détermination du conseil aulique n'était pas encore prise. On embarquait
à Vienne les meubles de la couronne et les papiers précieux sur le
Danube, et on envoyait les jeunes archiducs et archiduchesses en
Hongrie. La cour se préparait, dans un cas extrême, à évacuer la
capitale. L'archiduc répondit au général Bonaparte qu'il désirait la
paix autant que lui, mais qu'il n'avait aucun pouvoir pour en traiter,
et qu'il fallait s'adresser directement à Vienne. Bonaparte s'avança
rapidement à travers les montagnes de la Carinthie, et, le 12 germinal
au matin (1er avril), poursuivit l'arrière-garde ennemie sur Saint-Weith
et Freisach, et la culbuta. Dans l'après-midi du même jour, il rencontra
l'archiduc, qui avait pris position en avant des gorges étroites
de Neumark, avec les restes de son armée du Frioul, et avec quatre
divisions venues du Rhin, celles de Kaim, de Mercantin, du prince
d'Orange, et la réserve des grenadiers. Un combat furieux s'engagea dans
ces gorges. Masséna en eut encore tout l'honneur. Les soldats du
Rhin défièrent les vieux soldats de l'armée d'Italie. C'était à qui
s'avancerait plus vite et plus loin. Après une action acharnée, dans
laquelle l'archiduc perdit trois mille hommes sur le champ de bataille
et douze cents prisonniers, tout fut enlevé à la baïonnette, et les
gorges emportées. Bonaparte marcha sans relâche le lendemain, de Neumark
sur Unzmark. C'était entre ces deux points qu'aboutissait la route
transversale, qui unissait la grande chaussée du Tyrol à la grande
chaussée de la Carinthie. C'était par cette route qu'arrivait Kerpen
poursuivi par Joubert. L'archiduc, voulant avoir le temps de rallier
Kerpen à lui, proposa une suspension d'armes pour prendre, disait-il,
en considération la lettre du 11 (31 mars). Bonaparte répondit qu'on
pouvait négocier et se battre, et continua sa marche. Le lendemain 14
germinal (3 avril), il livra encore un violent combat à Unzmark, où il
fit quinze cents prisonniers, entra à Knitelfeld, et ne trouva plus
d'obstacle jusqu'à Léoben. L'avant-garde y entra le 18 germinal (7
avril). Kerpen avait fait un grand détour pour rejoindre l'archiduc, et
Joubert avait donné la main à l'armée principale.
Le jour même où Bonaparte entrait à Léoben, le lieutenant-général
Bellegarde, chef d'état-major du prince Charles, et le général major
Merfeld, arrivèrent au quartier-général au nom de l'empereur, que la
marche rapide des Français avait intimidé, et qui voulait une suspension
d'armes. Ils la demandaient de dix jours. Bonaparte sentait qu'une
suspension d'armes de dix jours donnait à l'archiduc le temps de
recevoir ses derniers renforts du Rhin, de remettre ensemble toutes les
parties de son armée, et de reprendre haleine. Mais lui-même en avait
grand besoin, et il gagnait de son côté l'avantage de rallier Bernadotte
et Joubert; d'ailleurs il croyait au désir sincère de traiter, et
il accorda cinq jours de suspension d'armes, pour donner à des
plénipotentiaires le temps d'arriver, et de signer des préliminaires.
La convention fut signée le 18 (7 avril), et dut se prolonger seulement
jusqu'au 23 (12 avril). Il établit son quartier-général à Léoben, et
porta l'avant-garde de Masséna sur le Simmering, dernière hauteur des
Alpes Noriques, qui est à vingt-cinq lieues de Vienne, et d'où l'on peut
voir les clochers de cette capitale. Il employa ces cinq jours à reposer
et à rallier ses colonnes. Il fit une proclamation aux habitans pour les
rassurer sur ses intentions, et il joignit les effets aux paroles, car
rien ne fut pris sans être payé par l'armée.
Bonaparte attendit l'expiration des cinq jours, prêt à frapper un
nouveau coup pour ajouter à la terreur de la cour impériale, si elle
n'était pas encore assez épouvantée. Mais tout se disposait à Vienne
pour mettre fin à cette longue et cruelle lutte, qui durait depuis six
années, et qui avait fait répandre des torrens de sang. Le parti anglais
dans le ministère était entièrement discrédité; Thugut était prêt à
tomber en disgrâce. Les Viennois demandaient la paix à grands cris:
l'archiduc Charles lui-même, le héros de l'Autriche, la conseillait,
et déclarait que l'Empire ne pouvait plus être sauvé par les armes.
L'empereur penchait pour cet avis. On se décida enfin, et on fit partir
sur-le-champ pour Léoben le comte de Merfeld, et le marquis de Gallo,
ambassadeur de Naples à Vienne. Ce dernier fut choisi par l'influence de
l'impératrice, qui était fille de la reine de Naples, et qui se mêlait
beaucoup des affaires. Leurs instructions étaient de signer des
préliminaires qui serviraient de base pour traiter plus tard de la
paix définitive. Ils arrivèrent le 24 germinal (13 avril au matin), à
l'instant où la trêve étant achevée, Bonaparte allait faire attaquer les
avant-postes. Ils déclarèrent qu'ils avaient des pleins pouvoirs pour
arrêter les bases de la paix. On neutralisa un jardin dans les environs
de Léoben, et on traita au milieu des bivouacs de l'armée française.
Le jeune général, devenu tout à coup négociateur, n'avait jamais fait
d'apprentissage diplomatique; mais depuis une année il avait eu à
traiter les plus grandes affaires qui se puissent traiter sur la terre;
il avait une gloire qui en faisait l'homme le plus imposant de son
siècle, et il avait un langage aussi imposant que sa personne. Il
représentait donc glorieusement la république française. Il n'avait
pas mission pour négocier; c'est Clarke qui était revêtu de tous les
pouvoirs à cet égard, et Clarke, qu'il avait mandé, n'était point encore
arrivé au quartier-général. Mais il pouvait considérer les préliminaires
de la paix comme un armistice, ce qui était dans les attributions des
généraux; d'ailleurs il était certain que Clarke signerait tout ce qu'il
aurait fait, et il entra sur-le-champ en pourparler. Le plus grand souci
de l'empereur et de ses envoyés était le règlement de l'étiquette.
D'après un ancien usage, l'empereur avait sur les rois de France
l'honneur de l'initiative; il était toujours nommé le premier dans
le protocole des traités, et ses ambassadeurs avaient le pas sur les
ambassadeurs français. C'était le seul souverain auquel cet honneur fût
concédé par la France. Les deux envoyés de l'empereur consentaient
à reconnaître sur-le-champ la république française, si l'ancienne
étiquette était conservée.
«La république française, répondit fièrement Bonaparte, n'a pas besoin
d'être reconnue; elle est en Europe comme le soleil sur l'horizon; tant
pis pour les aveugles qui ne savent ni le voir ni en profiter.» Il
refusa l'article de la reconnaissance. Quant à l'étiquette, il déclara
que ces questions étaient fort indifférentes à la république française,
qu'on pourrait s'entendre à cet égard avec le directoire, et qu'il ne
serait probablement pas éloigné de sacrifier de semblables intérêts à
des avantages réels; que, pour le moment, on traiterait sur le pied
de l'égalité, et que la France et l'empereur auraient alternativement
l'initiative.
On aborda ensuite les questions essentielles. Le premier et le plus
important article était la cession des provinces belgiques à la France.
Il ne pouvait plus entrer dans l'intention de l'Autriche de les refuser.
Il fut convenu d'abord que l'empereur abandonnerait à la France toutes
ses provinces belgiques; qu'en outre il consentirait, comme membre de
l'empire germanique, à ce que la France étendît sa limite jusqu'au Rhin.
Il s'agissait de trouver des indemnités, et l'empereur avait exigé qu'on
lui en procurât de suffisantes, soit en Allemagne, soit en Italie. Il
y avait deux moyens de lui en procurer en Allemagne, lui donner la
Bavière, ou séculariser divers états ecclésiastiques de l'Empire. La
première idée avait plus d'une fois occupé la diplomatie européenne. La
seconde était due à Rewbell, qui avait imaginé ce moyen comme le plus
convenable et le plus conforme à l'esprit de la révolution. Ce n'était
plus le temps, en effet, où des évêques devaient être souverains
temporels, et il était ingénieux de faire payer à la puissance
ecclésiastique les agrandissemens que recevait la république française.
Mais les agrandissemens de l'empereur en Allemagne ne pouvaient que
difficilement obtenir l'assentiment de la Prusse. D'ailleurs, si on
donnait la Bavière, il fallait trouver des indemnités pour le prince
qui la possédait. Enfin les états d'Allemagne étant sous l'influence
immédiate de l'empereur, il ne gagnait pas beaucoup à les acquérir, et
il aimait beaucoup mieux des agrandissemens en Italie, qui ajoutaient
véritablement de nouveaux territoires à sa puissance. Il fallait donc
songer à chercher des indemnités en Italie.
Si on avait consenti à rendre sur-le-champ à l'empereur la Lombardie;
si on avait pris l'engagement de conserver dans son état actuel la
république de Venise, et de ne pas faire arriver la démocratie jusqu'aux
frontières des Alpes, il aurait consenti sur-le-champ à la paix, et
aurait reconnu la république cispadane, composée du duché de Modène, des
deux légations et de la Romagne. Mais replacer la Lombardie sous le joug
de l'Autriche, la Lombardie qui nous avait montré tant d'attachement,
qui avait fait pour nous tant d'efforts et de sacrifices, et dont les
principaux habitans s'étaient si fort compromis, était un acte odieux et
une faiblesse; car notre situation nous permettait d'exiger davantage.
Il fallait donc assurer l'indépendance de la Lombardie, et chercher en
Italie des indemnités qui dédommageassent l'Autriche de la double perte
de la Belgique et de la Lombardie. Il y avait un arrangement tout
simple, qui s'était présenté plus d'une fois à l'esprit des diplomates
européens, qui plus d'une fois avait été un sujet d'espérance pour
l'Autriche et de crainte pour Venise, c'était d'indemniser l'Autriche
avec les états vénitiens. Les provinces illyriennes, l'Istrie et toute
la Haute-Italie, depuis l'Izonzo jusqu'à l'Oglio, formaient de riches
possessions, et pouvaient fournir d'amples dédommagemens à l'Autriche.
La manière dont l'aristocratie vénitienne s'était conduite avec la
France, ses refus constans de s'allier avec elle, ses armemens secrets
dont le but évident était de tomber sur les Français en cas de revers,
le soulèvement récent des montagnards et des paysans, l'assassinat
des Français, avaient rempli Bonaparte d'indignation. D'ailleurs, si
l'empereur, pour qui Venise s'était secrètement armée, acceptait ses
dépouilles, Bonaparte, contre qui elle avait fait ces armemens, ne
pouvait avoir aucun scrupule à les céder. Du reste, il y avait des
dédommagemens à offrir à Venise. On avait la Lombardie, le duché de
Modène, les légations de Bologne et de Ferrare, la Romagne, provinces
riches et considérables, dont une partie formait la république
cispadane. On pouvait indemniser Venise avec quelques-unes de ces
provinces. Cet arrangement parut le plus convenable, et là, pour la
première fois, fut arrêté le principe de dédommager l'Autriche avec les
provinces de la terre-ferme de Venise, sauf à dédommager celle-ci avec
d'autres provinces italiennes.
On en référa à Vienne, dont on était à peine éloigné de vingt-cinq
lieues. Ce genre d'indemnité fut agréé; les préliminaires de la paix
furent aussitôt fixés, et rédigés en articles, qui durent servir de base
à une négociation définitive. L'empereur abandonnait à la France toutes
ses possessions des Pays-Bas, et consentait, comme membre de l'Empire, à
ce que la république acquît la limite du Rhin. Il renonçait en outre à
la Lombardie. En dédommagement de tous ces sacrifices, il recevait
les états vénitiens de la terre-ferme, l'Illyrie, l'Istrie et la
Haute-Italie jusqu'à l'Oglio. Venise restait indépendante, conservait
les îles Ioniennes, et devait recevoir des dédommagemens pris sur
les provinces qui étaient à la disposition de la France. L'empereur
reconnaissait les républiques qui allaient être fondées en Italie.
L'armée française devait se retirer des états autrichiens, et cantonner
sur la frontière de ces états, c'est-à-dire, évacuer la Carinthie et la
Carniole, et se placer sur l'Izonzo et aux débouchés du Tyrol. Tous
les arrangemens relatifs aux provinces et au gouvernement de Venise,
devaient être faits d'un commun accord avec l'Autriche. Deux congrès
devaient s'ouvrir, l'un à Berne pour la paix particulière avec
l'empereur, l'autre dans une ville d'Allemagne pour la paix avec
l'Empire. La paix avec l'empereur devait être conclue dans trois mois,
sous peine de la nullité des préliminaires. L'Autriche avait de plus une
raison puissante de hâter la conclusion du traité définitif, c'était
d'entrer au plus tôt en possession des provinces vénitiennes, afin
que les Français n'eussent pas le temps d'y répandre les idées
révolutionnaires.
Le projet de Bonaparte était de démembrer la république cispadane,
composée du duché de Modène, des deux légations et de la Romagne; de
réunir le duché de Modène à la Lombardie, et d'en composer une seule
république, dont la capitale serait Milan, et dont le nom serait
_Cisalpine_, à cause de sa situation par rapport aux Alpes. Il voulait
ensuite donner les deux légations et la Romagne à Venise, en ayant soin
de soumettre son aristocratie et de modifier sa constitution. De cette
manière, il existerait en Italie deux républiques, alliées de la France,
lui devant leur existence, et disposées à concourir à tous ses plans.
La Cisalpine aurait pour frontière l'Oglio, qu'il serait facile de
retrancher. Elle n'avait pas Mantoue, qui restait avec le Mantouan à
l'empereur; mais on pouvait faire de Pizzighitone sur l'Adda une place
de premier ordre; on pouvait relever les murs de Bergame et de Crême. La
république de Venise avec ses îles, avec le Dogado et la Polésine qu'on
tâcherait de lui conserver, avec les deux légations et la Romagne, qu'on
lui donnerait, avec la province de Massa-Carrara, et le golfe de la
Spezia, qu'on y ajouterait dans la Méditerranée, serait une puissance
maritime touchant à la fois aux deux mers.
On se demande pourquoi Bonaparte ne profitait pas de sa position pour
rejeter tout-à-fait les Autrichiens hors de l'Italie; pourquoi surtout
il les indemnisait aux dépens d'une puissance neutre, et par un attentat
semblable à celui du partage de la Pologne. D'abord, était-il possible
d'affranchir entièrement l'Italie? Ne fallait-il pas bouleverser encore
l'Europe, pour la faire consentir au renversement du pape, du roi de
Piémont, du grand-duc de Toscane, des Bourbons de Naples, et du prince
de Parme? La république française était-elle capable des efforts qu'une
telle entreprise aurait encore exigés? N'était-ce pas beaucoup de
jeter dans cette campagne les germes de la liberté, en instituant deux
républiques, d'où elle ne manquerait pas de s'étendre bientôt jusqu'au
fond de la péninsule? Le partage des états vénitiens n'avait rien qui
ressemblât à l'attentat célèbre qu'on a si souvent reproché à l'Europe.
La Pologne fut partagée par les puissances mêmes qui l'avaient soulevée,
et qui lui avaient promis solennellement leurs secours. Venise, à qui
les Français avaient sincèrement offert leur amitié, l'avait refusée, et
se préparait à les trahir, et à les surprendre dans un moment de péril.
Si elle avait à se plaindre de quelqu'un, c'était des Autrichiens, au
profit de qui elle voulait trahir les Français. La Pologne était un état
dont les limites étaient clairement tracées sur la carte de l'Europe,
dont l'indépendance était, pour ainsi dire, commandée par la nature,
et importait au repos de l'Occident; dont la constitution, quoique
vicieuse, était généreuse; dont les citoyens, indignement trahis,
avaient déployé un beau courage, et mérité l'intérêt des nations
civilisées. Venise, au contraire, n'avait de territoire naturel que ses
lagunes, car sa puissance n'avait jamais résidé dans ses possessions
de terre-ferme; elle n'était pas détruite parce que certaines de ses
provinces étaient échangées contre d'autres; sa constitution était la
plus inique de l'Europe; son gouvernement était abhorré de ses sujets;
sa perfidie et sa lâcheté ne lui donnaient aucun droit ni à l'intérêt,
ni à l'existence. Rien donc dans le partage des états vénitiens ne
pouvait être comparé au partage de la Pologne, si ce n'est le procédé
particulier de l'Autriche.
D'ailleurs, pour se dispenser de donner de pareilles indemnités aux
Autrichiens, il fallait les chasser de l'Italie, et on ne le pouvait
qu'en traitant dans Vienne même. Mais il aurait fallu pour cela le
concours des armées du Rhin, et on avait écrit à Bonaparte qu'elles ne
pourraient entrer en campagne avant un mois. Il ne lui restait, dans
cette situation, qu'à rétrograder, pour attendre leur entrée en
campagne, ce qui exposait à bien des inconvéniens; car il eût donné par
là à l'archiduc le temps de préparer une armée formidable contre lui, et
à la Hongrie de se lever en masse pour se jeter sur ses flancs. De plus,
il fallait rétrograder, et presque avouer la témérité de sa marche. En
acceptant les préliminaires, il avait l'honneur d'arracher seul la
paix; il recueillait le fruit de sa marche si hardie; il obtenait des
conditions qui, dans la situation de l'Europe, étaient fort brillantes
et qui étaient surtout beaucoup plus avantageuses que celles qui avaient
été fixées à Clarke, puisqu'elles stipulaient la ligne du Rhin et des
Alpes, et une république en Italie. Ainsi, moitié par des raisons
politiques et militaires, moitié par des considérations personnelles, il
se décida à signer les préliminaires. Clarke n'était pas encore arrivé
au quartier-général. Avec sa hardiesse accoutumée et l'assurance que lui
donnaient sa gloire, son nom, et le voeu général pour la paix, Bonaparte
passa outre, et signa les préliminaires, comme s'il eût été question
d'un simple armistice. La signature fut donnée à Léoben le 29 germinal
an V (18 avril 1797).
Si dans le moment il eût connu ce qui se passait sur le Rhin, il ne se
serait pas tant hâté de signer les préliminaires de Léoben; mais il
ne savait que ce qu'on lui avait mandé, et on lui avait mandé que
l'inaction serait longue. Il fit partir sur-le-champ Masséna pour porter
à Paris le traité des préliminaires. Ce brave général était le seul qui
n'eût pas été député pour porter des drapeaux et recevoir à son tour les
honneurs du triomphe. Bonaparte jugea que l'occasion de l'envoyer était
belle, et digne des grands services qu'il avait rendus. Il expédia des
courriers pour les armées du Rhin et de Sambre-et-Meuse, qui passèrent
par l'Allemagne, afin d'arriver beaucoup plus vite, et de faire cesser
toutes les hostilités, si elles étaient commencées.
Elles l'étaient, en effet, à l'instant même de la signature des
préliminaires. Hoche, impatient depuis long-temps d'entrer en action, ne
cessait de demander les hostilités. Moreau était accouru à Paris pour
solliciter les fonds nécessaires à l'achat d'un équipage de pont. Enfin
l'ordre fut donné. Hoche, à la tête de sa belle armée, déboucha par
Neuwied, tandis que Championnet, avec l'aile droite, débouchait par
Dusseldorf, et marchait sur Uckerath et Altenkirchen. Hoche attaqua
les Autrichiens à Heddersdoff, où ils avaient élevé des retranchemens
considérables, leur tua beaucoup de monde, et leur fit cinq mille
prisonniers. Après cette belle action, il s'avança rapidement sur
Francfort, battant toujours Kray, et cherchant à lui couper la retraite.
Il allait l'envelopper par une manoeuvre habile et l'enlever peut-être,
lorsqu'arriva le courrier de Bonaparte, qui annonçait la signature des
préliminaires. Cette circonstance arrêta Hoche au milieu de sa marche
victorieuse, et lui causa un vif chagrin, car il se voyait encore
une fois arrêté dans sa carrière. Si du moins on eût fait passer les
courriers par Paris, il aurait eu le temps d'enlever Kray tout entier,
ce qui aurait ajouté un beau fait d'armes à sa vie, et aurait eu
l'influence la plus grande sur la suite des négociations. Tandis que
Hoche se portait si rapidement sur la Nidda, Desaix, qui avait reçu de
Moreau l'autorisation de franchir le Rhin, tentait une des actions les
plus hardies dont l'histoire de la guerre fasse mention. Il avait choisi
pour passer le Rhin un point fort au-dessous de Strasbourg. Après avoir
échoué avec ses troupes sur une île de gravier, il avait enfin abordé la
rive opposée; il était resté là pendant vingt-quatre heures, exposé
à être jeté dans le Rhin, et obligé de lutter contre toute l'armée
autrichienne pour se maintenir dans des taillis, des marécages, en
attendant que le pont fût jeté sur le fleuve. Enfin le passage s'était
opéré; on avait poursuivi les Autrichiens dans les Montagnes-Noires,
et on s'était emparé d'une partie de leurs administrations. Ici encore
l'armée fut arrêtée au milieu de ses succès par le courrier parti
de Léoben, et on dut regretter que les faux avis donnés à Bonaparte
l'eussent engagé à signer si tôt.
Les courriers arrivèrent ensuite à Paris, où ils causèrent une grande
joie à ceux qui souhaitaient la paix, mais non au directoire, qui
jugeant notre situation formidable, voyait avec peine qu'on n'en eût pas
tiré un parti plus avantageux. Larévellière et Rewbell désiraient en
philosophes l'affranchissement entier de l'Italie; Barras souhaitait,
en fougueux révolutionnaire, que la république humiliât les puissances;
Carnot, qui affectait la modération depuis quelque temps, qui appuyait
assez généralement les voeux de l'opposition, approuvait la paix, et
prétendait que, pour l'obtenir durable, il ne fallait pas trop humilier
l'empereur. Il y eut de vives discussions au directoire sur les
préliminaires; cependant, pour ne pas trop indisposer l'opinion, et
ne point paraître désirer une guerre éternelle, il fut décidé qu'on
approuverait les bases posées à Léoben.
Tandis que ces choses se passaient sur le Rhin et en France, des
évènemens importans éclataient en Italie. On a vu que Bonaparte, averti
des troubles qui agitaient les états vénitiens, du soulèvement des
montagnards contre les villes, de l'échec des Brescians devant Salo, de
la capture de deux cents Polonais, de l'assassinat d'une grande quantité
de Français, de l'emprisonnement de tous leurs partisans, avait écrit de
Léoben une lettre foudroyante au sénat de Venise. Il avait chargé son
aide-de-camp Junot de la lire lui-même au sénat, de demander ensuite
l'élargissement de tous les prisonniers, la recherche et l'extradition
des assassins, et il lui avait prescrit de sortir de suite de Venise, en
faisant afficher une déclaration de guerre, si une pleine satisfaction
n'était accordée. Junot fut présenté au sénat le 26 germinal (15 avril).
Il lut la lettre menaçante de son général, et se comporta avec toute la
rudesse d'un soldat, et d'un soldat victorieux. On lui répondit que les
armemens qui avaient été faits n'avaient pour but que de maintenir la
subordination dans les états de la république; que, si des assassinats
avaient été commis, c'était un malheur involontaire qui serait réparé.
Junot ne voulait pas se payer de vaines paroles, et menaçait de
faire afficher la déclaration de guerre si on n'élargissait pas les
prisonniers d'état et les Polonais, si on ne donnait pas l'ordre de
désarmer les montagnards et de poursuivre les auteurs de tous les
assassinats. Cependant on parvint à le calmer, et il fut arrêté avec
lui et le ministre français Lallemant qu'on allait écrire au général
Bonaparte, et lui envoyer deux députés pour convenir des satisfactions
qu'il avait à exiger. Les deux députés choisis furent François Donat et
Léonard Justiniani.
Mais, pendant ce temps, l'agitation continuait dans les états vénitiens.
Les villes étaient toujours en hostilité avec la population des
campagnes et des montagnes. Les agens du parti aristocratique et monacal
répandaient les bruits les plus faux sur le sort de l'armée française en
Autriche. Ils prétendaient qu'elle avait été enveloppée et détruite, et
ils s'appuyaient sur deux faits pour autoriser leurs fausses nouvelles.
Bonaparte, en attirant à lui les deux corps de Joubert et de Bernadotte,
qu'il avait fait passer, l'un par le Tyrol, l'autre par la Carniole,
avait découvert ses ailes. Joubert avait battu et rejeté Kerpen au-delà
des Alpes, mais il avait laissé Laudon dans une partie du Tyrol, d'où
celui-ci avait bientôt reparu, soulevant toute la population fidèle
de ces montagnes, et descendant l'Adige pour se porter sur Vérone. Le
général Servier, laissé avec douze cents hommes à la garde du Tyrol,
se retirait pied à pied sur Vérone, pour venir se réfugier auprès des
troupes françaises laissées dans la Haute-Italie. En même temps un corps
de même force, laissé dans la Carniole, se retirait devant les Croates,
insurgés comme les Tyroliens, et se repliait sur Palma-Nova. C'étaient
là des faits insignifians, et le ministre de France, Lallemant,
s'efforçait de démontrer au gouvernement de Venise leur peu
d'importance, pour lui épargner de nouvelles imprudences; mais tous ses
raisonnemens étaient inutiles; et tandis que Bonaparte obligeait
les plénipotentiaires autrichiens à venir traiter au milieu de son
quartier-général, on répandait dans les états de Venise qu'il était
battu, débordé, et qu'il allait périr dans sa folle entreprise. Le parti
ennemi des Français et de la révolution, à la tête duquel étaient la
plupart des membres du gouvernement vénitien, sans que le gouvernement
parût y être lui-même, se montrait plus exalté que jamais. C'est à
Vérone surtout que l'agitation était grande. Cette ville, la plus
importante des états vénitiens, était la première exposée à la contagion
révolutionnaire, car elle venait immédiatement après Salo sur la ligne
des villes insurgées. Les Vénitiens tenaient à la sauver et à en chasser
les Français. Tout les y encourageait, tant les dispositions des
habitans, que l'affluence des montagnards et l'approche du général
Laudon. Déjà il s'y trouvait des troupes italiennes et esclavonnes, au
service de Venise. On en fit approcher de nouvelles, et bientôt toutes
les communications furent interceptées avec les villes voisines. Le
général Balland, qui commandait à Vérone la garnison française, se vit
séparé des autres commandans placés dans les environs. Plus de vingt
mille montagnards inondaient la campagne. Les détachemens français
étaient attaqués sur les routes, des capucins prêchaient la populace
dans les rues, et on vit paraître un faux manifeste du podestat de
Vérone, qui encourageait au massacre des Français. Ce manifeste était
supposé, et le nom de Battaglia, dont on l'avait signé, suffisait pour
en prouver la fausseté; mais il n'en devait pas moins contribuer à
échauffer les têtes. Enfin un avis émané des chefs du parti dans Vérone,
annonçait au général Laudon qu'il pouvait s'avancer, et qu'on allait lui
livrer la place. C'était dans les journées des 26 et 27 germinal (15
et 16 avril) que tout ceci se passait. On n'avait aucune nouvelle de
Léoben, et le moment paraissait en effet des mieux choisis pour une
explosion.
Le général Balland se tenait sur ses gardes. Il avait donné à toutes
ses troupes l'ordre de se retirer dans les forts au premier signal. Il
réclama auprès des autorités vénitiennes contre les traitemens exercés
à l'égard des Français, et surtout contre les préparatifs qu'il
voyait faire. Mais il n'obtint que des paroles évasives et point de
satisfaction réelle. Il écrivit à Mantoue, à Milan, pour demander des
secours, et il se tint prêt à s'enfermer dans les forts. Le 28
germinal (17 avril), jour de la seconde fête de Pâques, une agitation
extraordinaire se manifesta dans Vérone; des bandes de paysans y
entrèrent en criant: Mort aux jacobins! Balland fit retirer ses troupes
dans les forts, ne laissa que des détachemens aux portes, et signifia
qu'au premier acte de violence, il foudroyerait la ville. Mais vers le
milieu du jour, des coups de sifflet furent entendus dans les rues;
on se précipita sur les Français, des bandes armées assaillirent les
détachemens laissés à la garde des portes, et massacrèrent ceux qui
n'eurent pas le temps de rejoindre les forts. De féroces assassins
couraient sur les Français désarmés que leurs fonctions retenaient
dans Vérone, les poignardaient et les jetaient dans l'Adige. Ils ne
respectaient pas même les hôpitaux, et se souillèrent du sang d'une
partie des malades. Cependant tous ceux qui pouvaient s'échapper, et
qui n'avaient pas le temps de courir vers les forts, se jetaient dans
l'hôtel du gouvernement, où les autorités vénitiennes leur donnèrent
asile, pour que le massacre ne parût pas leur ouvrage. Déjà plus
de quatre cents malheureux avaient péri, et la garnison française
frémissait de rage en voyant les Français égorgés et leurs cadavres
flottant au loin sur l'Adige. Le général Balland ordonna aussitôt le
feu, et couvrit la ville de boulets. Il pouvait la mettre en cendres.
Mais si les montagnards qui avaient débordé s'en inquiétaient peu, les
habitans et les magistrats vénitiens effrayés voulurent parlementer pour
sauver leur ville. Ils envoyèrent un parlementaire au général Balland
pour s'entendre avec lui et arrêter le désastre. Le général Balland
consentit à entendre les pourparlers, afin de sauver les malheureux
qui s'étaient réfugiés au palais du gouvernement, et sur lesquels on
menaçait de venger tout le mal fait à la ville. Il y avait là des
femmes, des enfans appartenant aux employés des administrations, des
malades échappés aux hôpitaux, et il importait de les tirer du péril.
Balland demandait qu'on les lui livrât sur-le-champ, qu'on fît sortir
les montagnards et les régimens esclavons, qu'on désarmât la populace,
et qu'on lui donnât des otages pris dans les magistrats vénitiens pour
garans de la soumission de la ville. Les parlementaires demandaient
qu'un officier vînt traiter au palais du gouvernement. Le brave chef de
brigade Beaupoil eut le courage d'accepter cette mission. Il traversa
les flots d'une populace furieuse, qui voulait le mettre en pièces, et
parvint enfin auprès des autorités vénitiennes. Toute la nuit se passa
en vaines discussions avec le provéditeur et le podestat, sans pouvoir
s'entendre. On ne voulait pas désarmer, on ne voulait pas donner
d'otages, on voulait des garanties contre les vengeances que le général
Bonaparte ne manquerait pas de tirer de la ville rebelle. Mais pendant
ces pourparlers, la convention de ne pas tirer dans l'intervalle des
conférences n'était pas exécutée par les hordes furieuses qui avaient
envahi Vérone; on se fusillait avec les forts, et nos troupes faisaient
des sorties. Le lendemain matin, 29 germinal (18 avril), le chef de
brigade Beaupoil rentra dans les forts, au milieu des plus grands
périls, sans avoir rien obtenu. On apprit que les magistrats vénitiens
ne pouvant gouverner cette multitude furieuse, avaient disparu. Les
coups de fusil recommencèrent contre le fort. Alors le général Balland
fit de nouveau mettre le feu à ses pièces, et tira sur la ville à toute
outrance. Le feu éclata dans plusieurs quartiers. Quelques-uns des
principaux habitans se réunirent au palais du gouvernement pour prendre
la direction de la ville en l'absence des autorités. On parlementa de
nouveau, on convint de ne plus tirer; mais la convention n'en fut pas
mieux exécutée par les insurgés, qui ne cessèrent de tirer sur les
forts. Les féroces paysans qui couvraient la campagne se jetèrent sur la
garnison du fort de la Chiusa, placé sur l'Adige, et l'égorgèrent. Ils
en firent de même à l'égard des Français répandus dans les villages
autour de Vérone.
Mais l'instant de la vengeance approchait. Des courriers partis de
tous côtés étaient allés prévenir le général Kilmaine. Des troupes
accouraient de toutes parts. Le général Kilmaine avait ordonné au
général Chabran de marcher sur-le-champ avec douze cents hommes; au chef
de la légion lombarde, Lahoz, de s'avancer avec huit cents; aux généraux
Victor et Baraguay-d'Hilliers, de marcher avec leurs divisions. Pendant
que ces mouvemens de troupes s'exécutaient, le général Laudon venait
de recevoir la nouvelle de la signature des préliminaires, et s'était
arrêté sur l'Adige. Après un combat sanglant que le général Chabran eut
à livrer aux troupes vénitiennes, la ville de Vérone fut entourée de
toutes parts, et alors les furieux qui avaient massacré les Français
passèrent de la plus atroce violence au plus grand abattement. On
n'avait cessé de parlementer et de tirer pendant les journées du 1er au
5 floréal (du 20 au 24 avril). Les magistrats vénitiens avaient reparu;
ils voulaient encore des garanties contre les vengeances qui les
menaçaient; on leur avait donné vingt-quatre heures pour se décider; ils
disparurent de nouveau. Une municipalité provisoire les remplaça; et,
en voyant les troupes françaises maîtresses de la ville et prêtes à la
réduire en cendres, elle se rendit sans conditions. Le général Kilmaine
fit ce qu'il put pour empêcher le pillage; mais il ne put sauver le
Mont-de-Piété, qui fut en partie dépouillé. Il fit fusiller quelques-uns
des chefs connus de l'insurrection, pris les armes à la main; il imposa
pour la solde de l'armée une contribution de onze cent mille francs à la
ville, et lança sa cavalerie sur les routes pour désarmer les paysans,
et sabrer ceux qui résisteraient. Il s'efforça ensuite de rétablir
l'ordre, et fit sur-le-champ un rapport au général en chef, pour
attendre sa décision à l'égard de la ville rebelle. Tels furent les
massacres connus sous le nom de _Pâques véronaises_.
Pendant que cet événement se passait à Vérone, il se commettait à
Venise même un acte plus odieux encore, s'il est possible. Un règlement
défendait aux vaisseaux armés des puissances belligérantes d'entrer dans
le port du Lido. Un lougre commandé par le capitaine Laugier, faisant
partie de la flottille française dans l'Adriatique, chassé par des
frégates autrichiennes, s'était sauvé sous les batteries du Lido, et
les avait saluées de neuf coups de canon. On lui signifia de s'éloigner
malgré le temps et malgré les vaisseaux ennemis qui le poursuivaient. Il
allait obéir, lorsque, sans lui donner le temps de prendre le large,
les batteries font feu sur le malheureux vaisseau, et le criblent sans
pitié. Le capitaine Laugier, se comportant avec un généreux dévouement,
fait descendre son équipage à fond de cale, et monte sur le pont avec un
porte-voix pour se faire entendre, et répéter qu'il se retire. Mais il
tombe mort sur le pont avec deux hommes de son équipage. Dans le même
moment, des chaloupes vénitiennes, montées par des Esclavons, abordent
le lougre, fondent sur le pont et massacrent l'équipage, à l'exception
de deux ou trois malheureux qui sont conduits à Venise. Ce déplorable
événement eut lieu le 4 floréal (23 avril).
Dans ce moment, on apprenait avec les massacres de Vérone, la prise
de cette ville, et la signature des préliminaires. Le gouvernement se
voyait tout-à-fait compromis, et ne pouvait plus compter sur la ruine
du général Bonaparte, qui, loin d'être enveloppé et battu, était au
contraire victorieux, et venait d'imposer la paix à l'Autriche. Il
allait se trouver maintenant en présence de ce général tout-puissant
dont il avait refusé l'alliance, et dont il venait de massacrer
les soldats. Il était plongé dans la terreur. Qu'il eût ordonné
officiellement, et les massacres de Vérone, et les cruautés commises au
port du Lido, ce n'était pas vraisemblable; et on ne connaîtrait pas la
marche des gouvernemens dominés par les factions, si on le supposait.
Les gouvernemens qui sont dans cette situation n'ont pas besoin de
donner les ordres dont ils souhaitent l'exécution; ils n'ont qu'à
laisser agir la faction dont ils partagent les voeux. Ils lui livrent
leurs moyens, et font par elle tout ce qu'ils n'oseraient pas faire
eux-mêmes. Les insurgés de Vérone avaient des canons; ils étaient
appuyés par les régimens réguliers vénitiens; le podestat de Bergame,
Ottolini, avait reçu de longue main tout ce qui était nécessaire pour
armer les paysans; ainsi, après avoir fourni les moyens, le gouvernement
n'avait qu'à laisser faire; et c'est ainsi qu'il se conduisit. Dans le
premier instant cependant, il commit une imprudence: ce fut de décerner
une récompense au commandant du Lido, pour avoir fait respecter, dit-il,
les lois vénitiennes. Il ne pouvait donc se flatter d'offrir des excuses
valables au général Bonaparte. Il envoya de nouvelles instructions aux
deux députés Donat et Justiniani, qui n'étaient chargés d'abord que de
répondre aux sommations faites par Junot le 26 germinal (15 avril).
Alors les évènemens de Vérone et du Lido n'étaient pas connus; mais
maintenant les deux députés avaient une bien autre tâche à remplir, et
bien d'autres évènemens à expliquer. Ils s'avancèrent au milieu des
cris d'allégresse excités par la nouvelle de la paix, et ils comprirent
bientôt qu'eux seuls auraient sujet d'être tristes, au milieu de ces
grands évènemens. Ils apprirent en route que Bonaparte, pour les punir
du refus de son alliance, de leurs rigueurs contre ses partisans, et
de quelques assassinats isolés commis sur les Français, avait cédé
une partie de leurs provinces à l'Autriche. Que serait-ce quand il
connaîtrait les odieux évènemens qui avaient suivi!
Bonaparte revenait déjà de Léoben, et, suivant la teneur des
préliminaires, repliait son armée sur les Alpes et l'Izonzo. Ils le
trouvèrent à Gratz, et lui furent présentés le 6 floréal (25 avril). Il
ne connaissait encore dans ce moment que les massacres de Vérone, qui
avaient commencé le 28 germinal (17 avril), et point encore ceux du
Lido, qui avaient eu lieu le 4 floréal (23 avril). Ils s'étaient munis
d'une lettre d'un frère du général, pour être plus gracieusement
accueillis. Ils abordèrent en tremblant cet homme _vraiment
extraordinaire_, dirent-ils, _par la vivacité de son imagination, la
promptitude de son esprit, et la force invincible de ses sentimens_[5].
Il les accueillit avec politesse, et, contenant son courroux, leur
permit de s'expliquer longuement; puis, rompant le silence: «Mes
prisonniers, leur dit-il, sont-ils délivrés? Les assassins sont-ils
poursuivis? Les paysans sont-ils désarmés? Je ne veux plus de vaines
paroles: mes soldats ont été massacrés, il faut une vengeance
éclatante!» Les deux envoyés voulurent revenir sur les circonstances
qui les avaient obligés de se prémunir contre l'insurrection, sur les
désordres inséparables de pareils évènemens, sur la difficulté de saisir
les vrais assassins. «Un gouvernement, reprit vivement Bonaparte, aussi
bien servi par ses espions que le vôtre, devrait connaître les vrais
instigateurs de ces assassinats. Au reste, je sais bien qu'il est aussi
méprisé que méprisable, qu'il ne peut plus désarmer ceux qu'il a armés;
mais je les désarmerai pour lui. J'ai fait la paix, j'ai quatre-vingt
mille hommes; j'irai briser vos plombs, je serai un second Attila pour
Venise. Je ne veux plus ni inquisition, ni Livre d'or; ce sont des
institutions des siècles de barbarie. Votre gouvernement est trop vieux,
il faut qu'il s'écroule. Quand j'étais à Gorice, j'offris à M.
Pezaro mon alliance et des conseils raisonnables. Il me refusa. Vous
m'attendiez à mon retour pour me couper la retraite; eh bien! me voici.
Je ne veux plus traiter, je veux faire la loi. Si vous n'avez pas autre
chose à me dire, je vous déclare que vous pouvez vous retirer.»
[Note 5: Veramente originale, ma forse non più che per vivacità
d'imaginazione, robustezza invincibile di sentimento, ed agilità nel
Ravvisarlo esternamento.]
Ces paroles, prononcées avec courroux, atterrèrent les envoyés
vénitiens. Ils sollicitèrent une seconde entrevue, mais ils ne purent
pas obtenir d'autres paroles du général, qui persista toujours dans les
mêmes intentions, et dont la volonté évidente était de faire la loi à
Venise, et de détruire par la force une aristocratie qu'il n'avait pu
engager à s'amender par ses conseils. Mais bientôt ils eurent de bien
autres sujets de crainte, en apprenant avec détail les massacres de
Vérone, et surtout l'odieuse cruauté commise au port du Lido. N'osant se
présenter à Bonaparte, ils hasardèrent de lui écrire une lettre des
plus soumises, pour lui offrir toutes les explications qu'il pourrait
désirer. «Je ne puis, leur répondit-il, vous recevoir tout couverts de
sang français; je vous écouterai quand vous m'aurez livré les trois
inquisiteurs d'état, le commandant du Lido et l'officier chargé de la
police de Venise.» Cependant, comme ils avaient reçu un dernier courrier
relatif à l'évènement du Lido, il consentit à les voir, mais il refusa
d'écouter aucune proposition avant qu'on lui eût livré les têtes qu'il
avait demandées. Les deux Vénitiens cherchant alors à user d'une
puissance dont la république avait souvent tiré un utile parti,
essayèrent de lui proposer une réparation d'un autre genre. «Non, non,
répliqua le général irrité, quand vous couvririez cette plage d'or, tous
vos trésors, tous ceux du Pérou, ne pourraient payer le sang d'un seul
de mes soldats.»
Bonaparte les congédia. C'était le 13 floréal (2 mai); il publia
sur-le-champ un manifeste de guerre contre Venise. La constitution
française ne permettait ni au directoire, ni aux généraux de déclarer la
guerre, mais elle les autorisait à repousser les hostilités commencées.
Bonaparte, s'étayant sur cette disposition et sur les évènemens de
Vérone et du Lido, déclara les hostilités commencées, somma le ministre
Lallemant de sortir de Venise, fit abattre le lion de Saint-Marc dans
toutes les provinces de la terre-ferme, municipaliser les villes,
proclamer partout le renversement du gouvernement vénitien, et, en
attendant la marche de ses troupes qui revenaient de l'Autriche, ordonna
au général Kilmaine de porter les divisions Baraguay-d'Hilliers et
Victor sur le bord des lagunes. Ses déterminations, aussi promptes que
son courroux, s'exécutèrent sur-le-champ. En un clin d'oeil on vit
disparaître l'antique lion de Saint-Marc des bords de l'Izonzo jusqu'à
ceux du Mincio, et partout il fut remplacé par l'arbre de la liberté.
Des troupes s'avancèrent de toutes parts, et le canon français retentit
sur ces rivages, qui depuis si long-temps n'avaient pas entendu le canon
ennemi.
L'antique ville de Venise, placée au milieu de ses lagunes, pouvait
présenter encore des difficultés presque invincibles, même au général
qui venait d'humilier l'Autriche. Toutes les lagunes étaient armées.
Elle avait trente-sept galères, cent soixante-huit barques canonnières,
portant sept cent cinquante bouches à feu, et huit mille cinq cents
matelots ou canonniers. Elle avait pour garnison trois mille cinq cents
Italiens, et onze mille Esclavons, des vivres pour huit mois, de l'eau
douce pour deux, et les moyens de renouveler ces provisions. Nous
n'étions pas maîtres de la mer; nous n'avions point de barques
canonnières, pour traverser les lagunes; il fallait s'avancer la sonde
à la main, le long de ces canaux inconnus pour nous, et sous le feu
d'innombrables batteries. Quelque braves et audacieux que fussent les
vainqueurs de l'Italie, ils pouvaient être arrêtés par de pareils
obstacles, et condamnés à un siége de plusieurs mois. Et que d'évènemens
aurait pu amener un délai de plusieurs mois! L'Autriche repoussée
pouvait rejeter les préliminaires, rentrer dans la lice, ou faire naître
de nouvelles chances.
Mais si la situation militaire de Venise présentait ces ressources, son
état intérieur ne permettait pas qu'on en fit un usage énergique. Comme
tous les corps usés, cette aristocratie était divisée; elle n'avait
ni les mêmes intérêts, ni les mêmes passions. La haute aristocratie,
maîtresse des places, des honneurs, et disposant de grandes richesses,
avait moins d'ignorance, de préjugés et de passions, que la noblesse
inférieure; elle avait surtout l'ambition du pouvoir. La masse de la
noblesse, exclue des emplois, vivant de secours, ignorante et furieuse,
avait les véritables préjugés aristocratiques. Unie aux prêtres, elle
excitait le peuple qui lui appartenait, comme il arrive dans tous
les états où la classe moyenne n'est pas encore assez puissante pour
l'attirer à elle. Ce peuple, composé de marins et d'artisans, dur,
superstitieux, et à demi sauvage, était prêt à se livrer à toutes les
fureurs. La classe moyenne, composée de bourgeois, de commerçans, de
gens de loi, de médecins, etc., souhaitant comme partout l'établissement
de l'égalité civile, se réjouissait de l'approche des Français, mais
n'osait pas laisser éclater sa joie, en voyant un peuple qu'on pouvait
pousser aux plus grands excès, avant qu'une révolution fût opérée.
Enfin, à tous ces élémens de division, se joignait une circonstance
non moins dangereuse. Le gouvernement vénitien était servi par des
Esclavons. Cette soldatesque barbare, étrangère au peuple vénitien,
et souvent en hostilité avec lui, n'attendait qu'une occasion pour se
livrer au pillage, sans le projet de servir aucun parti.
Telle était la situation intérieure de Venise. Ce corps usé était prêt
à se disloquer. Les grands, en possession du gouvernement, étaient
effrayés de lutter contre un guerrier comme Bonaparte; quoique Venise
pût très bien résister à une attaque, ils n'envisageaient qu'avec
épouvante les horreurs d'un siége, les fureurs auxquelles deux partis
irrités ne manqueraient pas de se livrer, les excès de la soldatesque
esclavonne, les dangers auxquels seraient exposés Venise et ses
établissemens maritimes et commerciaux; ils redoutaient surtout de voir
leurs propriétés, toutes situées sur la terre-ferme, séquestrées par
Bonaparte, et menacées de confiscation. Ils craignaient même pour les
pensions dont vivait la petite noblesse, et qui seraient perdues si, en
poussant la lutte à l'extrémité, on s'exposait à une révolution.
Ils pensaient qu'en traitant ils pourraient sauver les anciennes
institutions de Venise par des modifications; conserver le pouvoir
qui est toujours assuré aux hommes habitués à le manier; sauver leurs
terres, les pensions de la petite noblesse, et éviter à la ville les
horreurs du sac et du pillage. En conséquence, ces hommes qui n'avaient
ni l'énergie de leurs ancêtres, ni les passions de la masse nobiliaire,
songèrent à traiter. Les principaux membres du gouvernement se réunirent
chez le doge. C'étaient les six conseillers du doge, les trois présidens
de la garantie criminelle, les six sages-grands, les cinq sages de
terre-ferme, les cinq sages des ordres, les onze sages sortis du
conseil, les trois chefs du conseil des dix, les trois avogadori. Cette
assemblée extraordinaire, et contraire même aux usages, avait pour
but de pourvoir au salut de Venise. L'épouvante y régnait. Le doge,
vieillard affaibli par l'âge, avait les yeux remplis de larmes. Il dit
qu'on n'était pas assuré cette nuit même de dormir tranquillement dans
son lit. Chacun fit différentes propositions. Un membre proposait de
se servir du banquier Haller pour gagner Bonaparte. On trouva la
proposition ridicule et vaine. D'ailleurs l'ambassadeur Quirini avait
ordre de faire à Paris tout ce qu'il pourrait, et d'acheter même des
voix au directoire, s'il était possible. D'autres proposèrent de se
défendre. On trouva la proposition imprudente, et digne de têtes folles
et jeunes. Enfin on s'arrêta à l'idée de proposer au grand conseil une
modification à la constitution, afin d'apaiser Bonaparte par ce moyen.
Le grand conseil, composé ordinairement de toute la noblesse, et
représentant la nation vénitienne, fut convoqué. Six cent dix-neuf
membres, c'est-à-dire un peu plus de la moitié, furent présens. La
proposition fut faite au milieu d'un morne silence. Déjà cette question
avait été agitée, sur une communication du ministre Lallemant au sénat;
et on avait décidé alors de renvoyer les modifications à d'autres temps.
Mais cette fois on sentit qu'il n'était plus possible de recourir à des
moyens dilatoires. La proposition du doge fut adoptée par cinq cent
quatre-vingt-dix-huit voix. Elle portait que deux commissaires envoyés
par le sénat, seraient autorisés à négocier avec le général Bonaparte,
et à traiter même des objets qui étaient de la compétence du grand
conseil, c'est-à-dire des objets constitutionnels, sauf ratification.
Les deux commissaires partirent sur-le-champ et trouvèrent Bonaparte sur
le bord des lagunes, au pont de Marghera. Il disposait ses troupes,
et les artilleurs français échangeaient déjà des boulets avec les
canonnières vénitiennes. Les deux commissaires lui remirent la
délibération du grand conseil. Un instant il parut frappé de cette
détermination; puis, reprenant un ton brusque, il leur dit: «Et les
trois inquisiteurs d'état, et le commandant du Lido, sont-ils arrêtés?
Il me faut leurs têtes. Point de traité jusqu'à ce que le sang français
soit vengé. Vos lagunes ne m'effraient pas; je les trouve telles que je
l'avais prévu. Dans quinze jours je serai à Venise. Vos nobles ne se
déroberont à la mort qu'en allant comme les émigrés français traîner
leur misère par toute la terre.» Les deux commissaires firent tous leurs
efforts pour obtenir un délai de quelques jours, afin de convenir des
satisfactions qu'il désirait. Il ne voulait accorder que vingt-quatre
heures. Cependant il consentit à accorder six jours de suspension
d'armes, pour donner aux commissaires vénitiens le temps de venir le
rejoindre à Mantoue, avec l'adhésion du grand conseil à toutes les
conditions imposées.
Bonaparte, satisfait d'avoir jeté l'épouvante chez les Vénitiens, ne
voulait pas en venir à des hostilités réelles, parce qu'il appréciait la
difficulté d'emporter les lagunes, et qu'il prévoyait une intervention
de l'Autriche. Un article des préliminaires portait que tout ce
qui était relatif à Venise serait réglé d'accord avec la France et
l'Autriche. S'il y entrait de vive force, on se plaindrait à Vienne de
la violation des préliminaires, et de toutes manières il lui convenait
mieux de les amener à se soumettre. Satisfait de les avoir effrayés, il
partit pour Mantoue et Milan, ne doutant pas qu'ils ne vinssent bientôt
faire leur soumission pleine et entière.
L'assemblée de tous les membres du gouvernement, qui s'était déjà
formée chez le doge, se réunit de nouveau pour entendre le rapport des
commissaires. Il n'y avait plus moyen de résister aux exigences du
général; il fallait consentir à tout, car le péril devenait chaque
jour plus imminent. On disait que la bourgeoisie conspirait et voulait
égorger la noblesse, que les Esclavons allaient profiter de l'occasion
pour piller la ville. On convint de faire une nouvelle proposition au
grand conseil, tendante à accorder tout ce que demandait le général
Bonaparte. Le 15 floréal (4 mai), le grand conseil fut assemblé de
nouveau. A la majorité de sept cent quatre voix contre dix, il décida
que les commissaires seraient autorisés à traiter à toutes conditions
avec le général Bonaparte, et qu'une procédure serait commencée
sur-le-champ contre les trois inquisiteurs d'état et le commandant du
Lido.
Les commissaires, munis de ces nouveaux pouvoirs, suivirent Bonaparte
à Milan pour aller mettre l'orgueilleuse constitution vénitienne à ses
pieds. Mais six jours ne suffisaient pas, et la trève devait expirer
avant qu'ils eussent pu s'entendre avec le général. Pendant ce temps
la terreur allait croissant dans Venise. Un instant on fut tellement
épouvanté, qu'on autorisa le commandant des lagunes à capituler avec les
généraux français, chargés du commandement en l'absence de Bonaparte. On
lui recommanda seulement l'indépendance de la république, la religion,
la sûreté des personnes et des ambassadeurs étrangers, les propriétés
publiques et particulières, la monnaie, la banque, l'arsenal, les
archives. Cependant on obtint des généraux français une prolongation de
la trève, pour donner aux envoyés vénitiens le temps de négocier avec
Bonaparte.
L'arrestation des trois inquisiteurs d'état avait désorganisé la police
de Venise. Les plus influens personnages de la bourgeoisie s'agitaient,
et manifestaient ouvertement l'intention d'agir, pour hâter la chute
de l'aristocratie. Ils entouraient le chargé d'affaires de France,
Villetard, qui était resté à Venise après le départ du ministre
Lallemant, et qui était un ardent patriote. Ils cherchaient et
espéraient en lui un soutien pour leurs projets. En même temps les
Esclavons se livraient à l'indiscipline et faisaient craindre les plus
horribles excès. Ils avaient eu des rixes avec le peuple de Venise, et
la bourgeoisie semblait elle-même exciter ces rixes, qui amenaient la
division dans les forces du parti aristocratique. Le 20 floréal (9 mai),
la terreur fut portée à son comble. Deux membres très influens du parti
révolutionnaire, les nommés Spada et Zorzi, entrèrent en communication
avec quelques-uns des personnages qui composaient la réunion
extraordinaire formée chez le doge. Ils insinuèrent qu'il fallait
s'adresser au chargé d'affaires de France, et s'entendre avec lui pour
préserver Venise des malheurs qui la menaçaient. Donat et Battaglia,
deux patriciens qu'on a déjà vus figurer, s'adressèrent à Villetard le
9 mai. Ils lui demandèrent quels seraient, dans le péril actuel, les
moyens les plus propres à sauver Venise. Celui-ci répondit qu'il n'était
nullement autorisé à traiter par le général en chef, mais que si on lui
demandait son avis personnel, il conseillait les mesures suivantes:
l'embarquement et le renvoi des Esclavons; l'institution d'une garde
bourgeoise; l'introduction de quatre mille Français dans Venise, et
l'occupation par eux de tous les points fortifiés; l'abolition de
l'ancien gouvernement; son remplacement par une municipalité de
trente-six membres choisis dans toutes les classes et ayant le doge
actuel pour maire; l'élargissement de tous les prisonniers pour cause
d'opinion. Villetard ajouta que sans doute à ce prix le général
Bonaparte accorderait la grâce des trois inquisiteurs d'état et du
commandant du Lido.
Ces propositions furent portées au conseil réuni chez le doge. Elles
étaient bien graves, puisqu'elles entraînaient une entière révolution
dans Venise. Mais les chefs du gouvernement craignaient une révolution
ensanglantée par les projets du parti réformateur, par les fureurs
populaires et par la cupidité des Esclavons. Deux d'entre eux firent une
vive résistance. Pezaro dit qu'ils devaient se retirer en Suisse avant
de consommer eux-mêmes la ruine de l'antique gouvernement vénitien.
Cependant les résistances furent écartées, et il fut résolu que ces
propositions seraient présentées au grand conseil. La convocation fut
fixée au 23 floréal (12 mai). En attendant, on paya aux Esclavons la
solde arriérée, et on les embarqua pour les renvoyer en Dalmatie. Mais
le vent contraire les retint dans le port, et leur présence dans les
eaux de Venise ne fit qu'entretenir le trouble et la terreur.
Le 23 floréal (12 mai), le grand conseil fut réuni avec appareil pour
voter l'abolition de cette antique aristocratie. Un peuple immense était
réuni. D'une part, on apercevait la bourgeoisie joyeuse enfin de voir le
pouvoir de ses maîtres renversé; et d'autre part, le peuple excité par
la noblesse, prêt à se précipiter sur ceux qu'il regardait comme les
instigateurs de cette révolution. Le doge prit la parole en versant des
larmes, et proposa au grand conseil d'abdiquer sa souveraineté. Tandis
qu'on allait délibérer, on entendit tirer des coups de fusil. La
noblesse se crut menacée d'un massacre. «Aux voix! aux voix!»
s'écria-t-on de toutes parts. Cinq cent douze suffrages votèrent
l'abolition de l'ancien gouvernement. D'après les statuts, il en aurait
fallu six cents. Il y eut douze suffrages contraires, et cinq nuls.
Le grand conseil rendit la souveraineté à la nation vénitienne tout
entière; il vota l'institution d'une municipalité, et l'établissement
d'un gouvernement provisoire, composé de députés de tous les états
vénitiens; il consolida la dette publique, les pensions accordées aux
nobles pauvres, et décréta l'introduction des troupes françaises dans
Venise. A peine cette délibération fut-elle prise, qu'un pavillon fut
hissé à une fenêtre du palais. A cette vue, la bourgeoisie fut dans la
joie; mais le peuple furieux, portant l'image de Saint-Marc, parcourant
les rues de Venise, attaqua les maisons des habitans accusés d'avoir
arraché cette détermination à la noblesse vénitienne. Les maisons de
Spada et de Zorzi furent pillées et saccagées; le désordre fut porté au
comble, et on craignit un horrible bouleversement. Cependant un certain
nombre d'habitans intéressés à la tranquillité publique se réunirent,
mirent à leur tête un vieux général maltais nommé Salembeni, qui avait
été long-temps persécuté par l'inquisition d'état, et fondirent sur les
perturbateurs. Après un combat au pont de Rialto, ils les dispersèrent,
et rétablirent l'ordre et la tranquillité.
Les Esclavons furent enfin embarqués et renvoyés après de grands
excès commis dans les villages du Lido et de Malamocco. La nouvelle
municipalité fut instituée; et, le 27 floréal (16 mai), la flottille
alla chercher une division de quatre mille Français, qui s'établit
paisiblement dans Venise.
Tandis que ces choses se passaient à Venise, Bonaparte signait à Milan,
et le même jour, avec les plénipotentiaires vénitiens, un traité
conforme en tout à la révolution qui venait de s'opérer. Il stipulait
l'abdication de l'aristocratie, l'institution d'un gouvernement
provisoire, l'introduction d'une division française à titre de
protection, la punition des trois inquisiteurs d'état et du commandant
du Lido. Des articles secrets stipulaient en outre des échanges de
territoire, une contribution de 3 millions en argent, de 3 millions en
munitions navales, et l'abandon à la France de trois vaisseaux de guerre
et de deux frégates. Ce traité devait être ratifié par le gouvernement
de Venise; mais la ratification devenait impossible, puisque
l'abdication avait déjà eu lieu, et elle était inutile, puisque tous les
articles du traité étaient déjà exécutés. La municipalité provisoire ne
crut pas moins devoir ratifier le traité.
Bonaparte, sans se compromettre avec l'Autriche, sans se donner les
horribles embarras d'un siége, en était donc venu à ses fins. Il avait
renversé l'aristocratie absurde qui l'avait trahi, il avait placé Venise
dans la même situation que la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le
Ferrarais; maintenant il pouvait, sans aucun embarras, faire tous les
arrangemens de territoire qui lui paraîtraient convenables. En cédant à
l'empereur toute la terre-ferme qui s'étend de l'Izonzo à l'Oglio, il
avait le moyen d'indemniser Venise, en lui donnant Bologne, Ferrare
et la Romagne, qui faisaient actuellement partie de la Cispadane. Ce
n'était pas replacer ces provinces sous le joug que de les donner
à Venise révolutionnée. Restaient ensuite le duché de Modène et la
Lombardie, dont il était facile de composer une seconde république,
alliée de la première. Il y avait encore mieux à faire, c'était, si
on pouvait faire cesser les rivalités locales, de réunir toutes les
provinces affranchies par les armes françaises, et de composer avec
la Lombardie, le Modénois, le Bolonais, le Ferrarais, la Romagne, la
Polésine, Venise et les îles de la Grèce, une puissante république, qui
dominerait à la fois le continent et les mers de l'Italie.
Les articles secrets relatifs aux 3 millions en munitions navales, et
aux trois vaisseaux et deux frégates, étaient un moyen de mettre la main
sur toute la marine vénitienne. Le vaste esprit de Bonaparte, dont la
prévoyance se portait sur tous les objets à la fois, ne voulait pas
qu'il nous arrivât avec les Vénitiens ce qui nous était arrivé avec
les Hollandais, c'est-à-dire que les officiers de la marine, ou les
commandans des îles, mécontens de la révolution, livrassent aux Anglais
les vaisseaux et les îles qui étaient sous leur commandement. Il tenait
surtout beaucoup aux importantes îles vénitiennes de la Grèce, Corfou,
Zante, Céphalonie, Sainte-Maure, Cérigo. Sur-le-champ il donna des
ordres pour les faire occuper. Il écrivit à Toulon pour qu'on lui
envoyât par terre un certain nombre de marins, promettant de les
défrayer et de les équiper à leur arrivée à Venise. Il demanda au
directoire des ordres pour que l'amiral Brueys appareillât sur-le-champ
avec six vaisseaux, afin de venir rallier toute la marine vénitienne, et
d'aller s'emparer des îles de la Grèce. Il fit partir de son chef deux
millions pour Toulon, afin que l'ordonnateur de la marine ne fût pas
arrêté par le défaut de fonds. Il passa encore ici par dessus les
règlemens de la trésorerie, pour ne pas subir de délai. Cependant,
craignant que Brueys n'arrivât trop tard, il réunit la petite flottille
qu'il avait dans l'Adriatique aux vaisseaux trouvés dans Venise, mêla
les équipages vénitiens aux équipages français, plaça à bord deux mille
hommes de troupes, et les fit partir sur-le-champ pour s'emparer des
îles. Il s'assurait ainsi la possession des postes les plus importans
dans le Levant et l'Adriatique, et prenait une position qui, devenant
tous les jours plus imposante, devait influer singulièrement sur les
négociations définitives avec l'Autriche.
La révolution faisait tous les jours de nouveaux progrès, depuis que la
signature des préliminaires de Léoben avait fixé le sort de l'Italie, et
y avait assuré l'influence française. Il était certain maintenant que la
plus grande partie de la Haute-Italie serait constituée en république
démocratique. C'était un exemple séduisant, et qui agitait le Piémont,
le duché de Parme, la Toscane, les États du pape. Le général français
n'excitait personne, mais semblait prêt à accueillir ceux qui se
jetteraient dans ses bras. A Gênes, les têtes étaient fort exaltées
contre l'aristocratie, moins absurde et moins affaiblie que celle de
Venise, mais plus obstinée encore, s'il était possible. La France, comme
on a vu, avait traité avec elle pour assurer ses derrières, et s'était
bornée à exiger 2 millions d'indemnités, 2 millions en prêt, et le
rappel des familles exilées pour leur attachement à la France. Mais le
parti patriote ne garda plus de mesure dès que Bonaparte eut imposé la
paix à l'Autriche. Il se réunissait chez un nommé Morandi, et y avait
formé un club extrêmement violent. Une pétition y fut rédigée et
présentée au doge, pour demander des modifications à la constitution.
Le doge fit former une commission pour examiner cette proposition. Dans
l'intervalle, on s'agita. Les bourgeois de Gênes et les jeunes gens, à
tête ardente se concertèrent, et se tinrent prêts à une prise d'armes.
De leur côté, les nobles, aidés par les prêtres, excitèrent le
menu-peuple, et armèrent les charbonniers et les porte-faix. Le ministre
de France, homme doux et modéré, contenait plutôt qu'il n'excitait le
parti patriote. Mais le 22 mai, quand les événemens de Venise furent
connus, les _Morandistes_, comme on les appelait, se montrèrent en
armes, et voulurent s'emparer des postes principaux de la ville. Un
combat des plus violens s'engagea. Les patriotes, qui avaient à faire à
tout le peuple, furent battus et souffrirent de cruelles violences. Le
peuple victorieux se porta à beaucoup d'excès, et ne ménagea pas les
familles françaises, dont beaucoup furent maltraitées. Le ministre de
France ne fut lui-même respecté que parce que le doge eut soin de lui
envoyer une garde. Dès que Bonaparte apprit ces événemens, il vit qu'il
ne pouvait plus différer d'intervenir. Il envoya son aide-de-camp
Lavalette pour réclamer les Français détenus, pour demander des
réparations à leur égard, et surtout pour exiger l'arrestation des trois
inquisiteurs d'état, accusés d'avoir mis les armes aux mains du peuple.
Le parti patriote, soutenu par cette influence puissante, se rallia,
reprit le dessus, et obligea l'aristocratie génoise à abdiquer, comme
avait fait celle de Venise. Un gouvernement provisoire fut installé,
et une commission envoyée à Bonaparte, pour s'entendre avec lui sur la
constitution qu'il convenait de donner à la république de Gênes.
Ainsi, après avoir en deux mois soumis le pape, passé les Alpes
Juliennes, imposé la paix à l'Autriche, repassé les Alpes et puni
Venise, Bonaparte était à Milan, exerçant une autorité suprême sur
toute l'Italie, attendant, sans la presser, la marche de la révolution,
faisant travailler à la constitution des provinces affranchies, se
créant une marine dans l'Adriatique, et rendant sa situation toujours
plus imposante pour l'Autriche. Les préliminaires de Léoben avaient été
approuvés à Paris et à Vienne; l'échange des ratifications avait été
fait entre Bonaparte et M. de Gallo, et on attendait incessamment
l'ouverture des conférences pour la paix définitive. Bonaparte à Milan,
simple général de la république, était plus influent que tous les
potentats de l'Europe. Des courriers arrivant et partant sans cesse,
annonçaient que c'était là que les destinées du monde venaient aboutir.
Les Italiens enthousiastes attendaient des heures entières pour voir
le général sortir du palais Serbelloni. De jeunes et belles femmes
entouraient madame Bonaparte, et lui composaient une cour brillante.
Déjà commençait cette existence extraordinaire qui a ébloui et dominé le
monde.