--Non, non.
Des petits «non» secs et fermes.
Lentement elle remit ses bas; puis sa chemise de batiste; pudiquement
elle l'enfila au-dessus de l'autre qu'elle laissa couler ensuite. Il se
précipita sur cette soie tiède de ses sueurs. Un illuminisme dans ses
yeux noirs et profonds tout humides de désir.
«Reste, reste.»
Une à une s'agrafèrent les boucles du corset noir. Il la reprit ainsi
mi-vêtue dans la batiste fraîche et parfumée. A peine si elle se
défendit de l'étreinte victorieuse parmi l'enveloppante caresse des
édredons. Elle perdit la tête encore... Puis comme il lui murmurait ses
supplications d'existence commune, elle nia toujours.
--Pourquoi? Tu seras bien plus heureuse!
--Non. Parce que...
Boudeuse elle se feignit avec une moue de demoiselle offensée par cette
proposition de collage. Lui se crut obligé à lui établir des théories
capables de lever les scrupules. De cet effort démonstratif, où sa
patience s'évertua, Henriette s'éjouit, l'oeil indifférent vers la
mousmé qui, au plafond, flairait un lotus, gênée un peu d'être si haute
sur ses patins.
Deux fois encore elle voulut se lever et deux fois encore elle se laissa
retenir. Puis, de lassitude, elle somnola. A son réveil il faisait grand
jour.
Alors elle pleura. Tout était fini. Plus elle ne rentrerait maintenant
rue de Sèvres. C'était l'existence nouvelle de liberté et aussi
d'abandon. Seule, toute seule, elle supportera la vie. Car elle
pressentait, dans une intuition vague encore, mais affirmée par les
anciennes révélations de Clémence, que l'amant deviendrait pire que
l'ennemi, l'allié faux prêt toujours à trahir et à quitter.
Il la consolait avec des paroles tendres, des choses dites déjà. La
certitude d'avoir entendu de lui plusieurs fois ces mêmes protestations
la navra davantage. Le souvenir de diatribes prêchées contre les hommes
par les ouvrières, lui mit la crainte de s'être trompée et de passer de
main en main comme un jouet et d'être méprisée par eux, brutalisée,
cachée. Par contre le calme de sa vie antérieure, les joies d'espérer
une richesse possible en travaillant avec Marceline lui parurent
chérissables subitement.
Maurice humait les larmes sur ses paupières; il disait à voix douce
comme ils allaient avoir du bonheur ensemble. Pour commencer ils iraient
dès le lendemain acheter des toilettes. Bientôt ils partiraient à Dieppe
ou à Trouville, comme il lui plairait le mieux.
Le jour se versait à flots dans la chambre, entre les rideaux bleus
retroussés.
A mesure que parlait le jeune homme, Henriette laissait se rosir ses
pensées moroses. Elle songea, malgré sa raison gourmandeuse, aux
toilettes promises. L'idée de seoir à la plage de Trouville avec les
grandes dames la ravit. Toute la rancoeur de la routine ouvrière et
familiale l'envahit à nouveau. Et le charme de se sentir pressée par cet
éphèbe beau qui, à cause d'elle, risqua la mort. Pour le retenir
toujours elle prit confiance en sa joliesse, en son gracieux babil, en
l'ardeur de ses baisers; car, hors toute préoccupation des nécessités
journalières, il lui paraissait que le perdre lui serait maintenant une
grande douleur.
Le goût de sa lèvre duveteuse ne la quitte pas, non plus que le souvenir
tactile de son derme fin et l'influence de son regard brun. D'ailleurs
elle lui sait reconnaissance pour le complet asservissement qu'il montre
à ses désirs, il ne la régit pas impérieusement, au contraire de Sicard,
dont la mauvaise humeur habituelle et l'air d'ennui gâtaient les joies
de Clémence trop bonne pour se regimber.
* * * * *
Au Louvre. Comptoir de parfumerie.
Elle ne put se décider parmi les flacons casqués de peau blanche et les
boîtes en carton rose à plombs sigillaires. L'odeur de musc s'essore des
fioles et des étiquettes, des houppes et des sachets. Puis la tête
obséquieuse du commis mal rasé et aux dents mauvaises l'occupait toute,
empêchant d'induire des préférences. Comme il semble affreux ce pauvre,
en jaquette verdie, parmi ces fraîcheurs de cygne, ces blancheurs
d'écrins, ces piles de pots luisants et ornementés bleu-ciel. Elle
flaire. Son regard butine sur l'une, sur l'autre de ces choses; elle
interroge. Indécise. Maurice la conseille. Il a des raisons
péremptoires: «c'est pschutt, ce n'est pas pschutt.»
Mais, seule, elle choisit son trousseau et sa lingerie. Une joie, faire
étaler les guipures, les pantalons angulaires, les matinées à jabots de
dentelles; tout lui est trop large. Et, comme il faut se résigner à
prendre des hardes de fillette, elle prie Maurice de l'aller attendre
dans le fiacre:--il doit être las--afin qu'il ignore la décision.
Peut-être l'idée lui prendrait-il de la traiter en petite et de l'aimer
moins sérieusement. Car elle redouterait une tutelle encore de cet
autre.
* * * * *
Jupe crêmeuse de guipure sur robe havane, col et poignets de velours
grenat; et ce grand parasol écarlate à flots de rubans, à pomme ciselée;
et les bas noirs florés d'argent. Ainsi, de la chambre, sort Henriette
transfigurée. Vite elle a descendu l'escalier où froufroutèrent ses
seyances neuves. Elle éploie son ombrelle au soleil exorbitant qui
violace les trottoirs. Dans les luisances des devantures, elle se mire:
des teintes atténuées et profondes qui s'incurvent aux sveltesses de sa
taille et se renflent sur le pouf. Et s'envolent au sautillement de la
marche les crêmeuses guipures.
Sous les auvents de toile; la terrasse du café Vachette bondée de jeunes
hommes corrects et scrupuleusement semblables de mise, de barbe, de
posture. Ils posent près le décor brun et or des boiseries, devant les
tables de marbre et la diaprure des apéritifs irisée dans le cristal.
Par-dessus son absinthe Maurice sourit à Henriette:
--Tu es charmante, exquise.
Il lui ploie son ombrelle et commande du madère, pour elle. Les
consommateurs voisins se retournent en oeillades. Par politesse ils
détournent un instant leurs faces curieuses. Très fière Henriette
récapitule ses dépenses: cinq cents francs y passèrent sans que Maurice
objectât. Cette largesse après la parcimonie de Marceline! Le
ressouvenir de sa soeur lui verse la mélancolie et la crainte. Si on
envoyait M. Freysse pour la venir reprendre! Et quel chagrin l'aînée dut
avoir la nuit, le matin. Mais surtout elle a peur qu'on ne veuille une
détermination sévère. Le marchand va se montrer. Elle confie sa terreur
à son amant. Mais avec des rires espiègles pour lui laisser croire
qu'elle s'en moque.
--N'aie pas peur, répondit-il, ne suis-je point là? Il trouvera à qui
parler.
--Penses-tu? S'il arrivait tout à coup.
--D'ailleurs il est facile de connaître ses intentions: il n'y a qu'à
lui écrire.
Elle n'osait pas. Cependant il lui composa sur-le-champ une lettre dont
l'éloquence la charma. Tout s'expliquait en des termes nets et francs
qui ne permettaient plus le doute sur l'actuelle position d'Henriette,
bien que la chose ne fût pas crûment exprimée: elle ne retournerait plus
à l'atelier parce que le salaire ne suffisait pas à ses besoins. Des
dissentiments continuels et sans fin probable étant nés entre elle et
Marceline, il appartenait à la plus jeune de céder la place. Elle
vivrait seule désormais. M. Freysse ne devait plus compter sur ses
services. Une phrase aimable et remerciante pour l'affabilité dont il
avait fait preuve terminait. Albarel demanda un buvard et tout de suite
rédigea un brouillon. Après quelques hésitations, elle le recopia, très
contente, au fond, de savoir que M. Freysse et sa soeur liraient d'elle
une lettre si bien écrite et si noble, exempte de récriminations. Elle
s'étonna qu'on pût dire tant de choses en si peu de mots. Le tout tenait
à peine une demi-page. Avant de fermer l'enveloppe, elle hésita encore.
Albarel parcourait le _Gil Blas_ tout en remuant son absinthe avec la
cuiller, d'un mouvement lent, où miroitait sa grosse bague. Sous les
platanes des étudiants marchaient. Il frémissait parmi l'atmosphère une
fraîcheur de matin. La lance de l'arroseur poussait dans le soleil une
gerbe de gouttes gemmées, bleuissantes et rubescentes. Des senteurs
d'eau montaient jusques aux feuilles. Soudain, à grand bruit de grelots
et de jantes, une voiture de courses, par la chaussée. Les quatre
chevaux s'arrêtèrent contre le trottoir aux cris de l'obèse postillon.
--Après déjeuner nous monterons dans une de ces machines-là, dit
Albarel.
Munie de banquettes en velours jaunâtre, la voiture était haute sur
roues, longue, couverte d'une toile parasol à franges, et dorée aux
panneaux de fers à cheval en écusson. Une bande de femmes diamantées et
dentellées y prit place en compagnie de gommeux. Les éventails
s'agitèrent devant des visages peints. Elles eurent des gestes élégants
de leurs mains gantées gris perle à piqûres noires. Enfin le postillon
s'installa, la poitrine saillante sous les revers écarlates de sa veste.
Il fit claquer son fouet et la voiture descendit dans une nappe de
soleil où les toilettes s'illuminèrent. Des rires se perçurent encore
longtemps parmi les pleurnicheries des grelots secoués.
Décidée, Henriette ferma l'enveloppe d'impatience de marcher sur la
piste verte. Elle n'osa sinon elle eût refusé de déjeuner.
Au restaurant Boulant, dans la salle du haut, elle choisit une table
faisant face aux glaces. Le soin de garantir sa toilette neuve des
taches la prit toute; cependant elle dispose sa serviette de façon à ne
point laisser paraître cette préoccupation bourgeoise.
--Du caviar? interrogea Maurice.
--Oui.
Elle mangea peu. Le miroir lui offrait sa figure blonde haut colletée de
linge à gros pois rouges. Une antique médaille à demi effacée y formait
broche. Sa poitrine mince se bombait en deux orbes distincts; puis le
cadre de la glace coupait l'image. Mais elle revenait toujours à son
chapeau de paille, un chapeau d'homme, plat et rond avec un large ruban
de soie blanche. De là ses frisures blondes s'échappaient, se
dispersaient, devenaient des fils d'or ténu vers la fenêtre. Ce lui
donnait un air crâne et plaisant. Albarel projetait des choses pour leur
vie commune. Ils parlaient aussi de Marceline, de Freysse, elle avec des
mines enjouées mais fort inquiète en somme. Lui plaisantant et
ridiculisant ces bourgeois. Très aimable il s'évertuait à lui plaire, à
distendre la moue qui contractait toujours le sourire de la fillette.
Des craintes la harcelaient: s'il la quittait trop vite, dans quelques
jours, quelle honte!
Et quel chagrin aussi, car elle se paraissait éprise. L'appréhension
vague d'une maternité qui tuerait son bonheur, autre motif encore
d'abandon. Pour mater cet homme, elle s'établissait des règles de
conduite. En se gardant de laisser connaître son affection, elle se
l'attacherait mieux, sans doute. Et voilà que subitement, Maurice lui
devenait un ennemi, un ennemi à espionner sans trêves, à asservir par de
constantes batailles. Déjà ne fixait-il pas avec plaisir cette grande
brune?
Elle se prévit revenue penaude au magasin des Freysse et demandant qu'on
la reprît.
Des larmes fluctuèrent en ses yeux; les fleurs de lis d'or se
brouillèrent sur la tapisserie verte. Tout dansa dans le débordement de
ses larmes.
--Qu'as-tu, voyons, demanda-t-il, tu es folle? Parce que tu as quitté ta
petite soeur?
Elle se força à sourire, elle étancha ses cils. Des curieux la
dévisageaient déjà en se moquant. Un monsieur myope ajusta son binocle
pour l'examiner. Albarel dut lancer des regards féroces dans cette
direction.
--Oh n'ayez pas l'air terrible comme ça; vous me faites peur, dit-elle.
Ils se reprirent à causer du duel. Maurice se disait peu endurant de
nature. D'elle seule il supporterait tout. Ensuite il l'initia à la
pratique du sport. Il tira de sa poche une foule de journaux et consulta
les pronostics. Son porte-mine biffait des noms, en notait d'autres par
une croix. Choisis ses chevaux, il enferma la liste dans l'étui de sa
lorgnette. Ils se levèrent de table.
Dans la glace elle s'aperçut. Et cette vision lui prêta plus de
confiance en le pouvoir de ses beautés. Elle enfila ses gants longs,
prit son parasol et son éventail brodé d'oisels. Ils sortirent.
Au bureau de tabac voisin, Maurice, tout en palpant des cigares, parlait
à un cocher de livrée irréprochable.
Henriette l'attendit au bord du trottoir, près une victoria neuve dont
le vernis reflétait sa toilette. Un minuscule groom de houppelande
pareille à celle du cocher gardait un très beau cheval qui piaffait et
tentait des cabrures en faisant scintiller les nickelures de son
harnachement. De frais boutons de roses fixés aux oeillères.
Avec le cocher Albarel s'avança, le cigare aux lèvres.
--Monte, dit-il à Henriette, en indiquant la Victoria.
--Comment?
Du geste il lui confirma sa parole.
Elle s'étale sur les coussins bleus. Lui s'assit à côté; jeta dans la
capote son paletot et sa lorgnette.
--Comment, c'est à vous cet équipage?
--Non. Mais j'ai pensé qu'on serait mieux ici que dans ces grandes
guimbardes bonnes au plus à trimballer des touristes anglais.
Elle éploya son ombrelle. Le vent doux faisait claquer les rubans du
manche et lui mettait au visage une caresse qui, capricieuse, se
reprenait, puis revenait.
Vers l'Arc-de-Triomphe on monta. Des gens assis aux Champs-Elysées les
regardaient fuir et les suivaient de leurs yeux admirants. Bientôt ils
furent pris parmi l'enchevêtrement des équipages. Toute une famille sise
dans un landau; des babys, des petits garçons, une dame mûre, les
accompagna longtemps, leur souriant presque.
--Charmant, ce jeune ménage, fit la dame.
A cet éloge gratuit ils se rapprochèrent, et leur doigts s'étreignirent.
Henriette sentait la prendre une ivresse de joie. Sa poitrine vibrait
étrangement.
Devant elle, s'imposaient les verdures du bois et les trouées claires
des chemins étrécis par les perspectives.
C'était sa vie d'autrefois, sa vie de petite fille riche. Ainsi elle
était venue aux courses, avec son père et sa soeur, elles toutes jeunes.
Il lui parut que ces deux périodes de son existence se reliaient enfin.
L'atelier, le travail chez Freysse, c'était l'interruption maligne
dissipée maintenant. Elle songea que Marceline écrivassait, avenue de
l'Opéra, que Clémence brodait avec Léontine et Marguerite. Sa lettre
arriverait tout à l'heure pour effarer ce monde. Quelles têtes ils
feraient!
Mais elle-même ne subira-t-elle pas leurs colères? Bah! Maurice la
défendra.
Il ne disait rien, content de ne point distraire d'elle son regard. Si
amoureux se montrait-il qu'elle commençait à le croire sincère, au moins
pour un temps.
Le soleil transparaissait dans les feuilles. Au bout de l'avenue, il se
voilait de buées grises et bleuâtres. Les équipages s'efforçaient vers
cette lumineuse fin de la route verte.
Apparut Longchamps, la pelouse où il grouillait noir depuis le moulin de
lierre jusqu'aux tribunes panachées de drapeaux.
Au loin, ceintes d'arbres effrangeant le ciel, des étendues de gazon
lisse se courbaient.
La cascade bruissait de son pleur large et diaphane dans le lac, sur les
roches polies.
Lentes, les voitures se pressaient comme des vaisseaux dans le bassin
d'un port; les aigrettes des cochers et les bossettes des mors
s'irradiaient parmi l'entremêlement des fouets grêles.
Au fil de la pente, la masse des équipages insensiblement glissait vers
le moulin.
Henriette s'appliquait à se tenir raide sous l'auréole écarlate de son
ombrelle. Maurice essayait à connaître avec sa lorgnette les chiffres
indicateurs aux poteaux du départ.
Ils ne parleraient plus que de sport.
Et l'après-midi se passa dans l'enfièvrement des paris.
Après la deuxième course, comme Henriette portait la main à sa poche,
elle trouva une bourse pleine de louis mise là par Albarel sans qu'elle
le sût.
--Pourquoi ne paries-tu pas? lui demanda-t-il.
Elle gagna, elle perdit, elle regagna. Sa poitrine tressautait à suivre
le vol circulaire des jockeys jaunes, noirs, rouges. Droite, sur la
banquette de la victoria, elle virait avec eux; et les palpitations se
précipitaient lorsque, disparus dans la houle des têtes spectatrices,
seules les désignaient encore les casquettes multicolores, et les remous
des gens subitement retournés à leur passage.
--Fini, dit Albarel, je gagne quatre cents.
--Et moi je perds douze francs.
--Parbleu, tu n'as pas voulu m'écouter.
Il regarda sa montre:
--Dis donc, elle y est maintenant, la lettre.
--Flûte pour eux, ils me laisseront peut-être tranquille à la fin.
Elle se jugeait très brave de sa détermination. La lourdeur de l'or dans
sa poche la rendait fière. Que ne ferait-elle pas avec? Une parmi les
mille reines qui commandent la mode. Peut-être des princes en
villégiature l'aimeraient-ils. Quitterait-elle Maurice, dans ce cas?
Elle n'osa s'interroger et derrière son éventail étendu, pour payer son
amant de cette ingratitude intentionnelle, elle lui mit sur les lèvres
un long, un pitoyant baiser.
Elle s'en voulut de cette idée mauvaise qui la hanta.
* * * * *
Dans un cabinet de chez Sylvain, ils dînèrent à deux au champagne. Elle
l'embrassa d'elle-même à chaque instant, pour goûter ses lèvres chaudes
dont son appétit ne se lassait. Et puis le voyant joyeux de ces
caresses, elle crut pallier ainsi sa fautive prévision; mais la
certitude qu'elle le quitterait forcément un jour ne s'en affermit pas
moins, sans motif, «pour ça.» Il lui semblait que là n'était qu'un
premier degré du chic. D'autres plus riches, des comtes, la mèneraient
aux cimes. Et cela lui rendait Maurice pitoyable. Elle eût pleuré de cet
abandon fatal. Cependant que faire contre la force des choses? Le chic:
sa mission, son but, son devoir. Elle entrevoyait cela comme une
carrière, la célébrité au bout, son nom dans les journaux, un hôtel, des
hivernages à Nice.
Les oeillades humantes qui la visèrent sur le turf, elle les possède
encore classées dans son cerveau avec la mine des messieurs. Sur tous,
un à cheval, beau, tirait de l'or de sa culotte et donnait, sans
attention, à des bookmakers; sur la pomme de sa courte canne des
armoiries compliquées.
A cheval lui siérait la longue amazone sombre et le chapeau à haute
forme sans même de voile.
* * * * *
Ils flânent par le promenoir de l'Eden. Entre les bulbes rouges des
monstrueuses colonnes qui repoussent les caissons lourds des ciels, de
circuitantes hétaïres et leur factice visage où voguent des yeux en
appeaux parmi les blancs et les cernes des crayonnages. A l'intense lune
des flambes électriques, d'autres plus effacées encore dans les nacrures
des fards, les indécisions des soies et les blonds des teintures,
culminent aux bars. Des instants, elles semblent sans relief, linéaments
flous d'apparitions qui terrifieraient les songes. Immobiles en des
costumes de deuil se voilent des faces cireuses et sévères de chastes
trépassés.
--Enfin vous voilà, vous autres, dit Maurice à Sicard et à Clémence.
Tout de suite la rousse parle:
--Oh! tu ne sais pas, Henriette, quand ta lettre est arrivée, monsieur
Freysse l'a montrée à Marceline. Alors elle s'est mise à pleurer. Mme
Freysse a dû venir la chercher et la faire monter chez elle.
--Ah. Et Freysse qu'est-ce qu'il a dit?
--Il est venu me trouver. Il m'a dit que, comme j'étais ton amie, il
fallait que je te parle. Est-ce que je sais? Un tas d'histoires
naturellement. Il a dit que c'était très mal ce que tu faisais.
--Tiens, pourquoi aussi m'ennuyait-elle tout le temps.
--Voilà. Moi, tu sais, je n'ai rien à te dire, tu feras ce que tu
voudras.
--Oh, pour maintenant, je ne peux plus y rentrer.
Instinctivement ils allèrent tous quatre s'asseoir loin de la cohue,
près d'un jet d'eau.
Henriette souffrit d'apprendre si grand le chagrin de sa soeur. Une
lourdeur lui pesa dans la poitrine. Et lui vint une envie de pleurer.
--Allez, il ne faut rien regretter, lui prêcha Sicard. Un jour ou
l'autre vous auriez toujours quitté votre soeur.
--J'espère que tu as une jolie robe, fit Clémence.
Elle la lui vanta pli par pli. Bientôt Henriette dut expliquer des
arrangements de pinces et de fronces. Elle en vint à décrire les
emplettes du matin. Comme Albarel parlait des courses, elle plaça son
mot, avoua sa perte. Et, tout au triomphe de narrer ses aventures
distinguées du jour, elle reprit sa joie.
Sicard commanda du champagne. La vendeuse du bar s'assit près d'eux, et
débita ses banalités qui la décelèrent stupide dès les premières
paroles. Des remarques sur la foule, des appréciations quelconques sur
les autres lieux de plaisir comparés à l'Eden. Elle se mirait, rajustant
ses frisures rouges, ou ramenant les dentelles de son corsage vers ses
seins moites.
Sicard se montra froidement malhonnête. Il lui proféra des choses
désobligeantes sur ses charmes blets. Elle lui répondit aigrement, lui,
sans se troubler, étendu sur sa chaise, la fixait de son monocle,
impassible, lui servait des injures dont les deux jeunes filles
pouffaient derrière leurs éventails.
--Ça suffit, madame, conclut Sicard, je vous ai donné mon appréciation
sur votre tenue. Vous devriez me remercier et en profiter. Assez,
n'est-ce pas, voici l'écot.
Ils quittèrent le bar. Henriette et Clémence ne cessèrent de redire les
injures adressées à la femme pour s'exciter à rire encore. Le sérieux du
clerc quand il avait débité ses sottises les enthousiasmait. Entre elles
seulement elles causaient. Les amants discutaient des performances
tenacement et répondaient à peine, d'un monosyllabe, aux questions
intruses. La satisfaction de honnir les décatissures de la fille consola
de cette indifférence, bien qu'Henriette secrètement se froissât. Mais
elles affectèrent ne plus s'occuper d'eux. D'ailleurs chaque fois
qu'Albarel appelait sa maîtresse, Sicard le plaisantait, lui tirait le
bras et l'emmenait en avant pour lui servir ses bavardages exclusifs.
Henriette lui en eut rancune; quelques instants même elle médita une
adroite remontrance. Mais un dédain absolu pour ces manoeuvres lui
sembla plus digne.
Elles s'accoudèrent au circulaire balcon.
En leur velours obscur, où se figent des toilettes et des messieurs
épars, les rangs des loges dégradent vers la rampe. Et surgit la haute
clarté scénique, la clarté rose qui ensoleille les colonnes palatiales.
Rose et verte la profondeur lumineuse du décor ligné par les quadrilles
des danseuses. A leurs mentons, aux sourires incarnadins, aux yeux
creux,--des lueurs. Rose et verte la profondeur lumineuse. Indigo les
jambes tendues des ballerines, les jambes tendues en file, hors les
rondes gazes.