Déjà Marceline appose la cravate, un petit plastron blanc, sous
l'échancrure du corsage noir à haut collet de clergyman.
Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère, bleue et verte, la
somptuosité des meubles contraste, notée par le chapeau de feutre blanc,
merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et ses soies, et ses
fleurs peintes. Longue la toilette de marbre blanc où s'asseyent, parmi
les pots et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de la glace une
mousseline l'enserre de ses blancheurs. Blanches aussi les couchettes.
--Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir. Où l'as-tu posé, dis un
peu, clame Henriette.
--Mais non, voyons, je ne me sers pas de tes affaires. Tiens le voilà,
petite sotte.
--Ah que je suis bête.
Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les sache sans méchanceté,
ces tracasseries la peinent. Et, comme elle vit dans le regret du passé
meilleur, le moindre ennui, une étourderie de sa soeur, charge sa
mélancolie.
Vite elle a dilecté cette stagnance de son âme morose; un calme où elle
évoque des joies anciennes et savoure l'amertume de n'en plus pouvoir
espérer. Mais le supplice de s'astreindre au ménage et à ses misérables
détails l'en vient distraire péniblement.
Sur la table, achetée d'occasion avec les six chaises en faux vieux
chêne, elle étale la nappe maculée.
Par la fenêtre: la rue de Sèvres et ses murs jaunes de couvent, des
parapluies dans l'averse grise. D'une manière de sympathie le morne
paysage pénètre Marceline.
La collation finie, les deux soeurs endossent leurs manteaux, se
retroussent la jupe pour le départ. Faute d'autre communication entre la
chambre et la cuisine, la grosse servante passe, riant de son air
protecteur, un balai, un plumeau dans les mains. Henriette s'en égaie.
* * * * *
La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent. Elles vont dans la rue du
Bac. Henriette ne lit pas dans le mutisme de sa soeur la tristesse. Elle
suppose que toutes les personnes moins jeunes qu'elle sont naturellement
grondeuses et graves, par morgue.
Parmi la cohue des employés, il plane un babillage de foule. Des
messieurs parcourent leur journal en marchant; et quelquefois ils
s'arrêtent au bord du trottoir pour approfondir des passages. Des
pantalons larges piqués de boue. Des faces bleuies par le rasoir. Des
mains rouges saillissant pour des explications. L'outrance de la
dernière mode jure aux échines des grandes filles plates. De leurs
croupes dansent les coussins des tournures.
Marceline souffre d'être l'égale de ce monde qui cause en lâchant des
gestes de plèbe. Avec des esclaffements discrets de petite fille bien
élevée, Henriette se moque. On les dévisage toutes deux en marquant une
vénération hiérarchique pour leurs allures de demoiselles premières, au
moins.
Passé la rue du Bac, la voie très large bée par les ponts. Les criardes
causeries s'atténuent subitement égarées dans le vide. Entre les quais
jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux à persiennes des
lavoirs; de sa peau verte palpitante et semée d'argentures éparses, les
brumes grises, grises et bleuâtres s'épanouissent vers la ville,
emboivent les massives tours de Notre-Dame et du Palais, le pinacle
dentelé de la tour Saint-Jacques.
* * * * *
Au loin, la couronne de l'Opéra: quelques dorures parmi la masse
violâtre. Dans les boutiques les commis drapent.
Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin. Peinte de laque noire la
devanture. A la corniche, le nom de Freysse se couche en majuscules
anglaises; des pleins et des déliés d'or mat, simplement. Encore
baissés, derrière la vitrine, les stores de soie écrue signés du nom en
rouge.
Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se lève pour les recevoir.
A Marceline installée il enseigne. Il parle en articulant avec soin
chaque syllabe. Parfois, de sa jaquette, de sa poche fendue sur le
coeur, il tire un mouchoir fin et se mouche doucement, puis, devant ses
yeux un peu fatigués il replace son binocle sans monture. Lui-même se
baisse pour prendre le lourd grand-livre relié de peau verte et orné de
nickelures aux coins, au dos. Elle se met à écrire de sa calligraphie
ténue, semblable à une broderie sur le vélin.
Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des écheveaux la nuance de
gueules pour une passementerie armoriale. Les quatre brodeuses
travaillent une pièce de velours: l'étoffe, roulée par deux bouts sur
les montants d'un cadre, laisse tendue une bande médiane où elles
pointent quatre oiseaux de paradis.
Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste arrondi se dispense, les
brodeuses rient.
--Gare au patron, insinue Marguerite enfilant son aiguille.
--Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna Henriette: il établit la
balance avec ma soeur.
--Ho, ho: il établit la balance avec sa soeur..., s'écria Léontine, une
brune tassée.
Et des esclaffements.
--Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord, interrompit Henriette. Vous
ne comprenez rien aux choses de la caisse; alors vous riez comme des
carpes.
* * * * *
Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations dont, néanmoins, son
autorité de surveillante jouissait, Henriette toléra la liberté des
propos; elle-même s'en amusait, feignant la compréhension des mystères
scellés à son ingénuité; crainte de paraître inférieure en quelque
point.
La jeune fille s'estimait fière de commander à des dames si bien mises,
vêtues au dernier goût. En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans
des cols raides d'empois, elles travaillaient du bout des doigts, par
petits gestes élégants et des mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures
régulières.
L'intimité venue par les confidences, on révéla des parties fines et des
jeunes messieurs donateurs. Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par ses
agréments extérieurs: un luxe d'amusettes et de fêtes, des caresses
familiales, des promenades en voiture, des repas au restaurant, des
places de théâtre.
D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint. On se moquerait.
Mais des mots lui demeuraient en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir
le sens.
M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une à l'autre. La grosse
Léontine le retint, demanda son avis. Elle s'efforçait à des
minauderies; et lui de sourire.
--Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire l'étalage?
--Oui, monsieur.
* * * * *
Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes sur le divan. Toute une
joaillerie fondue dans les velours, et dans les peluches et dans les
soies; et des ruisselures coulées dans la profondeur des fronces. Des
gris semblables à du plomb terne, des grenats crouteux ainsi que du sang
caillé.
Crêtes de lumière sous le pouce prompt de M. Freysse. Du bout de ses
bottines pointues il va, vient. Il rectifie.
Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes; comme de velouteuses
confiseries.
* * * * *
--N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous restez sage, demanda
Marguerite?
--Comment? Sage?
--Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?
--Ah, laissez-moi tranquille: c'est bon pour vous, ces histoires-là.
--Ben vrai, comme vous êtes fière.
Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement causaient, relevèrent
la tête.
--Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?
--Rien. Taisez-vous d'abord, commanda Henriette. Vous savez qu'il faut
finir avant le déjeuner; et il est moins le quart. Après ça, le patron
m'attrapera si vous n'avez pas fini. Quant à vous, Marguerite, vous
verrez.
Et elle lui montra le doigt en menaçant; puis soudain éclata de rire à
la réminiscence de la question sotte. Elle aurait un amoureux
certainement, un jour; mais pour le mariage, comme Mme Freysse. Et alors
elle possédera une maison de campagne, à Asnières; et son mari sera
l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.
Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme. Elle s'y voyait avec une
ombrelle sur le perron de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle
serait riche. On donnerait des bals... dans les lumières.
* * * * *
L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline gardait seule le magasin.
Dehors, l'avenue bleuâtre et les équipages bleus. Des gens bien vêtus
circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage. Dedans, la bleue
réfraction des hautes vitres grisaille les vibrances des nuances. Une
paix torpide, où sombre le regret de son passé, envahit Marceline.
Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient. Henriette étalait la
marchandise sans la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation.
Des grosses dames, les oreilles diamantées, des messieurs d'âge, très
difficiles et acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient
assortir avec des brins d'étoffes de couleur indiscernable.
A six heures on allumait le gaz. Souvent un gros garçon blond, le
portefeuille maintenu contre son court paletot mastic, les mollets
crevant presque un pantalon à carreaux clairs, montrait à la vitre sa
face rose, affilée d'une barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse
ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de son profil de cocher.
Rouges ses gants neufs, et le fer à cheval historiant son journal de
sport. Un bambou énorme.
Sans doute le spectacle des tentures ne lui suffisait pas, car bientôt
il se retirait, haussant les épaules jusque les gigantesques et dures
formes de son chapeau. Tombait de l'oeil le monocle pendillant à un fil.
Et Marceline percevait ce torse épais, un instant, parmi les lanternes
auriflues des voitures.