En faveur de M. Freysse, Marceline eût failli. Tant la possédait le
dégoût des choses, des gens, de soi. Tant la navrait cette honte. La
déchéance d'Henriette, si prompte, lui ôtait toute foi en sa propre
vertu. Une personne élevée comme elle, asservie d'intelligence aux mêmes
principes, pouvait donc choir au rang des prostituées par un coup
imprévu de démence. Certainement leur sort d'ouvrières pauvres les
destinait à paraître entretenues et à le devenir.
Rien ne la put dégager de cette hantise. Les brodeuses, elle les voyait,
le soir, rejoindre des amants, au bout du trottoir. Elle en vint à se
traiter d'imbécile: pourquoi au courant de la vie résister seule;
maintenant surtout: qui l'épouserait, soeur de fille?
M. Freysse s'efforça davantage à lui convenir. Il eut même des
familiarités que, d'instinct elle repoussa. Ensuite elle couvait le
repentir de ses rebuffades, car la bienveillance patronale semblait
avant tout précieuse: au premier effarement de son chagrin, elle avait
craint de la perdre. Remerciée alors au moindre prétexte, l'atroce
misère lui serait échue. Mieux valait, au prix de son corps, conquérir
l'association certaine, la richesse. Et puis quelque chose
d'inexplicable l'attirait vers cet homme. Elle lui sut grâces de sa
mansuétude qui excusait Henriette. Muettement elle se répétait les
sordides reproches exprimables avec justice. Vers elle aurait rejailli
la honte. Mme Freysse, moins bonne, ne taisait pas ses rancunes pour la
«vilaine fille.» Mais la voix de son mari s'émouvait tout de suite, et,
triste, murmurait de vagues accusations contre le séducteur. Puis:
--Au reste, peut-être l'aime-t-il sincèrement. Ils pourraient s'épouser
un jour. Cela s'est vu. La petite est distinguée, instruite. L'amour,
voyez-vous, c'est encore une des meilleures choses de la vie. Une bêtise
d'enfant ce qu'ils font là.
Bientôt, par discrétion, on n'évoqua plus cette aventure devant
Marceline. Elle-même se surprit à rêver des heures entières sans que son
esprit y courût. Les projets d'association lui furent à nouveau
confirmés, tout le secret des affaires produit. La maison prospérait. On
ajouta au traitement de la caissière celui de sa soeur. Léontine,
devenue surveillante, ne retira de cette haute situation qu'un titre
honorifique, le droit de gourmander les ouvrières, et le prétexte de
rejoindre souvent le patron pour requérir des conseils. Comme il
énervait Marceline de voir cette grosse fille tendre sa joue poudrerizée
sous la figure de M. Freysse, avec la mine de vouloir connaître
exactement le grain de l'étoffe qu'il examinait. Comme une taquinerie
tenace que la jeune fille se jura de vaincre. Elle accepta mieux les
avances et les compliments.
Mme Freysse s'occupait entièrement de ses petites filles malades. Pour
l'automne, elle dut les emmener en Algérie où leurs oncles dirigeaient
une plantation d'alfa. Il fut convenu que, vers cette époque, Marceline
aurait une chambre au magasin, puis que, définitivement, elle
s'installerait avenue de l'Opéra. Elle dirigerait le ménage pendant
cette absence peut-être fort longue.
--Comme ça, vous seriez notre fille tout à fait, ajouta Mme Freysse un
soir à la fin du dîner.
La conclusion de ce speech intimida le mari. Ses regards, après s'être
fixés un instant sur la jeune fille, se détournèrent vite.
Mme Freysse embrassa Marceline. Lui:
--Je vous aime beaucoup, voyez-vous, et je vous estime autant. Je ferai
tout mon possible pour que vous soyez heureuse, que vous épousiez un
brave garçon qui vous rende la vie facile.
Il dit cela tout blême d'une pâleur subite. Marceline s'en troubla. Elle
sentit qu'il faisait un effort terrible pour parler de telles choses. Sa
voix basse et tremblante l'avouait jaloux par avance de ce futur qu'il
proposait.
Sa femme lui demanda s'il n'était point malade.
--Je ne me sens pas bien. Je vais fumer un cigare dehors.
Il sortit.
Sur la nappe jaunie de gaz les verres à liqueur et les tasses avaient un
miroitement doux. Le tapage bruyait infiniment dans l'avenue.
Les petites un peu endormies, avec des sourires mous de leurs lèvres
rosâtres, s'allongeaient sur les genoux, sur les bras de leur amie. Les
longs cheveux si pâles et si clairs et les robes blanches faisaient une
grande tache de linceul parmi la pièce sombre aux tentures de draps
verts.
Mme Freysse compta les petites cuillers de vermeil et ferma le tiroir.
Puis, assise, elle se mit à réciter ses malheurs, non sans avoir rempli
de curaçao deux minuscules hanaps.
--Oui, elles tiennent de moi, les pauvres chéries. J'ai toujours été
palotte comme ça et souffrante, au couvent on me traitait par le fer. Ce
ne m'a point guéri. Cependant j'étais devenue assez forte quand je me
suis mariée. Mais ma première couche me rendit fort malade et longtemps.
Depuis la seconde j'ai, au ventre, un mal qu'il faut opérer deux fois
l'an.
Elle louangea son mari. Avec une sollicitude admirable il la soignait.
Et pourtant ce ne devait pas le ravir, si jeune encore, de posséder une
femme maladive. Elle avoua trente-cinq ans. Marceline l'avait crue
vieille. Elle continua.
--Nous avons eu nos enfants très tard. Emile voulait un garçon. Je ne
lui ai donné que ces pauvres chétives.
Perdue en ses rêveries, Marceline cessa d'écouter. Cet éloge de M.
Freysse l'émut à l'extrême. Il lui occupait l'esprit de son geste propre
et vite, de sa barbe pointue à la manière des seigneurs d'autrefois, de
ses yeux gris où elle lisait pour elle une passion franche. Voici que
son coeur de femme se pinçait à la faire souffrir. Ensuite le désir de
vaincre en influence cette grosse Léontine, de triompher, d'assurer son
avenir riche; prévues aussi de très tendres caresses d'âme, d'épidermes
lisses où ils se mêleraient... et une lacune; son ignorance de chaste
l'arrêta. Mais tout n'annonçait-il pas un mystère plus heureux encore
qui, une fois connu, liait avec le charme de délices nouvelles et
suaves?
Le prochain départ de Mme Freysse lui apparut comme une espérance. Elle,
s'en gourmanda. Et cependant parmi les diverses conjectures les plus
raisonnablement édifiables en but de bonheur, elle revint toujours à la
persuasion de se donner pour acquérir l'indispensable pouvoir. Au moins
fardait-elle de ce motif pratique la grande envie d'amour qui l'ardait.
Puis, s'apercevant qu'elle se mentait à elle-même, des rages pleurantes
la terrassèrent. Elle ne se consolait point de sa faiblesse d'âme, cette
faiblesse qui avait perdu Henriette, cette faiblesse qui la perdait
aussi.
La famille partie, M. Freysse ne s'empressa point davantage auprès de
Marceline. Plutôt il semblait la fuir. A table, il maintint la
conversation sur les affaires, même il pria la caissière de prendre
cette heure pour lui expliquer les événements commerciaux survenus.
De Jacques Plowert, son voyageur en Orient, il lui parla, non sans
insistance, et lut ses lettres éloquemment descriptives des pays
levantins où cet homme colligeait des tapis anciens et des soies lamées.
Jacques Plowert, engagé fort jeune dans l'artillerie, était parvenu
rapidement au grade de sous-officier; un malheur, la culasse d'un canon
éclatant à l'essai de la pièce, l'avait rendu manchot du bras gauche. M.
Freysse montra sa photographie: une figure ovale, de grands yeux, des
cheveux drus, un col rabattu, une barbe jolie et frisée. Il laissa
entendre qu'un intérêt dans la maison était acquis au voyageur depuis
trois ans déjà. De même Marceline possédait une part. On la doterait en
doublant cette part, si elle voulait l'alliance de cet intelligent
garçon. Calculés les bénéfices probables en la proportion de leur
apport, on transformerait la raison sociale sous deux ans au plus. Tous
ensemble alors travailleraient à parfaire la fortune commune, qui, vu
l'actuel mouvement des idées et du luxe, ne tarderait pas à devenir très
importante.
Toujours enthousiaste le marchand explique et jette les chiffres en
l'air d'un geste hardi. Il sourit, marche, s'avance et se recule. De
temps à autre il se passe le mouchoir sur les lèvres et rajuste son
binocle.
--Encore il faudrait savoir si M. Plowert... objecte Marceline
interloquée.
Elle hait M. Freysse pour cette persistance à lui offrir la vie d'un
autre. Alors il la dédaigne. Comme elle voudrait lui dire qu'il cesse
cette feinte, et qu'il la torture. Elle n'ose. Et son coeur tressaute
sous la griffure de la douleur. Les empressements, les attentions, cela
n'était que leurre. Un fou désir de tomber dans l'étreinte de cet amant
et de laisser fuir ces pleurs qui lacèrent ses paupières, ces pleurs qui
avoueraient.
Pourtant elle mime une froideur. Lui continue ses explications. Elle
regarde la lumière blanchâtre de l'avenue où clignote le défilé rapide
des équipages. Elle répète:
--Lui plairai-je au moins? Qu'en savez-vous?
--Mais vous plairez à qui vous voudrez plaire, Marceline; moi, un homme
marié, un père de famille, j'ai failli commettre des sottises pour vous.
Vous ne vous en doutiez pas, hein, avec votre mine froide et simple.
Oui, oui, riez; je me suis traité de vieux fou. C'est passé. Je me suis
dompté moi-même. Je ne vous aime plus que comme on doit aimer sa propre
fille. Je voudrais vous rendre heureuse; vous ôter de l'esprit la
vilaine tristesse qu'y a mise cette galopine d'Henriette. Croyez-moi,
épousez Plowert. Sapristi, je comprends que vous n'avez jamais eu l'air
de vous émouvoir pour moi, mais que diable! pour un beau garçon comme
Jacques.
--Il a un bras en moins votre beau garçon.
--Oh! que vous êtes méchante.
Et il partit. Elle le suivit du regard dans le lacis des promeneurs. Un
instant il s'arrêta sous un réverbère, et, tirant un carnet de sa poche,
le consulta. Puis sa tête fine apparut en pleine lumière avec des lueurs
dans les verres du binocle. Il héla un fiacre, monta. Et le fiacre
disparut par la brume violette.
* * * * *
Des jours et des nuits, Marceline songea. Elle revécut tout son amour si
fatalement méconnu, à cause de cette froideur. Des regrets, des
souvenances. Si, telle heure, elle eût souri à telle parole, peut-être
tout s'en fût suivi. Quand donc lui naquit la prime idée de cette
passion? Elle fouilla sa mémoire. Navrée, elle découvrit de viles
origines: l'avarice, la vanité, la lassitude. Insensiblement l'idée
s'était promue maîtresse. Les mérites évidents de M. Freysse l'avaient
conquise; et puis, au moment où les reproches d'Henriette lui
dénoncèrent les racontars des brodeuses; cet amour, brusquement, elle
l'avait su.
Tant que, obstinée, en son austère vertu, elle s'était prémunie contre
les tentatives, M. Freysse avait ourdi des tendresses pour la séduire.
Au contraire, à l'instant où elle eût enfreint l'honneur, de subits
scrupules le retenaient, lui.
Car elle comprend la délicatesse de l'homme qui, la voyant seule, sans
protection, chez lui, après le départ de Mme Freysse, ne l'a voulu
flétrir.
* * * * *
Puis, en elle, la douleur s'habitue et s'assoupit. Elle s'estime de
n'avoir point laissé connaître les arcanes misérables de son âme,
d'avoir souffert en soi et triomphé.
Acquise la certitude que Léontine va atteindre ou peut-être atteint déjà
les intimités charnelles du marchand, ses regrets et ses désespoirs
amoureux succombent. Elle se remercie de sa prudence. Au même titre que
cette grossière, elle eût servi de jouet et M. Freysse lui semble un
futile débauché inexcusable s'il ne possédait cet art du commerce.
* * * * *
Elle attendit Jacques Plowert.
Comme une échéance favorable, une date commerciale qui changerait la
routine de la maison et donnerait aux affaires une direction neuve. Le
parti convenable.
Pour l'intelligence elle le savait bachelier, écrivain habile,
descripteur éloquent, homme de goût,--ses envois charmaient toujours les
clients et ne restaient pas en magasin.--Pour le physique, ses
photographies montraient un garçon robuste, aux traits féminins, où se
devinait une peau lisse, où s'arrondissaient des yeux clairs. L'idée
martiale de sa blessure palliait l'odieux de la difformité. Un mâle
plastique, en définitive grand et tel, disait M. Freysse, que les dieux
en pierre du Louvre. Le parti convenable.
Même elle ne goûta point la curiosité des étreintes suprêmes. De là elle
détournait son esprit, très calme, se disant qu'elle saurait à date
fixe, que cela d'ailleurs ne devait apprendre rien de bien étrange,
puisque toute femme, sans peine, s'y conformait.
Mais l'étude des hautes spéculations commerciales l'accapara. Elle lut
des traités économiques, elle compléta ses connaissances sur la banque
et les systèmes de crédit. Ce mariage lui promet l'essor d'une richesse
sûre, richesse où elle vivra, au balancement des luxueux équipages, en
vénération parmi les financiers et les ingénieurs. Par l'argent elle
forcera un ruiné quelconque à épouser cette misérable Henriette. Ensuite
rien ne sera plus à souhaiter.
* * * * *
Jacques Plowert vint.
Il vint, une après-midi. Elle le reconnut tout de suite avant qu'il
entrât et bien qu'il n'offrît d'abord à la vue que son côté droit. Plus
maigre seulement que le représentaient les photographies. Le son de sa
voix, elle l'avait prévu. Il dit des choses particulières et
intéressantes. A table on parla commerce. Aussitôt les fiancés se
plurent. Elle se sentit à l'aise comme s'ils étaient unis depuis des
ans.
Très habilement, de sa main unique, il coupait les morceaux avec un
couteau de poche à lame courbe. Soudain il éclata de rire. Alors son
moignon sautilla dans la manche trop large: une chose pointue qui plissa
l'étoffe de la redingote. Pour la première fois, Marceline subit une
répulsion, l'envie de voir frissonner à nu ce bout de membre, de s'en
dégoûter et de fuir.
Et l'obséda cette pensée: quelle attitude prendre afin que son regard,
jamais n'y heurtât. Elle n'osa plus lever les yeux par crainte de voir
cette chose pointue qui frissonnait de rire. Comme une bête vivante,
distincte de la personne, et nantie d'une existence à part, alanguie
parfois, immobile en des torpeurs tristes, ou frétillante d'une horrible
danse.
De la fantastique vision elle ne se put distraire. Toutes les paroles
lui furent muettes jusqu'au départ de Jacques. Lui absent, elle garda
dans la mémoire l'aspect remuant et immonde.
Ce l'empêcha du sommeil, pendant des heures. Lorsqu'elle s'endormit,
elle rêva que ce moignon la poursuivait, mettait à ses lèvres un baiser
visqueux et chaud, tandis que Jacques éclatait d'un rire atroce, de ses
blanches dents. La terreur. Elle n'osait plus demeurer seule.
L'hallucination grandissait, lui suggérant les mille ridicules des
manchots, l'horreur des chaires découpées et saigneuses. Si Jacques
arrivait, cette horreur diminuait un peu. A ne point découvrir les
affreuses apparences prévues par ses cauchemars, elle se rassurait et
son esprit se reposait en une aise relative.
Le drap soyeux et neuf du vêtement drapait de noir la chose.
Pour fuir la hantise ridicule, elle tenta de concevoir le jeune homme
tel qu'il devait paraître avant l'accident. Jamais elle ne put rétablir
l'allure martiale de l'artilleur en son uniforme, toujours s'imposait la
manche vide et flottante, la manche noire.
Elle ne put se résoudre à consentir ce mariage. La seule appréhension
que _cela_ frôlerait sa chair, que _cela_ elle le verrait un jour à nu
lui donnait épouvantes et frissons. Comme M. Freysse la questionnait,
elle répondit non fermement. Puis elle avoua ses dégoûts,
l'insupportable malaise que cet homme lui boutait.
--Je sais bien que c'est imbécile, que c'est fou, mais c'est plus fort
que moi: je ne puis.
M. Freysse se dit très malheureux de ce refus. Toutefois il ne renouvela
point sa demande.
A quelques jours de là, Jacques Plowert partit pour l'Inde. Il ne
paraissait point autrement triste. A Marceline il présenta des adieux
très aimables.
Au fond, la jeune fille le regretta. Il eût si bien rempli ses espoirs.
Longtemps elle s'en voulut de la bête imagination qui l'avait prise.
Cependant, à de nouvelles instances, sa réponse n'eût point varié.
* * * * *
Par l'avenue les pluies d'automne s'éplorent. Aux balcons luit l'éternel
rire des enseignes d'or. Les fiacres louvoient vers les trottoirs
laqués. Le ciel cendreux s'effiloque aux toitures glauques.
Marceline guette les blanches poussières d'eau qui volent au ras de
l'asphalte, et fuient, et meurent; les blancheurs d'eau qui passent dans
les interstices des gens sombres, qui sèchent aux soies des parapluies,
qui s'effilent en minces luisures sur les vitres des lampadaires.
Assise derrière la caisse d'ébène, elle guette les blanches poussières
d'eau, tandis que ses doigts caressent le doux vélin du registre.
Dijon. Imp. Darantiere, rue Chabot-Charny, 65.