IV

Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles se groupent aux côtés du

choeur, sous les piliers de marbre, jusqu'à la table de communion; et,

l'autel d'or s'érige des marches, parmi la candeur de ses nappes. Le

prêtre vénérable prostré en prières; les moires de la chasuble

miroitent, et l'agnel d'or, au centre, brodé.

Machinalement, Henriette suit l'office. Une piété vague la tient

sérieuse, bien que, depuis deux ans déjà, elle ne pratique plus le

sacrement. M. Goubert plaisantait les curés. Elle en profita pour

s'affranchir de la confession. Au fond de sa mémoire, se perpétue le

soupçon paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle, pense

Marceline. Cependant, par mode, elles ne manquent point au service

dominical, et aussi par une irraisonnée mais tenace conviction que n'y

pas assister serait une grosse faute de bienséance et de morale. Pour

elles, un salon l'église, où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages

et mêmes toilettes.

* * * * *

Les deux soeurs descendirent du tramway avec une joie de marcher un peu,

de sentir du frais dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue le

ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter un instant sous la voûte

de l'arc afin de rajuster. Cette ridicule besogne, devant tout le monde,

exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent faire.

Douloureusement son corset la pince, accroupie. Comme elle se relève,

une commotion de son être: sur le haut-relief, l'enfant colosse saille,

et l'épanouissement de sa virilité nue. A sa honte soudaine de savoir,

le mystère sexuel se révèle. Explicitement, de licencieux propos

entendus contraignent sa mémoire.

Dans le tramway de Courbevoie, à côté de Marceline, une envie de

confidences incite tout d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et,

taciturne, réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné, un doute même

que l'amour sache se réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des

scrupules, un désir anxieux de connaître. Si la pudeur morigène,

l'instinct pollue l'imagination. Du mâle: des baisers les lèvres, des

étreintes les bras.

* * * * *

Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses émotions neuves,

Henriette prodigue à sa soeur des vocables tendres, susurrés, qui,

naturellement, lui viennent; de lentes caresses et douces. Peu à peu

l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement, ce fut une après-midi dans

des fraîcheurs où les résines sentaient au vol bourdonné des frelons.

En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette se calma. Une envie

d'être bonne à tous, de s'amollir au repos des divans.

Elles découvrirent une toute petite violette cachée sous les herbes.

Elles en eurent une joie. Henriette la vola à sa soeur et l'enfouit dans

son corsage entre deux boutons, et plus loin encore, au creux de sa

poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau lui fut un extrême délice. Mais

elles en découvrirent d'autres, violettes, d'autres et d'autres. Elles

les mirent à leur bouche; elles arrachèrent leurs pistils avec les dents

et les mangèrent; elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une

impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles riaient pour rien.

Marceline ne se lassait point de poursuivre la petite, si gracieuse dans

sa course avec ses bas violets dans l'envol des jupons; et sa taille si

mince ceinte de large faille, et son dos plat sur jambes longues.

Chacune fit un gros bouquet où les boutons d'or éclataient parmi les

blancheurs rosées des marguerites et les livrées sombres des violettes.

Enfin tout essoufflées elles se prirent par les bras. Dans une allée

solitaire elles s'embrassèrent longuement les joues.

--Quel sale bouquet... On n'en donnerait pas deux sous, crièrent des

femmes qui passaient, en désignant leurs fleurs.

Et subitement leur joie à toutes deux tomba. Elles se regardèrent avec

une grosse envie de pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau,

leur misère et leur servilité.

V

Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut prête, elle trouva Clémence

chargée déjà de l'enveloppe en serge qui contenait les étoffes.

Le patron renseigna:

--Il est trois heures. Cette dame vous tiendra longtemps, sans doute:

elle est très méticuleuse. Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.

--Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.

--Au revoir.

Il referma la porte et, par la vitre, quelque temps, les examina. Elles

marchaient allègres et sveltes dans la blondeur du soleil; un petit vent

leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée; et le petit vent

secouait les pans de leurs jaquettes qu'elles ramassaient à la taille,

avec obstination, tout en boutonnant leurs gants.

Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte gris-bleu et les vitres

nettes des lampadaires. Dans les voitures découvertes des dames se

prélassaient.

Comme les deux jeunes filles gagnaient le coin de la rue des Pyramides,

Sicard les rejoignit. Il salua Henriette d'un grand coup de chapeau et,

tout de suite, il tutoya Clémence. Henriette un peu froissée de ces

allures familières, elle présente, se recula par une discrétion

affectée. Ce monsieur lui paraissait bien insolent. Cependant, à mesure

qu'elle observa davantage ses manières, elle remarqua qu'il ne

s'exprimait point sans une élégance de termes et de formules flatteuses

pour Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut la mine pincée de

sa compagne; elle ne répondit plus que timidement à Sicard et se

rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme adressa quelques paroles à

celle-ci qui jugea très digne de ne lui retourner que de froids

monosyllabes. Elle s'attendait à ce que, d'un moment à l'autre, il les

quittât. Et elle visait la statue de Jeanne d'Arc, son oriflamme de

bronze découpé dans le ciel, avec la persuasion que là il tournerait la

rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient tout droit. Il manifesta

une telle persistance à ne les point abandonner que Clémence crut devoir

accomplir les formalités de la présentation.

--Monsieur Sicard, mon ami. Madame Henriette, la première de chez

Freysse.

Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur un occiput très blanc.

Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de la Paix. Il allait

reporter une pièce à un client. Il avait là, dans sa serviette,

vingt-cinq mille francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il

entama une récente histoire d'assassinat.

L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le commencement dans le

_Petit Journal_. Il fournit de nouveaux détails et, à l'appui, il montra

le _Figaro_ du matin. Soudain il fit calembour. Clémence s'esclaffa;

Henriette ne put retenir un sourire. Cependant elle craignait la

rencontre d'une personne connue et grave pendant qu'elle se trouvait en

cette compagnie. Anxieusement, elle fouillait l'amas des passants qui

s'écoulaient en la double sente des trottoirs, à chaque côté du pont. La

Seine verte avec des grandes nappes d'argent, et un ciel blanc pâle

derrière le Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard parla de

l'Hippodrome, et décrivit les disloquages extraordinaires d'un clown. Il

prenait à témoin de son dire Clémence qui les séparait. Et, pour se

mieux faire comprendre, il penchait la figure devant la poitrine de son

amie, vers Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna maint

compliment sur son esprit et sa toilette, sur son goût exquis. Elle en

devint confuse, dans une intime joie. Clémence riait jaune. Cependant

Henriette ne trouvait point suffisamment beau le monsieur. Très bien

vêtu d'un pantalon retroussé et d'un court paletot mastic, il était trop

gros, un peu chauve. Des allures d'homme âgé.

Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la maison de la commande.

Sicard parla bas à Clémence et s'en fut en saluant.

Alors Henriette eut comme un regret de cette distraction finie, mais

aussitôt elle se gourmanda d'un pareil sentiment.

* * * * *

Près d'une demi-heure chez la dame. A la sortie:

--Tiens, voilà votre gros monsieur.

A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant la table d'un café,

Henriette venait d'apercevoir Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de

le remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait certes à le

trouver là. Elle simula mal l'étonnement, et Henriette fut prise d'une

folle envie de rire. Elle dit:

--Vous me croyez donc bien bête?

Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria de prendre quelque chose

avec lui. Henriette prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran juché

au-dessus d'un magasin indiquait quatre heures. Clémence, tout en

déclinant l'offre avec mollesse, fit cette remarque: on les attendait

seulement au magasin entre cinq heures et cinq heures et demie. Alors il

insista.

Henriette ne voulait point. Il lui semblait que s'asseoir avec un homme

dans un café serait faire acte de fille.

--Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque Mademoiselle ne veut pas,

répétait Clémence.

Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche. Elle appréhenda de

blesser ce monsieur aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux

nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener par Clémence qui

lui avait pris le bras.

Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette se moquait au fond,

estimant très bêtes leurs allures galantes, elle sourit pourtant par

condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire. Rendez-vous, amitiés,

querelles, brouilles furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu leur

conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au nez de vieilles rancunes de

six mois et ils prenaient Henriette pour arbitre.

* * * * *

Dans la rue du Bac, Clémence dit:

--Voilà deux ans que nous sommes ensemble tout de même, Sicard et moi.

Au bout de tout, c'est un brave type.

Un instant, elle songea; puis:

--Il y a des jours comme ça où il n'est pas aimable. C'est pas étonnant,

il est si préoccupé. Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a

été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche, l'été dernier. Il m'a

veillée trois nuits.

Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment de leur rentrée. Ce fut

le récit exact de leur bon temps, des promenades estivales à la

campagne, des repas sous les gloriettes au son des musiques foraines, et

le champagne, et d'immenses mirlitons, le retour dans le dernier

bateau-mouche, en chantant. Elle dit les trains de banlieue, les

courses, les spectacles, les drames et les opérettes écoutés dans les

loges velours en savourant de délicieux bonbons; les dîners chers aux

restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra, les soupers à

l'Américain où on mange du homard en s'éventant, sous les lustres,

toutes bougies allumées.

--Et puis, il y a des fois où nous restons sans sortir, toute une

journée, chez lui. Il y a un bon petit feu, et du soleil dans ses

rideaux. Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il m'embrasse et

je l'embrasse. C'est très bon. Il a un grand divan en belle soie. Nous

restons l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me lit des romans

qui font pleurer. Nous nous aimons bien. C'est la seule joie, après

tout.

Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux bleus des larmes fluctuaient.

Elle tira son mouchoir. L'attendrissement gagnait Henriette aussi. Ces

aveux lui dévoilèrent des sensations exquises, possibles. Si dans une

union aussi désagréablement supportée que celle-ci, de pareils plaisirs

se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre une jeune fille

jolie comme elle et un jeune homme mieux que le clerc. La curiosité

d'amour qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta de cette

certitude que l'expérience en était charmante. Et la tortura le désir

irréalisable de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant la ruine

qui l'empêchait du mariage. Et la grosse Clémence, avec sa chevelure

rouge tassée à la diable sur son visage criblé de taches blondes, cette

simple brodeuse aimante et aimée sans obstacles, elle l'envia.

Au magasin, M. Freysse, assis bas près la grande soeur, lui causait. Par

malice, Clémence tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers la

vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière pâle, souriait aux

paroles du patron. Elle releva coquettement la tête, l'appuya dans sa

main et fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.

--Oh! comme votre soeur lui fait de l'oeil! Mais c'est une déclaration.

Ce que Léontine va rager.

A cette boutade, Henriette voulut protester:

--Ce n'est pas bien de dire ça.

* * * * *

A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, écrit, compulse le

grand-livre, classe des lettres. Sa main blanche furète parmi les

paperasses. Parfois son profil sévère se tourne vers le dehors. Elle

suit dans une rêverie la fuite des passants. Elle songe au moyen

d'acquérir une maison de commerce et de la payer rapidement. Elle se

bâtit un roman de vie triomphante; elle tente des entreprises heureuses;

elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, où tout se vendrait,

depuis les bronzes modernes, les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux

amphores romaines et aux tessons étrusques.

Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris · 第 11 / 53 题