Dans l'église Saint-Sulpice, les fidèles se groupent aux côtés du
choeur, sous les piliers de marbre, jusqu'à la table de communion; et,
l'autel d'or s'érige des marches, parmi la candeur de ses nappes. Le
prêtre vénérable prostré en prières; les moires de la chasuble
miroitent, et l'agnel d'or, au centre, brodé.
Machinalement, Henriette suit l'office. Une piété vague la tient
sérieuse, bien que, depuis deux ans déjà, elle ne pratique plus le
sacrement. M. Goubert plaisantait les curés. Elle en profita pour
s'affranchir de la confession. Au fond de sa mémoire, se perpétue le
soupçon paternel que là n'est qu'espionnage. Comme elle, pense
Marceline. Cependant, par mode, elles ne manquent point au service
dominical, et aussi par une irraisonnée mais tenace conviction que n'y
pas assister serait une grosse faute de bienséance et de morale. Pour
elles, un salon l'église, où, à jour fixe, se rencontrent mêmes visages
et mêmes toilettes.
* * * * *
Les deux soeurs descendirent du tramway avec une joie de marcher un peu,
de sentir du frais dans leurs jupes. Place de l'Etoile, se dénoue le
ruban de soulier d'Henriette. Il faut s'arrêter un instant sous la voûte
de l'arc afin de rajuster. Cette ridicule besogne, devant tout le monde,
exaspère la jeune fille. Des indiscrets la regardent faire.
Douloureusement son corset la pince, accroupie. Comme elle se relève,
une commotion de son être: sur le haut-relief, l'enfant colosse saille,
et l'épanouissement de sa virilité nue. A sa honte soudaine de savoir,
le mystère sexuel se révèle. Explicitement, de licencieux propos
entendus contraignent sa mémoire.
Dans le tramway de Courbevoie, à côté de Marceline, une envie de
confidences incite tout d'abord Henriette. Vite elle se ravise, et,
taciturne, réfléchit. Une réprobation pour l'acte deviné, un doute même
que l'amour sache se réaliser ainsi. Puis, avec la déroute des
scrupules, un désir anxieux de connaître. Si la pudeur morigène,
l'instinct pollue l'imagination. Du mâle: des baisers les lèvres, des
étreintes les bras.
* * * * *
Au bois, par les sentiers. Sous la hâte de ses émotions neuves,
Henriette prodigue à sa soeur des vocables tendres, susurrés, qui,
naturellement, lui viennent; de lentes caresses et douces. Peu à peu
l'aînée s'en alanguit. Et, délicieusement, ce fut une après-midi dans
des fraîcheurs où les résines sentaient au vol bourdonné des frelons.
En une exquise lassitude la fièvre d'Henriette se calma. Une envie
d'être bonne à tous, de s'amollir au repos des divans.
Elles découvrirent une toute petite violette cachée sous les herbes.
Elles en eurent une joie. Henriette la vola à sa soeur et l'enfouit dans
son corsage entre deux boutons, et plus loin encore, au creux de sa
poitrine. Cette fraîcheur sur sa peau lui fut un extrême délice. Mais
elles en découvrirent d'autres, violettes, d'autres et d'autres. Elles
les mirent à leur bouche; elles arrachèrent leurs pistils avec les dents
et les mangèrent; elles aspirèrent le suc de leurs tiges dans une
impérieuse soif de se froidir les lèvres. Elles riaient pour rien.
Marceline ne se lassait point de poursuivre la petite, si gracieuse dans
sa course avec ses bas violets dans l'envol des jupons; et sa taille si
mince ceinte de large faille, et son dos plat sur jambes longues.
Chacune fit un gros bouquet où les boutons d'or éclataient parmi les
blancheurs rosées des marguerites et les livrées sombres des violettes.
Enfin tout essoufflées elles se prirent par les bras. Dans une allée
solitaire elles s'embrassèrent longuement les joues.
--Quel sale bouquet... On n'en donnerait pas deux sous, crièrent des
femmes qui passaient, en désignant leurs fleurs.
Et subitement leur joie à toutes deux tomba. Elles se regardèrent avec
une grosse envie de pleurer. La misère impitoyable s'imposait à nouveau,
leur misère et leur servilité.
V
Henriette s'alla vêtir. Quand elle fut prête, elle trouva Clémence
chargée déjà de l'enveloppe en serge qui contenait les étoffes.
Le patron renseigna:
--Il est trois heures. Cette dame vous tiendra longtemps, sans doute:
elle est très méticuleuse. Enfin, tâchez d'être revenues à cinq heures.
--Oui, Monsieur. Au revoir, Monsieur.
--Au revoir.
Il referma la porte et, par la vitre, quelque temps, les examina. Elles
marchaient allègres et sveltes dans la blondeur du soleil; un petit vent
leur faisait baisser la nuque, la nuque bien coiffée; et le petit vent
secouait les pans de leurs jaquettes qu'elles ramassaient à la taille,
avec obstination, tout en boutonnant leurs gants.
Un temps propre, clair, illuminait l'asphalte gris-bleu et les vitres
nettes des lampadaires. Dans les voitures découvertes des dames se
prélassaient.
Comme les deux jeunes filles gagnaient le coin de la rue des Pyramides,
Sicard les rejoignit. Il salua Henriette d'un grand coup de chapeau et,
tout de suite, il tutoya Clémence. Henriette un peu froissée de ces
allures familières, elle présente, se recula par une discrétion
affectée. Ce monsieur lui paraissait bien insolent. Cependant, à mesure
qu'elle observa davantage ses manières, elle remarqua qu'il ne
s'exprimait point sans une élégance de termes et de formules flatteuses
pour Clémence qui se rengorgeait. La brodeuse aperçut la mine pincée de
sa compagne; elle ne répondit plus que timidement à Sicard et se
rapprocha d'Henriette. Bientôt le jeune homme adressa quelques paroles à
celle-ci qui jugea très digne de ne lui retourner que de froids
monosyllabes. Elle s'attendait à ce que, d'un moment à l'autre, il les
quittât. Et elle visait la statue de Jeanne d'Arc, son oriflamme de
bronze découpé dans le ciel, avec la persuasion que là il tournerait la
rue de Rivoli tandis qu'elles continueraient tout droit. Il manifesta
une telle persistance à ne les point abandonner que Clémence crut devoir
accomplir les formalités de la présentation.
--Monsieur Sicard, mon ami. Madame Henriette, la première de chez
Freysse.
Il resalua, découvrant ses cheveux espacés sur un occiput très blanc.
Il expliqua qu'il était clerc de notaire, rue de la Paix. Il allait
reporter une pièce à un client. Il avait là, dans sa serviette,
vingt-cinq mille francs de titres au porteur. Si on le volait! Et il
entama une récente histoire d'assassinat.
L'histoire intéressa. Henriette en avait lu le commencement dans le
_Petit Journal_. Il fournit de nouveaux détails et, à l'appui, il montra
le _Figaro_ du matin. Soudain il fit calembour. Clémence s'esclaffa;
Henriette ne put retenir un sourire. Cependant elle craignait la
rencontre d'une personne connue et grave pendant qu'elle se trouvait en
cette compagnie. Anxieusement, elle fouillait l'amas des passants qui
s'écoulaient en la double sente des trottoirs, à chaque côté du pont. La
Seine verte avec des grandes nappes d'argent, et un ciel blanc pâle
derrière le Trocadéro coiffé de dorures. Ensuite Sicard parla de
l'Hippodrome, et décrivit les disloquages extraordinaires d'un clown. Il
prenait à témoin de son dire Clémence qui les séparait. Et, pour se
mieux faire comprendre, il penchait la figure devant la poitrine de son
amie, vers Henriette. A une réponse d'elle, il lui décerna maint
compliment sur son esprit et sa toilette, sur son goût exquis. Elle en
devint confuse, dans une intime joie. Clémence riait jaune. Cependant
Henriette ne trouvait point suffisamment beau le monsieur. Très bien
vêtu d'un pantalon retroussé et d'un court paletot mastic, il était trop
gros, un peu chauve. Des allures d'homme âgé.
Ainsi, devisant de bagatelles, on atteignit la maison de la commande.
Sicard parla bas à Clémence et s'en fut en saluant.
Alors Henriette eut comme un regret de cette distraction finie, mais
aussitôt elle se gourmanda d'un pareil sentiment.
* * * * *
Près d'une demi-heure chez la dame. A la sortie:
--Tiens, voilà votre gros monsieur.
A l'angle du boulevard Saint-Germain, devant la table d'un café,
Henriette venait d'apercevoir Sicard. Clémence, bien qu'elle feignît de
le remarquer seulement sur cette exclamation, s'attendait certes à le
trouver là. Elle simula mal l'étonnement, et Henriette fut prise d'une
folle envie de rire. Elle dit:
--Vous me croyez donc bien bête?
Déjà le jeune homme s'avançait. Il les pria de prendre quelque chose
avec lui. Henriette prétexta qu'il était trop tard. Mais un cadran juché
au-dessus d'un magasin indiquait quatre heures. Clémence, tout en
déclinant l'offre avec mollesse, fit cette remarque: on les attendait
seulement au magasin entre cinq heures et cinq heures et demie. Alors il
insista.
Henriette ne voulait point. Il lui semblait que s'asseoir avec un homme
dans un café serait faire acte de fille.
--Puisque Mademoiselle ne veut pas, puisque Mademoiselle ne veut pas,
répétait Clémence.
Henriette craignit qu'on ne la jugeât pimbêche. Elle appréhenda de
blesser ce monsieur aimable, d'être malhonnête gratuitement. Aux
nouvelles instances de Sicard elle se laissa emmener par Clémence qui
lui avait pris le bras.
Clémence et Sicard devinrent familiers. Henriette se moquait au fond,
estimant très bêtes leurs allures galantes, elle sourit pourtant par
condescendance. Eux s'encouragèrent de ce sourire. Rendez-vous, amitiés,
querelles, brouilles furent étalés devant la jeune fille. Peu à peu leur
conversation s'aigrit. Ils se lancèrent au nez de vieilles rancunes de
six mois et ils prenaient Henriette pour arbitre.
* * * * *
Dans la rue du Bac, Clémence dit:
--Voilà deux ans que nous sommes ensemble tout de même, Sicard et moi.
Au bout de tout, c'est un brave type.
Un instant, elle songea; puis:
--Il y a des jours comme ça où il n'est pas aimable. C'est pas étonnant,
il est si préoccupé. Car il est très intelligent. Ça ne fait rien, il a
été bien gentil quand j'ai eu ma fausse-couche, l'été dernier. Il m'a
veillée trois nuits.
Et elle ne tarit plus ses éloges jusqu'au moment de leur rentrée. Ce fut
le récit exact de leur bon temps, des promenades estivales à la
campagne, des repas sous les gloriettes au son des musiques foraines, et
le champagne, et d'immenses mirlitons, le retour dans le dernier
bateau-mouche, en chantant. Elle dit les trains de banlieue, les
courses, les spectacles, les drames et les opérettes écoutés dans les
loges velours en savourant de délicieux bonbons; les dîners chers aux
restaurants chics, les bals superbes à l'Opéra, les soupers à
l'Américain où on mange du homard en s'éventant, sous les lustres,
toutes bougies allumées.
--Et puis, il y a des fois où nous restons sans sortir, toute une
journée, chez lui. Il y a un bon petit feu, et du soleil dans ses
rideaux. Nous faisons du café, une salade d'oranges, et il m'embrasse et
je l'embrasse. C'est très bon. Il a un grand divan en belle soie. Nous
restons l'un près l'autre, tout près, tout près, et il me lit des romans
qui font pleurer. Nous nous aimons bien. C'est la seule joie, après
tout.
Clémence s'attendrit. Dans ses gros yeux bleus des larmes fluctuaient.
Elle tira son mouchoir. L'attendrissement gagnait Henriette aussi. Ces
aveux lui dévoilèrent des sensations exquises, possibles. Si dans une
union aussi désagréablement supportée que celle-ci, de pareils plaisirs
se rencontraient, quels ne seraient-ils point entre une jeune fille
jolie comme elle et un jeune homme mieux que le clerc. La curiosité
d'amour qui, depuis le dimanche, la lancinait, s'augmenta de cette
certitude que l'expérience en était charmante. Et la tortura le désir
irréalisable de tenter ce bonheur. Elle s'attrista, maudissant la ruine
qui l'empêchait du mariage. Et la grosse Clémence, avec sa chevelure
rouge tassée à la diable sur son visage criblé de taches blondes, cette
simple brodeuse aimante et aimée sans obstacles, elle l'envia.
Au magasin, M. Freysse, assis bas près la grande soeur, lui causait. Par
malice, Clémence tarda à ouvrir la porte. Elles regardèrent à travers la
vitre. Marceline écrivait, et sa face régulière pâle, souriait aux
paroles du patron. Elle releva coquettement la tête, l'appuya dans sa
main et fixa M. Freysse qui, chaleureusement, plaidait.
--Oh! comme votre soeur lui fait de l'oeil! Mais c'est une déclaration.
Ce que Léontine va rager.
A cette boutade, Henriette voulut protester:
--Ce n'est pas bien de dire ça.
* * * * *
A la caisse, Marceline, sur une haute banquette, écrit, compulse le
grand-livre, classe des lettres. Sa main blanche furète parmi les
paperasses. Parfois son profil sévère se tourne vers le dehors. Elle
suit dans une rêverie la fuite des passants. Elle songe au moyen
d'acquérir une maison de commerce et de la payer rapidement. Elle se
bâtit un roman de vie triomphante; elle tente des entreprises heureuses;
elle ouvre là, en face, un magasin de décoration, où tout se vendrait,
depuis les bronzes modernes, les Carolus Duran et les Bonnat, jusqu'aux
amphores romaines et aux tessons étrusques.