II

Déjà Marceline appose la cravate, un petit plastron blanc, sous

l'échancrure du corsage noir à haut collet de clergyman.

Dans la pièce vêtue de tapisserie pas chère, bleue et verte, la

somptuosité des meubles contraste, notée par le chapeau de feutre blanc,

merveille du confiseur, et son chevalet d'or, et ses soies, et ses

fleurs peintes. Longue la toilette de marbre blanc où s'asseyent, parmi

les pots et les flacons, les cuvettes évasées. Tombant de la glace une

mousseline l'enserre de ses blancheurs. Blanches aussi les couchettes.

--Bon, voilà que je ne trouve plus mon démêloir. Où l'as-tu posé, dis un

peu, clame Henriette.

--Mais non, voyons, je ne me sers pas de tes affaires. Tiens le voilà,

petite sotte.

--Ah que je suis bête.

Marceline hausse les épaules. Bien qu'elle les sache sans méchanceté,

ces tracasseries la peinent. Et, comme elle vit dans le regret du passé

meilleur, le moindre ennui, une étourderie de sa soeur, charge sa

mélancolie.

Vite elle a dilecté cette stagnance de son âme morose; un calme où elle

évoque des joies anciennes et savoure l'amertume de n'en plus pouvoir

espérer. Mais le supplice de s'astreindre au ménage et à ses misérables

détails l'en vient distraire péniblement.

Sur la table, achetée d'occasion avec les six chaises en faux vieux

chêne, elle étale la nappe maculée.

Par la fenêtre: la rue de Sèvres et ses murs jaunes de couvent, des

parapluies dans l'averse grise. D'une manière de sympathie le morne

paysage pénètre Marceline.

La collation finie, les deux soeurs endossent leurs manteaux, se

retroussent la jupe pour le départ. Faute d'autre communication entre la

chambre et la cuisine, la grosse servante passe, riant de son air

protecteur, un balai, un plumeau dans les mains. Henriette s'en égaie.

* * * * *

La pluie cesse. Les trottoirs brunis mirent. Elles vont dans la rue du

Bac. Henriette ne lit pas dans le mutisme de sa soeur la tristesse. Elle

suppose que toutes les personnes moins jeunes qu'elle sont naturellement

grondeuses et graves, par morgue.

Parmi la cohue des employés, il plane un babillage de foule. Des

messieurs parcourent leur journal en marchant; et quelquefois ils

s'arrêtent au bord du trottoir pour approfondir des passages. Des

pantalons larges piqués de boue. Des faces bleuies par le rasoir. Des

mains rouges saillissant pour des explications. L'outrance de la

dernière mode jure aux échines des grandes filles plates. De leurs

croupes dansent les coussins des tournures.

Marceline souffre d'être l'égale de ce monde qui cause en lâchant des

gestes de plèbe. Avec des esclaffements discrets de petite fille bien

élevée, Henriette se moque. On les dévisage toutes deux en marquant une

vénération hiérarchique pour leurs allures de demoiselles premières, au

moins.

Passé la rue du Bac, la voie très large bée par les ponts. Les criardes

causeries s'atténuent subitement égarées dans le vide. Entre les quais

jaunes la Seine incurve houle contre les bateaux à persiennes des

lavoirs; de sa peau verte palpitante et semée d'argentures éparses, les

brumes grises, grises et bleuâtres s'épanouissent vers la ville,

emboivent les massives tours de Notre-Dame et du Palais, le pinacle

dentelé de la tour Saint-Jacques.

* * * * *

Au loin, la couronne de l'Opéra: quelques dorures parmi la masse

violâtre. Dans les boutiques les commis drapent.

Marceline et Henriette s'arrêtent au magasin. Peinte de laque noire la

devanture. A la corniche, le nom de Freysse se couche en majuscules

anglaises; des pleins et des déliés d'or mat, simplement. Encore

baissés, derrière la vitrine, les stores de soie écrue signés du nom en

rouge.

Elles entrent. M. Freysse, très habillé déjà, se lève pour les recevoir.

A Marceline installée il enseigne. Il parle en articulant avec soin

chaque syllabe. Parfois, de sa jaquette, de sa poche fendue sur le

coeur, il tire un mouchoir fin et se mouche doucement, puis, devant ses

yeux un peu fatigués il replace son binocle sans monture. Lui-même se

baisse pour prendre le lourd grand-livre relié de peau verte et orné de

nickelures aux coins, au dos. Elle se met à écrire de sa calligraphie

ténue, semblable à une broderie sur le vélin.

Dans l'atelier. Henriette choisit parmi des écheveaux la nuance de

gueules pour une passementerie armoriale. Les quatre brodeuses

travaillent une pièce de velours: l'étoffe, roulée par deux bouts sur

les montants d'un cadre, laisse tendue une bande médiane où elles

pointent quatre oiseaux de paradis.

Aux racontars drôles d'une rousse dont le geste arrondi se dispense, les

brodeuses rient.

--Gare au patron, insinue Marguerite enfilant son aiguille.

--Il n'y a pas de danger qu'il bouge, renseigna Henriette: il établit la

balance avec ma soeur.

--Ho, ho: il établit la balance avec sa soeur..., s'écria Léontine, une

brune tassée.

Et des esclaffements.

--Vous êtes joliment bêtes, vous, d'abord, interrompit Henriette. Vous

ne comprenez rien aux choses de la caisse; alors vous riez comme des

carpes.

* * * * *

Afin qu'on lui pardonnât d'inévitables vexations dont, néanmoins, son

autorité de surveillante jouissait, Henriette toléra la liberté des

propos; elle-même s'en amusait, feignant la compréhension des mystères

scellés à son ingénuité; crainte de paraître inférieure en quelque

point.

La jeune fille s'estimait fière de commander à des dames si bien mises,

vêtues au dernier goût. En noir ou en brun, le cou haut maintenu dans

des cols raides d'empois, elles travaillaient du bout des doigts, par

petits gestes élégants et des mines sucrées, à l'ombre de leurs frisures

régulières.

L'intimité venue par les confidences, on révéla des parties fines et des

jeunes messieurs donateurs. Ainsi l'amour fut connu d'Henriette par ses

agréments extérieurs: un luxe d'amusettes et de fêtes, des caresses

familiales, des promenades en voiture, des repas au restaurant, des

places de théâtre.

D'interroger sur certaines locutions, elle s'abstint. On se moquerait.

Mais des mots lui demeuraient en l'esprit, avec un espoir d'en acquérir

le sens.

M. Freysse entra. Aimablement il alla de l'une à l'autre. La grosse

Léontine le retint, demanda son avis. Elle s'efforçait à des

minauderies; et lui de sourire.

--Henriette, pria-t-il, voulez-vous venir faire l'étalage?

--Oui, monsieur.

* * * * *

Le garçon à livrée olive amoncela des étoffes sur le divan. Toute une

joaillerie fondue dans les velours, et dans les peluches et dans les

soies; et des ruisselures coulées dans la profondeur des fronces. Des

gris semblables à du plomb terne, des grenats crouteux ainsi que du sang

caillé.

Crêtes de lumière sous le pouce prompt de M. Freysse. Du bout de ses

bottines pointues il va, vient. Il rectifie.

Pour Henriette, des saveurs teintées ces étoffes; comme de velouteuses

confiseries.

* * * * *

--N'est-ce pas, Madame Henriette, que vous restez sage, demanda

Marguerite?

--Comment? Sage?

--Oui! vous n'avez jamais eu d'amoureux?

--Ah, laissez-moi tranquille: c'est bon pour vous, ces histoires-là.

--Ben vrai, comme vous êtes fière.

Clémence rit. Les deux autres, qui tranquillement causaient, relevèrent

la tête.

--Qu'est-ce qu'elle a encore à rire?

--Rien. Taisez-vous d'abord, commanda Henriette. Vous savez qu'il faut

finir avant le déjeuner; et il est moins le quart. Après ça, le patron

m'attrapera si vous n'avez pas fini. Quant à vous, Marguerite, vous

verrez.

Et elle lui montra le doigt en menaçant; puis soudain éclata de rire à

la réminiscence de la question sotte. Elle aurait un amoureux

certainement, un jour; mais pour le mariage, comme Mme Freysse. Et alors

elle possédera une maison de campagne, à Asnières; et son mari sera

l'associé de M. Freysse, du mari de Marceline.

Jusqu'à midi elle médita cet avenir calme. Elle s'y voyait avec une

ombrelle sur le perron de sa villa et en toilette blanche d'été. Elle

serait riche. On donnerait des bals... dans les lumières.

* * * * *

L'après-midi, M. Freysse sorti, Marceline gardait seule le magasin.

Dehors, l'avenue bleuâtre et les équipages bleus. Des gens bien vêtus

circulent, s'arrêtent un instant près l'étalage. Dedans, la bleue

réfraction des hautes vitres grisaille les vibrances des nuances. Une

paix torpide, où sombre le regret de son passé, envahit Marceline.

Entre trois et cinq, d'aucuns acheteurs arrivaient. Henriette étalait la

marchandise sans la vanter, mais en suggérant des idées d'ornementation.

Des grosses dames, les oreilles diamantées, des messieurs d'âge, très

difficiles et acariâtres, retournaient chaque pièce et voulaient

assortir avec des brins d'étoffes de couleur indiscernable.

A six heures on allumait le gaz. Souvent un gros garçon blond, le

portefeuille maintenu contre son court paletot mastic, les mollets

crevant presque un pantalon à carreaux clairs, montrait à la vitre sa

face rose, affilée d'une barbe en pointe. Il ne pouvait voir la caisse

ni Marceline qui s'égayait de ses gros yeux, de son profil de cocher.

Rouges ses gants neufs, et le fer à cheval historiant son journal de

sport. Un bambou énorme.

Sans doute le spectacle des tentures ne lui suffisait pas, car bientôt

il se retirait, haussant les épaules jusque les gigantesques et dures

formes de son chapeau. Tombait de l'oeil le monocle pendillant à un fil.

Et Marceline percevait ce torse épais, un instant, parmi les lanternes

auriflues des voitures.

Les demoiselles Goubert: mœurs de Paris · 第 9 / 53 题