CONSÉQUENCES DU 18 FRUCTIDOR.--NOMINATION DE MERLIN (DE DOUAI) ET
DE FRANÇOIS (DE NEUFCHATEAU) EN REMPLACEMENT DES DEUX DIRECTEURS
DÉPORTÉS.--RÉVÉLATIONS TARDIVES ET DISGRACE DE MOREAU.--MORT DE
HOCHE.--REMBOURSEMENT DES DEUX TIERS DE LA DETTE.--LOI CONTRE
LES CI-DEVANT NOBLES.--RUPTURE DES CONFÉRENCES DE LILLE AVEC
L'ANGLETERRE.--CONFÉRENCES D'UDINE.--TRAVAUX DE BONAPARTE EN ITALIE;
FONDATION DE LA RÉPUBLIQUE CISALPINE; ARBITRAGE ENTRE LA VALTELINE
ET LES GRISONS; CONSTITUTION LIGURIENNE; ÉTABLISSEMENT DANS LA
MÉDITERRANÉE.--TRAITÉ DE CAMPO-FORMIO.--RETOUR DE BONAPARTE A PARIS;
FÊTE TRIOMPHALE.
Le 18 fructidor jeta la terreur dans les rangs des royalistes. Les
prêtres et les émigrés, déjà rentrés en grand nombre, quittèrent Paris
et les grandes villes pour regagner les frontières. Ceux qui étaient
prêts à rentrer, s'enfoncèrent de nouveau en Allemagne et en Suisse. Le
directoire venait d'être réarmé de toute la puissance révolutionnaire
par la loi du 19, et personne ne voulait plus le braver. Il commença
par réformer les administrations, ainsi qu'il arrive toujours à chaque
changement de système, et appela des patriotes prononcés à la plupart
des places. Il avait à nommer à toutes les fonctions électives dans
quarante-huit départemens, et il pouvait ainsi étendre beaucoup son
influence et multiplier ses partisans. Son premier soin devait être
de remplacer les deux directeurs Carnot et Barthélemy. Rewbell et
Larévellière, dont le dernier événement avait singulièrement augmenté
l'influence, ne voulaient pas qu'on pût les accuser d'avoir exclu deux
de leurs collègues, pour rester maîtres du gouvernement. Ils exigèrent
donc que l'on demandât sur-le-champ au corps législatif la nomination de
deux nouveaux directeurs. Ce n'était point l'avis de Barras, et encore
moins d'Augereau, Ce général était enchanté de la journée du 18
fructidor, et tout fier de l'avoir si bien conduite. En se mêlant aux
événemens, il avait pris goût à la politique et au pouvoir, et avait
conçu l'ambition de siéger au directoire. Il voulait que les trois
directeurs, sans demander des collègues au corps législatif,
l'appelassent à siéger auprès d'eux. On ne satisfit point à cette
prétention, et il ne lui resta d'autre moyen pour devenir directeur que
d'obtenir la majorité dans les conseils. Mais il fut encore déçu dans
cet espoir. Merlin (de Douai), ministre de la justice, et François (de
Neufchâteau), ministre de l'intérieur, l'emportèrent d'un assez grand
nombre de voix sur leurs concurrens. Masséna et Augereau furent, après
eux, les deux candidats qui réunirent le plus de suffrages. Masséna
en eut quelques-uns de plus qu'Augereau. Les deux nouveaux directeurs
furent installés avec l'appareil accoutumé. Ils étaient républicains,
plutôt à la manière de Rewbell et de Larévellière, qu'à la manière de
Barras; ils avaient d'ailleurs d'autres habitudes et d'autres moeurs.
Merlin était un jurisconsulte; François (de Neufchâteau) un homme
de lettres. Tous deux avaient une manière de vivre analogue à
leur profession, et étaient faits pour s'entendre avec Rewbell et
Larévellière. Peut-être eût-il été à désirer, pour l'influence et la
considération du directoire auprès de nos armées, que l'un de nos
généraux célèbres y fût appelé.
Le directoire remplaça les deux ministres appelés au directoire, par
deux administrateurs excellens pris dans la province. Il espérait ainsi
composer le gouvernement d'hommes plus étrangers aux intrigues de Paris,
et moins accessibles à la faveur. Il appela à la justice Lambrechts, qui
était commissaire près l'administration centrale du département de la
Dyle, c'est-à-dire préfet; c'était un magistrat intègre. Il plaça à
l'intérieur Letourneur, commissaire près l'administration centrale de
la Loire-Inférieure, administrateur capable, actif et probe, mais trop
étranger à la capitale et à ses usages, pour n'être pas quelquefois
ridicule à la tête d'une grande administration.
Le directoire avait lieu de s'applaudir de la manière dont les événemens
s'étaient passés. Il était seulement inquiet du silence du général
Bonaparte, qui n'avait plus écrit depuis long-temps, et qui n'avait
point envoyé les fonds promis. L'aide-de-camp Lavalette n'avait point
paru au Luxembourg pendant l'événement, et on soupçonna qu'il avait
indisposé son général contre le directoire, et lui avait donné de faux
renseignemens sur l'état des choses. M. de Lavalette, en effet n'avait
cessé de conseiller à Bonaparte de se tenir à part, de rester étranger
au coup d'état, et de se borner au secours qu'il avait donné au
directoire par ses proclamations. Barras et Augereau mandèrent M. de
Lavalette, lui firent des menaces, en lui disant qu'il avait sans doute
trompé Bonaparte, et lui déclarèrent qu'ils l'auraient fait arrêter,
sans les égards dus à son général. M. de Lavalette partit sur-le-champ
pour l'Italie. Augereau se hâta d'écrire au général Bonaparte et à ses
amis de l'armée, pour peindre l'événement sous les couleurs les plus
favorables.
Le directoire, mécontent de Moreau, avait résolu de le rappeler, mais il
reçut de lui une lettre qui fit la plus grande sensation. Moreau avait
saisi lors du passage du Rhin les papiers du général Kinglin, et y avait
trouvé toute la correspondance de Pichegru avec le prince de Condé. Il
avait tenu cette correspondance secrète; mais il se décida à la faire
connaître au gouvernement au moment du 18 fructidor. Il prétendit s'être
décidé avant la connaissance des événemens du 18, et afin de fournir au
directoire la preuve dont il avait besoin pour confondre des ennemis
redoutables. Mais on assure que Moreau avait reçu par le télégraphe la
nouvelle des événemens dans la journée même du 18, qu'alors il s'était
hâté d'écrire, pour faire une dénonciation qui ne compromettait pas
Pichegru plus qu'il ne l'était, et qui le déchargeait lui-même
d'une grande responsabilité. Quoi qu'il en soit de ces différentes
suppositions, il est clair que Moreau avait gardé longtemps un secret
important, et ne s'était décidé à le révéler qu'au moment même de la
catastrophe. Tout le monde dit que, n'étant pas assez républicain pour
dénoncer son ami, il n'avait pas été cependant ami assez fidèle pour
garder le secret jusqu'au bout. Son caractère politique parut là ce
qu'il était, c'est-à-dire faible, vacillant et incertain. Le directoire
l'appela à Paris pour rendre compte de sa conduite. En examinant cette
correspondance, il y trouva la confirmation de tout ce qu'il avait
appris sur Pichegru, et dut regretter de n'en avoir pas eu connaissance
plus tôt. Il trouva aussi dans ces papiers la preuve de la fidélité de
Moreau à la république; mais il le punit de sa tiédeur et de son silence
en lui ôtant son commandement, et en le laissant sans emploi à Paris,
Hoche, toujours à la tête de son armée de Sambre-et-Meuse, venait de
passer un mois entier dans les plus cruelles angoisses. Il était à son
quartier-général de Wetzlar, ayant une voiture toute prête pour
s'enfuir en Allemagne avec sa jeune femme, si le parti des cinq-cents
l'emportait. C'est cette circonstance seule qui, pour la première fois,
le fit songer à ses intérêts, et à réunir une somme d'argent pour
suffire à ses besoins pendant son éloignement; on a vu déjà qu'il avait
prêté au directoire la plus grande partie de la dot de sa femme. La
nouvelle du 18 fructidor le combla de joie, et le délivra de toute
crainte pour lui-même. Le directoire, pour récompenser son dévoûment,
réunit les deux grandes armées de Sambre-et-Meuse et du Rhin en une
seule, sous le nom d'armée d'Allemagne, et lui en donna le commandement.
C'était le plus vaste commandement de la république. Malheureusement
la santé du jeune général ne lui permit guère de jouir du triomphe des
patriotes et du témoignage de confiance du gouvernement. Depuis quelque
temps une toux sèche et fréquente, des convulsions nerveuses, alarmaient
ses amis et ses médecins. Un mal inconnu consumait ce jeune homme,
naguère plein de santé, et qui joignait à ses talens l'avantage de la
beauté et de la vigueur la plus mâle. Malgré son état, il s'occupait
d'organiser en une seule les deux armées, dont il venait de recevoir le
commandement, et il songeait toujours à son expédition d'Irlande, dont
le directoire voulait faire un moyen d'épouvanté contre l'Angleterre.
Mais sa toux devint plus violente vers les derniers jours de fructidor,
et il commença à souffrir des douleurs insupportables. On souhaitait
qu'il suspendît ses travaux, mais il ne le voulut pas. Il appela son
médecin et lui dit: _Donnez-moi un remède pour la fatigue, mais que ce
remède ne soit pas le repos_. Vaincu par le mal, il se mit au lit le
premier jour complémentaire de l'an V (17 septembre), et expira le
lendemain, au milieu des douleurs les plus vives. L'armée fut dans la
consternation, car elle adorait son jeune général. Cette nouvelle se
répandit avec rapidité, et vint affliger tous les républicains, qui
comptaient sur les talens et sur le patriotisme de Hoche. Le bruit
d'empoisonnement se répandit sur-le-champ; on ne pouvait pas croire que
tant de jeunesse, de force, de santé, succombassent par un accident
naturel. L'autopsie fut faite; l'estomac et les intestins furent
examinés par la Faculté, qui les trouva remplis de taches noires, et
qui, sans déclarer les traces du poison, parut du moins y croire. On
attribua l'empoisonnement au directoire, ce qui était absurde, car
personne au directoire n'était capable de ce crime, étranger à nos
moeurs, et personne surtout n'avait intérêt à le commettre. Hoche, en
effet, était l'appui le plus solide du directoire, soit contre les
royalistes, soit contre l'ambitieux vainqueur de l'Italie. On supposa
avec plus de vraisemblance qu'il avait été empoisonné dans l'Ouest. Son
médecin crut se souvenir que l'altération de sa santé datait de son
dernier séjour en Bretagne, lorsqu'il alla s'y embarquer pour l'Irlande.
On imagina, du reste sans preuve, que le jeune général avait été
empoisonné dans un repas qu'il avait donné à des personnes de tous les
partis, pour les rapprocher.
Le directoire fit préparer des obsèques magnifiques; elles eurent lieu
au Champ-de-Mars, en présence de tous les corps de l'état, et au milieu
d'un concours immense de peuple. Une armée considérable suivait le
convoi; le vieux père du général conduisait le deuil. Cette pompe
fit une impression profonde, et fut une des plus belles de nos temps
héroïques.
Ainsi finit l'une des plus belles et des plus intéressantes vies de la
révolution. Cette fois du moins ce ne fut pas par l'échafaud. Hoche
avait vingt-neuf ans. Soldat aux gardes-françaises, il avait fait son
éducation en quelques mois. Au courage physique du soldat il joignait
un caractère énergique, une intelligence supérieure, une grande
connaissance des hommes, l'entente des événemens politiques, et enfin
le mobile tout-puissant des passions. Les siennes étaient ardentes,
et furent peut-être la seule cause de sa mort. Une circonstance
particulière ajoutait à l'intérêt qu'inspiraient toutes ses qualités;
toujours il avait vu sa fortune interrompue par des accidens imprévus;
vainqueur à Wissembourg, et prêt à entrer dans la plus belle carrière,
il fut tout à coup jeté dans les cachots: sorti des cachots pour aller
se consumer en Vendée, il y remplit le plus beau rôle politique, et,
à l'instant où il allait exécuter un grand projet sur l'Irlande, une
tempête et des mésintelligences l'arrêtèrent encore: transporté à
l'armée de Sambre-et-Meuse, il y remporta une belle victoire, et vit sa
marche suspendue par les préliminaires de Léoben: enfin, tandis qu'à la
tête de l'armée d'Allemagne et avec les dispositions de l'Europe, il
avait encore un avenir immense, il fut frappé tout à coup au milieu
de sa carrière, et enlevé par une maladie de quarante-huit heures.
Du reste, si un beau souvenir dédommage de la perte de la vie, il ne
pouvait être mieux dédommagé de perdre sitôt la sienne. Des victoires,
une grande pacification, l'universalité des talens, une probité sans
tache, l'idée répandue chez tous les républicains qu'il aurait lutté
seul contre le vainqueur de Rivoli et des Pyramides, que son ambition
serait restée républicaine et eût été un obstacle invincible pour la
grande ambition qui prétendait au trône, en un mot, des hauts faits,
de nobles conjectures, et vingt-neuf ans, voilà de quoi se compose sa
mémoire. Certes, elle est assez belle! ne le plaignons pas d'être mort
jeune: il vaudra toujours mieux pour la gloire de Hoche, Kléber, Desaix,
de n'être pas devenus des maréchaux. Ils ont eu l'honneur de mourir
citoyens et libres, sans être réduits comme Moreau à chercher un asile
dans les armées étrangères.
Le gouvernement donna l'armée d'Allemagne à Augereau, et se débarrassa
ainsi de sa turbulence, qui commençait à devenir incommode à Paris.
Le directoire avait fait en quelques jours tous les arrangemens
qu'exigeaient les circonstances; mais il lui restait à s'occuper des
finances. La loi du 19 fructidor, en le délivrant de ses adversaires les
plus redoutables, en rétablissant la loi du 3 brumaire, en lui donnant
de nouveaux moyens de sévérité contre les émigrés et les prêtres, en
l'armant de la faculté de supprimer les journaux, et de fermer les
sociétés politiques dont l'esprit ne lui conviendrait pas, en lui
permettant de remplir toutes les places vacantes après l'annulation
des élections, en ajournant indéfiniment la réorganisation des gardes
nationales, la loi du 19 fructidor lui avait rendu tout ce qu'avaient
voulu lui ravir les deux conseils, et y avait même ajouté une espèce de
toute-puissance révolutionnaire. Mais le directoire avait des avantages
tout aussi importans à recouvrer en matière de finances; car on n'avait
pas moins voulu le réduire sous ce rapport que sous tous les autres. Un
vaste projet fut présenté pour les dépenses et les recettes de l'an VI.
Le premier soin devait être de rendre au directoire les attributions
qu'on avait voulu lui ôter, relativement aux négociations de la
trésorerie, à l'ordre des paiemens; en un mot, à la manipulation des
fonds. Tous les articles adoptés à cet égard par les conseils, avant le
18 fructidor, furent rapportés. Il fallait songer ensuite à la création
de nouveaux impôts, pour soulager la propriété foncière trop chargée, et
porter la recette au niveau de la dépense. L'établissement d'une loterie
fut autorisé; il fut établi un droit sur les chemins et un autre sur
les hypothèques. Les droits de l'enregistrement furent régularisés de
manière à en accroître considérablement le produit; les droits sur
les tabacs étrangers furent augmentés. Grâce à ces nouveaux moyens de
recette, on put réduire la contribution foncière à 228 millions, et la
contribution personnelle à 50, et porter cependant la somme totale
des revenus pour l'an VI à 616 millions. Dans cette somme, les ventes
supposées de biens nationaux n'étaient évaluées que pour 20 millions.
La recette se trouvant élevée à 616 millions par ces différens moyens,
il fallait réduire la dépense à la même somme. La guerre n'était
supposée devoir coûter cette année, même dans le cas d'une nouvelle
campagne, que 283 millions. Les autres services généraux étaient évalués
à 247 millions, ce qui faisait en tout 530 millions. Le service de
la dette s'élevait à lui seul à 258 millions: et si on l'eût fait
intégralement, la dépense se fût élevée à un taux fort supérieur
aux moyens de la république. On proposa de n'en payer que le tiers,
c'est-à-dire 86 millions. De cette manière, la guerre, les services
généraux et la dette ne portaient la dépense qu'à 616 millions, montant
de la recette. Mais pour se renfermer dans ces bornes, il fallait
prendre un parti décisif à l'égard de la dette. Depuis l'abolition
du papier-monnaie et le retour du numéraire, le service des intérêts
n'avait pu se faire exactement. On avait payé un quart en numéraire, et
trois quarts en bons sur les biens nationaux, appelés _bons des trois
quarts_. C'était, en quelque sorte, comme si on eût payé un quart en
argent et trois quarts en assignats. La dette n'avait donc guère été
servie jusqu'ici qu'avec les ressources provenant des biens nationaux,
et il devenait urgent de prendre un parti à cet égard, dans l'intérêt de
l'état et des créanciers. Une dette dont la charge annuelle montait
à 258 millions, était véritablement énorme pour cette époque. On ne
connaissait point encore les ressources du crédit et la puissance de
l'amortissement. Les revenus étaient bien moins considérables qu'ils ne
le sont devenus, car on n'avait pas eu le temps de recueillir encore les
bienfaits de la révolution; et la France, qui a pu produire depuis un
milliard de contributions générales, pouvait à peine alors donner 616
millions. Ainsi la dette était accablante, et l'état se trouvait dans la
situation d'un particulier en faillite. On résolut donc de continuer à
servir une partie de la dette en numéraire, et, au lieu de servir le
reste en bons sur les biens nationaux, d'en rembourser le capital même
avec ces biens. On voulait en conserver un tiers seulement: le tiers
conservé devait s'appeler _tiers consolidé_, et demeurer sur le
grand-livre avec qualité de rente perpétuelle. Les deux autres tiers
devaient être remboursés au capital de vingt fois la rente, et en bons
recevables en paiement des biens nationaux. Il est vrai que ces bons
tombaient dans le commerce à moins du sixième de leur valeur; et que,
pour ceux qui ne voulaient pas acheter des terres, c'était une véritable
banqueroute.
Malgré le calme et la docilité des conseils depuis le 18 fructidor,
cette mesure excita une vive opposition. Les adversaires du
remboursement soutenaient que c'était une vraie banqueroute; que la
dette, à l'origine de la révolution, avait été mise sous la sauvegarde
de l'honneur national, et que c'était déshonorer la république, que de
rembourser les deux tiers; que les créanciers qui n'achèteraient pas
des biens perdraient les neuf dixièmes en négociant leurs bons,
car l'émission d'une aussi grande quantité de papier en avilirait
considérablement la valeur; que même, sans avoir des préjugés contre
l'origine des biens, les créanciers de l'état étaient pour la plupart
trop pauvres pour acheter des terrés; que les associations pour acquérir
en commun étaient impossibles; que par conséquent, la perte des neuf
dixièmes du capital était réelle pour la plupart; que le tiers prétendu
consolidé, et à l'abri de réduction pour l'avenir, n'était que promis;
qu'un tiers promis valait moins que trois tiers promis; qu'enfin si la
république ne pouvait pas, dans le moment, suffire à tout le service de
la dette, il valait mieux pour les créanciers attendre comme ils avaient
fait jusqu'ici, mais attendre avec l'espoir de voir leur sort amélioré,
qu'être dépouillés sur-le-champ de leur créance. Il y avait même
beaucoup de gens qui auraient voulu qu'on distinguât entre les
différentes espèces de rentes inscrites au grand-livre, et qu'on ne
soumît au remboursement que celles qui avaient été acquises à vil prix.
Il s'en était vendu en effet à 10 et 15 fr., et ceux qui les avaient
achetées gagnaient encore beaucoup malgré la réduction au tiers. Les
partisans du projet du directoire répondaient qu'un état avait le droit,
comme tout particulier, d'abandonner son avoir à ses créanciers, quand
il ne pouvait plus les payer; que la dette surpassait de beaucoup les
moyens de la république, et que dans cet état, elle avait le droit de
leur abandonner le gage même de cette dette, c'est-à-dire les biens;
qu'en achetant des terres ils perdraient fort peu; que ces terres
s'élèveraient rapidement dans leurs mains, pour remonter à leur ancienne
valeur, et qu'ils retrouveraient ainsi ce qu'ils avaient perdu; qu'il
restait 1,300 millions de biens (le milliard promis aux armées étant
transporté aux créanciers de l'état), que la paix était prochaine, qu'à
la paix, les bons de remboursement devaient seuls être reçus en
paiement des biens nationaux; que, par conséquent, la partie du capital
remboursée, s'élevant à environ 3 milliards, trouverait à acquérir 1,300
millions de biens, et perdrait tout au plus les deux tiers au lieu des
neuf dixièmes; que du reste les créanciers n'avaient pas été traités
autrement jusqu'ici; que toujours on les avait payés en biens, soit
qu'on leur donnât des assignats, ou des _bons de trois quarts_; que la
république était obligée de leur donner ce qu'elle avait; qu'ils ne
gagneraient rien à attendre, car jamais elle ne pourrait servir toute
la dette; qu'en les liquidant, leur sort était fixé; que le paiement
du tiers consolidé commençait sur-le-champ, car les moyens de faire le
service existaient, et que la république de son côté était délivrée
d'un fardeau énorme; qu'elle entrait par là dans des voies régulières;
qu'elle se présentait à l'Europe avec une dette devenue légère, et
qu'elle allait en devenir plus imposante et plus forte pour obtenir la
paix; qu'enfin on ne pouvait pas distinguer entre les différentes rentes
suivant le prix d'acquisition, et qu'il fallait les traiter toutes
également.
Cette mesure était inévitable. La république faisait ici comme elle
avait toujours fait: tous les engagemens au-dessus de ses forces, elle
les avait remplis avec des terres, au prix où elles étaient tombées.
C'est en assignats qu'elle avait acquitté les anciennes charges, ainsi
que toutes les dépenses de la révolution, et c'est avec des terres
qu'elle avait acquitté les assignats. C'est en assignats, c'est-à-dire
encore avec des terres, qu'elle avait servi les intérêts de la dette,
et c'est avec des terres qu'elle finissait par en acquitter le capital
lui-même. En un mot, elle donnait ce qu'elle possédait. On n'avait pas
autrement liquidé la dette aux États-Unis. Les créanciers avaient reçu
pour tout paiement les rives du Mississipi. Les mesures de cette nature
causent, comme les révolutions, beaucoup de froissemens particuliers;
mais il faut savoir les subir, quand elles sont devenues inévitables. La
mesure fut adoptée. Ainsi, au moyen des nouveaux impôts, qui portaient
la recette à 616 millions, et grâce à la réduction de la dette, qui
permettait de restreindre la dépense à cette somme, la balance se trouva
rétablie dans nos finances, et on put espérer un peu moins d'embarras
pour l'an VI (de septembre 1797 à septembre 1798).
A toutes ces mesures, résultats de la victoire, le parti républicain
en voulait ajouter une dernière. Il disait que la république serait
toujours en péril, tant qu'une caste ennemie, celle des ci-devant
nobles, serait soufferte dans son sein; il voulait qu'on exilât de
France toutes les familles qui autrefois avaient été nobles, ou
s'étaient fait passer pour nobles; qu'on leur donnât la valeur de
leurs biens en marchandises françaises, et qu'on les obligeât à porter
ailleurs leurs préjugés, leurs passions et leur existence. Ce projet
était fort appuyé par Sieyès, Boulay (de la Meurthe), Chazal, tous
républicains prononcés, mais très combattu par Tallien et les amis de
Barras. Barras était noble; le général de l'armée d'Italie était né
gentilhomme; beaucoup des amis qui partageaient les plaisirs de Barras,
et qui remplissaient ses salons, étaient d'anciens nobles aussi; et
quoiqu'une exception fût faite en faveur de ceux qui avaient servi
utilement la république, les salons du directeur étaient fort irrités
contre la loi proposée. Même, sans toutes ces raisons personnelles, il
était aisé de démontrer le danger et la rigueur de cette loi. Elle
fut présentée cependant aux deux conseils, et excita une espèce de
soulèvement, qui obligea à la retirer, pour lui faire subir de grandes
modifications. On la reproduisit sous une autre forme. Les ci-devant
nobles n'étaient plus condamnés à l'exil; mais ils étaient considérés
comme étrangers, et obligés, pour recouvrer la qualité de citoyen, de
remplir les formalités, et de subir les épreuves de la naturalisation.
Une exception fut faite en faveur des hommes qui avaient servi utilement
la république, ou dans les armées ou dans les assemblées. Barras, ses
amis, et le vainqueur d'Italie, dont on affectait de rappeler toujours
la naissance, furent ainsi affranchis des conséquences de cette mesure.
Le gouvernement avait repris une énergie toute révolutionnaire.
L'opposition qui, dans le directoire et les conseils, affectait de
demander la paix, étant écartée, le gouvernement se montra plus ferme
et plus exigeant dans les négociations de Lille et d'Udine. Il ordonna
sur-le-champ à tous les soldats qui avaient obtenu des congés, de
rentrer dans les rangs; il remit tout sur le pied de guerre, et il
envoya de nouvelles instructions à ses négociateurs. Maret, à Lille,
était parvenu à concilier, comme on l'a vu, les prétentions des
puissances maritimes. La paix était convenue, pourvu que l'Espagne
sacrifiât la Trinité, et la Hollande Trinquemale, et que la France
promit de ne jamais prendre le Cap de Bonne-Espérance pour elle-même. Il
ne s'agissait donc plus que d'avoir le consentement de l'Espagne et de
la Hollande. Le directoire trouva Maret trop facile, et résolut de le
rappeler: il envoya Bonnier et Treilhard à Lille, avec de nouvelles
instructions. D'après ces instructions, la France exigeait la
restitution pure et simple, non seulement de ses colonies, mais encore
de celles de ses alliés. Quant aux négociations d'Udine, le directoire
ne se montra pas moins tranchant et moins positif. Il ne consentait plus
à s'en tenir aux préliminaires de Léoben, qui donnaient à l'Autriche
la limite de l'Oglio en Italie; il voulait maintenant que l'Italie fût
affranchie tout entière jusqu'à l'Izonzo, et que l'Autriche se contentât
pour indemnité de la sécularisation de divers états ecclésiastiques en
Allemagne. Il rappela Clarke, qui avait été choisi et envoyé par Carnot,
et qui avait, dans sa correspondance, fort peu ménagé les généraux de
l'armée d'Italie réputés les plus républicains. Bonaparte demeura chargé
des pouvoirs de la république pour traiter avec l'Autriche.
L'ultimatum que le directoire faisait signifier à Lille par les nouveaux
négociateurs, Bonnier et Treilhard, vint rompre une négociation presque
achevée. Lord Malmesbury en fut singulièrement déconcerté, car il
désirait la paix, soit pour finir glorieusement sa carrière, soit pour
procurer à son gouvernement un moment de répit. Il témoigna les plus
vifs regrets; mais il était impossible que l'Angleterre renonçât à
toutes ses conquêtes maritimes, et ne reçût rien en échange. Lord
Malmesbury était si sincère dans son désir de traiter, qu'il engagea
M. Maret à chercher à Paris, si on ne pourrait pas influer sur la
détermination du directoire, et offrit même plusieurs millions pour
acheter la voix de l'un des directeurs. M. Maret refusa de se charger
d'aucune négociation de cette espèce, et quitta Lille. Lord Malmesbury
et M. Ellis partirent sur-le-champ, et ne revinrent pas. Quoiqu'on pût
reprocher dans cette circonstance au directoire d'avoir repoussé une
paix certaine et avantageuse pour la France, son motif était cependant
honorable. Il eût été peu loyal à nous d'abandonner nos alliés, et de
leur imposer des sacrifices pour prix de leur dévoûment à notre cause.
Le directoire, se flattant d'avoir sous peu la paix avec l'Autriche,
ou du moins de la lui imposer par un mouvement de nos armées, avait
l'espoir d'être bientôt délivré de ses ennemis du continent, et de
pouvoir tourner toutes ses forces contre l'Angleterre.
L'ultimatum signifié à Bonaparte lui déplut singulièrement, car il
n'espérait pas pouvoir le faire accepter. Il était difficile, en effet,
de forcer l'Autriche à renoncer tout à fait l'Italie, et à se contenter
de la sécularisation de quelques états ecclésiastiques en Allemagne, à
moins de marcher sur Vienne. Or, Bonaparte ne pouvait plus prétendre à
cet honneur, car il avait toutes les forces de la monarchie autrichienne
sur les bras, et c'était l'armée d'Allemagne qui devait avoir l'avantage
de percer la première, et de pénétrer dans les états héréditaires. A
ce sujet de mécontentement s'en joignit un autre, lorsqu'il apprit les
défiances qu'on avait conçues contre lui à Paris. Augereau avait envoyé
un de ses aides-de-camp avec des lettres pour beaucoup d'officiers et de
généraux de l'armée d'Italie. Cet aide-de-camp paraissait remplir une
espèce de mission, et être chargé de redresser l'opinion de l'armée sur
le 18 fructidor. Bonaparte vit bien qu'on se défiait de lui. Il se hâta
de jouer l'offensé, de se plaindre avec la vivacité et l'amertume d'un
homme qui se sent indispensable; il dit que le gouvernement le traitait
avec une horrible ingratitude, qu'il se conduisait envers lui comme
envers Pichegru après vendémiaire, et il demanda sa démission. Cet
homme, d'un esprit si grand et si ferme, qui savait se donner une si
noble attitude, se livra ici à l'humeur d'un enfant impétueux et mutin.
Le directoire ne répondit pas à la demande de sa démission, et se
contenta d'assurer qu'il n'était pour rien dans ces lettres et dans
l'envoi d'un aide-de-camp. Bonaparte se calma, mais demanda encore
à être remplacé dans les fonctions de négociateur, et dans celles
d'organisateur des républiques italiennes. Il répétait sans cesse qu'il
était malade, qu'il ne pouvait plus supporter la fatigue du cheval, et
qu'il lui était impossible de faire une nouvelle campagne. Cependant,
quoique à la vérité il fût malade, et accablé des travaux énormes
auxquels il s'était livré depuis deux ans, il ne voulait être remplacé
dans aucun de ses emplois, et au besoin il était assuré de trouver dans
son âme les forces qui semblaient manquer à son corps.
Il résolut, en effet, de poursuivre la négociation, et d'ajouter à
la gloire de premier capitaine du siècle, celle de pacificateur.
L'ultimatum du directoire le gênait; mais il n'était pas plus décidé
dans cette circonstance que dans une foule d'autres, à obéir aveuglément
à son gouvernement. Ses travaux, dans ce moment, étaient immenses. Il
organisait les républiques italiennes, il se créait une marine dans
l'Adriatique, il formait de grands projets sur la Méditerranée, et il
traitait avec les plénipotentiaires de l'Autriche.
Il avait commencé à organiser en deux états séparés les provinces qu'il
avait affranchies dans la Haute-Italie. Il avait érigé depuis long-temps
en république cispadane le duché de Modène, les légations de Bologne
et de Ferrare. Son projet était de réunir ce petit état à Venise
révolutionnée, et de la dédommager ainsi de la perte de ses provinces de
terre-ferme. Il voulait organiser à part la Lombardie, sous le titre de
république transpadane. Mais bientôt ses idées avaient changé, et il
préférait former un seul état des provinces affranchies. L'esprit de
localité, qui s'opposait d'abord à la réunion de la Lombardie avec les
autres provinces, conseillait maintenant au contraire de les réunir. La
Romagne, par exemple, ne voulait pas se réunir aux légations et au duché
de Modène, mais consentait à dépendre d'un gouvernement central établi à
Milan. Bonaparte vit bientôt que chacun détestant son voisin, il serait
plus facile de soumettre tout le monde à une autorité unique. Enfin,
la difficulté de décider la suprématie entre Venise et Milan, et de
préférer l'une des deux pour en faire le siége du gouvernement, cette
difficulté n'en était plus une pour lui. Il avait résolu de sacrifier
Venise. Il n'aimait pas les Vénitiens; il voyait que le changement du
gouvernement n'avait pas amené chez eux un changement dans les esprits.
La grande noblesse, la petite, le peuple étaient ennemis des Français et
de la révolution, et faisaient toujours des voeux pour les Autrichiens.
A peine un petit nombre de bourgeois aisés approuvaient-ils le nouvel
état de choses. La municipalité démocratique montrait la plus mauvaise
volonté à l'égard des Français. Presque tout le monde à Venise semblait
désirer qu'un retour de fortune permît à l'Autriche de rétablir l'ancien
gouvernement. De plus, les Vénitiens n'inspiraient aucune estime à
Bonaparte sous un rapport important à ses yeux, la puissance. Leurs
canaux et leurs ports étaient presque comblés, leur marine était dans le
plus triste état; ils étaient eux-mêmes abâtardis par les plaisirs,
et incapables d'énergie. «_C'est un peuple mou, efféminé et lâche_,
écrivait-il, _sans terre ni eau, et nous n'en avons que faire_.» Il
songeait donc à livrer Venise à l'Autriche, à condition que l'Autriche,
renonçant à la limite de l'Oglio, stipulée par les préliminaires
de Léoben, rétrograderait jusqu'à l'Adige. Ce fleuve, qui est une
excellente limite, séparait alors l'Autriche de la république nouvelle.
L'importante place de Mantoue, qui, d'après les préliminaires, devait
être rendue à l'Autriche, resterait à la république italienne, et Milan
deviendrait capitale sans aucune contestation. Bonaparte aimait donc
beaucoup mieux former un seul état, dont Milan serait la capitale, et
donner à cet état la frontière de l'Adige et Mantoue, que de garder
Venise; et en cela il avait raison, dans l'intérêt même de la liberté
italienne. A ne pas affranchir toute l'Italie jusqu'à l'Izonzo, mieux
valait sacrifier Venise que la frontière de l'Adige et Mantoue.
Bonaparte avait vu, en s'entretenant avec les négociateurs autrichiens,
que le nouvel arrangement pourrait être accepté. En conséquence, il
forma de la Lombardie, des duchés de Modène et de Reggio, des légations
de Bologne et de Ferrare, de la Romagne, du Bergamasque, du Brescian
et du Mantouan, un état qui s'étendait jusqu'à l'Adige, qui avait
d'excellentes places, telles que Pizzighitone et Mantoue, une population
de trois millions six cent mille habitans, un sol admirable, des
fleuves, des canaux et des ports.
Sur-le-champ il se mit à l'organiser en république. Il aurait voulu une
autre constitution que celle donnée à la France. Il trouvait dans cette
constitution le pouvoir exécutif trop faible, et, même sans avoir encore
aucun penchant décidé pour telle ou telle forme de gouvernement, mû par
le seul besoin de composer un état fort et capable de lutter avec
les aristocraties voisines, il aurait souhaité une organisation plus
concentrée et plus énergique. Il demandait qu'on lui envoyât Sieyès,
pour s'entendre avec lui à cet égard; mais le directoire n'adopta point
ses idées, et insista pour qu'on donnât à la nouvelle république la
constitution française. Il fut obéi, et sur-le-champ notre constitution
fut adaptée à l'Italie. La nouvelle république fut appelée Cisalpine. On
voulait à Paris l'appeler Transalpine: mais c'était placer en quelque
sorte le centre à Paris, et les Italiens le voulaient à Rome, parce que
tous les voeux tendaient à l'affranchissement de leur patrie, à son
unité, et au rétablissement de l'antique métropole. Le mot Cisalpine
était donc celui qui lui convenait le mieux. On crut prudent de ne
pas abandonner au choix des Italiens la première composition du
gouvernement. Pour cette première fois, Bonaparte nomma lui-même les
cinq directeurs et les membres des deux conseils. Il s'attacha à faire
les meilleurs choix, autant du moins que sa position le permettait. Il
nomma directeur Serbelloni, l'un des plus grands seigneurs de l'Italie;
il fit partout organiser des gardes nationales, et en réunit trente
mille à Milan pour la fédération du 14 juillet. La présence de l'armée
française en Italie, ses hauts faits, sa gloire, avaient commencé à
répandre l'enthousiasme militaire dans ce pays, trop peu habitué aux
armes. Bonaparte tâcha de l'y exciter de toutes les manières. Il ne se
dissimulait pas combien la nouvelle république était faible sous le
rapport militaire; il n'estimait en Italie que l'armée piémontaise,
parce que la cour de Piémont avait seule fait la guerre pendant le cours
du siècle. Il écrivait à Paris qu'un seul régiment du roi de Sardaigne
renverserait la république cisalpine, qu'il fallait donner par
conséquent à cette république des moeurs guerrières, qu'elle serait
alors une puissance importante en Italie, mais que pour cela il fallait
du temps, et que de pareilles révolutions ne se faisaient pas en
quelques jours. Cependant il commençait à y réussir, car il avait au
plus haut degré l'art de communiquer aux autres le plus vif de ses
goûts, celui des armes. Personne ne savait mieux se servir de sa gloire,
pour faire des succès militaires une mode, pour y diriger toutes les
vanités et toutes les ambitions. Dès ce jour, les moeurs commencèrent
à changer en Italie. «La soutane, qui était l'habit à la mode pour les
jeunes gens, fut remplacée par l'uniforme. Au lieu de passer leur vie
aux pieds des femmes, les jeunes Italiens fréquentaient les manèges, les
salles d'armes, les champs d'exercice. Les enfans ne jouaient plus à la
chapelle; ils avaient des régimens de fer-blanc, et imitaient dans leurs
jeux les événemens de la guerre. Dans les comédies, dans les farces
des rues, on avait toujours représenté un Italien bien lâche, quoique
spirituel, et une espèce de gros capitan, quelquefois français, et plus
souvent allemand, bien fort, bien brave, bien brutal, finissant
par administrer quelques coups de bâton à l'Italien, aux grands
applaudissemens des spectateurs. Le peuple ne souffrit plus de pareilles
allusions; les auteurs mirent sur la scène, à la satisfaction du public,
des Italiens braves, faisant fuir des étrangers pour soutenir leur
honneur et leurs droits. L'esprit national se formait. L'Italie
avait ses chansons à la fois patriotiques et guerrières. Les femmes
repoussaient avec mépris les hommages des hommes qui, pour leur plaire,
affectaient des moeurs efféminées[9].»
[Note 9: _Mémoires de Napoléon_, publiés par le comte de Monthelon, tome
IV, page 196.]
Cependant cette révolution commençait à peine; la Cisalpine ne pouvait
être forte encore que des secours de la France. Le projet était d'y
laisser, comme en Hollande, une partie de l'armée, qui se reposerait là
de ses fatigues, jouirait paisiblement de sa gloire, et animerait de
son feu guerrier toute la contrée. Bonaparte, avec cette prévoyance qui
s'étendait à tout, avait formé pour la Cisalpine un vaste et magnifique
plan. Cette république était pour la France un avant-poste; il fallait
que nos armées pussent y arriver rapidement. Bonaparte avait formé
le projet d'une route, qui de France arriverait à Genève, de Genève
traverserait le Valais, percerait le Simplon, et descendrait en
Lombardie. Il traitait déjà avec la Suisse pour cet objet. Il avait
envoyé des ingénieurs pour faire le devis de la dépense, et il arrêtait
tous les détails d'exécution, avec cette précision qu'il mettait dans
les projets même les plus vastes et les plus chimériques en apparence.
Il voulait que cette grande route, la première qui percerait
directement les Alpes, fût large, sûre et magnifique, qu'elle devînt un
chef-d'oeuvre de la liberté et un monument de la puissance française.
Tandis qu'il s'occupait ainsi d'une république qui lui devait
l'existence, il rendait la justice aussi et était pris pour arbitre
entre deux peuples. La Valteline s'était révoltée contre la souveraineté
des ligues grises. La Valteline se compose de trois vallées, qui
appartiennent à l'Italie, car elles versent leurs eaux vers l'Adda.
Elles étaient soumises au joug des Grisons, joug insupportable, car il
n'y en a pas de plus pesant que celui qu'un peuple impose à un autre
peuple. Il y avait plus d'une tyrannie de ce genre en Suisse. Celle de
Berne sur le pays de Vaud était célèbre. Les Valtelins se soulevèrent et
demandèrent à faire partie de la république cisalpine. Ils invoquèrent
la protection de Bonaparte, et se fondèrent, pour l'obtenir, sur
d'anciens traités, qui mettaient la Valteline sous la protection des
souverains de Milan. Les Grisons et les Valtelins convinrent de s'en
référer au tribunal de Bonaparte. Il accepta la médiation avec la
permission du directoire. Il fit conseiller aux Grisons de reconnaître
les droits des Valtelins, et de se les associer comme une nouvelle
ligue grise. Ils s'y refusèrent, et voulurent plaider la cause de leur
tyrannie. Bonaparte leur fixa une époque pour comparaître. Le terme
venu, les Grisons, à l'instigation de l'Autriche, refusèrent de se
présenter. Bonaparte alors, se fondant sur l'acceptation de l'arbitrage
et sur les anciens traités, condamna les Grisons par défaut, déclara
les Valtelins libres, et leur permit de se réunir à la Cisalpine. Cette
sentence fondée en droit et en équité, fit une vive sensation en Europe.
Elle épouvanta l'aristocratie de Berne, réjouit les vaudois, et ajouta à
la Cisalpine une population riche, brave et nombreuse.
Gênes le prenait en même temps pour son conseiller dans le choix d'une
constitution. Gênes n'étant point conquise, pouvait se choisir ses lois,
et ne dépendait pas du directoire sous ce rapport. Les deux partis
aristocratique et démocratique étaient là aux prises. Une première
révolte avait éclaté, comme on l'a vu, au mois de mai; il y en eut
une seconde plus générale dans la vallée de la Polcevera, qui faillit
devenir fatale à Gênes. Elle était excitée par les prêtres contre la
constitution nouvelle. Le général français Duphot, qui se trouvait là
avec quelques troupes, rétablit l'ordre. Les Génois s'adressèrent à
Bonaparte, qui leur répondit une lettre sévère, pleine de conseils fort
sages, et dans laquelle il réprimait leur fougue démocratique. Il fit
des changemens dans leur constitution; au lieu de cinq magistrats
chargés du pouvoir exécutif, il n'en laissa que trois; les membres des
conseils furent moins nombreux; le gouvernement fut organisé d'une
manière moins populaire, mais plus forte. Bonaparte fit accorder plus
d'avantages aux nobles et aux prêtres, pour les réconcilier avec
le nouvel ordre de choses; et comme on avait voulu les exclure des
fonctions publiques, il blâma cette pensée. _Vous feriez_, écrivait-il
aux Génois, _ce qu'ils ont fait eux-mêmes_. Il publia avec intention la
lettre où était renfermée cette phrase. C'était un blâme dirigé contre
ce qui se faisait à Paris à l'égard des nobles. Il était charmé
d'intervenir ainsi d'une manière indirecte dans la politique, de donner
un avis, de le donner contraire au directoire, et surtout de se
détacher sur-le-champ du parti victorieux; car il affectait de rester
indépendant, de n'approuver, de ne servir aucune faction, de les
mépriser, de les dominer toutes.
Tandis qu'il était ainsi législateur, arbitre, conseiller des peuples
italiens, il s'occupait d'autres soins non moins vastes, et qui
décelaient une prévoyance bien autrement profonde. Il s'était emparé de
la marine de Venise, et avait mandé l'amiral Brueys dans l'Adriatique,
pour prendre possession des îles vénitiennes de la Grèce. Il avait été
amené ainsi à réfléchir sur la Méditerranée, sur son importance et sur
le rôle que nous pouvions y jouer. Il avait conclu que si, dans l'Océan,
nous devions rencontrer des maîtres, nous n'en devions pas avoir dans la
Méditerranée. Que l'Italie fût affranchie en entier ou ne le fût pas,
que Venise fût ou non cédée à l'Autriche, il voulait que la France
gardât les îles Ioniennes, Corfou, Zante, Sainte-Maure, Cérigo,
Céphalonie. Les peuples de ces îles demandaient à devenir nos sujets.
Malte, le poste le plus important de la Méditerranée, appartenait à un
ordre usé, et qui devait disparaître devant l'influence de la révolution
française. Malte, d'ailleurs, devait tomber bientôt au pouvoir des
Anglais, si la France ne s'en emparait pas. Bonaparte avait fait saisir
les propriétés des chevaliers en Italie, pour achever de les ruiner. Il
avait pratiqué des intrigues à Malte même, qui n'était gardée que par
quelques chevaliers et une faible garnison; et il se proposait d'y
envoyer sa petite marine et de s'en emparer. «De ces différens postes,
écrivait-il au directoire, nous dominerons la Méditerranée, nous
veillerons sur l'empire ottoman, qui croule de toutes parts, et nous
serons en mesure ou de le soutenir ou d'en prendre notre part. Nous
pourrons davantage, ajoutait Bonaparte, nous pourrons rendre presque
inutile aux Anglais la domination de l'Océan. Ils nous ont contesté à
Lille le Cap de Bonne-Espérance; nous pouvons nous en passer. Occupons
l'Égypte; nous aurons la route directe de l'Inde, et il nous sera facile
d'y établir une des plus belles colonies du globe.»
C'est donc en Italie, et en promenant sa pensée sur le Levant, qu'il
conçut la première idée de l'expédition célèbre qui fut tentée
l'année suivante. «C'est en Égypte, écrivait-il, qu'il faut attaquer
l'Angleterre.» (Lettre du 16 août 1797--29 thermidor an V.)
Pour arriver à ces fins, il avait fait venir l'amiral Brueys dans
l'Adriatique avec six vaisseaux, quelques frégates et quelques
corvettes. Il s'était ménagé en outre un moyen de s'emparer de la marine
vénitienne. D'après le traité conclu, on devait lui payer trois millions
en matériel de marine. Il prit sous ce prétexte tous les chanvres, fers,
etc., qui formaient du reste la seule richesse de l'arsenal vénitien.
Après s'être emparé du matériel sous le prétexte des trois millions,
Bonaparte s'empara des vaisseaux, sous prétexte d'aller occuper les îles
pour le compte de Venise démocratique. Il fit achever ceux qui étaient
en construction, et parvint ainsi à armer six vaisseaux de guerre, six
frégates et plusieurs corvettes, qu'il réunit à l'escadre que Brueys
avait amenée de Toulon. Il remplaça le million que la trésorerie avait
arrêté, donna à Brueys des fonds pour enrôler d'excellens matelots en
Albanie et sur les côtes de la Grèce, et lui créa ainsi une marine
capable d'imposer à toute la Méditerranée. Il en fixa le principal
établissement à Corfou, par des raisons excellentes, et qui furent
approuvées du gouvernement. De Corfou, cette escadre pouvait se porter
dans l'Adriatique, et se concerter avec l'armée d'Italie en cas de
nouvelles hostilités; elle pouvait aller à Malte, elle imposait à la
cour de Naples, et il lui était facile, si on la désirait dans l'Océan,
pour la faire concourir à quelque projet, de voler vers le détroit plus
promptement que si elle eût été à Toulon. Enfin à Corfou, l'escadre
apprenait à devenir manoeuvrière, et se formait mieux qu'à Toulon, où
elle était ordinairement immobile. «Vous n'aurez jamais de marins,
écrivait Bonaparte, en les laissant dans vos ports.»
Telle était la manière dont Bonaparte occupait son temps pendant les
lenteurs calculées que lui faisait essuyer l'Autriche. Il songeait aussi
à sa position militaire à l'égard de cette puissance. Elle avait fait
des préparatifs immenses, depuis la signature des préliminaires de
Léoben. Elle avait transporté la plus grande partie de ses forces dans
la Carinthie, pour protéger Vienne et se mettre à couvert contre la
fougue de Bonaparte. Elle avait fait lever la Hongrie en masse. Dix-huit
mille cavaliers hongrois s'exerçaient depuis trois mois sur les bords du
Danube. Elle avait donc les moyens d'appuyer les négociations d'Udine.
Bonaparte n'avait guère plus de soixante-dix mille hommes de troupes,
dont une très petite partie en cavalerie. Il demandait des renforts
au directoire pour faire face à l'ennemi, et il pressait surtout la
ratification du traité d'alliance avec le Piémont pour obtenir dix
mille de ces soldats piémontais dont il faisait si grand cas. Mais
le directoire ne voulait pas lui envoyer de renforts, parce que le
déplacement des troupes aurait amené de nombreuses désertions; il aimait
mieux, en accélérant la marche de l'armée d'Allemagne, dégager l'armée
d'Italie, que la renforcer; il hésitait encore à signer une alliance
avec le Piémont, parce qu'il ne voulait pas garantir un trône dont il
espérait et souhaitait la chute naturelle. Il avait envoyé seulement
quelques cavaliers à pied. On avait en Italie de quoi les monter et les
équiper.
Privé des ressources sur lesquelles il avait compté, Bonaparte se voyait
donc exposé à un orage du côté des Alpes Juliennes. Il avait tâché de
suppléer de toutes les manières aux moyens qu'on lui refusait. Il avait
armé et fortifié Palma-Nova, avec une activité extraordinaire, et en
avait fait une place de premier ordre, qui, à elle seule, devait exiger
un long siége. Cette circonstance seule changeait singulièrement sa
position. Il avait fait jeter des ponts sur l'Izonzo, et construire
des têtes de pont, pour être prêt à déboucher avec sa promptitude
accoutumée. Si la rupture avait lieu avant la chute des neiges, il
espérait surprendre les Autrichiens, les jeter dans le désordre, et
malgré la supériorité de leurs forces, se trouver bientôt aux portes
de Vienne. Mais si la rupture n'avait lieu qu'après les neiges, il ne
pouvait plus prévenir les Autrichiens, il était obligé de les recevoir
dans les plaines de l'Italie, où la saison leur permettait de déboucher
en tout temps, et alors le désavantage du nombre n'était plus balancé
par celui de l'offensive. Dans ce cas, il se considérait comme en
danger.
Bonaparte désirait donc que les négociations se terminassent
promptement. Après la ridicule note du 18 juillet, où les
plénipotentiaires avaient insisté de nouveau pour le congrès de Berne,
et réclamé contre ce qui s'était fait à Venise, Bonaparte avait fait
répondre d'une manière vigoureuse, et qui prouvait à l'Autriche qu'il
était prêt à fondre de nouveau sur Vienne. MM. de Gallo, de Meerweldt et
un troisième négociateur, M. Degelmann, étaient arrivés le 31 août (14
fructidor), et les conférences avaient commencé sur-le-champ. Mais
évidemment le but était de traîner encore les choses en longueur, car,
tout en acceptant une négociation séparée à Udine, ils se réservaient
toujours de revenir à un congrès général à Berne. Ils annonçaient que
le congrès de Rastadt, pour la paix de l'Empire, allait s'ouvrir
sur-le-champ, que les négociations en seraient conduites en même temps
que celles d'Udine, ce qui devait compliquer singulièrement les intérêts
et faire naître autant de difficultés qu'un congrès général à Berne.
Bonaparte fit observer que la paix de l'Empire ne devait se traiter
qu'après la paix avec l'empereur; il déclara que si le congrès
s'ouvrait, la France n'y enverrait pas; il ajouta que, si au 1er octobre
la paix avec l'empereur n'était pas conclue, les préliminaires de Léoben
seraient regardés comme nuls. Les choses en étaient à ce point, lorsque
le 18 fructidor (4 septembre) déjoua toutes les fausses espérances de
l'Autriche. Sur-le-champ M. de Cobentzel accourut de Vienne à Udine.
Bonaparte se rendit à Passeriano, fort belle maison de campagne, à
quelque distance d'Udine, et tout annonça que cette fois le désir de
traiter était sincère. Les conférences avaient lieu alternativement à
Udine, chez M. de Cobentzel, et à Passeriano, chez Bonaparte. M. de
Cobentzel était un esprit subtil, abondant, mais peu logique: il était
hautain et amer. Les trois autres négociateurs gardaient le silence.
Bonaparte représentait seul pour la France, depuis la destitution de
Clarke. Il avait assez d'arrogance, la parole assez prompte et assez
tranchante pour répondre au négociateur autrichien. Quoiqu'il fût
visible que M. de Cobentzel avait l'intention réelle de traiter, il n'en
afficha pas moins les prétentions les plus extravagantes. C'était tout
au plus si l'Autriche cédait les Pays-Bas, mais elle ne se chargeait pas
de nous assurer la limite du Rhin, disant que c'était à l'Empire à
nous faire cette concession. En dédommagement des riches et populeuses
provinces de la Belgique, l'Autriche voulait des possessions, non pas
en Allemagne, mais en Italie. Les préliminaires de Léoben lui avaient
assigné les états vénitiens jusqu'à l'Oglio, c'est-à-dire la Dalmatie,
l'Istrie, le Frioul, le Brescian, le Bergamasque et le Mantouan, avec
la place de Mantoue; mais ces provinces ne la dédommageaient pas de la
moitié de ce qu'elle perdait en cédant la Belgique et la Lombardie. Ce
n'était pas trop, disait M. de Cobentzel, de lui laisser non-seulement
la Lombardie, mais de lui donner encore Venise et les légations, et de
rétablir le duc de Modène dans son duché.
A toute la faconde de M. de Cobentzel, Bonaparte ne répondait que par
un imperturbable silence; et à ses prétentions folles, que par des
prétentions aussi excessives, énoncées d'un ton ferme et tranchant. Il
demandait la ligne du Rhin pour la France, Mayence comprise, et la ligne
de l'Izonzo pour l'Italie. Entre ces prétentions opposées il fallait
prendre un milieu. Bonaparte, comme nous l'avons déjà dit, avait cru
entrevoir qu'en cédant Venise à l'Autriche (concession qui n'était pas
comprise dans les préliminaires de Léoben, parce qu'on ne songeait pas
alors à détruire cette république), il pourrait obtenir que l'empereur
reculât sa limite de l'Oglio à l'Adige, que le Mantouan, le Bergamasque
et le Brescian fussent donnés à la Cisalpine, qui aurait ainsi la
frontière de l'Adige et Mantoue; que de plus l'empereur reconnût à
la France la limite du Rhin, et lui livrât même Mayence; qu'enfin il
consentît à lui laisser les îles Ioniennes. Bonaparte résolut de traiter
à ces conditions. Il y voyait beaucoup d'avantages réels, et tous ceux
que la France pouvait obtenir dans le moment. L'empereur, en prenant
Venise, se compromettait dans l'opinion de l'Europe, car c'était pour
lui que Venise avait trahi la France. En abandonnant l'Adige et Mantoue,
l'empereur donnait à la nouvelle république italienne une grande
consistance; en nous laissant les îles Ioniennes, il nous préparait
l'empire de la Méditerranée; en nous reconnaissant la limite du Rhin,
il laissait l'Empire sans force pour nous la refuser; en nous livrant
Mayence, il nous mettait véritablement en possession de cette limite, et
se compromettait encore avec l'Empire de la manière la plus grave, en
nous livrant une place appartenant à l'un des princes germaniques.
Il est vrai qu'en faisant une nouvelle campagne, on était assuré de
détruire la monarchie autrichienne, ou de l'obliger du moins à renoncer
à l'Italie. Mais Bonaparte avait plus d'une raison personnelle d'éviter
une nouvelle campagne. On était en octobre, et il était tard pour percer
en Autriche. L'armée d'Allemagne, commandée aujourd'hui par Augereau,
devait avoir tout l'avantage, car elle n'avait personne devant elle.
L'armée d'Italie avait sur les bras toutes les forces autrichiennes;
elle ne pouvait pas avoir le rôle brillant, étant réduite à la
défensive; elle ne pouvait pas être la première à Vienne. Enfin
Bonaparte était fatigué, il voulait jouir un peu de son immense gloire.
Une bataille de plus n'ajoutait rien aux merveilles de ces deux
campagnes, et en signant la paix il se couronnait d'une double gloire.
A celle de guerrier il ajouterait celle de négociateur, et il serait le
seul général de la république qui aurait réuni les deux, car il n'en
était encore aucun qui eût signé des traités. Il satisferait à l'un des
voeux les plus ardens de la France, et rentrerait dans son sein
avec tous les genres d'illustration. Il est vrai qu'il y avait une
désobéissance formelle à signer un traité sur ces bases, car le
directoire exigeait l'entier affranchissement de l'Italie; mais
Bonaparte sentait que le directoire n'oserait pas refuser la
ratification du traité, car ce serait se mettre en opposition avec
l'opinion de la France. Le directoire l'avait choquée déjà en rompant à
Lille, il la choquerait bien plus en rompant à Udine, et il justifierait
tous les reproches de la faction royaliste, qui l'accusait de vouloir
une guerre éternelle. Bonaparte sentait donc bien qu'en signant le
traité, il obligeait le directoire à le ratifier.
Il donna donc hardiment son ultimatum à M. de Cobentzel: c'était Venise
pour l'Autriche, mais l'Adige et Mantoue pour la Cisalpine, le Rhin et
Mayence pour la France, avec les îles Ioniennes en sus. Le 16 octobre
(25 vendémiaire an VI), la dernière conférence eut lieu à Udine chez M.
de Cobentzel. De part et d'autre on déclarait qu'on allait rompre; et M.
de Cobentzel annonçait que ses voitures était préparées. On était
assis autour d'une longue table rectangulaire; les quatre négociateurs
autrichiens étaient placés d'un côté; Bonaparte était seul de l'autre.
M. de Cobentzel récapitula tout ce qu'il avait dit, soutint que
l'empereur, en abandonnant les clefs de Mayence, devait recevoir celles
de Mantoue; qu'il ne pouvait faire autrement sans se déshonorer; que, du
reste, jamais la France n'avait fait un traité plus beau; qu'elle n'en
désirait certainement pas un plus avantageux; qu'elle voulait avant
tout la paix, et qu'elle saurait juger la conduite du négociateur qui
sacrifiait l'intérêt et le repos de son pays à son ambition militaire.
Bonaparte, demeurant calme et impassible pendant cette insultante
apostrophe, laissa M. de Cobentzel achever son discours; puis, se
dirigeant vers un guéridon qui portait un cabaret de porcelaine, donné
par la grande Catherine à M. de Cobentzel et étalé comme un objet
précieux, il s'en saisit et le brisa sur le parquet, en prononçant ces
paroles: «La guerre est déclarée; mais souvenez-vous qu'avant trois mois
je briserai votre monarchie, comme je brise cette porcelaine.» Cet acte
et ces paroles frappèrent d'étonnement les négociateurs autrichiens. Il
les salua, sortit, et, montant sur-le-champ en voiture, ordonna à un
officier d'aller annoncer à l'archiduc Charles que les hostilités
recommenceraient sous vingt-quatre heures. M. de Cobentzel, effrayé,
envoya sur-le-champ l'ultimatum signé à Passeriano. L'une des conditions
du traité était l'élargissement de M. de Lafayette, qui, depuis cinq
ans, supportait héroïquement sa détention à Olmutz.
Le lendemain, 17 octobre (26 vendémiaire), on signa le traité à
Passeriano; on le data d'un petit village situé entre les deux armées,
mais dans lequel on ne se rendit pas, parce qu'il n'y avait pas de local
convenable pour recevoir les négociateurs. Ce village était celui de
_Campo-Formio_. Il donna son nom à ce traité célèbre, le premier conclu
entre l'empereur et la république française.
Il était convenu que l'empereur, comme souverain des Pays-Bas, et comme
membre de l'Empire, reconnaîtrait à la France la limite du Rhin, qu'il
livrerait Mayence à nos troupes, et que les îles Ioniennes resteraient
en notre possession; que la république Cisalpine aurait la Romagne,
les légations, le duché de Modène, la Lombardie, la Valteline, le
Bergamasque, le Brescian et le Mantouan, avec la limite de l'Adige et
Mantoue. L'empereur souscrivait de plus à diverses conditions résultant
de ce traité et des traités antérieurs qui liaient la république.
D'abord il s'engageait à donner le Brisgaw au duc de Modène, en
dédommagement de son duché. Il s'engageait ensuite à prêter son
influence pour faire obtenir en Allemagne un dédommagement au
stathouder, pour la perte de la Hollande, et un dédommagement au roi de
Prusse, pour la perte du petit territoire qu'il nous avait cédé sur la
gauche du Rhin. En vertu de ces engagemens, la voix de l'empereur était
assurée au congrès de Rastadt, pour la solution de toutes les questions
qui intéressaient le plus la France. L'empereur recevait en retour de
tout ce qu'il accordait, le Frioul, l'Istrie, la Dalmatie et les bouches
du Cattaro.
La France n'avait jamais fait une paix aussi belle. Elle avait enfin
obtenu ses limites naturelles, et elle les obtenait du consentement du
continent. Une grande révolution était opérée dans la Haute-Italie, Il
y avait là un ancien état détruit, et un nouvel état fondé. Mais l'état
détruit était une aristocratie despotique, ennemie irréconciliable de la
liberté. L'état fondé était une république libéralement constituée,
et qui pouvait communiquer la liberté à toute l'Italie. On pouvait
regretter, il est vrai, que les Autrichiens ne fussent pas rejetés
au-delà de l'Izonzo, que toute la Haute-Italie, et la ville de Venise
elle-même, ne fussent pas réunies à la Cisalpine: avec une campagne
de plus, ce résultat eût été obtenu. Des considérations particulières
avaient empêché le jeune vainqueur de faire cette campagne. L'intérêt
personnel commençait à altérer les calculs du grand homme, et à imprimer
une tache sur le premier et peut-être le plus bel acte de sa vie.
Bonaparte ne pouvait guère douter de la ratification du traité;
cependant il n'était pas sans inquiétude, car ce traité était une
contravention formelle aux instructions du directoire. Il le fit
porter par son fidèle et complaisant chef d'état-major, Berthier qu'il
affectionnait beaucoup, et qu'il n'avait point encore envoyé en France
pour jouir des applaudissemens des Parisiens. Avec son tact ordinaire,
il adjoignit un savant au militaire: c'était Monge, qui avait fait
partie de la commission chargée de choisir les objets d'art en Italie,
et qui, malgré son ardent démagogisme et son esprit géométrique, avait
été séduit, comme tant d'autres, par le génie, la grâce et la gloire.
Monge et Berthier furent rendus à Paris en quelques jours. Ils y
arrivèrent au milieu de la nuit, et arrachèrent de son lit le président
du directoire, Larévellière-Lépaux. Tout en apportant un traité de paix,
les deux envoyés étaient loin d'avoir la joie et la confiance ordinaires
dans ces circonstances; ils étaient embarrassés comme des gens qui
doivent commencer par un aveu pénible: il fallait dire, en effet, qu'on
avait désobéi au gouvernement. Ils employèrent de grandes précautions
oratoires pour annoncer la teneur du traité et excuser le général.
Larévellière les reçut avec tous les égards que méritaient deux
personnages aussi distingués, dont l'un surtout était un savant
illustre; mais il ne s'expliqua pas sur le traité, et répondit
simplement que le directoire en déciderait. Il le présenta le lendemain
matin au directoire. La nouvelle de la paix s'était déjà répandue
dans tout Paris; la joie était au comble; on ne connaissait pas les
conditions, mais, quelles qu'elles fussent, on était certain qu'elles
devaient être brillantes. On exaltait Bonaparte et sa double gloire.
Comme il l'avait prévu, on était enthousiasmé de trouver en lui le
pacificateur et le guerrier; et une paix qu'il n'avait signée qu'avec
égoïsme était vantée comme un acte de désintéressement militaire. Le
jeune général, disait-on, s'est refusé la gloire d'une nouvelle campagne
pour donner la paix à sa patrie.
L'envahissement de la joie fut si prompt, qu'il eût été bien difficile
au directoire de la tromper, en rejetant le traité de Campo-Formio. Ce
traité était la suite d'une désobéissance formelle: ainsi le directoire
ne manquait pas d'excellentes raisons pour refuser sa ratification; et
il eût été fort important de donner une leçon sévère au jeune audacieux
qui avait enfreint des ordres précis. Mais comment tromper l'attente
générale? comment oser refuser une seconde fois la paix, après l'avoir
refusée à Lille? On voulait donc justifier tous les reproches des
victimes de fructidor, et mécontenter gravement l'opinion? Il y avait
un autre danger non moins grand à la braver. En effet, en rejetant le
traité, Bonaparte donnait sa démission, et des revers allaient
suivre inévitablement la reprise des hostilités en Italie. De quelle
responsabilité ne se chargeait-on pas, dans ce cas-là? D'ailleurs le
traité avait d'immenses avantages: il ouvrait un superbe avenir; il
donnait, de plus que celui de Léoben, Mayence et Mantoue; enfin il
laissait libres toutes les forces de la France, pour en accabler
l'Angleterre.
Le directoire approuva donc le traité: la joie n'en fut que plus vive et
plus profonde. Sur-le-champ, par un calcul habile, le directoire songea
à tourner tous les esprits contre l'Angleterre: le héros d'Italie et ses
invincibles compagnons durent voler d'un ennemi à l'autre, et, le jour
même où l'on publiait le traité, un arrêté nomma Bonaparte général en
chef de l'armée d'Angleterre.
Bonaparte se disposa à quitter l'Italie, pour venir enfin goûter
quelques instans de repos, et jouir d'une gloire, la plus grande connue
dans les temps modernes. Il était nommé plénipotentiaire à Rastadt, avec
Bonnier et Treilhard, pour y traiter de la paix avec l'Empire. Il était
convenu aussi qu'il trouverait à Rastadt M. de Cobentzel, avec qui il
échangerait les ratifications du traité de Campo-Formio. Il devait en
même temps veiller à l'exécution des conditions relatives à l'occupation
de Mayence. Avec sa prévoyance ordinaire, il avait eu soin de stipuler
que les troupes autrichiennes n'entreraient dans Palma-Nova qu'après que
les siennes seraient entrées dans Mayence.
Avant de partir pour Rastadt, il voulut mettre la dernière main aux
affaires d'Italie. Il fit les nominations qui lui restaient à faire dans
la Cisalpine; il régla les conditions du séjour des troupes françaises
en Italie, et leurs rapports avec la nouvelle république. Ces troupes
devaient être commandées par Berthier, et former un corps de trente
mille hommes, entretenus aux frais de la Cisalpine; elles devaient y
demeurer jusqu'à la paix générale de l'Europe. Il retira le corps
qu'il avait à Venise, et livra cette ville à un corps autrichien. Les
patriotes vénitiens, en se voyant donnés à l'Autriche, furent indignés.
Bonaparte leur avait fait assurer un asile dans la Cisalpine, et il
avait stipulé avec le gouvernement autrichien la faculté, pour eux,
de vendre leurs biens. Ils ne furent point sensibles à ces soins, et
vomirent contre le vainqueur qui les sacrifiait, des imprécations
véhémentes, et fort naturelles. Villetard, qui avait semblé s'engager
pour le gouvernement français à leur égard, écrivit à Bonaparte, et en
fut traité avec une dureté remarquable. Du reste, ce ne furent pas
les patriotes seuls qui montrèrent une grande douleur dans cette
circonstance; les nobles et le peuple, qui préféraient naguère
l'Autriche à la France, parce qu'ils aimaient les principes de l'une et
abhorraient ceux de l'autre, sentirent se réveiller tous leurs sentimens
nationaux, et montrèrent un attachement pour leur antique patrie, qui
les rendit dignes d'un intérêt qu'ils n'avaient pas inspiré encore. Le
désespoir fut général; on vit une noble dame s'empoisonner, et l'ancien
doge tomber sans mouvement aux pieds de l'officier autrichien, dans les
mains duquel il prêtait le serment d'obéissance.
Bonaparte adressa une proclamation aux Italiens, dans laquelle il leur
faisait ses adieux et leur donnait ses derniers conseils. Elle respirait
ce ton noble, ferme, et toujours un peu oratoire, qu'il savait donner
à son langage public. «Nous vous avons donné la liberté, dit-il aux
Cisalpins, sachez la conserver...; pour être dignes de votre destinée,
ne faites que des lois sages et modérées; faites-les exécuter avec force
et énergie; favorisez la propagation des lumières, et respectez la
religion. Composez vos bataillons, non pas de gens sans aveu, mais de
citoyens qui se nourrissent des principes de la république, et soient
immédiatement attachés à sa prospérité. Vous avez en général besoin de
vous pénétrer du sentiment de votre force et de la dignité qui convient
à l'homme libre: divisés et pliés depuis des siècles à la tyrannie,
vous n'eussiez pas conquis votre liberté; mais sous peu d'années,
fussiez-vous abandonnés à vous-mêmes, aucune puissance de la terre ne
sera assez forte pour vous l'ôter. Jusqu'alors la grande nation vous
protégera contre les attaques de vos voisins; son système politique sera
uni au vôtre.... Je vous quitte sous peu de jours. Les ordres de mon
gouvernement et un danger imminent de la république Cisalpine me
rappelleront seuls au milieu de vous.»
Cette dernière phrase était une réponse à ceux qui disaient qu'il
voulait se faire roi de la Lombardie. Il n'était rien qu'il préférât au
titre et au rôle de premier général de la république française. L'un des
négociateurs autrichiens lui avait offert de la part de l'empereur un
état en Allemagne; il avait répondu qu'il ne voulait devoir sa fortune
qu'à la reconnaissance du peuple français. Entrevoyait-il son avenir?
Non, sans doute; mais ne fût-il que premier citoyen de la république, on
comprend qu'il le préférât en ce moment. Les Italiens l'accompagnèrent
de leurs regrets et virent avec peine s'évanouir cette brillante
apparition. Bonaparte traversa rapidement le Piémont pour se rendre par
la Suisse à Rastadt. Des fêtes magnifiques, des présens pour lui et
sa femme, étaient préparés sur la route. Les princes et les peuples
voulaient voir ce guerrier si célèbre, cet arbitre de tant de destinées.
A Turin, le roi avait fait préparer des présens, afin de lui témoigner
sa reconnaissance pour l'appui qu'il en avait reçu auprès du directoire,
En Suisse, l'enthousiasme des Vaudois fut extrême pour le libérateur
de la Valteline. Des jeunes filles, habillées aux trois couleurs, lui
présentèrent des couronnes. Partout était inscrite cette maxime si chère
aux Vaudois: _Un peuple ne peut être sujet d'un autre peuple_. Bonaparte
voulait voir l'ossuaire de Morat; il y trouva une foule de curieux
empressés de le suivre partout. Le canon tirait dans les villes où il
passait. Le gouvernement de Berne, qui voyait avec dépit l'enthousiasme
qu'inspirait le libérateur de la Valteline, fit défendre à ses officiers
de tirer le canon; on lui désobéit. Arrivé à Rastadt, Bonaparte trouva
tous les princes allemands impatiens de le voir. Il fit sur-le-champ
prendre aux négociateurs français l'attitude qui convenait à leur
mission et à leur rôle. Il refusa de recevoir M. de Fersen, que la Suède
avait choisi pour la représenter au congrès de l'Empire, et que ses
liaisons avec l'ancienne cour de France rendaient peu propre à traiter
avec la république française. Ce refus fit une vive sensation, et
prouvait le soin constant que Bonaparte mettait à relever la _grande
nation_, comme il l'appelait dans toutes ses harangues. Après avoir
échangé les ratifications du traité de Campo-Formio, et fait les
arrangemens nécessaires à la remise de Mayence, il résolut de partir
pour Paris. Il ne voyait rien de grand à discuter à Rastadt, et surtout
il prévoyait des longueurs interminables, pour mettre d'accord tous
ces petits princes allemands. Un pareil rôle n'était pas de son goût;
d'ailleurs il était fatigué; et un peu d'impatience d'arriver à Paris,
et de monter au capitale de la Rome moderne, était bien naturel.
Il partit de Rastadt, traversa la France incognito, et arriva à Paris le
15 frimaire an VI au soir (5 décembre 1797). Il alla se cacher dans
une maison fort modeste, qu'il avait fait acheter rue Chantereine. Cet
homme, chez lequel l'orgueil était immense, avait toute l'adresse d'une
femme à le cacher. Lors de la reddition de Mantoue, il s'était soustrait
à l'honneur de voir défiler Wurmser; à Paris il voulut se cacher dans
la demeure la plus obscure. Il affectait dans son langage, dans son
costume, dans toutes ses habitudes, une simplicité qui surprenait
l'imagination des hommes, et la touchait plus profondément par l'effet
du contraste. Tout Paris, averti de son arrivée, était dans une
impatience de le voir qui était bien naturelle, surtout à des Français.
Le ministre des affaires étrangères, M. de Talleyrand, pour lequel il
s'était pris de loin d'un goût fort vif, voulut l'aller visiter le soir
même. Bonaparte demanda la permission de ne pas le recevoir, et le
prévint le lendemain matin. Le salon des affaires étrangères était plein
de grands personnages, empressés de voir le héros. Silencieux pour tout
le monde, il aperçut Bougainville, et alla droit à lui pour lui dire de
ces paroles qui, tombant de sa bouche, devaient produire des impressions
profondes. Déjà il affectait le goût d'un souverain pour l'homme utile
et célèbre. M. de Talleyrand le présenta au directoire. Quoiqu'il y eût
bien des motifs de mécontentement entre le général et les directeurs,
cependant l'entrevue fut pleine d'effusion. Il convenait au directoire
d'affecter la satisfaction, et au général la déférence. Du reste
les services étaient si grands, la gloire si éblouissante, que
l'entraînement devait faire place au mécontentement. Le directoire
prépara une fête triomphale pour la remise du traité de Campo-Formio.
Elle n'eut point lieu dans la salle des audiences du directoire, mais
dans la grande cour du Luxembourg. Tout fut disposé pour rendre cette
solemnité l'une des plus imposantes de la révolution. Les directeurs
étaient rangés au fond de la cour, sur une estrade, au pied de l'autel
de la patrie, et revêtus du costume romain. Autour d'eux, les ministres,
les ambassadeurs, les membres des deux conseils, la magistrature, les
chefs des administrations, étaient placés sur des sièges rangés en
amphithéâtre. Des trophées magnifiques formés par les innombrables
drapeaux pris sur l'ennemi, s'élevaient de distance en distance, tout
autour de la cour; de belles tentures tricolores en ornaient les
murailles; des galeries portaient la plus brillante société de la
capitale, des corps de musiciens étaient disposés dans l'enceinte; une
nombreuse artillerie était placée autour du palais, pour ajouter ses
détonations aux sons de la musique et au bruit des acclamations. Chénier
avait composé pour ce jour-là l'une de ses plus belles hymnes.
C'était le 20 frimaire an VI (10 décembre 1797). Le directoire, les
fonctionnaires publics, les assistans étaient rangés à leur place,
attendant avec impatience l'homme illustre que peu d'entre eux avaient
vu. Il parut accompagné de M. de Talleyrand, qui était chargé de le
présenter; car c'était le négociateur qu'on félicitait dans le moment.
Tous les contemporains, frappés de cette taille grêle et ce visage
pâle et romain, de cet oeil ardent, nous parlent chaque jour encore
de l'effet qu'il produisait, de l'impression indéfinissable de génie,
d'autorité, qu'il laissait dans les imaginations. La sensation fut
extrême. Des acclamations unanimes éclatèrent à la vue du personnage
si simple qu'environnait une telle renommée. _Vive la république! vive
Bonaparte!_ furent les cris qui éclatèrent de toutes parts. M. de
Talleyrand prit ensuite la parole, et dans un discours fin et concis,
s'efforça de rapporter la gloire du général, non à lui, mais à la
révolution, aux armées et à la _grande nation_. Il sembla se faire en
cela le complaisant de la modestie de Bonaparte, et avec son esprit
accoutumé, deviner comment le héros voulait qu'on parlât de lui, devant
lui. M. de Talleyrand parla ensuite _de ce qu'on pouvait_, disait-il,
_appeler son ambition_; mais en songeant à son goût antique pour la
simplicité, à son amour pour les sciences abstraites, à ses lectures
favorites, à ce sublime Ossian, avec lequel il apprenait à se détacher
de la terre, M. de Talleyrand dit qu'il faudrait le solliciter peut-être
pour l'arracher un jour à sa studieuse retraite. Ce que venait de dire
M. de Talleyrand était dans toutes les bouches, et allait se retrouver
dans tous les discours prononcés dans cette grande solennité. Tout le
monde disait et répétait que le jeune général était sans ambition, tant
on avait peur qu'il en eût. Bonaparte parla après M. de Talleyrand, et
prononça d'un ton ferme les phrases hachées que voici:
«CITOYENS,
«Le peuple français, pour être libre, avait les rois à combattre.
«Pour obtenir une constitution fondée sur la raison, il avait dix-huit
siècles de préjugés à vaincre.
«La constitution de l'an III et vous, avez triomphé de tous ces
obstacles.
«La religion, la féodalité, le royalisme, ont successivement, depuis
vingt siècles, gouverné l'Europe; mais de la paix que vous venez de
conclure, date l'ère des gouvernemens représentatifs.
«Vous êtes parvenus à organiser la grande nation dont le vaste
territoire n'est circonscrit que parce que la nature en a posé elle-même
les limites.
«Vous avez fait plus. Les deux plus belles parties de l'Europe, jadis
si célèbres par les arts, les sciences et les grands hommes dont elles
furent le berceau, voient avec les plus grandes espérances le génie de
la liberté sortir du tombeau de leurs ancêtres.
«Ce sont deux piédestaux sur lesquels les destinées vont placer deux
puissantes nations.
«J'ai l'honneur de vous remettre le traité signé à Campo-Formio, et
ratifié par sa majesté l'empereur.
«La paix assure la liberté, la prospérité et la gloire de la république.
«Lorsque le bonheur du peuple français sera assis sur de meilleures lois
organiques, l'Europe entière deviendra libre.»
Ce discours était à peine achevé, que les acclamations retentirent de
nouveau. Barras, président du directoire, répondit à Bonaparte. Son
discours était long, diffus, peu convenable, et exaltait beaucoup la
modestie et la simplicité du héros; il renfermait un hommage adroit
pour Hoche, le rival supposé du vainqueur de l'Italie. «Pourquoi Hoche
n'est-il point ici, disait le président du directoire pour voir, pour
embrasser son ami?» Hoche, en effet, avait défendu Bonaparte l'année
précédente avec une généreuse chaleur. Suivant la nouvelle direction
imprimée à tous les esprits, Barras proposait de nouveaux lauriers au
héros, et l'invitait à les aller cueillir en Angleterre. Après ces
trois discours, l'hymne de Chénier fut chantée en choeur, et avec
l'accompagnement d'un magnifique orchestre. Deux généraux s'approchèrent
ensuite, accompagnés par le ministre de la guerre: c'étaient le brave
Joubert, le héros du Tyrol, et Andréossy, l'un des officiers les plus
distingués de l'artillerie. Ils s'avançaient en portant un drapeau
admirable: c'était celui que le directoire venait de donner, à la fin
de la campagne, à l'armée d'Italie, c'était la nouvelle oriflamme de
la république. Il était chargé d'innombrables caractères d'or, et ces
caractères étaient les suivans: _L'armée d'Italie a fait cent cinquante
mille prisonniers, elle a pris cent soixante-dix drapeaux, cinq cent
cinquante pièces d'artillerie de siége, six cents pièces de campagne,
cinq équipages de pont, neuf vaisseaux, douze frégates, douze corvettes,
dix-huit galères.--Armistices avec les rois de Sardaigne, de Naples,
le pape, les ducs de Parme, de Modène.--Préliminaires de
Léoben.--Convention de Montebello avec la république de Gênes.--Traités
de paix de Tolentino, de Campo-Formio.--Donné la liberté aux peuples de
Bologne, de Ferrare, de Modène, de Massa-Carrara, de la Romagne, de la
Lombardie, de Brescia, de Bergame, de Mantoue, de Crémone, d'une partie
du Véronais, de Chiavenna, de Bormio et de la Valteline, aux peuples de
Gênes, aux fiefs impériaux, aux peuples des départemens de Corcyre,
de la mer Egée et d'Ithaque.--Envoyé à Paris les chefs-d'oeuvre _de
Michel-Ange, du Guerchin, du Titien, de Paul Véronèse, du Corrège, de
l'Albane, des Carraches, de Raphaël, de Léonard de Vinci, etc.--Triomphé
en dix-huit batailles rangées_, MONTENOTTE, MILLESIMO, MONDOVI, LODI,
BORGHETTO, LONATO, CASTIGLIONE, ROVEREDO, BASSANO, SAINT-GEORGES,
FONTANA-NIVA, CALDIERO, ARCOLE, RIVOLI, LA FAVORITE, LE TAGLIAMENTO,
TARWIS, NEUMARCKT.--_Livré soixante-sept combats_.
Joubert et Andréossy parlèrent à leur tour, et reçurent une réponse
flatteuse du président du directoire. Après toutes ces harangues, les
généraux allèrent recevoir l'accolade du président du directoire. A
l'instant où Bonaparte la reçut de Barras, les quatre directeurs se
jetèrent, comme par un entraînement involontaire, dans les bras du
général. Des acclamations unanimes remplissaient l'air; le peuple amassé
dans les rues voisines y joignait ses cris, le canon y joignait ses
roulemens; toutes les têtes cédaient à l'ivresse. Voilà comment la
France se jeta dans les bras d'un homme extraordinaire! N'accusons pas
la faiblesse de nos pères; cette gloire n'arrive à nous qu'à travers les
nuages du temps et des malheurs, et elle nous transporte! Répétons avec
Eschyle: _Que serait-ce si nous avions vu le monstre lui-même!_