était le moment de partir pour l'Egypte. On pouvait, en activant les

préparatifs et le trajet, arriver aux premiers jours de l'été. On devait

trouver alors la récolte achevée et recueillie, et des vents favorables

pour remonter le Nil. Bonaparte soutenait qu'avant l'hiver il était

impossible de débarquer en Angleterre; que d'ailleurs elle était trop

avertie; que l'entreprise d'Egypte, au contraire, étant tout à

fait imprévue, ne rencontrerait pas d'obstacles; que quelques mois

suffiraient pour l'établissement des Français; qu'il reviendrait de sa

personne en automne pour exécuter la descente en Angleterre; que le

temps serait alors favorable; que l'Angleterre aurait envoyé dans l'Inde

une partie de ses flottes, et qu'on rencontrerait bien moins d'obstacles

pour aborder sur ses rivages. Outre tous ces motifs, Bonaparte en avait

de personnels: l'oisiveté de Paris lui était insupportable; il ne voyait

rien à tenter en politique, il craignait de s'user; il voulait se

grandir encore. Il avait dit: _Les grands noms ne se font qu'en Orient_.

Le directoire, qu'on a accusé d'avoir voulu se débarrasser de Bonaparte

en l'envoyant en Égypte, faisait au contraire de grandes objections

contre ce projet. Larévellière-Lépaux surtout était un des plus obstinés

à le combattre. Il disait qu'on allait exposer trente ou quarante mille

des meilleurs soldats de la France, les commettre au hasard d'une

bataille navale, se priver du meilleur général, de celui que l'Autriche

redoutait le plus, dans un moment où le continent n'était rien moins que

pacifié, et où la création des républiques nouvelles avait excité de

violens ressentimens; que de plus, on allait peut-être exciter la Porte

à prendre les armes, en envahissant une de ses provinces. Bonaparte

trouvait réponse à tout. Il disait que rien n'était plus facile que

d'échapper aux Anglais, en les laissant dans l'ignorance du projet; que

la France, avec trois ou quatre cent mille soldats, n'en était pas à

dépendre de trente ou quarante mille hommes de plus; que pour lui il

reviendrait bientôt; que la Porte avait perdu l'Égypte depuis long-temps

par l'usurpation des Mameluks; qu'elle verrait avec plaisir la France

les punir; qu'on pourrait s'entendre avec elle; que le continent

n'éclaterait pas de si tôt, etc., etc. Il parlait aussi de Malte, qu'il

enlèverait en passant aux chevaliers, et qu'il assurerait à la France.

Les discussions furent très vives, et amenèrent une scène qu'on a

toujours fort mal racontée. Bonaparte, dans un mouvement d'impatience,

prononça le mot de démission. «Je suis loin de vouloir qu'on vous la

donne, s'écria Larévellière avec fermeté; mais si vous l'offrez, je suis

d'avis qu'on l'accepte[12].» Depuis cet instant, Bonaparte ne prononça

plus le mot de démission.

[Note 12: On a tour à tour attribué ce mot à Rewbell ou à Barras. On a

donné à cette discussion une toute autre cause que la véritable. C'est

à propos de l'expédition d'Égypte et avec Larévellière que la scène eut

lieu.]

Vaincu enfin par les instances et les raisons de Bonaparte, le

directoire consentit à l'expédition proposée. Il fut séduit par la

grandeur de l'entreprise, par ses avantages commerciaux, par la promesse

que fit Bonaparte d'être de retour à l'hiver, et de tenter alors la

descente en Angleterre. Le secret fut convenu, et, pour qu'il fût

mieux gardé, on ne se servit pas de la plume des secrétaires. Merlin,

président du directoire, écrivit l'ordre de sa main, et l'ordre lui-même

ne désignait pas la nature de l'entreprise. Il fut convenu que Bonaparte

pourrait emmener trente-six mille hommes de l'ancienne armée d'Italie,

un certain nombre d'officiers et de généraux à son choix, des savans,

des ingénieurs, des géographes, des ouvriers de toute espèce, et

l'escadre de Brueys, renforcée d'une partie des vaisseaux restés à

Toulon. Ordre fut donné à la trésorerie de lui délivrer un million et

demi par décade. On lui permit de prendre trois millions sur les huit

du trésor de Berne. On a dit que c'était pour pouvoir envahir l'Égypte

qu'on avait envahi la Suisse. On peut juger maintenant ce qu'il y a de

vrai dans cette supposition.

Bonaparte forma sur-le-champ une commission chargée de parcourir les

ports de la Méditerranée, et d'y préparer tous les moyens de transport.

Cette commission fut intitulée commission _pour l'armement des côtes de

la Méditerranée_. Elle ignorait avec tout le monde le but de l'armement.

Le secret était renfermé entre Bonaparte et les cinq directeurs. Comme

de grands préparatifs se faisaient dans tous les ports à la fois, on

supposait que l'armement de la Méditerranée n'était que la conséquence

de celui qui se faisait dans l'Océan. L'armée réunie dans la

Méditerranée s'appelait aile gauche de l'armée d'Angleterre.

Bonaparte se mit à l'oeuvre avec cette activité extraordinaire qu'il

apportait à l'exécution de tous ses projets. Courant alternativement

chez les ministres de la guerre, de la marine, des finances, de chez

ces ministres à la trésorerie, s'assurant par ses propres yeux de

l'exécution des ordres, usant de son ascendant pour hâter leur

expédition, correspondant avec tous les ports, avec la Suisse, avec

l'Italie, il fit tout préparer avec une incroyable rapidité. Il fixa

quatre points pour la réunion des convois et des troupes: le principal

convoi devait partir de Toulon, le second de Gênes, le troisième

d'Ajaccio, le quatrième de Civita-Vecchia. Il fit diriger vers Toulon et

Gênes les détachemens de l'armée d'Italie qui rentraient en France, et

vers Civita-Vecchia l'une des divisions qui avaient marché sur Rome.

Il fit traiter en France et en Italie avec des capitaines de vaisseaux

marchands, et se procura ainsi dans les ports qui devaient servir

de points de départ quatre cents navires. Il réunit une nombreuse

artillerie; il choisit deux mille cinq cents cavaliers, des meilleurs,

les fit embarquer sans chevaux, parce qu'il se proposait de les équiper

aux dépens des Arabes. Il ne voulut emporter que des selles et des

harnais, et ne fit mettre à bord que trois cents chevaux, pour avoir

en arrivant quelques cavaliers montés, et quelques pièces attelées.

Il réunit des ouvriers de toute espèce. Il fit prendre à Rome

les imprimeries grecque et arabe de la Propagande, et une troupe

d'imprimeurs; il forma une collection complète d'instrumens de physique

et de mathématiques. Les savans, les artistes, les ingénieurs, les

dessinateurs, les géographes qu'il emmenait, s'élevaient à une centaine

d'individus. Les noms les plus illustres s'associaient à son entreprise;

Monge, Bertholet, Fourier, Dolomieux, étaient de l'expédition;

Desgenettes, Larrey, Dubois, en étaient aussi. Tout le monde voulait

s'attacher à la fortune du jeune général. On ne savait où l'on irait

aborder; mais on était prêt à le suivre partout. Desaix était allé,

pendant les négociations d'Udine, visiter les champs de bataille

devenus si célèbres en Italie. Depuis lors il s'était lié d'amitié avec

Bonaparte, et il voulut le suivre. Kléber était à Chaillot, boudant,

selon son usage, le gouvernement, et ne voulant pas demander du

service. Il allait voir souvent le grand maître dans l'art qu'il aimait

passionnément. Bonaparte lui proposa de le suivre: Kléber accepta avec

joie; mais les _avocats_, dit-il, le voudront-ils? C'est ainsi qu'il

nommait les directeurs. Bonaparte se chargea de lever tous les

obstacles. «Hé bien! lui dit Kléber qui croyait qu'on allait en

Angleterre, si vous jetez un brûlot dans la Tamise, mettez-y Kléber, et

vous verrez ce qu'il sait faire.» A ces deux généraux du premier

ordre Bonaparte ajouta Reynier, Dugua, Vaubois, Bon, Menou,

Baraguay-d'Hilliers, Lannes, Murat, Belliard, Dammartin, qui l'avaient

déjà si bien secondé en Italie. Le brave et savant Caffarelli-Dufalga,

qui avait perdu une jambe sur le Rhin, commandait le génie. Le faible,

mais commode Berthier, devait être le chef d'état-major. Retenu par une

passion, il faillit abandonner le général qui avait fait sa fortune; il

fut honteux, s'excusa, et courut s'embarquer à Toulon. Brueys commandait

l'escadre; Villeneuve, Blanquet-Duchayla, Decrès, en étaient les

contre-amiraux. Gantheaume était le chef de l'état-major de la marine.

Ainsi, tout ce que la France avait de plus illustre dans la guerre, les

sciences, les arts, allait, sous la foi du jeune général, s'embarquer

pour une destination inconnue.

La France et l'Europe retentissaient du bruit des préparatifs qui se

faisaient dans la Méditerranée. On formait des conjectures de toute

espèce. Où va Bonaparte? se demandait-on. Où vont ces braves, ces

savans, cette armée? Ils vont, disaient les uns, dans la mer Noire,

rendre la Crimée à la Porte. Ils vont dans l'Inde, disaient les autres,

secourir le sultan Tipoo-Saëb. Quelques-uns, qui approchaient du but,

soutenaient qu'on allait percer l'isthme de Suez, ou bien débarquer sur

les bords de l'isthme, et se rembarquer dans la mer Rouge pour aller

dans l'Inde. D'autres touchaient le but même, et disaient qu'on allait

en Égypte. Un mémoire lu à l'Institut l'année précédente autorisait

cette dernière conjecture. Les plus habiles, enfin, supposaient une

combinaison plus profonde. Tout cet appareil, qui semblait annoncer un

projet de colonie, n'était suivant eux qu'une feinte. Bonaparte voulait

seulement, avec l'escadre de la Méditerranée, venir traverser le détroit

de Gibraltar, attaquer le lord Saint-Vincent qui bloquait Cadix, le

repousser, débloquer l'escadre espagnole, et la conduire à Brest, où

aurait lieu la jonction si désirée de toutes les marines du continent.

C'est pourquoi l'expédition de la Méditerranée s'appelait aile gauche de

l'armée d'Angleterre.

Cette dernière conjecture fut justement celle qui domina dans la pensée

du cabinet anglais. Il était depuis six mois dans l'épouvante, et ne

savait de quel côté viendrait éclater l'orage qui se formait depuis si

long-temps. Dans cette anxiété, l'opposition s'était un moment réunie au

ministère, et avait fait cause commune avec lui. Sheridan avait tourné

son éloquence contre l'ambition, la turbulence envahissante du peuple

français, et sauf la suspension de l'_habeas corpus_, avait, sur tous

les points, adhéré aux propositions du ministère. Pitt fit sur-le-champ

armer une seconde escadre. On fit pour la mettre à la mer des efforts

extraordinaires, et on renforça de dix grands vaisseaux l'escadre du

lord Saint-Vincent, pour le mettre en mesure de bien fermer le détroit,

vers lequel on supposait qu'allait se diriger Bonaparte. Nelson fut

détaché avec trois vaisseaux par lord Saint-Vincent, pour courir la

Méditerranée, et observer la marche des Français.

Tout était disposé pour l'embarquement. Bonaparte allait partir

pour Toulon, lorsqu'une scène arrivée à Vienne, et les dispositions

manifestées par divers cabinets, faillirent le retenir en Europe. La

fondation de deux nouvelles républiques avait excité au plus haut point

la crainte de la contagion révolutionnaire. L'Angleterre, voulant

fomenter cette crainte, avait rempli toutes les cours de ses émissaires.

Elle pressait le nouveau roi de Prusse de sortir de sa neutralité, pour

préserver l'Allemagne du torrent; elle faisait travailler l'esprit faux

et violent de l'empereur Paul; elle cherchait à alarmer l'Autriche sur

l'occupation de la chaîne des Alpes par les Français, et lui offrait des

subsides pour recommencer la guerre; elle excitait les passions folles

de la reine de Naples et d'Acton. Cette dernière cour était plus irritée

que jamais. Elle voulait que la France évacuât Rome, ou lui cédât

une partie des provinces romaines. Le nouvel ambassadeur Garat avait

vainement déployé une extrême modération; il ne tenait plus aux mauvais

traitemens du cabinet napolitain. L'état du continent inspirait donc

de très justes craintes, et un incident vint encore les aggraver.

Bernadotte avait été envoyé à Vienne, pour donner des explications au

cabinet autrichien; et il devait y résider, quoique aucun ambassadeur

n'eût encore été envoyé à Paris. Ce général, d'un esprit inquiet et

susceptible, était peu propre au rôle qu'il était destiné à remplir.

Le 14 avril (25 germinal) on voulait célébrer à Vienne l'armement des

volontaires impériaux. On se souvient du zèle que ces volontaires

avaient montré l'année précédente, et du sort qu'ils avaient eu à Rivoli

et à la Favorite. Bernadotte eut le tort de vouloir s'opposer à cette

fête, disant que c'était une insulte pour la France. L'empereur répondit

avec raison qu'il était maître dans ses états, que la France était libre

de célébrer ses victoires, mais qu'il était libre aussi de célébrer le

dévouement de ses sujets. Bernadotte voulut répondre à une fête par une

autre; il fit célébrer dans son hôtel l'une des victoires de l'armée

d'Italie, dont c'était l'anniversaire, et arbora à sa porte le drapeau

tricolore, avec les mots _égalité, liberté_. La populace de Vienne,

excitée, dit-on, par des émissaires de l'ambassadeur anglais, se

précipita sur l'hôtel de l'ambassadeur de France, en brisa les vitres,

et y commit quelques désordres. Le ministère autrichien se hâta

d'envoyer des secours à Bernadotte, et se conduisit à son égard

autrement que le gouvernement romain à l'égard de Joseph Bonaparte.

Bernadotte, dont l'imprudence avait provoqué cet événement, se retira de

Vienne, et se rendit à Rastadt.

Le cabinet de Vienne fut extrêmement fâché de cet événement. Il était

clair que ce cabinet, même en le supposant disposé à reprendre les

armes, n'aurait pas commencé par insulter notre ambassadeur, et par

provoquer des hostilités auxquelles il n'était pas préparé. Il est

constant, au contraire, que, très mécontent de la France et de ses

derniers envahissemens, pressentant qu'il faudrait rentrer un jour en

lutte avec elle, il n'y était cependant pas encore disposé, et qu'il

jugeait ses peuples trop fatigués, et ses moyens trop faibles, pour

attaquer de nouveau le colosse républicain. Il s'empressa de publier une

désapprobation de l'événement, et d'écrire à Bernadotte pour l'apaiser.

Le directoire crut voir dans l'événement de Vienne une rupture. Il donna

sur-le-champ contre-ordre à Bonaparte, et il voulait même qu'il partît

pour Rastadt, afin d'imposer à l'empereur, et de le forcer, ou à donner

des satisfactions, ou à recevoir la guerre. Bonaparte, fort mécontent

du retard apporté à ses projets, ne voulut point aller à Rastadt, et

jugeant mieux la situation que le directoire, affirma que l'événement

n'avait pas la gravité qu'on lui supposait. En effet, l'Autriche écrivit

aussitôt qu'elle allait envoyer enfin un ministre à Paris, M. de

Degelmann; elle parut congédier le ministre dirigeant Thugut; elle

annonça que M. de Cobentzel se rendrait dans un lieu fixé par le

directoire, pour s'expliquer avec un envoyé de la France sur l'événement

de Vienne et sur les changemens survenus en Europe depuis le traité de

Campo-Formio. L'orage paraissait donc dissipé. De plus, les négociations

de Rastadt avaient fait un progrès important. Après avoir disputé la

rive gauche du Rhin pied à pied, après avoir voulu se réserver le

terrain compris entre la Moselle et le Rhin, puis un petit territoire

entre la Roër et le Rhin, la députation de l'Empire avait enfin concédé

toute la rive gauche. La ligne du Rhin nous était enfin reconnue comme

limite naturelle. Un autre principe, non moins important, avait été

admis, celui de l'indemnisation des princes dépossédés, au moyen des

sécularisations. Mais il restait à discuter des points non moins

difficiles: le partage des îles du Rhin, la conservation des postes

fortifiés, des ponts et têtes de pont, le sort des monastères, et de la

noblesse immédiate sur la rive gauche, l'acquittement des dettes

des pays cédés à la France, la manière d'y appliquer les lois de

l'émigration, etc., etc. C'étaient là des questions difficiles à

résoudre, surtout avec la lenteur allemande.

Tel était l'état du continent. L'horizon paraissant un peu éclairci,

Bonaparte obtint enfin l'autorisation de partir pour Toulon. Il fut

convenu que M. de Talleyrand partirait immédiatement après lui pour

Constantinople, afin de faire agréer à la Porte l'expédition d'Égypte.

Histoire de la Révolution française, Tome 09 · 第 13 / 21 题