SITUATION EMBARRASSANTE DE L'ANGLETERRE APRÈS LES PRÉLIMINAIRES DE
PAIX AVEC L'AUTRICHE; NOUVELLES PROPOSITIONS DE PAIX; CONFÉRENCES
DE LILLE.--ÉLECTIONS DE L'AN V.--PROGRÈS DE LA RÉACTION
CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRE.--LUTTE DES CONSEILS AVEC LE
DIRECTOIRE.--ÉLECTION DE BARTHÉLEMY AU DIRECTOIRE, EN REMPLACEMENT DE
LETOURNEUR, DIRECTEUR SORTANT.--NOUVEAUX DÉTAILS SUR LES FINANCES DE
L'AN V.--MODIFICATIONS DANS LEUR ADMINISTRATION PROPOSÉES PAR
L'OPPOSITION.--RENTRÉE DES PRÊTRES ET DES ÉMIGRÉS.--INTRIGUES ET COMPLOT
DE LA FACTION ROYALISTE.--DIVISION ET FORCES DES PARTIS.--DISPOSITIONS
POLITIQUES DES ARMÉES.
La conduite de Bonaparte à l'égard de Venise était hardie, mais
renfermée néanmoins dans la limite des lois. Il avait motivé le
manifeste de Palma-Nova sur la nécessité de repousser les hostilités
commencées; et avant que les hostilités se changeassent en une guerre
déclarée, il avait conclu un traité qui dispensait le directoire de
soumettre la déclaration de guerre aux deux conseils. De cette manière,
la république de Venise avait été attaquée, détruite et effacée de
l'Europe, sans que le général eût presque consulté le directoire, et le
directoire les conseils. Il ne restait plus qu'à notifier le traité.
Gênes avait de même été révolutionnée, sans que le gouvernement parût
consulté; et tous ces faits, qu'on attribuait au général Bonaparte
beaucoup plus qu'ils ne lui appartenaient réellement, donnaient de
sa puissance en Italie, et du pouvoir qu'il s'arrogeait, une idée
extraordinaire. Le directoire jugeait en effet que le général Bonaparte
avait tranché beaucoup de questions; cependant il ne pouvait lui
reprocher d'avoir outre-passé matériellement ses pouvoirs; il était
obligé de reconnaître l'utilité et l'à-propos de toutes ses opérations,
et il n'aurait pas osé désapprouver un général victorieux, et revêtu
d'une si grande autorité sur les esprits. L'ambassadeur de Venise à
Paris, M. Quirini, avait employé tous les moyens possibles auprès du
directoire pour gagner des voix en faveur de sa patrie. Il se servit
d'un Dalmate, intrigant adroit, qui s'était lié avec Barras, pour gagner
ce directeur. Il paraît qu'une somme de 600,000 francs en billets fut
donnée, à la condition de défendre Venise dans le directoire. Mais
Bonaparte, instruit de l'intrigue, la dénonça. Venise ne fut pas sauvée,
et le paiement des billets fut refusé. Ces faits, connus du directoire,
y amenèrent des explications, et même un commencement d'instruction;
mais on finit par les étouffer. La conduite de Bonaparte en Italie
fut approuvée, et les premiers jours qui suivirent la nouvelle des
préliminaires de Léoben furent consacrés à la joie la plus vive. Les
ennemis de la révolution et du directoire, qui avaient tant invoqué la
paix, pour avoir un prétexte d'accuser le gouvernement, furent très
fâchés au fond d'en voir signer les préliminaires. Les républicains
furent au comble de leur joie. Ils auraient désiré sans doute l'entier
affranchissement de l'Italie; mais ils étaient charmés de voir la
république reconnue par l'empereur, et en quelque sorte consacrée par
lui. La grande masse de la population se réjouissait de voir finir les
horreurs de la guerre, et s'attendait à une réduction dans les charges
publiques. La séance où les conseils reçurent la notification des
préliminaires fut une scène d'enthousiasme. On déclara que les armées
d'Italie, du Rhin et de Sambre-et-Meuse, avaient bien mérité de la
patrie et de l'humanité, en conquérant la paix par leurs victoires. Tous
les partis prodiguèrent au général Bonaparte les expressions du plus vif
enthousiasme, et on proposa de lui donner le surnom d'_Italique_, comme
à Rome on avait donné à Scipion celui d'_africain_.
Avec l'Autriche, le continent était soumis. Il ne restait plus que
l'Angleterre à combattre; et, réduite à elle-même, elle courait de
véritables périls. Hoche, arrêté à Francfort au moment des plus beaux
triomphes, était impatient de s'ouvrir une nouvelle carrière. L'Irlande
l'occupait toujours, il n'avait nullement renoncé à son projet de
l'année précédente. Il avait près de quatre-vingt mille hommes entre le
Rhin et la Nidda; il en avait laissé environ quarante mille dans les
environs de Brest; l'escadre armée dans ce port était encore toute prête
à mettre à la voile. Une flotte espagnole réunie à Cadix n'attendait
qu'un coup de vent, qui obligeât l'amiral anglais Jewis à s'éloigner,
pour sortir de la rade, et venir dans la Manche combiner ses efforts
avec ceux de la marine française. Les Hollandais étaient enfin parvenus
aussi à réunir une escadre, et à réorganiser une partie de leur armée.
Hoche pouvait donc disposer de moyens immenses pour soulever l'Irlande.
Il se proposait de détacher vingt mille hommes de l'armée de
Sambre-et-Meuse, et de les acheminer vers Brest, pour y être embarqués
de nouveau. Il avait choisi ses meilleures troupes pour cette grande
opération, but de toutes ses pensées. Il se rendit aussi en Hollande en
gardant le plus grand incognito, et en faisant répandre le bruit qu'il
était allé passer quelques jours dans sa famille. Là, il veilla de ses
yeux à tous les préparatifs. Dix-sept mille Hollandais d'excellentes
troupes furent embarqués sur une flotte, et n'attendaient qu'un signal
pour venir se réunir à l'expédition préparée à Brest. Si à ces moyens
venaient se joindre ceux des Espagnols, l'Angleterre était menacée,
comme on le voit, de dangers incalculables.
Pitt était dans la plus grande épouvante. La défection de l'Autriche,
les préparatifs faits au Texel et à Brest, l'escadre réunie à Cadix, et
qu'un coup de vent pouvait débloquer, toutes ces circonstances étaient
alarmantes. L'Espagne et la France travaillaient auprès du Portugal,
pour le contraindre à la paix, et on avait encore à craindre la
défection de cet ancien allié. Ces événemens avaient sensiblement
affecté le crédit, et amené une crise longtemps prévue, et souvent
prédite. Le gouvernement anglais avait toujours eu recours à la banque,
et en avait tiré des avances énormes, soit en lui faisant acheter des
rentes, soit en lui faisant escompter les bons de l'échiquier. Elle
n'avait pu fournir à ces avances que par d'abondantes émissions de
billets. L'épouvante s'emparant des esprits, et le bruit s'étant répandu
que la banque avait fait au gouvernement des prêts considérables, tout
le monde courut pour convertir ses billets en argent. Aussi, dès le mois
de mars, au moment où Bonaparte s'avançait sur Vienne, la banque se
vit-elle obligée de demander la faculté de suspendre ses paiemens.
Cette faculté lui fut accordée, et elle fut dispensée de remplir une
obligation devenue inexécutable, mais son crédit et son existence
n'étaient pas sauvés pour cela. Sur-le-champ on publia le compte de son
actif et de son passif. L'actif était de 17,597,280 livres sterling; le
passif de 13,770,390 livres sterling. Il y avait donc un surplus dans
son actif de 3,826,890 livres sterling. Mais on ne disait pas combien
dans cet actif il entrait de créances sur l'état. Tout ce qui consistait
ou en lingots ou en lettres de change de commerce était fort sûr; mais
les rentes, les bons de l'échiquier, qui faisaient la plus grande partie
de l'actif, avaient perdu crédit avec la politique du gouvernement. Les
billets perdirent sur-le-champ plus de quinze pour cent. Les banquiers
demandèrent à leur tour la faculté de payer en billets, sous peine
d'être obligés de suspendre leurs paiemens. Il était naturel qu'on leur
accordât la même faveur qu'à la banque, et il y avait même justice à le
faire, car c'était la banque qui, en refusant de remplir ses engagemens
en argent, les mettait dans l'impossibilité d'acquitter les leurs de
cette manière. Mais dès lors on donnait aux billets cours forcé de
monnaie. Pour éviter cet inconvénient, les principaux commerçans de
Londres se réunirent, et donnèrent une preuve remarquable d'esprit
public et d'intelligence. Comprenant que le refus d'admettre en paiement
les billets de la banque amènerait une catastrophe inévitable, dans
laquelle toutes les fortunes auraient également à souffrir, ils
résolurent de la prévenir, et ils convinrent d'un commun accord de
recevoir les billets en paiement. Dès cet instant, l'Angleterre entra
dans la voie du papier-monnaie. Il est vrai que ce papier-monnaie, au
lieu d'être forcé, était volontaire; mais il n'avait que la solidité du
papier, et il dépendait éminemment de la conduite politique du cabinet.
Pour le rendre plus propre au service de monnaie, on le divisa en
petites sommes. On autorisa la banque dont les moindres billets étaient
de 5 livres sterling (98 ou 100 francs), à en émettre de 20 et 40
schellings (24 et 48 francs). C'était un moyen de les faire servir au
paiement des ouvriers.
Quoique le bon esprit du commerce anglais eût rendu cette catastrophe
moins funeste qu'elle aurait pu l'être, cependant la situation n'en
était pas moins très périlleuse; et, pour qu'elle ne devînt pas tout à
fait désastreuse, il fallait désarmer la France, et empêcher que les
escadres espagnole, française et hollandaise, ne vinssent allumer un
incendie en Irlande. La famille royale était toujours aussi ennemie de
la révolution et de la paix; mais Pitt, qui n'avait d'autre vue que
l'intérêt de l'Angleterre, regardait, dans le moment, un répit comme
indispensable. Que la paix fût ou non définitive, il fallait un instant
de repos. Entièrement d'accord sur ce point avec lord Grenville, il
décida le cabinet à entamer une négociation sincère, qui procurât
deux ou trois ans de relâche aux ressorts trop tendus de la puissance
anglaise. Il ne pouvait plus être question de disputer les Pays-Bas,
aujourd'hui cédés par l'Autriche; il ne s'agissait plus que de disputer
sur les colonies, et dès lors il y avait moyen et espoir de s'entendre.
Non-seulement la situation indiquait l'intention de traiter, mais le
choix du négociateur la prouvait aussi. Lord Malmesbury était encore
désigné cette fois, et, à son âge, on ne l'aurait pas employé deux fois
de suite dans une vaine représentation. Lord Malmesbury, célèbre par sa
longue carrière diplomatique, et par sa dextérité comme négociateur,
était fatigué des affaires, et voulait s'en retirer, mais après une
négociation heureuse et brillante. Aucune ne pouvait être plus belle
que la pacification avec la France après cette horrible lutte; et, s'il
n'avait eu la certitude que son cabinet voulait la paix, il n'aurait
pas consenti à jouer un rôle de parade, qui devenait ridicule en se
répétant. Il avait reçu, en effet, des instructions secrètes qui ne lui
laissaient aucun doute. Le cabinet anglais fit demander des passe-ports
pour son négociateur; et, d'un commun accord, le lieu des conférences
fut fixé non à Paris, mais à Lille. Le directoire aimait mieux recevoir
le ministre anglais dans une ville de province, parce qu'il craignait
moins ses intrigues. Le ministre anglais, de son côté, désirait n'être
pas en présence d'un gouvernement dont les formes avaient quelque
rudesse, et préférait traiter par l'intermédiaire de ses négociateurs.
Lille fut donc le lieu choisi, et de part et d'autre on prépara une
légation solennelle. Hoche n'en dut pas moins continuer ses préparatifs
avec vigueur, pour donner plus d'autorité aux négociateurs français.
Ainsi la France, victorieuse de toutes parts, était en négociation avec
les deux grandes puissances européennes, et touchait à la paix générale.
Des événemens aussi heureux et aussi brillans auraient dû ne laisser
place qu'à la joie dans tous les coeurs; mais les élections de l'an
V venaient de donner à l'opposition des forces dangereuses. On a vu
combien les adversaires du directoire s'agitaient à l'approche des
élections. La faction royaliste avait beaucoup influé sur leur résultat.
Elle avait perdu trois de ses agens principaux, par l'arrestation de
Brottier, Laville-Heurnois et Duverne de Presle; mais c'était un petit
dommage, car la confusion était si grande chez elle, que la perte de ses
chefs n'y pouvait guère ajouter. Il existait toujours deux associations,
l'une composée des hommes dévoués et capables de prendre les armes,
l'autre des hommes douteux, propres seulement à voter dans les
élections. L'agence de Lyon était restée intacte. Pichegru, conspirant
à part, correspondait toujours avec le ministre anglais Wickam et le
prince de Condé. Les élections, influencées par ces intrigans de toute
espèce, et surtout par l'esprit de réaction, eurent le résultat qu'on
avait prévu. La presque totalité du second tiers fut formée, comme le
premier, d'hommes qui étaient ennemis du directoire, ou par dévouement
à la royauté, ou par haine de la terreur. Les partisans de la royauté
étaient, il est vrai, fort peu nombreux; mais ils allaient se servir,
suivant l'usage, des passions des autres. Pichegru fut nommé député
dans le Jura. A Colmar on choisit le nommé Chemblé, employé à la
correspondance avec Wickam; à Lyon, Imbert-Colomès, l'un des membres
de l'agence royaliste dans le Midi, et Camille Jordan, jeune homme qui
avait de bons sentimens, une imagination vive, et une ridicule colère
contre le directoire; à Marseille, le général Willot, qui avait été
tiré de l'armée de l'Océan pour aller commander dans le département des
Bouches-du-Rhône, et qui, loin de contenir les partis, s'était laissé
gagner, peut-être à son insu, par la faction royaliste; à Versailles, le
nommé Vauvilliers, compromis par la conspiration de Brottier, et destiné
par l'agence à devenir administrateur des subsistances; à Brest,
l'amiral Villaret-Joyeuse, brouillé avec Hoche, et par suite avec le
gouvernement, à l'occasion de l'expédition d'Irlande. On fit encore une
foule d'autres choix, tout autant significatifs que ceux-là. Cependant
tous n'étaient pas aussi alarmans pour le directoire et pour la
république. Le général Jourdan, qui avait quitté le commandement
de l'armée de Sambre-et-Meuse, après les malheurs de la campagne
précédente, fut nommé député par son département. Il était digne de
représenter l'armée au corps législatif, et de la venger du déshonneur
qu'allait lui imprimer la trahison de Pichegru. Par une singularité
assez remarquable, Barrère fut élu par le département des
Hautes-Pyrénées.
Les nouveaux élus se hâtèrent d'arriver à Paris. En attendant le 1er
prairial, époque de leur installation, on les entraînait à la réunion
de Clichy, qui tous les jours devenait plus violente. Les conseils
eux-mêmes ne gardaient plus leur ancienne mesure. En voyant approcher
le moment où ils allaient être renforcés, les membres du premier
tiers commençaient à sortir de la réserve dans laquelle ils s'étaient
renfermés pendant quinze mois. Ils avaient marché jusqu'ici à la suite
des constitutionnels, c'est-à-dire des députés qui prétendaient n'être
ni amis ni ennemis du directoire, et qui affectaient de ne tenir qu'à
la constitution seule, et de ne combattre le gouvernement que lorsqu'il
s'en écartait. Cette direction avait surtout dominé dans le conseil
des anciens. Mais à mesure que le jour de la jonction s'approchait,
l'opposition dans les cinq-cents commençait à prendre un langage plus
menaçant. On entendait dire que les anciens avaient trop long-temps mené
les cinq-cents, et que ceux-ci devaient sortir de tutelle. Ainsi, dans
le club de Clichy comme dans le corps législatif, le parti qui allait
acquérir la majorité laissait éclater sa joie et son audace.
Les constitutionnels abusés, comme tous les hommes qui depuis la
révolution s'étaient laissés engager dans l'opposition, croyaient qu'ils
allaient devenir les maîtres du mouvement, et que les nouveaux arrivés
ne seraient qu'un renfort pour eux. Carnot était à leur tête. Toujours
entraîné davantage dans la fausse direction qu'il avait prise, il
n'avait cessé d'appuyer au directoire l'avis de la majorité législative.
Particulièrement dans la discussion des préliminaires de Léoben, il
avait laissé éclater une animosité contenue jusque-là dans les bornes
des convenances, et appuyé avec un zèle qu'on ne devait pas attendre de
sa vie passée, les concessions faites à l'Autriche. Carnot, aveuglé par
son amour-propre, croyait mener à son gré le parti constitutionnel,
soit dans les cinq-cents, soit dans les anciens, et ne voyait dans les
nouveaux élus que des partisans de plus. Dans son zèle à rapprocher les
élémens d'un parti dont il espérait être le chef, il cherchait à se
lier avec les plus marquans des nouveaux députés. Il avait même devancé
Pichegru, qui n'avait pour tous les membres du directoire que des
procédés malhonnêtes, et était allé le voir. Pichegru, répondant assez
mal à ses prévenances, ne lui avait montré que de l'éloignement et
presque du dédain. Carnot s'était lié avec beaucoup d'autres députés du
premier et du second tiers. Son logement au Luxembourg était devenu
le rendez-vous de tous les membres de la nouvelle opposition; et
ses collègues voyaient chaque jour arriver chez lui leurs plus
irréconciliables ennemis.
La grande question était celle du choix d'un nouveau directeur. C'était
le sort qui devait désigner le membre sortant. Si le sort désignait
Larévellière-Lépaux, Rewbell ou Barras, la marche du gouvernement était
changée; car le directeur nommé par la nouvelle majorité ne pouvait
manquer de voter avec Carnot et Letourneur.
On disait que les cinq directeurs s'étaient entendus pour désigner celui
d'entre eux qui sortirait; que Letourneur avait consenti à résigner ses
fonctions, et que le scrutin ne devait être que simulé. C'était là une
supposition absurde, comme toutes celles que font ordinairement les
partis. Les cinq directeurs, Larévellière seul excepté, tenaient
beaucoup à leur place. D'ailleurs Carnot et Letourneur, espérant devenir
les maîtres du gouvernement, si le sort faisait sortir l'un de leurs
trois collègues, ne pouvaient consentir à abandonner volontairement
la partie. Une circonstance avait pu autoriser ce bruit. Les cinq
directeurs avaient stipulé entre eux, que le membre sortant recevrait
de chacun de ses collègues une indemnité de 10,000 francs, c'est-à-dire
40,000 fr. en tout, ce qui empêcherait que les directeurs pauvres
ne passassent tout à coup de la pompe du pouvoir à l'indigence. Cet
arrangement fit croire que, pour décider Letourneur, ses collègues
étaient convenus de lui abandonner une partie de leurs appointemens. Il
n'en était rien cependant. On disait encore que l'on était convenu
de lui faire donner sa démission avant le 1er prairial, pour que la
nomination du nouveau directeur se fit avant l'entrée du second tiers
dans les conseils; combinaison impossible encore avec la présence de
Carnot.
La société de Clichy s'agitait beaucoup pour prévenir les arrangemens
dont on parlait. Elle imagina de faire présenter une proposition aux
cinq-cents, tendante à obliger les directeurs à faire publiquement le
tirage au sort. Cette proposition était inconstitutionnelle, car la
constitution ne réglait pas le mode du tirage, et s'en reposait, quant
à sa régularité, sur l'intérêt de chacun des directeurs; cependant
elle passa dans les conseils. Le directeur Larévellière-Lépaux, peu
ambitieux, mais ferme, représenta à ses collègues que cette mesure
était un empiètement sur leurs attributions, et les engagea à n'en pas
reconnaître la légalité. Le directoire répondit, en effet, qu'il ne
l'exécuterait pas, vu qu'elle était inconstitutionnelle. Les conseils
lui répliquèrent qu'il n'avait pas à juger une décision du corps
législatif. Le directoire allait insister, et répondre que la
constitution était mise par un article fondamental sous la sauvegarde de
chacun des pouvoirs, et que le pouvoir exécutif avait l'obligation de ne
pas exécuter une mesure inconstitutionnelle; mais Carnot et Letourneur
abandonnèrent leurs collègues. Barras, qui était violent, mais peu
ferme, engagea Rewbell et Larévellière à céder, et on ne disputa plus
sur le mode du tirage.
La turbulente réunion de Clichy imagina de nouvelles propositions à
faire aux conseils avant le 1er prairial. La plus importante à ses yeux
était le rapport de la fameuse loi du 3 brumaire, qui excluait les
parens d'émigrés des fonctions publiques, et qui fermait l'entrée du
corps législatif à plusieurs membres du premier et du second tiers. La
proposition fut faite, en effet, aux cinq-cents, quelques jours avant le
1er prairial, et adoptée au milieu d'une orageuse discussion. Ce
succès inespéré, même avant la jonction du second tiers, prouvait
l'entraînement que commençait à exercer l'opposition sur le corps
législatif, quoique composé encore de deux tiers conventionnels.
Cependant, le parti qui se disait constitutionnel était plus fort aux
anciens. Il était blessé de la fougue des députés, qui jusque-là avaient
paru recevoir sa direction, et il refusa de rapporter la loi du 3
brumaire.
Le 1er prairial arrivé, les deux cent cinquante nouveaux élus se
rendirent au corps législatif, et remplacèrent deux cent cinquante
conventionnels. Sur les sept cent cinquante membres des deux conseils,
il n'en resta donc plus que deux cent cinquante appartenant à la grande
assemblée qui avait consommé et défendu la révolution. Quand Pichegru
parut aux cinq-cents, la plus grande partie de l'assemblée, qui ne
savait pas qu'elle avait un traître dans son sein, et qui ne voyait en
lui qu'un général illustre, disgracié par le gouvernement, se leva par
un mouvement de curiosité. Sur quatre cent quarante-quatre voix, il en
obtint trois cent quatre-vingt-sept pour la présidence. Le parti modéré
et constitutionnel aurait voulu appeler au bureau le général Jourdan,
afin de lui préparer les voies au fauteuil, et de l'y porter après
Pichegru; mais la nouvelle majorité, fière de sa force, et oubliant déjà
toute espèce de ménagement, repoussa Jourdan. Les membres du bureau
nommés furent MM. Siméon, Vaublanc, Henri La Rivière, Parisot.
L'exclusion de Jourdan était maladroite, et ne pouvait que blesser
profondément les armées. Séance tenante, on abolit l'élection des
Hautes-Pyrénées, qui avait porté Barrère au corps législatif. On apprit
le résultat du tirage au sort fait au directoire. Par une singularité du
hasard, le sort était tombé sur Letourneur, ce qui confirma davantage
l'opinion qui s'était répandue d'un accord volontaire entre les
directeurs[6]. Sur-le-champ on songea à le remplacer. Le choix qu'on
allait faire avait beaucoup moins d'importance depuis qu'il ne pouvait
plus changer la majorité directoriale; mais c'était toujours l'appui
d'une voix à donner à Carnot; et d'ailleurs, comme on ne connaissait pas
bien la pensée de Larévellière-Lépaux, comme on le savait modéré, et
qu'il était un des proscrits de 1793, on se flattait qu'il pourrait,
dans certains cas, se rattacher à Carnot, et changer la majorité. Les
constitutionnels, qui avaient le désir et l'espoir de modifier la marche
du gouvernement sans le détruire, auraient voulu nommer un homme attaché
au régime actuel, mais prononcé contre le directoire, et prêt à se
rallier à Carnot. Ils proposaient Cochon, le ministre de la police, et
l'ami de Carnot. Ils songeaient aussi à Beurnonville; mais, dans le club
de Clichy, on était mal disposé pour Cochon, bien qu'on lui eût accordé
d'abord beaucoup de faveur à cause de son énergie contre les jacobins.
On lui en voulait maintenant de l'arrestation de Brottier, Duverne
de Presle et Laville-Heurnois, mais surtout de ses circulaires aux
électeurs. On repoussa Cochon et même Beurnonville. On proposa
Barthélemy, notre ambassadeur en Suisse, et le négociateur des traités
de paix avec la Prusse et l'Espagne. Ce n'était certainement pas le
diplomate pacificateur qu'on voulait honorer en lui, mais le complice
supposé du prétendant et des émigrés. Cependant les royalistes, qui
espéraient, et les républicains, qui craignaient de trouver en lui un
traître se trompaient également. Barthélémy n'était qu'un homme faible,
médiocre, fidèle au pouvoir régnant, et n'ayant pas même la hardiesse
nécessaire pour le trahir. Pour décider son élection, qui rencontrait
des obstacles, on répandit qu'il n'accepterait pas, et que sa nomination
serait un hommage à l'homme qui avait commencé la réconciliation de la
France avec l'Europe. Cette fable contribua au succès. Il obtint aux
cinq-cents trois cent neuf suffrages, et Cochon deux cent trente. On vit
figurer sur la liste des candidats présentés aux anciens, Masséna, porté
par cent quatre-vingt-sept suffrages; Kléber, par cent soixante-treize;
Augereau, par cent trente-neuf. Un nombre de députés voulaient appeler
au gouvernement l'un des généraux divisionnaires les plus distingués
dans les armées.
[Note 6: On lit dans une foule d'histoires que Letourneur sortit par
un arrangement volontaire. Le directeur Larévellière-Lépaux, dans des
mémoires précieux et inédits, assure le contraire. Pour qui a connu ce
vertueux citoyen, incapable de mentir, son assertion est une preuve
suffisante. Mais on n'a plus aucun doute en lisant le mémoire de Carnot,
écrit après le 18 fructidor. Dans ce mémoire plein de fiel, et qui est à
déplorer pour la gloire de Carnot, il assure que tous ces arrangemens
ne sont qu'une vaine supposition. Il n'avait certes aucun intérêt
à justifier ses collègues, contre lesquels il était plein de
ressentiment.]
Barthélémy fut élu par les anciens; et, malgré la fable inventée pour
lui gagner des voix, il répondit de suite qu'il acceptait les fonctions
de directeur. Son introduction au directoire à la place de Letourneur
n'y changeait nullement les influences. Barthélemy n'était pas plus
capable d'agir sur ses collègues que Letourneur; il allait voter de
la même manière, et faire par position ce que Letourneur faisait par
dévouement à la personne de Carnot.
Les membres de la société de Clichy, _les clichyens_, comme on les
appelait, se mirent à l'oeuvre dès le 1er prairial, et annoncèrent
les intentions les plus violentes. Peu d'entre eux étaient dans la
confidence des agens royalistes. Lemerer, Mersan, Imbert-Colomès,
Pichegru, et peut-être Willot, étaient seuls dans le secret. Pichegru,
d'abord en correspondance avec Condé et Wickam, venait d'être mis en
relation directe avec le prétendant. Il reçut de grands encouragemens,
de superbes promesses, et de nouveaux fonds, qu'il accepta encore, sans
être plus certain qu'auparavant de l'usage qu'il en pourrait faire.
Il promit beaucoup, et dit qu'il fallait, avant de prendre un parti,
observer la nouvelle marche des choses. Froid et taciturne, il affectait
avec ses complices, et avec tout le monde, le mystère d'un esprit
profond et le recueillement d'un grand caractère. Moins il parlait, plus
on lui supposait de combinaisons et de moyens. Le plus grand nombre
des clichyens ignoraient sa mission secrète. Le gouvernement lui-même
l'ignorait, car Duverne de Presle n'en avait pas le secret, et n'avait
pu le lui communiquer.
Parmi les clichyens, les uns étaient mus par l'ambition, les autres par
un penchant naturel pour l'état monarchique, le plus grand nombre par
les souvenirs de la terreur et par la crainte de la voir renaître.
Réunis par des motifs divers, ils étaient entraînés, comme il arrive
toujours aux hommes assemblés, par les plus ardens d'entre eux. Dès le
1er prairial, ils formèrent les projets les plus fous. Le premier était
de mettre les conseils en permanence. Ils voulaient ensuite demander
l'éloignement des troupes qui étaient à Paris; ils voulaient s'arroger
la police de la capitale, en interprétant l'article de la constitution
qui donnait au corps législatif la police du lieu de ses séances, et en
traduisant le mot _lieu_ par le mot _ville_; ils voulaient mettre les
directeurs en accusation, en nommer d'autres, abroger en masse les lois
dites révolutionnaires, c'est-à-dire, abroger, à la faveur de ce mot, la
révolution tout entière. Ainsi, Paris soumis à leur pouvoir, les chefs
du gouvernement renversés, l'autorité remise entre leurs mains pour
en disposer à leur gré, ils pouvaient tout hasarder, même la royauté.
Cependant ces propositions de quelques esprits emportés furent écartées.
Des hommes plus mesurés, voyant qu'elles équivalaient à une attaque
de vive force contre le directoire, les combattirent, et en firent
prévaloir d'autres. Il fut convenu qu'on se servirait d'abord de la
majorité, pour changer toutes les commissions, pour réformer certaines
lois, et pour contrarier la marche actuelle du directoire. La tactique
législative fut donc préférée, pour le moment, aux attaques de vive
force.
Ce plan arrêté, on le mit sur-le-champ à exécution. Après avoir annulé
l'élection de Barrère, on rappela cinq membres du premier tiers, qui
avaient été exclus l'année précédente en vertu de la loi du 3 brumaire.
Le refus fait par les anciens de rapporter cette loi ne fut pas un
obstacle. Les députés repoussés du corps législatif furent rappelés
comme inconstitutionnellement exclus. C'étaient les nommés
Ferrand-Vaillant, Gault, Polissart, Job Aymé (de la Drôme), et Marsan,
l'un des agens du royalisme. On imagina ensuite une nouvelle manière
de rapporter la loi du 3 brumaire. Le rapport de cette loi ayant été
proposé quelques jours auparavant, et rejeté par les anciens, ne pouvait
plus être proposé avant une année. On employa une nouvelle forme, et
on décida que la loi du 3 brumaire était rapportée, dans ce qui était
relatif à l'exclusion des fonctions publiques. C'était presque toute la
loi. Les anciens adoptèrent la résolution sous cette forme. Les membres
du nouveau tiers, exclus comme parens d'émigrés, ou comme amnistiés pour
délits révolutionnaires, purent être introduits. M. Imbert-Colomès de
Lyon dut à cette résolution l'avantage d'entrer au corps législatif.
Elle profita aussi à Salicetti, qui avait été compromis dans les
événemens de prairial, et amnistié avec plusieurs membres de la
convention. Nommé en Corse, son élection fut confirmée. Par une
apparence d'impartialité, les meneurs des cinq-cents firent rapporter
une loi du 21 floréal, qui éloignait de Paris les conventionnels non
revêtus de fonctions publiques. C'était afin de paraître abroger
toutes les lois révolutionnaires. Ils s'occupèrent immédiatement de la
vérification des élections; et, comme il était naturel de s'y attendre,
ils annulaient toutes les élections douteuses quand il s'agissait d'un
député républicain, et les confirmaient quand il s'agissait d'un ennemi
de la révolution. Ils firent renouveler toutes les commissions; et,
prétendant que tout devait dater du jour de leur introduction au corps
législatif, ils demandèrent des comptes de finances jusqu'au 1er
prairial. Ils établirent ensuite des commissions spéciales, pour
examiner les lois relatives aux émigrés, aux prêtres, au culte, à
l'instruction publique, aux colonies, etc. L'intention de porter la main
sur toute chose était assez évidente.
Deux exceptions avaient été faites aux lois qui bannissaient les
émigrés à perpétuité: l'une en faveur des ouvriers et cultivateurs que
Saint-Just et Lebas avaient fait fuir du Haut-Rhin, pendant leur mission
en 1793; l'autre en faveur des individus compromis, et obligés de fuir
par suite des événemens du 31 mai. Les réfugiés de Toulon, qui avaient
livré cette place, et qui s'étaient sauvés sur les escadres anglaises,
étaient seuls privés du bénéfice de cette seconde exception. A la faveur
de ces deux dispositions, une multitude d'émigrés étaient déjà rentrés.
Les uns se faisaient passer pour ouvriers ou cultivateurs du Haut-Rhin,
les autres pour proscrits du 31 mai. Les clichyens firent adopter une
prorogation du délai accordé aux fugitifs du Haut-Rhin, et prolonger
ce délai de six mois. Ils firent décider en outre que les fugitifs
toulonnais profiteraient de l'exception accordée aux proscrits du 31
mai. Quoique cette faveur fût méritée pour beaucoup de méridionaux, qui
ne s'étaient réfugiés à Toulon, et de Toulon sur les escadres anglaises,
que pour se soustraire à la proscription encourue par les fédéralistes,
néanmoins elle rappelait et semblait amnistier l'attentat le plus
criminel de la faction contre-révolutionnaire, et devait indigner les
patriotes. La discussion sur les colonies, et sur la conduite des agens
du directoire à Saint-Domingue, amena un éclat violent. La commission
chargée de cet objet, et composée de Tarbé, Villaret-Joyeuse, Vaublanc,
Bourdon (de l'Oise), fit un rapport où la convention était traitée
avec la plus grande amertume. Le conventionnel Marec y était accusé de
n'avoir pas résisté _à la tyrannie avec l'énergie de la vertu_. A ces
mots, qui annonçaient l'intention souvent manifestée d'outrager les
membres de la convention, tous ceux qui siégeaient encore dans les
cinq-cents s'élancèrent à la tribune, et demandèrent un rapport rédigé
d'une manière plus digne du corps législatif. La scène fut des plus
violentes. Les conventionnels, appuyés des députés modérés, obtinrent
que le rapport fût renvoyé à la commission. Carnot influa sur la
commission par le moyen de Bourdon (de l'Oise), et les dispositions du
décret projeté furent modifiées. D'abord on avait proposé d'interdire
au directoire la faculté d'envoyer des agens dans les colonies; on lui
laissa cette faculté, en limitant le nombre des agens à trois, et la
durée de leur mission à dix-huit mois. Santhonax fut rappelé. Les
constitutionnels, voyant qu'ils avaient pu, en se réunissant aux
conventionnels, arrêter la fougue des clichyens, crurent qu'ils allaient
devenir les modérateurs du corps législatif. Mais les séances suivantes
allaient bientôt les détromper.
Au nombre des objets les plus importans dont les nouveaux élus de
proposaient de s'occuper, étaient le culte et les lois sur les prêtres.
La commission chargée de cette grave matière, nomma pour son rapporteur
le jeune Camille Jordan, dont l'imagination s'était exaltée aux horreurs
du siége de Lyon, et dont la sensibilité, quoique sincère, n'était pas
sans prétentions. Le rapporteur fit une dissertation fort longue et fort
ampoulée sur la liberté des cultes. Il ne suffisait pas, disait-il, de
permettre chacun l'exercice de son culte, mais il fallait, pour que la
liberté fût réelle, ne rien exiger qui fût en contradiction avec les
croyances. Ainsi, par exemple, le serment exigé des prêtres, quoique ne
blessant en rien les croyances, ayant été néanmoins mal interprété par
eux, et regardé comme contraire aux doctrines de l'église catholique, ne
devait pas leur être imposé. C'était une tyrannie dont le résultat était
de créer une classe de proscrits, et de proscrits dangereux, parce
qu'ils avaient une grande influence sur les esprits, et que, dérobés
avec empressement aux recherches de l'autorité par le zèle pieux des
peuples, ils travaillaient dans l'ombre à exciter la révolte. Quant
aux cérémonies du culte, il ne suffisait pas de les permettre dans des
temples fermés, il fallait, tout en défendant les pompes extérieures qui
pouvaient devenir un sujet de trouble, permettre certaines pratiques
indispensables. Ainsi les cloches étaient indispensables pour réunir
les catholiques à certaines heures; elles étaient partie nécessaire du
culte; les défendre, c'était en gêner la liberté. D'ailleurs le peuple
était accoutumé à ces sons, il les aimait, il n'avait pas encore
consenti à s'en passer; et, dans les campagnes, la loi contre les
cloches n'avait jamais été exécutée. Les permettre, c'était donc
satisfaire à un besoin innocent, et faire cesser le scandale d'une loi
inexécutée. Il en était de même pour les cimetières. Tout en interdisant
les pompes publiques à tous les cultes, il fallait cependant permettre
à chacun d'avoir des lieux fermés, consacrés aux sépultures, et dans
l'enceinte desquels on pourrait placer les signes propres à chaque
religion. En vertu de ces principes, Camille Jordan proposait
l'abolition des sermens, l'annulation des lois répressives qui en
avaient été la conséquence, la permission d'employer les cloches, et
d'avoir des cimetières dans l'enceinte desquels chaque culte pourrait
placer à volonté ses signes religieux sur les tombeaux. Les principes de
ce rapport, quoique exposés avec une emphase dangereuse, étaient
justes. Il est vrai qu'il n'existe qu'un moyen de détruire les vieilles
superstitions, c'est l'indifférence et la disette. En souffrant tous
les cultes, et n'en salariant aucun, les gouvernemens hâteraient
singulièrement leur fin. La convention avait déjà rendu aux catholiques
les temples qui leur servaient d'églises; le directoire aurait bien
fait de leur permettre les cloches, les croix dans les cimetières,
et d'abolir l'usage du serment et les lois contre les prêtres qui le
refusaient. Mais employait-on les véritables formes, choisissait-on le
véritable moment, pour présenter de semblables réclamations? Si au lieu
d'en faire l'un des griefs du grand procès intenté au directoire, on eût
attendu un moment plus convenable, donné aux passions le temps de se
calmer, au gouvernement celui de se rassurer, on aurait infailliblement
obtenu les concessions désirées. Mais par cela seul que les
contre-révolutionnaires en faisaient une condition, les patriotes s'y
opposaient; car on veut toujours le contraire de ce que veut un ennemi.
En entendant le bruit des cloches, ils auraient cru entendre le tocsin
de la contre-révolution. Chaque parti veut que l'on comprenne et
satisfasse ses passions, et ne veut ni comprendre ni admettre celles
du parti contraire. Les patriotes avaient leurs passions composées
d'erreurs, de craintes, de haines, qu'il fallait aussi comprendre et
ménager. Ce rapport fit une sensation extraordinaire, car il touchait
aux ressentimens les plus vifs et les plus profonds. Il fut l'acte le
plus frappant et le plus dangereux des clichyens, quoique au fond le
plus fondé. Les patriotes y répondirent mal, en disant qu'on proposait
de récompenser la violation des lois, par l'abrogation des lois violées.
Il faut en effet abroger les lois inexécutables.
A toutes ces exigences, les clichyens ajoutèrent des vexations de toute
espèce contre le directoire, au sujet des finances. C'était là l'objet
important, au moyen duquel ils se proposaient de le tourmenter et de le
paralyser. Nous avons exposé déjà (tome VIII), en donnant l'aperçu des
ressources financières pour l'an V (1797), quelles étaient les recettes
et les dépenses présumées de cette année. On avait à suffire à 450
millions de dépenses ordinaires au moyen des 250 millions de la
contribution foncière, des 50 millions de la contribution personnelle,
et des 150 millions du timbre, de l'enregistrement, des patentes, des
postes et des douanes. On devait pourvoir aux 550 millions de la dépense
extraordinaire, avec le dernier quart du prix des biens nationaux
soumissionnés l'année précédente, s'élevant à 100 millions, et exigé
en billets de la part des acquéreurs, avec le produit des bois et
du fermage des biens nationaux, l'arriéré des contributions, les
rescriptions bataves, la vente du mobilier national, différents produits
accessoires, enfin avec l'éternelle ressource des biens restant à
vendre. Mais tous ces moyens étaient insuffisans, et très au-dessous
de leur valeur présumée. Les recettes et dépenses de l'année n'étant
réglées que provisoirement, on avait ordonné la perception sur les
rôles provisoires, de trois cinquièmes de la contribution foncière et
personnelle. Mais les rôles, comme on l'a déjà dit, mal faits par les
administrations locales, à causé de la variation continuelle des lois
fiscales, et surchargés d'émargemens, donnaient lieu à des difficultés
sans nombre. La mauvaise volonté des contribuables ajoutait encore à ces
difficultés, et la recette était lente. Outre l'inconvénient d'arriver
tard elle était fort au-dessous de ce qu'on l'avait imaginée. La
contribution foncière faisait prévoir tout au plus 200 millions de
produit, au lieu de 250. Les différens revenus, tels que timbre,
enregistrement, patentes, douanes et postes, ne faisaient espérer que
100 millions au lieu de 150. Tel était le déficit dans les revenus
ordinaires, destinés à faire face à la dépense ordinaire. Il n'était pas
moindre dans l'extraordinaire. On avait négocié les bons des acquéreurs
nationaux pour le prix du dernier quart, avec grand désavantage. Pour ne
pas faire les mêmes pertes sur les rescriptions bataves, on les avait
engagées pour une somme très inférieure à leur valeur. Les biens se
vendaient très lentement, aussi la détresse était-elle extrême. L'armée
d'Italie avait vécu avec les contributions qu'elle levait; mais les
armées du Rhin, de Sambre-et-Meuse, de l'intérieur, les troupes de
la marine, avaient horriblement souffert. Plusieurs fois les troupes
s'étaient montrées prêtes à se révolter. Les établissemens publics et
les hôpitaux étaient dans une horrible pénurie. Les fonctionnaires
publics ne touchaient pas.
Il avait fallu recourir à des expédiens de toute espèce. Ainsi, comme
nous l'avons rapporté (t. VIII), on recourut à des délais, pour
l'accomplissement de certaines obligations. On ne payait les rentiers
qu'un quart en numéraire, et trois quarts en bons acquittables en biens
nationaux, appelés _bons des trois quarts_. Le service de la dette
consolidée, de la dette viagère et des pensions, s'élevait à 248
millions; par conséquent ce n'était guère que 62 millions à payer, et la
dépense ordinaire se trouvait ainsi réduite de 186 millions. Mais malgré
cette réduction, la dépense n'en était pas moins au-dessus des recettes.
Quoiqu'on eût établi une distinction entre la dépense ordinaire
et extraordinaire, on ne l'observait pas dans les paiemens de la
trésorerie. On fournissait à la dépense extraordinaire avec les
ressources destinées à la dépense ordinaire; c'est-à-dire, qu'à
défaut d'argent pour payer les troupes, ou les fournisseurs qui les
nourrissaient, on prenait sur les sommes destinées aux appointemens
des fonctionnaires publics, juges, administrateurs de toute espèce.
Non-seulement on confondait ces deux sortes de fonds, mais on anticipait
sur les rentrées, et on délivrait des assignations sur tel ou tel
receveur, acquittables avec les premiers fonds qui devaient lui arriver.
On donnait aux fournisseurs des ordonnances sur la trésorerie, dont le
ministre réglait l'ordre d'acquittement, suivant l'urgence des besoins;
ce qui donnait quelquefois lieu à des abus, mais ce qui procurait le
moyen de pourvoir au plus pressé, et d'empêcher souvent tel entrepreneur
de se décourager et d'abandonner son service. Enfin, à défaut de toute
autre ressource, on délivrait des bons sur les biens nationaux, papier
qu'on négociait aux acheteurs. C'était là le moyen employé, depuis la
destruction du papier-monnaie, pour anticiper sur les ventes. De cet
état des finances, il résultait que les fournisseurs de la plus mauvaise
espèce, c'est-à-dire les fournisseurs aventureux, entouraient seuls le
gouvernement, et lui faisaient subir les marchés les plus onéreux. Ils
n'acceptaient qu'à un taux fort bas les papiers qu'on leur donnait, et
ils élevaient le prix des denrées à proportion des chances ou des délais
du paiement. On était souvent obligé de faire les arrangemens les plus
singuliers pour suffire à certains besoins. Ainsi le ministre de la
marine avait acheté des farines pour les escadres, à condition que le
fournisseur, en livrant les farines à Brest, en donnerait une partie
en argent, pour payer la solde aux marins prêts à se révolter. Le
dédommagement de cette avance de numéraire se trouvait naturellement
dans le haut prix des farines. Toutes ces pertes étaient inévitables
et résultaient de la situation. Les imputer au gouvernement était
une injustice. Malheureusement la conduite scandaleuse de l'un des
directeurs, qui avait une part secrète dans les profits extraordinaires
des fournisseurs, et qui ne cachait ni ses prodigalités, ni les progrès
de sa fortune, fournissait un prétexte à toutes les calomnies. Ce
n'étaient pas certainement les bénéfices honteux d'un individu qui
mettaient l'état dans la détresse, mais on en prenait occasion pour
accuser le directoire de ruiner les finances.
Il y avait là, pour une opposition violente et de mauvaise foi, une
ample matière à déclamations et à mauvais projets. Elle en forma en
effet de très dangereux. Elle avait composé la commission des finances
d'hommes de son choix, et fort mal disposés pour le gouvernement. Le
premier soin de cette commission fut de présenter aux cinq-cents, par
l'organe du rapporteur Gilbert-Desmolières, un état inexact de la
recette et de la dépense. Elle exagéra l'une, et diminua fortement
l'autre. Obligée de reconnaître l'insuffisance des ressources
ordinaires, telles que la contribution foncière, l'enregistrement, le
timbre, les patentes, les postes, les douanes, elle refusa cependant
tous les impôts imaginés pour y suppléer. Depuis le commencement de la
révolution, on n'avait pas pu rétablir encore les impôts indirects. On
proposait un impôt sur le sel et le tabac, la commission prétendit qu'il
effrayait le peuple; on proposait une loterie, elle la repoussa comme
immorale; on proposait un droit de passe sur les routes, elle le trouva
sujet à de grandes difficultés. Tout cela était plus ou moins juste,
mais il fallait chercher et trouver des ressources. Pour toute
ressource, la commission annonça qu'elle allait s'occuper de discuter un
droit de greffe. Quant au déficit des recettes extraordinaires, loin d'y
pourvoir, elle chercha à l'aggraver, en interdisant au directoire les
expédiens au moyen desquels il était parvenu à vivre au jour le jour.
Voici comme elle s'y prit.
La constitution avait détaché la trésorerie du directoire, et en avait
fait un établissement à part, qui était dirigé par des commissaires
indépendans, nommés par les conseils, et n'ayant d'autre soin que celui
de recevoir le revenu, et de payer la dépense. De cette manière le
directoire n'avait pas le maniement des fonds de l'état; il délivrait
des ordonnances sur la trésorerie, qu'elle acquittait jusqu'à
concurrence des crédits ouverts par les conseils. Rien n'était plus
funeste que cette institution, car le maniement des fonds est une
affaire d'exécution, qui doit appartenir au gouvernement, comme la
direction des opérations militaires, et dans laquelle les corps
délibérans ne peuvent pas plus intervenir que dans l'ordonnance d'une
campagne. C'est même souvent par un maniement adroit et habile qu'un
ministre parvient à créer des ressources temporaires, dans un cas
pressant. Aussi les deux conseils avaient-ils, l'année précédente,
autorisé la trésorerie à faire toutes les négociations commandées par le
directoire. La nouvelle commission résolut de couper court aux expédiens
qui faisaient vivre le directoire, en lui enlevant tout pouvoir sur la
trésorerie. D'abord elle voulait qu'il n'eût plus la faculté d'ordonner
les négociations de valeurs. Quand il y aurait des valeurs non
circulantes à réaliser, les commissaires de la trésorerie devaient les
négocier eux-mêmes, sous leur responsabilité personnelle. Elle imagina
ensuite d'enlever au directoire le droit de régler l'ordre dans lequel
devaient être acquittées les ordonnances de paiement. Elle proposa aussi
de lui interdire des anticipations sur les fonds qui devaient rentrer
dans les caisses des départemens. Elle voulait même que toutes les
assignations déjà délivrées sur les fonds non rentrés, fussent
rapportées à la trésorerie, vérifiées, et payées à leur tour; ce qui
interrompait et annulait toutes les opérations déjà faites. Elle proposa
en outre de rendre obligatoire la distinction établie entre les deux
natures de dépenses et de recettes, et d'exiger que la dépense ordinaire
fût soldée sur la recette ordinaire, et la dépense extraordinaire sur
la recette extraordinaire; mesure funeste, dans un moment où il fallait
fournir à chaque besoin pressant par les premiers fonds disponibles. A
toutes ces propositions, elle en ajouta une dernière, plus dangereuse
encore que les précédentes. Nous venons de dire que, les biens se
vendant lentement, on anticipait sur leur vente, en délivrant des bons
qui étaient recevables en paiement de leur valeur. Les fournisseurs se
contentaient de ces bons, qu'ils négociaient ensuite aux acquéreurs.
Ce papier rivalisait, il est vrai, avec les _bons des trois quarts_
délivrés aux rentiers, et en diminuait la valeur par la concurrence.
Sous prétexte de protéger les malheureux rentiers contre l'avidité des
fournisseurs, la commission proposa de ne plus permettre que les biens
nationaux pussent être payés avec les bons délivrés aux fournisseurs.
Toutes ces propositions furent adoptées par les cinq-cents, dont la
majorité aveuglément entraînée n'observait plus aucune mesure. Elles
étaient désastreuses, et menaçaient d'interruption tous les services.
Le directoire, en effet, ne pouvant plus négocier à son gré les valeurs
qu'il avait dans les mains, ne pouvant plus fixer l'ordre des paiemens
suivant l'urgence des services, anticiper dans un cas pressant sur les
fonds non rentrés, prendre sur l'ordinaire pour l'extraordinaire, et
enfin émettre un papier volontaire acquittable en biens nationaux, était
privé de tous les moyens qui l'avaient fait vivre jusqu'ici, et lui
avaient permis, dans l'impossibilité de satisfaire à tous les besoins,
de pourvoir au moins aux plus pressans. Les mesures adoptées, fort
bonnes pour établir l'ordre dans un temps calme, étaient effrayantes
dans la situation où l'on se trouvait. Les constitutionnels firent de
vains efforts, dans les cinq-cents, pour les combattre. Elles passèrent;
et il ne resta plus d'espoir que dans le conseil des anciens.
Les constitutionnels, ennemis modérés du directoire, voyaient avec la
plus grande peine la marche imprimée au conseil des cinq cents. Ils
avaient espéré que l'adjonction d'un nouveau tiers leur serait plutôt
utile que nuisible, qu'elle aurait pour unique effet de changer la
majorité, et qu'ils deviendraient les maîtres du corps législatif. Leur
chef, Carnot, avait conçu les mêmes illusions; mais les uns et les
autres se voyaient entraînés bien au-delà du but, et pouvaient
s'apercevoir dans cette occasion, comme dans toutes les autres, que
derrière chaque opposition se cachait la contre-révolution avec ses
mauvaises pensées. Ils avaient beaucoup plus d'influence chez les
anciens que chez les cinq-cents, et ils s'efforcèrent de provoquer le
rejet des résolutions relatives aux finances. Carnot y avait un ami
dévoué dans le député Lacuée; il avait aussi des liaisons avec Dumas,
ancien membre de la législative. Il pouvait compter sur l'influence de
Portalis, Tronçon-Ducoudray, Lebrun, Barbé-Marbois, tous adversaires
modérés du directoire, et blâmant les emportemens du parti clichyen.
Grâce aux efforts réunis de ces députés, et aux dispositions du conseil
des anciens, les premières propositions de Gilbert-Desmolières,
qui interdisaient au directoire de diriger les négociations de la
trésorerie, de fixer l'ordre des paiemens, et de confondre l'ordinaire
avec l'extraordinaire, furent rejetées. Ce rejet causa une grande
satisfaction aux constitutionnels, et en général à tous les hommes
modérés qui redoutaient une lutte. Carnot en fut extrêmement joyeux. Il
espéra de nouveau qu'on pourrait contenir les clichyens par le conseil
des anciens, et que la direction des affaires resterait à ses amis et à
lui.
Mais ce n'était là qu'un médiocre palliatif. Le club de Clichy retentit
des plus violentes déclamations contre les anciens, et de nouveaux
projets d'accusation contre le directoire. Gilbert-Desmolières reprit
ses premières propositions rejetées par les anciens, dans l'espoir de
les faire agréer à une seconde délibération, en les présentant sous une
autre forme. Les résolutions de toute espèce contre le gouvernement se
succédèrent dans les cinq-cents. On interdit aux députés de recevoir des
places un an avant leur sortie du corps législatif. Imbert-Colomès, qui
correspondait avec la cour de Blankembourg, proposa d'ôter au directoire
la faculté qu'il tenait d'une loi, d'examiner les lettres venant de
l'étranger. Aubry, le même qui, après le 9 thermidor, opéra une réaction
dans l'armée, qui, en 1795, destitua Bonaparte, Aubry proposa d'enlever
au directoire le droit de destituer les officiers, ce qui le privait
de l'une de ses plus importantes prérogatives constitutionnelles. Il
proposa aussi d'ajouter aux douze cents grenadiers composant la garde du
corps législatif, une compagnie d'artillerie et un escadron de dragons,
et de donner le commandement de toute cette garde aux inspecteurs de la
salle du corps législatif, proposition ridicule et qui semblait
annoncer des préparatifs de guerre. On dénonça l'envoi d'un million à
l'ordonnateur de la marine de Toulon, envoi que Bonaparte avait fait
directement, sans prendre l'intermédiaire de la trésorerie, pour hâter
le départ de l'escadre dont il avait besoin dans l'Adriatique. Ce
million fut saisi par la trésorerie, et transporté à Paris. On parla de
semblables envois, faits de la même manière, de l'armée d'Italie aux
armées des Alpes, du Rhin et de Sambre-et-Meuse. On fit un long rapport
sur nos relations avec les États-Unis; et, quelque raison qu'eût le
directoire dans les différends élevés avec cette puissance, on le
censura avec amertume. Enfin la fureur de dénoncer et d'accuser toutes
les opérations du gouvernement entraîna les clichyens à une dernière
démarche, qui fut de leur part une funeste imprudence.
Les événemens de Venise avaient retenti dans toute l'Europe. Depuis le
manifeste de Palma-Nova, cette république avait été anéantie, et celle
de Gênes révolutionnée, sans que le directoire eût donné un seul mot
d'avis aux conseils. La raison de ce silence était, comme on l'a vu,
dans la rapidité des opérations, rapidité telle, que Venise n'était plus
avant qu'on pût mettre la guerre en délibération au corps législatif. Le
traité intervenu depuis n'avait pas encore été soumis à la discussion,
et devait l'être sous quelques jours. Au reste, c'était moins du silence
du directoire qu'on était fâché, que de la chute des gouvernemens
aristocratiques, et des progrès de la révolution en Italie. Dumolard,
cet orateur diffus, qui depuis près de deux ans ne cessait de combattre
le directoire dans les cinq-cents, résolut de faire une motion
relativement aux événemens de Venise et de Gênes. La tentative était
hardie; car on ne pouvait attaquer le directoire sans attaquer le
général Bonaparte. Il fallait braver pour cela l'admiration universelle,
et une influence devenue colossale depuis que le général avait obligé
l'Autriche à la paix, et que, négociateur et guerrier, il semblait
régler à Milan les destinées de l'Europe. Tous les clichyens qui avaient
conservé quelque raison, firent leurs efforts pour dissuader Dumolard de
son projet; mais il persista, et dans la séance du 5 messidor (23 juin),
il fit une motion d'ordre sur les événemens de Venise. «La renommée,
dit-il, dont on ne peut comprimer l'essor, a semé partout le bruit de
nos conquêtes sur les Vénitiens, et de la révolution étonnante qui les
a couronnées. Nos troupes sont dans leur capitale; leur marine nous est
livrée; le plus ancien gouvernement de l'Europe est anéanti; il reparaît
en un clin d'oeil sous des formes démocratiques; nos soldats enfin
bravent les flots de la mer Adriatique, et sont transportés à Corfou
pour achever la révolution nouvelle.... Admettez ces événemens pour
certains, il suit que le directoire a fait en termes déguisés la guerre,
la paix, et sous quelques rapports, un traité d'alliance avec Venise, et
tout cela sans votre concours.... Ne sommes-nous donc plus ce peuple
qui a proclamé en principe, et soutenu par la force des armes, qu'il
n'appartient, sous aucun prétexte, à des puissances étrangères de
s'immiscer dans la forme du gouvernement d'un autre état? Outragés par
les Vénitiens, était-ce à leurs institutions politiques que nous
avions le droit de déclarer la guerre? Vainqueurs et conquérans,
nous appartenait-il de prendre une part active à leur révolution, en
apparence inopinée? Je ne rechercherai point ici quel est le sort que
l'on réserve à Venise, et surtout à ses provinces de terre-ferme. Je
n'examinerai point si leur envahissement, médité peut-être avant les
attentats qui lui servirent de motifs, n'est pas destiné à figurer dans
l'histoire comme un digne pendant du partage de la Pologne. Je veux bien
arrêter ces réflexions, et je demande, l'acte constitutionnel à la main,
comment le directoire peut justifier l'ignorance absolue dans laquelle
il cherche à laisser le corps législatif sur cette foule d'événemens
extraordinaires.» Après s'être occupé des événemens de Venise, Dumolard
parle ensuite de ceux de Gênes, qui présentaient, disait-il, le même
caractère, et faisaient supposer l'intervention de l'armée française
et de ses chefs. Il parla aussi de la Suisse, avec laquelle on était,
disait-il, en contestation pour un droit de navigation, et il demanda
si on voulait démocratiser tous les états alliés de la France. Louant
souvent les héros d'Italie, il ne parla pas une seule fois du général en
chef, qu'alors aucune bouche ne négligeait l'occasion de prononcer en
l'accompagnant d'éloges extraordinaires. Dumolard finit par proposer
un message au directoire, pour lui demander des explications sur les
événemens de Venise et de Gênes, et sur les rapports de la France avec
la Suisse.
Cette motion causa un étonnement général, et prouva l'audace des
clichyens. Elle devait bientôt leur coûter cher. En attendant qu'ils
en essuyassent les tristes conséquences, ils se montraient pleins
d'arrogance, affichaient hautement les plus grandes espérances, et
semblaient devoir être sous peu les maîtres du gouvernement. C'était
partout la même confiance et la même imprudence qu'en vendémiaire. Les
émigrés rentraient en foule. On envoyait de Paris une quantité de faux
passe-ports et de faux certificats de résidence dans toutes les
parties de l'Europe. On en faisait commerce à Hambourg. Les émigrés
s'introduisaient sur le territoire par la Hollande, par l'Alsace, la
Suisse et le Piémont. Ramenés par le goût qu'ont les Français pour
leur belle patrie, et par les souffrances et les dégoûts essuyés à
l'étranger, n'ayant d'ailleurs plus rien à espérer de la guerre, depuis
les négociations entamées avec l'Autriche, ayant même à craindre le
licenciement du corps de Condé, ils venaient essayer, par la paix et par
les intrigues de l'intérieur, la contre-révolution qu'ils n'avaient pu
opérer par le concours des puissances européennes. Du reste, à défaut
d'une contre-révolution, ils voulaient revoir au moins leur patrie, et
recouvrer une partie de leurs biens. Grâce en effet à l'intérêt qu'ils
rencontraient partout, ils avaient mille facilités pour les racheter.
L'agiotage sur les différens papiers admis en paiement des biens
nationaux, et la facilité de se procurer ces papiers à vil prix,
la faveur des administrations locales pour les anciennes familles
proscrites, la complaisance des enchérisseurs, qui se retiraient dès
qu'un ancien propriétaire faisait acheter ses terres sous des noms
supposés, permettaient aux émigrés de rentrer dans leur patrimoine avec
de très faibles sommes. Les prêtres surtout revenaient en foule. Ils
étaient recueillis par toutes les dévotes de France, qui les logeaient,
les nourrissaient, leur élevaient des chapelles dans leurs maisons, et
les entretenaient d'argent au moyen des quêtes. L'ancienne hiérarchie
ecclésiastique était clandestinement rétablie. Aucune des nouvelles
circonscriptions de la constitution civile du clergé n'était reconnue.
Les anciens diocèses existaient encore; des évêques et des archevêques
les administraient secrètement, et correspondaient avec Rome. C'était
par eux et par leur ministère que s'exerçaient toutes les pratiques du
culte catholique; ils confessaient, baptisaient, mariaient les personnes
restées fidèles à l'ancienne religion. Tous les chouans oisifs
accouraient à Paris et s'y réunissaient aux émigrés, qui s'y trouvaient,
disait-on, au nombre de plus de cinq mille. En voyant la conduite des
cinq-cents et les périls du directoire, ils croyaient qu'il suffisait de
quelques jours pour amener la catastrophe depuis si long-temps désirée.
Ils remplissaient leur correspondance avec l'étranger de leurs
espérances. Auprès du prince de Condé, dont le corps se retirait en
Pologne, auprès du prétendant qui était à Blankembourg, auprès du comte
d'Artois qui était en Ecosse, on montrait la plus grande joie. Avec
cette même ivresse qu'on avait eue à Coblentz, lorsqu'on croyait rentrer
dans quinze jours à la suite du roi de Prusse, on faisait de nouveau
aujourd'hui des projets de retour; on en parlait, on en plaisantait
comme d'un événement très prochain. Les villes voisines des frontières
se remplissaient de gens qui attendaient avec impatience le moment de
revoir la France. A tous ces indices il faut joindre enfin le langage
forcené des journaux royalistes, dont la fureur augmentait avec la
témérité et les espérances du parti.
Le directoire était instruit par sa police de tous ces mouvemens. La
conduite des émigrés, la marche des cinq-cents, s'accordaient avec
la déclaration de Duverne de Presle pour démontrer l'existence d'un
véritable complot. Duverne de Presle avait dénoncé, sans les nommer,
cent quatre-vingts députés comme complices. Il n'avait désigné
nominativement que Lemerer et Mersan, et avait dit que les autres
étaient tous les sociétaires de Clichy. En cela, il s'était trompé,
comme on a vu. La plupart des clichyens, sauf cinq ou six peut-être,
agissaient par entraînement d'opinion, et non par complicité. Mais le
directoire, trompé par les apparences et la déclaration de Duverne de
Presle, les croyait sciemment engagés dans le complot, et ne voyait en
eux que des conjurés. Une découverte faite par Bonaparte en Italie vint
lui révéler un secret important, et ajouter encore à ses craintes. Le
Comte d'Entraigues, agent du prétendant, son intermédiaire avec
les intrigans de France, et le confident de tous les secrets de
l'émigration, s'était réfugié à Venise. Quand les Français y entrèrent,
il fut saisi et livré à Bonaparte. Celui-ci pouvait l'envoyer en France
pour y être fusillé comme émigré et comme conspirateur; cependant il se
laissa toucher, et préféra se servir de lui et de ses indiscrétions,
au lieu de le dévouer à la mort. Il lui assigna la ville de Milan pour
prison, lui donna quelques secours d'argent, et se fit raconter tous les
secrets du prétendant. Il connut alors l'histoire entière de la trahison
de Pichegru, qui était restée cachée du gouvernement, et dont Rewbell
seul avait eu quelques soupçons, mal accueillis de ses collègues.
D'Entraigues raconta à Bonaparte tout ce qu'il savait, et le mit au fait
de toutes les intrigues de l'émigration. Outre ces révélations verbales,
on obtint des renseignemens curieux par la saisie des papiers trouvés à
Venise, dans le portefeuille de d'Entraigues. Entre autres pièces, il
en était une fort importante, contenant une longue conversation de
d'Entraigues avec le comte de Montgaillard, dans laquelle celui-ci
racontait la première négociation entamée avec Pichegru, et restée
infructueuse par l'obstination du prince de Condé. D'Entraigues
avait écrit cette conversation[7], qui fut trouvée dans ses papiers.
Sur-le-champ Berthier, Clarke et Bonaparte la signèrent pour en attester
l'authenticité, et l'envoyèrent à Paris.
[Note 7: M. de Montgaillard, dans son ouvrage, plein de calomnies et
d'erreurs, a soutenu que cette pièce contenait des faits vrais, mais
qu'elle était fausse, et avait été fabriquée par Bonaparte, Berthier et
Clarke. Le contraire est constant, et on conçoit l'intérêt que M. de
Montgaillard avait à justifier son frère de la conversation qu'on lui
attribue dans cette pièce. Mais il est difficile d'abord de supposer que
trois personnages aussi importans osassent faire un faux. Ces actes-là
sont aussi rares de nos jours que les empoisonnemens. Clarke a été
destitué à la suite de fructidor, et il était dans le parti Carnot. Il
est peu probable qu'il se prêtât à fabriquer des pièces pour appuyer
fructidor. Ensuite la pièce était fort insuffisante pour l'usage auquel
on la destinait; et à faire un faux on l'aurait fait suffisant. Tout
prouve donc le mensonge de M. de Montgaillard.]
Le directoire la tint secrète, comme la déclaration de Duverne de
Presle, attendant l'occasion de s'en servir utilement. Mais il n'eut
plus de doute alors sur le rôle de Pichegru dans le conseil des
cinq-cents; il s'expliqua ses défaites, sa conduite bizarre, ses mauvais
procédés, son refus d'aller à Stockholm, et son influence sur les
Clichyens. Il supposa qu'à la tête de cent quatre-vingts députés ses
complices, il préparait la contre-révolution.
Les cinq directeurs étaient divisés depuis la nouvelle direction que
Carnot avait prise, et qui était suivie par Barthélémy. Il ne restait
de dévoués au système du gouvernement que Barras, Rewbell et
Larévellière-Lépaux. Ces trois directeurs n'étaient point eux-mêmes
fort unis, car Rewbell, conventionnel modéré, haïssait dans Barras un
partisan de Danton, et avait en outre la plus grande aversion pour ses
moeurs et son caractère. Larévellière avait quelques liaisons avec
Rewbell, mais peu de rapports avec Barras. Les trois directeurs
n'étaient rapprochés que par la conformité habituelle de leur vote.
Tous trois étaient fort irrités et fort prononcés contre la faction de
Clichy. Barras, quoiqu'il reçût chez lui les émigrés par suite de sa
facilité de moeurs, ne cessait de dire qu'il monterait à cheval, qu'il
mettrait le sabre à la main, et, à la tête des faubourgs, irait sabrer
tous les contre-révolutionnaires des cinq-cents. Rewbell ne s'exprimait
pas de la sorte; il voyait tout perdu; et, quoique résolu à faire son
devoir, il croyait que ses collègues et lui n'auraient bientôt plus
d'autre ressource que la fuite. Larévellière-Lépaux, doué d'autant de
courage que de probité, pensait qu'il fallait faire tête à l'orage, et
tout tenter pour sauver la république. Le coeur exempt de haine, il
pouvait servir de lien entre Barras et Rewbell, et il avait résolu de
devenir leur intermédiaire. Il s'adressa d'abord à Rewbell, dont il
estimait profondément la probité et les lumières, et lui expliquant ses
intentions, lui demanda s'il voulait concourir à sauver la révolution.
Rewbell accueillit chaudement ses ouvertures, et lui promit le plus
entier dévouement. Il s'agissait de s'assurer de Barras, dont le langage
énergique ne suffisait pas pour rassurer ses collègues. Ne lui supposant
ni probité, ni principes, le voyant entouré de tous les partis, ils le
croyaient aussi capable de se vendre à l'émigration que de se mettre un
jour à la tête des faubourgs, et de faire un horrible coup de main. Ils
craignaient l'une de ces choses autant que l'autre. Ils voulaient sauver
la république par un acte d'énergie, mais ne pas la compromettre par
de nouveaux meurtres. Effarouchés par les moeurs de Barras, ils se
défiaient trop de lui. Larévellière se chargea de l'entretenir. Barras,
charmé de se coaliser avec ses deux collègues, et de s'assurer leur
appui, flatté surtout de leur alliance, adhéra entièrement à leurs
projets, et parut se prêter à toutes leurs vues. Dès cet instant,
ils furent assurés de former une majorité compacte, et d'annuler
entièrement, par leurs trois votes réunis, l'influence de Carnot et de
Barthélémy. Il s'agissait de savoir quels moyens ils emploieraient
pour déjouer la conspiration, à laquelle ils supposaient de si grandes
ramifications dans les deux conseils. Employer les voies judiciaires,
dénoncer Pichegru et ses complices, demander leur acte d'accusation aux
cinq-cents, et les faire juger ensuite, était tout à fait impossible.
D'abord on n'avait que le nom de Pichegru, de Lemerer et de Mersan; on
croyait bien reconnaître les autres à leurs liaisons, à leurs intrigues,
à leurs violentes propositions dans le club de Clichy et dans les
cinq-cents, mais ils n'étaient nommés nulle part. Faire condamner
Pichegru et deux ou trois députés, ce n'était pas détruire la
conspiration. D'ailleurs on n'avait pas même les moyens de faire
condamner Pichegru, Lemerer et Mersan; car les preuves existant contre
eux, quoique emportant la conviction morale, ne suffisaient pas pour que
des juges prononçassent une condamnation. Les déclarations de Duverne de
Presle, celle de d'Entraigues, étaient insuffisantes sans le secours des
dépositions orales. Mais ce n'était pas là encore la difficulté la plus
grande: aurait-on possédé contre Pichegru et ses complices toutes les
pièces qu'on n'avait pas, il fallait arracher l'acte d'accusation aux
cinq-cents; et, les preuves eussent-elles été plus claires que le jour,
la majorité actuelle n'y eut jamais adhéré; car c'était déférer le
coupable à ses propres complices. Ces raisons étaient si évidentes,
que malgré leur goût pour la légalité, Larévellière et Rewbell furent
obligés de renoncer à toute idée d'un jugement régulier, et durent se
résoudre à un coup d'état; triste et déplorable ressource, mais qui,
dans leur situation et avec leurs alarmes, était la seule possible.
Décidés à des moyens extrêmes, ils ne voulaient cependant pas de moyens
sanglans, et cherchaient à contenir les goûts révolutionnaires
de Barras. Sans être d'accord encore sur le mode et le moment de
l'exécution, ils s'arrêtèrent à l'idée de faire arrêter Pichegru et
ses cent quatre-vingts complices supposés, de les dénoncer au corps
législatif épuré, et de lui demander une loi extraordinaire, qui
décrétât leur bannissement sans jugement. Dans leur extrême défiance,
ils se méprenaient sur Carnot; ils oubliaient sa vie passée, ses
principes rigides, son entêtement, et le croyaient presque un traître.
Ils craignaient que, réuni à Barthélémy, il ne fût dans le complot de
Pichegru. Ses soins pour grouper l'opposition autour de lui, et s'en
faire le chef, étaient à leurs yeux prévenus comme autant de preuves
d'une complicité criminelle. Cependant ils n'étaient pas convaincus
encore; mais décidés à un coup hardi, ils ne voulaient pas agir à demi,
et ils étaient prêts à frapper les coupables même à leurs côtés, et dans
le sein du directoire.
Ils convinrent de tout préparer pour l'exécution de leur projet, et
d'épier soigneusement leurs ennemis, afin de saisir le moment où il
deviendrait urgent de les atteindre. Résolus à un acte aussi hardi, ils
avaient besoin d'appui. Le parti patriote, qui pouvait seul leur en
fournir, se divisait comme autrefois en deux classes; les uns, toujours
furieux depuis le 9 thermidor, n'avaient pas décoléré depuis trois
ans, ne comprenaient aucunement la marche forcée de la révolution,
considéraient le régime légal comme une concession faite aux
contre-révolutionnaires, et ne voulaient que vengeance et proscriptions.
Quoique le directoire les eût frappés dans la personne de Baboeuf, ils
étaient prêts, avec leur dévouement ordinaire, à voler à son secours.
Mais ils étaient trop dangereux à employer, et on pouvait tout au plus,
en un jour de péril extrême, les enrégimenter, comme on avait fait au 13
vendémiaire, et compter sur le sacrifice de leur vie. Ils avaient assez
prouvé à côté de Bonaparte, et sur les degrés de l'église Saint-Roch, de
quoi ils étaient capables un jour de danger. Outre ces ardens patriotes,
presque tous compromis par leur zèle ou leur participation active à la
révolution, il y avait les patriotes modérés, d'une classe supérieure,
qui, approuvant plus ou moins la marche du directoire, voulaient
néanmoins la république appuyée sur les lois, et voyaient le péril
imminent auquel elle était exposée par la réaction. Ceux-là répondaient
parfaitement aux intentions de Rewbell et Larévellière, et pouvaient
donner un secours, sinon de force, au moins d'opinion au directoire. On
les voyait alternativement dans les salons de Barras, qui représentait
pour ses collègues, ou dans ceux de madame de Staël, qui n'avait point
quitté Paris, et qui, par le charme de son esprit, réunissait toujours
autour d'elle ce qu'il y avait de plus brillant en France. Benjamin
Constant y occupait le premier rang par son esprit, et par les écrits
qu'il avait publiés en faveur du directoire. On y voyait aussi M. de
Talleyrand, qui, rayé de la liste des émigrés, vers les derniers temps
de la convention, était à Paris avec le désir de rentrer dans la
carrière des grands emplois diplomatiques. Ces hommes distingués,
composant la société du gouvernement, avaient résolu de former une
réunion qui contre-balançât l'influence de Clichy, et qui discutât dans
un sens contraire les questions politiques. Elle fut appelée cercle
constitutionnel. Elle réunit bientôt tous les hommes que nous venons de
désigner, et les membres des conseils qui votaient avec le directoire,
c'est-à-dire presque tout le dernier tiers conventionnel. Les membres du
corps législatif, qui s'intitulaient constitutionnels, auraient dû se
rendre aussi dans le nouveau cercle, car leur opinion était la même;
mais brouillés d'amour-propre avec le directoire, par leurs discussions
dans le corps législatif, ils persistaient à rester à part, entre le
cercle constitutionnel et Clichy, à la suite des directeurs Carnot et
Barthélemy, des députés Tronçon-Ducoudray, Portalis, Lacuée, Dumas,
Doulcet-Pontécoulant, Siméon, Thibaudeau. Benjamin Constant parla
plusieurs fois dans le cercle constitutionnel. On y entendit aussi M.
de Talleyrand. Cet exemple fut imité, et des cercles du même genre,
composés, il est vrai, d'hommes moins élevés et de patriotes moins
mesurés, se formèrent de toutes parts. Le cercle constitutionnel s'était
ouvert le 1er messidor an V, un mois après le 1er prairial. En très peu
de temps il y en eut de pareils dans toute la France; les patriotes les
plus chauds s'y réunirent, et par une réaction toute naturelle, on vit
presque se recomposer le parti jacobin.
Mais c'était là un moyen usé et peu utile. Les clubs étaient
déconsidérés en France, et privés par la constitution des moyens de
redevenir efficaces. Le directoire avait heureusement un autre appui;
c'était celui des armées, chez lesquelles semblaient s'être réfugiés
les principes républicains, depuis que les souffrances de la révolution
avaient amené dans l'intérieur une réaction si violente et si générale.
Toute armée est attachée au gouvernement qui l'organise, l'entretient,
la récompense; mais les soldats républicains voyaient dans le directoire
non seulement les chefs du gouvernement, mais les chefs d'une cause pour
laquelle ils s'étaient levés en masse en 93, pour laquelle ils avaient
combattu et vaincu pendant six années. Nulle part l'attachement à la
révolution n'était plus grand qu'à l'armée d'Italie. Elle était composée
de ces révolutionnaires du Midi, aussi impétueux dans leurs opinions
que dans leur bravoure. Généraux, officiers et soldats, étaient comblés
d'honneurs, gorgés d'argent, repus de plaisirs. Ils avaient conçu de
leurs victoires un orgueil extraordinaire. Ils étaient instruits de ce
qui se passait dans l'intérieur, par les journaux qu'on leur faisait
lire, et ils ne parlaient que de repasser les Alpes, pour aller sabrer
les aristocrates de Paris. Le repos dont ils jouissaient depuis la
signature des préliminaires, contribuait à augmenter leur effervescence
par l'oisiveté. Masséna, Joubert, et Augereau surtout, leur donnaient
l'exemple du républicanisme le plus ardent. Les troupes venues du Rhin,
sans être moins républicaines, étaient cependant plus froides, plus
mesurées, et avaient contracté sous Moreau plus de sobriété et de
discipline. C'était Bernadotte qui les commandait; il affectait une
éducation soignée, et cherchait à se distinguer de ses collègues par
des manières plus polies. Dans sa division on faisait usage de la
qualification de _monsieur_, tandis que dans toute l'ancienne armée
d'Italie, on ne voulait souffrir que le titre de _citoyen_. Les
vieux soldats d'Italie, libertins, insolens, querelleurs comme des
méridionaux, et des enfans gâtés par la victoire, étaient déjà en
rivalité de bravoure avec les soldats du Rhin; et maintenant ils
commençaient à être en rivalité, non pas d'opinion, mais d'habitudes et
d'usages. Ils ne voulaient pas des qualifications de _monsieur_, et
pour ce motif ils échangeaient souvent des coups de sabre avec leurs
camarades du Rhin. La division Augereau surtout, qui se distinguait
comme son général par son exaltation révolutionnaire, était la plus
agitée; il fallut une proclamation énergique de son chef pour la
contenir, et pour faire trêve aux duels. La qualification de _citoyen_
fut seule autorisée.
Le général Bonaparte voyait avec plaisir l'esprit de l'armée, et en
favorisait l'essor. Ses premiers succès avaient tous été remportés
contre la faction royaliste, soit devant Toulon, soit au 13 vendémiaire.
Il était donc brouillé d'origine avec elle. Depuis, elle s'était
attachée à rabaisser ses triomphes parce que l'éclat en rejaillissait
sur la révolution. Ses dernières attaques surtout remplirent le général
de colère. Il ne se contenait plus en lisant la motion du Dumolard, et
en apprenant que la trésorerie avait arrêté le million envoyé à Toulon.
Mais outre ces raisons particulières de détester la faction royaliste,
il en avait encore une plus générale et plus profonde; elle était dans
sa gloire et dans la grandeur de son rôle. Que pouvait faire un roi
pour sa destinée? Si haut qu'il pût l'élever, ce roi eût été toujours
au-dessus de lui. Sous la république, au contraire, aucune tête ne
dominait la sienne. Qu'il ne rêvât pas encore sa destinée inouïe, du
moins il prévoyait dans la république une audace et une immensité
d'entreprises, qui convenaient à l'audace et à l'immensité de son génie;
tandis qu'avec un roi la France eût été ramenée à une existence obscure
et bornée. Quoi qu'il fît donc de cette république, qu'il la servît ou
l'opprimât, Bonaparte ne pouvait être grand qu'avec elle, et par elle,
et devait la chérir comme son propre avenir. Qu'un Pichegru se laissât
allécher par un château, un titre et quelques millions, on le conçoit;
à l'ardente imagination du conquérant de l'Italie, il fallait une autre
perspective; il fallait celle d'un monde nouveau, révolutionné par ses
mains.
Il écrivit donc au directoire qu'il était prêt, lui et l'armée, à voler
à son secours, pour faire rentrer les contre-révolutionnaires dans le
néant. Il ne craignit pas de donner des conseils, et engagea hautement
le directoire à sacrifier quelques traîtres et à briser quelques
presses.
Dans l'armée du Rhin, les dispositions étaient plus calmes. Il y avait
quelques mauvais officiers placés dans les rangs par Pichegru. Cependant
la masse de l'armée était républicaine, mais tranquille, disciplinée,
pauvre, et moins enivrée de succès que celle d'Italie. Une armée est
toujours faite à l'image du général. Son esprit passe à ses officiers,
et de ses officiers se communique à ses soldats. L'armée du Rhin était
modelée sur Moreau. Moreau, flatté par la faction royaliste, qui voulait
mettre sa sage retraite au-dessus des merveilleux exploits d'Italie,
avait moins de haine contre elle que Bonaparte. Il était d'ailleurs
insouciant, modelé, froid, et n'avait pour la politique qu'un goût égal
à sa capacité; aussi se tenait-il en arrière, ne cherchant point à se
prononcer. Cependant il était républicain, et point traître comme on l'a
dit. Il avait dans ce moment la preuve de la trahison de Pichegru, et
aurait pu rendre au gouvernement un immense service. Nous avons déjà
dit qu'il venait de saisir un fourgon du général Kinglin, renfermant
beaucoup de papiers. Ces papiers contenaient toute la correspondance
chiffrée de Pichegru avec Wickam, le prince de Condé, etc. Moreau
pouvait donc fournir la preuve de la trahison, et rendre plus
praticables les moyens judiciaires. Mais Pichegru avait été son
général en chef et son ami, il ne voulait pas le trahir, et il faisait
travailler au déchiffrement de cette correspondance, sans la déclarer
au gouvernement. Du reste, elle renfermait la preuve de la fidélité
de Moreau lui-même à la république. Pichegru, après avoir donné sa
démission, n'avait qu'un moyen de se conserver de l'importance, c'était
de dire qu'il disposait de Moreau, et que, se reposant sur lui de la
direction de l'armée, il allait conduire les intrigues de l'intérieur.
Eh bien! Pichegru ne cessa de dire qu'il ne fallait pas s'adresser à
Moreau, parce qu'il n'accueillerait aucune ouverture[8]. Moreau était
donc froid, mais fidèle. Son armée était une des plus belles et des plus
braves que jamais la république eût possédées.
[Note 8: Si M. de Montgaillard avait lu la correspondance de Kinglin,
il n'aurait pas avancé, sur la foi d'une parole du roi Louis XVIII, que
Moreau trahissait la France dès l'année 1797.]
Tout était différent à l'armée de Sambre-et-Meuse: c'était, comme nous
l'avons dit ailleurs, l'armée de Fleurus, de l'Ourthe et de la Roër,
armée brave et républicaine, comme son ancien général. Son ardeur
s'était encore augmentée lorsque le jeune Hoche, appelé à la commander,
était venu y répandre tout le feu de son âme. Ce jeune homme, devenu en
une campagne, de sergent aux gardes françaises, général en chef, aimait
la république comme sa bienfaitrice et sa mère. Dans les cachots du
comité de salut public, ses sentimens ne s'étaient point attiédis; dans
la Vendée, ils s'étaient renforcés en luttant avec les royalistes. En
vendémiaire, il était tout prêt à voler au secours de la convention, et
il avait déjà mis vingt mille hommes en mouvement, lorsque la vigueur
de Bonaparte, dans la journée du 13, le dispensa de marcher plus avant.
Ayant dans sa capacité politique une raison de se mêler des affaires
que Moreau n'avait pas, ne jalousant pas Bonaparte, mais impatient de
l'atteindre dans la carrière de la gloire, il était dévoué de coeur à la
république, et prêt à la servir de toutes les manières, sur le champ de
bataille ou au milieu des orages politiques. Déjà nous avons eu occasion
de dire qu'à une prudence consommée il joignait une ardeur et une
impatience de caractère extraordinaires. Prompt à se jeter dans les
événemens, il offrit son bras et sa vie au directoire. Ainsi la force
matérielle ne manquait pas au gouvernement; mais il fallait l'employer
avec prudence et surtout avec à-propos.
De tous les généraux, Hoche était celui qu'il convenait le plus au
directoire d'employer. Si la gloire et le caractère de Bonaparte
pouvaient inspirer quelque ombrage, il n'en était pas de même de Hoche.
Ses victoires de Wissembourg en 1793, sa belle pacification de la
Vendée, sa récente victoire à Neuwied, lui donnaient une belle gloire,
et une gloire variée, où l'estime pour l'homme d'état se mêlait à
l'estime pour le guerrier; mais cette gloire n'avait rien qui pût
effrayer la liberté. A faire intervenir un général dans les troubles de
l'état, il valait mieux s'adresser à lui qu'au géant qui dominait en
Italie. C'était le général chéri des républicains, celui sur lequel ils
reposaient leur pensée sans aucune crainte. D'ailleurs, son armée était
la plus rapprochée de Paris. Vingt mille hommes pouvaient, au besoin, se
trouver, en quelques marches, dans la capitale, et y seconder de leur
présence le coup de vigueur que le directoire avait résolu de frapper.
C'est à Hoche que songèrent les trois directeurs Barras, Rewbell et
Larévellière. Cependant Barras, qui était fort agissant, fort habile à
l'intrigue, et qui voulait, dans cette nouvelle crise, se charger de
l'honneur de l'exécution, Barras écrivit, à l'insu de ses collègues, à
Hoche, avec lequel il était en relation, et lui demanda son intervention
dans les événemens qui se préparaient. Hoche n'hésita pas. L'occasion la
plus commode s'offrait de diriger des troupes sur Paris. Il travaillait
en ce moment avec la plus grande ardeur à préparer sa nouvelle
expédition d'Irlande; il était allé en Hollande pour surveiller les
préparatifs qui se faisaient au Texel. Il avait résolu de détacher vingt
mille hommes de l'armée de Sambre-et-Meuse, et de les diriger sur Brest.
Dans leur route, à travers l'intérieur, il était facile de les arrêter
à la hauteur de Paris, et de les employer au service du directoire. Il
offrit plus encore: il fallait de l'argent, soit pour la colonne en
route, soit pour un coup de main; il s'en assura par un moyen fort
adroit. On a vu que les provinces entre Meuse et Rhin n'avaient qu'une
existence incertaine jusqu'à la paix avec l'Empire. Elles n'avaient pas
été, comme la Belgique, divisées en départemens et réunies à la France;
elles étaient administrées militairement et avec beaucoup de prudence
par Hoche, qui voulait les républicaniser, et, dans le cas où on ne
pourrait pas obtenir leur réunion expresse à la France, en faire une
république cis-rhénane, qui serait attachée à la république comme
une fille à sa mère. Il avait établi une commission à Bonn, chargée
d'administrer le pays, et de recevoir les contributions frappées tant
en-deçà qu'au-delà du Rhin. Deux millions et quelques cent mille francs
se trouvaient dans la caisse de cette commission. Hoche lui défendit de
les verser dans la caisse du payeur de l'armée, parce qu'ils seraient
tombés sous l'autorité de la trésorerie, et distraits peut-être pour des
projets même étrangers à l'armée. Il fit payer la solde de la colonne
qu'il allait mettre en mouvement, et garder en réserve près de deux
millions, soit pour les offrir au directoire, soit pour les employer
à l'expédition d'Irlande. C'était par zèle politique qu'il commettait
cette infraction aux règles de la comptabilité; car ce jeune général,
qui, plus qu'aucun autre, avait pu s'enrichir était fort pauvre. En
faisant tout cela, Hoche croyait exécuter les ordres, non-seulement de
Barras, mais de Larévellière-Lépaux, et de Rewbell.
Deux mois s'étaient écoulés depuis le 1er prairial, c'est-à-dire depuis
l'ouverture de la nouvelle session: on était à la fin de messidor
(mi-juillet). Les propositions arrêtées à Clichy, et portées aux
cinq-cents, n'avaient pas cessé de se succéder. Il s'en préparait une
nouvelle, à laquelle la faction royaliste attachait beaucoup de prix.
L'organisation des gardes nationales n'était pas encore décrétée;
le principe n'en était que posé dans la constitution. Les clichyens
voulaient se ménager une force à opposer aux armées, et remettre sous
les armes cette jeunesse qu'on avait soulevée en vendémiaire contre
la convention. Ils venaient de faire nommer une commission dans les
cinq-cents pour présenter un projet d'organisation; Pichegru en était
président et rapporteur. Outre cette importante mesure, la commission
des finances avait repris en sous-oeuvre les propositions rejetées par
les anciens, et cherchait à les présenter d'une autre manière, pour les
faire adopter sous une nouvelle forme. Ces propositions des cinq-cents,
toutes redoutables qu'elles étaient, effrayaient moins cependant les
trois directeurs coalisés, que la conspiration à la tête de laquelle
ils voyaient un général célèbre, et à laquelle ils supposaient dans les
conseils des ramifications fort étendues. Décidés à agir, ils voulaient
d'abord opérer dans le ministère certains changemens qu'ils croyaient
nécessaires, pour donner plus d'homogénéité à l'administration de
l'état, et pour prononcer d'une manière ferme et décidée la marche du
gouvernement.
Le ministre de la police, Cochon, quoique un peu disgracié auprès des
royalistes depuis la poursuite des trois agens du prétendant et les
circulaires relatives aux élections, n'en était pas moins tout dévoué à
Carnot. Le directoire, avec les projets qu'il nourrissait, ne pouvait
pas laisser la police dans les mains de Cochon. Le ministre de la guerre
Pétiet était en renom chez les royalistes; il était la créature dévouée
de Carnot. Il fallait encore l'exclure, pour qu'il n'y eût pas, entre
les armées et la majorité directoriale, un ennemi pour intermédiaire. Le
ministre de l'intérieur, Bénézech, administrateur excellent, courtisan
docile, n'était à craindre pour aucun parti; mais on le suspectait à
cause de ses goûts connus et de l'indulgence des journaux royalistes
à son égard. On voulait le changer aussi, ne fût-ce que pour avoir un
homme plus sûr. On avait une entière confiance dans Truguet, ministre
de la marine, et Charles Delacroix, ministre des relations extérieures;
mais des raisons, puisées dans l'intérêt du service, portaient les
directeurs à désirer leur changement. Truguet était en butte à toutes
les attaques de la faction royaliste, et il en méritait une partie par
son caractère hautain et violent. C'était un homme loyal et à grands
moyens, mais n'ayant pas pour les personnes les ménagemens nécessaires
à la tête d'une grande administration. D'ailleurs on pouvait l'employer
avec avantage dans la carrière diplomatique; lui-même désirait aller
remplacer en Espagne le général Pérignon, pour faire concourir cette
puissance à ses grands desseins sur les Indes. Quant à Delacroix, il a
prouvé depuis qu'il pouvait bien administrer un département; mais il
n'avait ni la dignité, ni l'instruction nécessaire pour représenter la
république auprès des puissances de l'Europe. D'ailleurs les directeurs
avaient un vif désir de voir arriver aux affaires étrangères un autre
personnage: c'était M. de Talleyrand. L'esprit enthousiaste de madame de
Staël s'était enflammé pour l'esprit froid, piquant et profond de M. de
Talleyrand. Elle l'avait mis en communication avec Benjamin Constant, et
Benjamin Constant avait été chargé de le mettre en rapport avec Barras.
M. de Talleyrand sut gagner Barras et en aurait gagné de plus fins.
Après s'être fait présenter par madame de Staël à Benjamin Constant,
par Benjamin Constant à Barras, il se fit présenter par Barras à
Larévellière, et il sut gagner l'honnête homme comme il avait gagné le
mauvais sujet. Il leur parut à tous un homme fort à plaindre, odieux à
l'émigration comme partisan de la révolution, méconnu par les patriotes
à cause de sa qualité de grand seigneur, et victime à la fois de ses
opinions et de sa naissance. Il fut convenu qu'on en ferait un ministre
des affaires extérieures. La vanité des directeurs était flattée de se
rattacher à un si grand personnage; et ils étaient assurés d'ailleurs
de confier les affaires étrangères à un homme instruit, habile, et
personnellement lié avec toute la diplomatie européenne.
Restaient Ramel, ministre des finances, et Merlin (de Douai), ministre
de la justice, qui étaient odieux aux royalistes, plus que tous les
autres ensemble, mais qui remplissaient avec autant de zèle que
d'aptitude les devoirs de leur ministère. Les trois directeurs ne
voulaient les remplacer à aucun prix. Ainsi les trois directeurs
devaient, sur les sept ministres, changer Cochon, Pétiet, et Bénézech,
pour cause d'opinion; Truguet et Delacroix, pour l'intérêt du service,
et garder Merlin et Ramel. Dans tout état dont les institutions sont
représentatives, monarchie ou république, c'est par le choix des
ministres que le gouvernement prononce son esprit et sa marche. C'est
aussi pour le choix des ministres que les partis s'agitent, et ils
veulent influer sur le choix, autant dans l'intérêt de leur opinion que
dans celui de leur ambition. Mais si, dans les partis, il en est un qui
souhaite plus qu'une simple modification dans la marche du gouvernement
et qui aspire à renverser le régime existant, celui-là, redoutant les
réconciliations, veut autre chose qu'un changement de ministère, ne s'en
mêle pas, ou s'en mêle pour l'empêcher. Pichegru et les clichyens,
qui étaient dans la confidence du complot, mettaient peu d'intérêt au
changement du ministère. Cependant ils s'étaient approchés de Carnot
pour s'entretenir avec lui; mais c'était plutôt un prétexte pour le
sonder et découvrir ses intentions secrètes, que pour arriver à un
résultat qui était fort insignifiant à leurs yeux. Carnot s'était
prononcé avec eux franchement et par écrit, en répondant aux membres qui
lui avaient fait des ouvertures. Il avait déclaré qu'_il périrait plutôt
que de laisser entamer la constitution ou déshonorer les pouvoirs
qu'elle avait institués_ (expressions textuelles de l'une de ses
lettres). Il avait ainsi réduit ceux qui venaient le sonder à ne parler
que de projets constitutionnels, tels qu'un changement de ministère.
Quant aux constitutionnels et à ceux des clichyens qui étaient moins
engagés dans la faction, ils voulaient sincèrement obtenir une
révolution ministérielle et s'en tenir là. Ceux-ci se groupèrent donc
autour de Carnot. Les membres des anciens et des cinq-cents, qu'on a
déjà désignés, Portalis, Tronçon-Ducoudray, Lacuée, Dumas, Thibaudeau,
Doulcet-Pontécoulant, Siméon, Emery et autres, s'entretinrent avec
Carnot et Barthélemy, et discutèrent les changemens à faire dans
le ministère. Les deux ministres dont ils demandaient surtout le
remplacement, étaient Merlin, ministre de la justice, et Ramel, ministre
des finances. Ayant attaqué particulièrement le système financier, ils
étaient plus animés contre le ministre des finances que contre aucun
autre. Ils demandaient aussi le renvoi de Truguet et de Charles
Delacroix. Naturellement ils voulaient garder Cochon, Pétiet et
Bénézech. Les deux directeurs Barthélemy et Carnot n'étaient pas
difficiles à persuader. Le faible Barthélemy n'avait pas d'avis
personnel; Carnot voyait tous ses amis dans les ministres conservés,
tous ses ennemis dans les ministres rejetés. Mais le projet, commode
à former dans les coteries des constitutionnels, n'était pas facile à
faire agréer aux trois autres directeurs, qui, ayant un parti pris,
voulaient justement renvoyer ceux que les constitutionnels tenaient à
conserver.
Carnot, qui ne connaissait pas l'union formée entre ses trois collègues,
Rewbell, Larévellière et Barras, et qui ne savait pas que Larévellière
était le lien des deux autres, espéra qu'il serait plus facile à
détacher. Il conseilla donc aux constitutionnels de s'adresser à
lui, pour tâcher de l'amener à leurs vues. Ils se rendirent chez
Larévellière, et trouvèrent sous sa modération une fermeté invincible.
Larévellière, peu habitué, comme tous les hommes de ce temps, à la
tactique des gouvernemens représentatifs, ne pensait pas qu'on pût
négocier pour des choix de ministres. «Faites votre rôle, disait-il aux
députés, c'est-à-dire faites des lois; laissez-nous le nôtre, celui de
choisir les fonctionnaires publics. Nous devons diriger notre choix
d'après notre conscience et l'opinion que nous avons du mérite des
individus, non d'après l'exigence des partis.» Il ne savait pas
encore, et personne ne savait alors, qu'il faut composer un ministère
d'influences, et que ces influences il faut les prendre dans les partis
existants; que le choix de tel ou tel ministre, étant une garantie de
la direction qu'on va suivre, peut devenir un objet de négociation.
Larévellière avait encore d'autres raisons de repousser une transaction;
il avait la conscience que lui et son ami Rewbell n'avaient jamais voulu
et voté que le bien; il était assuré que la majorité directoriale,
quelles que fussent les vues personnelles des directeurs, n'avait
jamais voté autrement; qu'en finances, sans pouvoir empêcher toutes les
malversations subalternes, elle avait du moins administré loyalement,
et le moins mal possible dans les circonstances; qu'en politique elle
n'avait jamais eu d'ambition personnelle, et n'avait rien fait pour
étendre ses prérogatives; que, dans la direction de la guerre, elle
n'avait aspiré qu'à une paix prompte, mais honorable et glorieuse.
Larévellière ne pouvait donc comprendre et admettre les reproches
adressés au directoire. Sa bonne conscience les lui rendait
inintelligibles. Il ne voyait plus dans les clichyens que des
conspirateurs perfides, et dans les constitutionnels que des
amours-propres froissés. Avec tout le monde encore, il ignorait qu'il
faut admettre l'humeur bien ou mal fondée des partis comme un fait,
et compter avec toutes les prétentions, même celles de l'amour-propre
blessé. D'ailleurs, ce qu'offraient les constitutionnels n'avait rien
de très-engageant. Les trois directeurs coalisés voulaient se donner
un ministère homogène, afin de frapper la faction royaliste; les
constitutionnels, au contraire, exigeaient un ministère tout opposé à
celui dont les directeurs croyaient avoir besoin dans le danger actuel,
et ils n'avaient à offrir en retour que leurs voix, qui étaient peu
nombreuses, et que du reste ils n'engageaient sur aucune question. Leur
alliance n'avait donc rien d'assez rassurant pour décider le directoire
à les écouter, et à se désister de ses projets. Larévellière ne leur
donna aucune satisfaction. Ils se servirent auprès de lui du géologue
Faujas de Saint-Fond, avec lequel il était lié par la conformité des
goûts et des études; tout fut inutile. Il finit par répondre: «Le jour
où vous nous attaquerez, vous nous trouverez prêts. Nous vous tuerons,
mais politiquement. Vous voulez notre sang, mais le vôtre ne coulera
pas. Vous serez réduits seulement à l'impossibilité de nuire.»
Cette fermeté fit désespérer de Larévellière. Carnot conseilla alors de
s'adresser à Barras, en doutant toutefois du succès, car il connaissait
sa haine. L'amiral Villaret-Joyeuse, un des membres ardens de
l'opposition, et que son goût pour les plaisirs avait souvent rapproché
de Barras, fut chargé de lui parler. Le facile Barras, qui promettait à
tout le monde, quoique ses sentimens fussent au fond assez décidés,
fut en apparence moins désespérant que Larévellière. Sur les quatre
ministres dont les constitutionnels demandaient le changement, Merlin,
Ramel, Truguet et Delacroix, il consentit à en changer deux, Truguet
et Delacroix. C'était ainsi convenu avec Rewbell et Larévellière. Il
pouvait donc s'engager pour ces deux-là, et il promit leur renvoi.
Cependant, soit qu'avec sa facilité ordinaire, il promît plus qu'il ne
pouvait tenir, soit qu'il voulût tromper Carnot et l'engager à demander
lui-même le changement des ministres, soit qu'on interprétât trop
favorablement son langage ordinairement ambigu, les constitutionnels
vinrent annoncer à Carnot que Barras consentait à tout, et voterait avec
lui sur chacun des ministres. Les constitutionnels demandaient que le
changement se fît sur-le-champ. Carnot et Barthélémy, doutant de Barras,
hésitaient à prendre l'initiative. On pressait Barras de la prendre, et
il répondait que, les journaux étant fort déchaînés dans ce moment, le
directoire paraîtrait céder à leur violence. On essaya de faire taire
les journaux; mais pendant ce temps, Rewbell et Larévellière, étrangers
à ces intrigues, prirent eux-mêmes l'initiative. Le 28 messidor, Rewbell
déclara, dans la séance du directoire, qu'il était temps d'en finir,
qu'il fallait faire cesser les fluctuations du gouvernement, et
s'occuper du changement des ministres. Il demanda qu'on procédât
sur-le-champ au scrutin. Le scrutin fut secret. Truguet et Delacroix,
que tout le monde était d'accord de remplacer, furent exclus à
l'unanimité. Quant à Ramel et à Merlin, que les constitutionnels seuls
voulaient remplacer, ils n'eurent contre eux que les deux voix de
Carnot et de Barthélémy, et ils furent maintenus par celles de Rewbell,
Larévellière et Barras. Cochon, Pétiet et Bénézech furent destitués par
les trois voix qui avaient soutenu Merlin et Ramel. Ainsi le plan de
réforme, adopté par la majorité directoriale, était accompli. Carnot, se
voyant joué, voulait différer au moins la nomination des successeurs, en
disant qu'il n'était pas prêt à faire un choix. On lui répondit durement
qu'un directeur devait toujours être préparé, et qu'il ne devait pas
destituer un fonctionnaire sans avoir déjà fixé ses idées sur le
remplaçant. On l'obligea à voter sur-le-champ. Les cinq successeurs
furent nommes par la grande majorité. On avait conservé Ramel aux
finances, Merlin à la justice; on nomma aux affaires étrangères M.
de Talleyrand; à la marine un vieux et brave marin, administrateur
excellent, Pléville Le Peley; à l'intérieur un homme de lettres assez
distingué, mais plus disert que capable, François (de Neuf-Château); à
la police Lenoir-Laroche, homme sage et éclairé, qui écrivait dans _le
Moniteur_ de bons articles politiques; enfin à la guerre le jeune
et brillant général sur lequel on avait résolu de s'appuyer, Hoche.
Celui-ci n'avait pas l'âge requis par la constitution, c'est-à-dire
trente ans. On le savait, mais Larévellière avait proposé à ses deux
collègues, Rewbell et Barras, de le nommer, sauf à le remplacer dans
deux jours, afin de se l'attacher, et de donner un témoignage flatteur
aux armées. Ainsi tout le monde concourut à ce changement, qui devint
décisif, comme on va le voir. Il est assez ordinaire de voir les partis
contribuer à un même événement, qu'ils croient devoir leur profiter. Ils
concourent tous à le produire; mais le plus fort décide le résultat en
sa faveur.
N'aurait-il pas eu l'orgueil le plus irritable, Carnot devait être
indigné, et se croire joué par Barras. Les membres du corps législatif
qui s'étaient entremis dans la négociation coururent chez lui,
recueillirent tous les détails de la séance qui avait eu lieu au
directoire, se déchaînèrent contre Barras, l'appelèrent un fourbe,
et firent éclater la plus grande indignation. Mais un événement vint
augmenter l'effervescence, et la porter au comble. Hoche, sur l'avis
de Barras, avait mis ses troupes en mouvement, dans l'intention de les
diriger effectivement sur Brest, mais de les arrêter quelques jours
dans les environs de la capitale. Il avait choisi la légion des Francs,
commandée par Hubert; la division d'infanterie Lemoine; la division des
chasseurs à cheval, commandée par Richepanse; un régiment d'artillerie;
en tout quatorze à quinze mille hommes. La division des chasseurs de
Richepanse était déjà arrivée à la Ferté-Alais, à onze lieues de Paris.
C'était une imprudence, car le rayon constitutionnel était de douze
lieues, et, en attendant le moment d'agir, il ne fallait pas franchir la
limite légale. Cette imprudence était due à l'erreur d'un commissaire
des guerres, qui avait transgressé la loi sans la connaître. A cette
circonstance fâcheuse s'en joignaient d'autres. Les troupes, en voyant
la direction qu'on leur faisait prendre, et sachant ce qui se passait
dans l'intérieur, ne doutaient pas qu'on ne les fît marcher sur les
conseils. Les officiers et les soldats disaient en route qu'ils allaient
mettre à la raison les aristocrates de Paris. Hoche s'était contenté
d'avertir le ministre de la guerre d'un mouvement général de troupes sur
Brest, pour l'expédition d'Irlande.
Toutes ces circonstances indiquaient aux divers partis qu'on touchait à
quelque événement décisif. L'opposition et les ennemis du gouvernement
redoublèrent d'activité pour parer le coup qui les menaçait; et le
directoire, de son côté, ne négligea plus rien pour hâter l'exécution
de ses projets et s'assurer la victoire; et on verra ci-après qu'il y
réussit pleinement.