XI

Sous les hauts chapeaux mirant le fauve crépuscule, leurs visages mats

et sertis de barbes rases culminaient le dur col à écrou d'or, les

sombres costumes britanniques qui sanglent.

Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment afin de les mieux

voir: pour quelque explication, les joncs à pommes précieuses

tranchaient l'air au bout de leurs mains gantées brique. Fixes au

sourcil, les monocles dardaient des lueurs de métal, et sur l'asphalte

grise, glissaient les bottines à la poulaine minces, et noires, et

longues.

La double file des demeures à balcon s'angulait vers les touffes vertes

des Tuileries jusque la silhouette équestre de la Pucelle élevant son

oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans la lumière fauve,

bruissaient les fiacres et leurs toits luisants comme de convexes

glaces, et leurs lanternes nettes. De là se dressait un ciel de satin

vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule qui devance.

Soudain des sourires blancs illuminèrent les faces des amoureux. Elles

répondirent du geste et des lèvres avec des salutations affectées. Ils

se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla:

--Sapin!

Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint raser le trottoir.

--A l'Horloge, commanda Maurice.

* * * * *

Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes du fleuve bercent le

pers du ciel. Les bateaux massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds

semblables à de gros rubis. Bruns sur les pourpres de l'extrême horizon,

se groupent les monuments et les toits des faubourgs. Les minarets du

Trocadéro gardent encore une goutte d'or à leurs cimes. Plus loin le

quadrige de l'Arc triomphal galope tumultueusement dans les dégradations

citrines du couchant éteint.

Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux roux Clémence semble

une figure de sépia. Henriette réfléchit gravement. De gestes menus et

distraits elle défripe les plis de sa jupe.

C'était en somme une sérieuse détermination que celle prise de rester

complètement avec Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il

sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être d'une trop grande union.

Alors Henriette seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes

prévenances, lui devenir tout à fait indispensable; elle finira par

tenir une part de lui, de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps

ils resteront amants jusque le jour où, persuadé de ne pouvoir conquérir

meilleure fiancée, il l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra

son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, plus aimable lui

semblera l'existence ainsi pailletée de souvenirs luxueux et joviaux.

D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait persévérante en son

actuelle façon de vivre, l'image de Marceline vicieuse et sévère lui

imposait le rappel de toutes les insultes subies. Ce la déterminait

aussitôt.

Par contre sa liaison de six semaines ne lui laissait que des

réminiscences heureuses. Les lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses

lèvres chaudes et duveteuses; les consommations succulentes des

somptueuses tavernes; l'orgueil de s'étendre dans les coussins des

voitures et d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui piétine.

* * * * *

Au concert. Parmi les verdures du feuillage blanchi de gaz les pîtres à

faces crayeuses, grattent les cordes imaginaires de fallaces mandolines,

et esbaudissent par les sursauts capricants de leurs maigreurs

maillotées en noir.

Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette fit remarquer que bientôt

sonnerait l'heure où il lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les

dénégations d'Albarel, elle insista. En son _plan_, forcer les prières

du jeune homme jusqu'aux plus humbles et aux plus pressantes expressions

afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, c'était l'essentiel.

On laissa Clémence et Sicard devant leurs chartreuses. Au départ elle se

fit exigeante et désagréable: dans la suite, eux pourraient,

pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre empressement.

Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut câline; puis simula une

langueur d'extase, la taille dans les bras d'Albarel, un continuel

sourire à mi-dents, des réponses silencieuses, par signes, comme si elle

ne voulait rompre un charme intime qui la noyait d'aise.

Lui, transporté par ces mines, ne la quittait pas des yeux; il

multipliait les frôlements doux de ses mains, de sa joue. Elle le

sentait vibrant près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. A

son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui crispa les phalanges sur la

main du jeune homme. D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles

aux paupières.

Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement des feuilles

entre les trottoirs bleuissants.

Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent sous le ciel de

parasols où sinuaient des dames à éventail parmi des paysages indigo et

des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait plus au _plan_.

C'était le bruissement de la chemise en soie sur ses membres fiévreux,

des jeux pareils à ceux des amours renversés contre le mur et qui,

dessinés pour quelques projets de trumeau, culbutaient sur des roses en

compagnie d'un faune.

Vint ensuite la lassitude; avec elle la réminiscence des résolutions. Un

instant la fillette demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de son

amant assoupi. Tous les motifs favorables ou contraires à sa fugue

définitive, elle se les dénombrait une dernière fois. Elle se leva

doucement.

La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin se projetait en cercle

vers ses jupons effondrés. Souriant à elle-même, la malicieuse entama la

comédie dont elle avait construit le scénisme.

Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu.

--Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il.

Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris · 第 48 / 53 题