Sous les hauts chapeaux mirant le fauve crépuscule, leurs visages mats
et sertis de barbes rases culminaient le dur col à écrou d'or, les
sombres costumes britanniques qui sanglent.
Les jeunes filles ralentirent l'allure inconsciemment afin de les mieux
voir: pour quelque explication, les joncs à pommes précieuses
tranchaient l'air au bout de leurs mains gantées brique. Fixes au
sourcil, les monocles dardaient des lueurs de métal, et sur l'asphalte
grise, glissaient les bottines à la poulaine minces, et noires, et
longues.
La double file des demeures à balcon s'angulait vers les touffes vertes
des Tuileries jusque la silhouette équestre de la Pucelle élevant son
oriflamme de bronze. Dans le vent doux, dans la lumière fauve,
bruissaient les fiacres et leurs toits luisants comme de convexes
glaces, et leurs lanternes nettes. De là se dressait un ciel de satin
vert fané, piqué de l'astre unique et minuscule qui devance.
Soudain des sourires blancs illuminèrent les faces des amoureux. Elles
répondirent du geste et des lèvres avec des salutations affectées. Ils
se rejoignirent. Tout de suite Sicard héla:
--Sapin!
Un cocher dirigea vers eux sa victoria qui vint raser le trottoir.
--A l'Horloge, commanda Maurice.
* * * * *
Ils suivent les quais. Les moirures scintillantes du fleuve bercent le
pers du ciel. Les bateaux massifs y pèsent avec leurs fanaux ronds
semblables à de gros rubis. Bruns sur les pourpres de l'extrême horizon,
se groupent les monuments et les toits des faubourgs. Les minarets du
Trocadéro gardent encore une goutte d'or à leurs cimes. Plus loin le
quadrige de l'Arc triomphal galope tumultueusement dans les dégradations
citrines du couchant éteint.
Ils ne parlent pas. Dans le cadre de ses cheveux roux Clémence semble
une figure de sépia. Henriette réfléchit gravement. De gestes menus et
distraits elle défripe les plis de sa jupe.
C'était en somme une sérieuse détermination que celle prise de rester
complètement avec Albarel. Ce joli garçon, brun et gommeux, sera-t-il
sien toujours? Sa richesse l'écartera peut-être d'une trop grande union.
Alors Henriette seule. Ou non. Adroite, elle saura, par de savantes
prévenances, lui devenir tout à fait indispensable; elle finira par
tenir une part de lui, de son intelligence, de ses espoirs. Longtemps
ils resteront amants jusque le jour où, persuadé de ne pouvoir conquérir
meilleure fiancée, il l'épousera. Au pis, s'il la quitte, elle reprendra
son travail. Après ces quelques mois de plaisirs, plus aimable lui
semblera l'existence ainsi pailletée de souvenirs luxueux et joviaux.
D'ailleurs quand elle délibérait si elle serait persévérante en son
actuelle façon de vivre, l'image de Marceline vicieuse et sévère lui
imposait le rappel de toutes les insultes subies. Ce la déterminait
aussitôt.
Par contre sa liaison de six semaines ne lui laissait que des
réminiscences heureuses. Les lèvres épaisses et rouges de Maurice, ses
lèvres chaudes et duveteuses; les consommations succulentes des
somptueuses tavernes; l'orgueil de s'étendre dans les coussins des
voitures et d'abaisser son regard vers la foule hâtive qui piétine.
* * * * *
Au concert. Parmi les verdures du feuillage blanchi de gaz les pîtres à
faces crayeuses, grattent les cordes imaginaires de fallaces mandolines,
et esbaudissent par les sursauts capricants de leurs maigreurs
maillotées en noir.
Ils n'y restèrent point longtemps. Henriette fit remarquer que bientôt
sonnerait l'heure où il lui faudrait rejoindre son logis. Malgré les
dénégations d'Albarel, elle insista. En son _plan_, forcer les prières
du jeune homme jusqu'aux plus humbles et aux plus pressantes expressions
afin de n'avoir l'air de céder que par apitoiement, c'était l'essentiel.
On laissa Clémence et Sicard devant leurs chartreuses. Au départ elle se
fit exigeante et désagréable: dans la suite, eux pourraient,
pensa-t-elle, témoigner de ce médiocre empressement.
Mais, une fois seuls dans la voiture, elle fut câline; puis simula une
langueur d'extase, la taille dans les bras d'Albarel, un continuel
sourire à mi-dents, des réponses silencieuses, par signes, comme si elle
ne voulait rompre un charme intime qui la noyait d'aise.
Lui, transporté par ces mines, ne la quittait pas des yeux; il
multipliait les frôlements doux de ses mains, de sa joue. Elle le
sentait vibrant près de sa poitrine. Bientôt la gagna cette émotion. A
son tour une sorte d'ivresse la saisit, lui crispa les phalanges sur la
main du jeune homme. D'indomptables spasmes la secouèrent des chevilles
aux paupières.
Par le soir rose ils roulaient sous le mol balancement des feuilles
entre les trottoirs bleuissants.
Et, dans la chambre japonaise, ils se possédèrent sous le ciel de
parasols où sinuaient des dames à éventail parmi des paysages indigo et
des saules d'or. Toute folle, Henriette ne songeait plus au _plan_.
C'était le bruissement de la chemise en soie sur ses membres fiévreux,
des jeux pareils à ceux des amours renversés contre le mur et qui,
dessinés pour quelques projets de trumeau, culbutaient sur des roses en
compagnie d'un faune.
Vint ensuite la lassitude; avec elle la réminiscence des résolutions. Un
instant la fillette demeura sans rien dire, la tête dans l'épaule de son
amant assoupi. Tous les motifs favorables ou contraires à sa fugue
définitive, elle se les dénombrait une dernière fois. Elle se leva
doucement.
La lueur de la lampe, sous le globe incarnadin se projetait en cercle
vers ses jupons effondrés. Souriant à elle-même, la malicieuse entama la
comédie dont elle avait construit le scénisme.
Et tout se passa ainsi qu'elle avait prévu.
--Tu t'habilles? Tu t'en vas déjà? gémit-il.