VI

Il avait plu. L'asphalte réfléchissait en coulées d'or flave les

tremblances des lampadaires.

Clémence et Henriette marchèrent vite, l'oeil hypnotisé par ces rondes

lueurs qui s'égrenaient en double rang, se joignaient au bout de

l'Avenue droite, comme les gemmes d'un collier flamboyant. Seule lumière

dans la nuit terne.

Au coin de la rue des Pyramides, deux hommes flânaient en fumant. Ils

s'approchèrent. C'était Sicard et Albarel.

--Bonsoir, Mademoiselle, dit le clerc à Henriette, le chapeau bas.

Excusez-moi si je ne vous ai pas saluée, cette après-midi, c'était par

discrétion.

--Vous avez eu raison, Monsieur.

--Permettez-moi de vous présenter mon ami Maurice Albarel. Mademoiselle

Henriette, la première de Clémence.

Les deux jeunes gens allèrent ensemble, en se donnant le bras à côté de

Clémence. Henriette, aux moments où l'on passait sous la lueur des

lampadaires, tentait d'apercevoir le joli garçon dont le teint et les

lèvres l'avaient captivée tout de suite. Chaque fois elle rencontrait

l'oeil d'Albarel fixé sur elle et la dévisageant.

Comme Sicard devenait plus intime avec Clémence, l'autre se rapprocha

d'Henriette. Il lui parla du temps. Et, pendant qu'il parlait, que sa

voix lente coupée par les brusques sauts de l'accent méridional

résonnait à ses oreilles, elle comprit qu'il lui plaisait, qu'elle

vivrait bien avec lui.

Ils la reconduisirent à trois. Rue du Bac, les deux hommes attendirent

que Clémence l'eût mise à sa porte. Avant de rentrer, la petite Goubert

regarda, pour apercevoir encore. En se couchant, elle rendit actions de

grâce à son amie qui, si discrètement, avait su lui procurer un

amoureux. S'interrogeant sur cette frasque, elle n'y découvrait rien que

de naturel et de convenable. Leur entretien avait été honnête, même

banal. Il s'était conduit en homme bien élevé.

* * * * *

Depuis Pâques, les ouvrières veillaient. Seule Marceline partait de

bonne heure. Henriette et Clémence revenaient de compagnie, très tard.

Maurice Albarel put les reconduire, chaque soir.

Henriette s'amusait énormément du mal qu'il se donnait pour lui paraître

aimable. Elle affectait de dire peu de choses, se bornant à lui répondre

par de brèves phrases.

Peu à peu, elle se laissait conquérir, inconsciente, par les charmes de

sa conversation, par les prévenances qu'il montrait.

Ils allèrent au café, tous les quatre, une fois. Elle le vit bien alors,

dans toute la splendeur de son teint mat, de ses pommettes rosées, de

ses joues fines où s'appliquaient des favoris ras et soyeux. Il avait

des yeux noirs, perçants, une main grasse et blanche, des ongles en

amande, et, au petit doigt, un gros cercle d'or sertissant un diamant.

Il sut commander des bavaroises au chocolat. Ses initiales étaient

gravées sur sa canne. Une femme très bien mise essaya de se faire

reconnaître par lui. Il la toisa avec dédain. Pour cela Henriette

répondit par une furtive pression à la pression constante de son genou

sous la table. Dans la rue, elle ne fit pas trop de résistance pour se

laisser embrasser au moment du départ. Et quand il demanda si elle

l'aimait un peu, elle se sauva sans répondre, plutôt que de dire «non.»

La trace du baiser lui demeura sur la peau, la brûla longtemps. Elle

conservait et elle goûtait avec d'intimes joies la sensation des lèvres

chaudes collées à sa joue.

... Et ce n'était pas une faute que s'accommoder de la société

quotidienne d'un jeune homme beau et aimable quand on n'accordait rien

autre qu'un baiser volé. Elle n'était pas encore si coupable que sa

soeur qui, elle-même, après tout, n'avait pas tort.

Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris · 第 12 / 53 题