Il a été tiré à part dix exemplaires de cet ouvrage, sur papier de
Hollande, numérotés à la presse.
I
Dans le lit de palissandre à cintres, sous les rideaux cramoisis
retroussés, M. Goubert agonise, tout violâtre des spasmes d'apoplexie.
Continûment la jambe se meut, et les orteils balancés ondulent le drap.
Un râle monte, un râle gras qui grouille dans la gorge étrécie.
La lumière cuivrée de la lampe s'éplore vers la tapisserie et ses
fleurages d'or, le glacé des étoffes chères, les cadres étincelants des
miroirs. Sur le désordre des choses, un silencieux effroi, un
recueillement d'attente. Alors le docteur se retourne et, marchant à M.
Freysse qui demeure en un coin de la chambre, il l'entraîne vers la
bibliothèque:
--Il faut s'attendre à tout.
--C'est épouvantable. Et ses filles!
Le docteur étend les bras par un geste vague. Puis la figure angoissée
de M. Freysse l'attentionne. Ce monsieur grisonnant, très correct avec
sa jaquette anglaise et son col droit, paraît soumis à un intime chagrin
rare chez les simples amis des mourants. Les rides fines frissonnent
dans le cadre de son poil gris ramené sur les tempes, aiguisé en
barbiche pointue:
--Et ses filles?
* * * * *
L'une près l'autre, assises. L'aînée fort pâle fixant de ses yeux froids
les rosaces du tapis. La cadette pleure à rondes larmes; et les larmes
emperlent ses cheveux blonds volutant sur sa face mièvre.
--Ruinées. Leur père était ruiné. C'est cela qui le tue aujourd'hui.
M. Freysse conte le krach. Il dit comment toute la fortune de son ami
Goubert se perdit. Infatigable, il parle avec des énumérations de
chiffres. Et tout cela s'égrène vite hors ses lèvres tremblées. Du geste
il s'anime, offrant à plat des mains blanches ornées, aux petits doigts,
de larges cercles en or.
Comme les jeunes filles se refusent absolument à sortir, on les fait
asseoir au bout de la pièce. Une terreur les repousse du lit, une
terreur de la maladie, une appréhension de revoir la face violâtre et
d'en avoir peur. Anxieuse, Marceline, l'aînée, vise les mouvements du
médecin, espérant toujours que ce jeune homme à la douce figure la
rassurera d'un signe. Elle prévoit comme un chaos de calamités. Depuis
la mort de sa mère, elle s'occupait entièrement de l'ordre domestique:
la première, elle sut l'irrémédiable perte de la fortune. Que devenir
seule? Sa soeur, une enfant.
Et Mme Freysse arrive: petite femme maigrette, laide, très sautillante
dans le bouffant de sa robe noire. Ayant embrassé les deux jeunes
filles, elle parle au docteur. Marceline la voit hausser les épaules et
secouer la tête.
--Il faut que vous veniez toutes les deux avec moi dans votre chambre.
Vous ne pouvez pas rester ici plus longtemps.
Les traits anguleux de Mme Freysse se pincent sévèrement. La petite
Henriette s'obstine, pleurant toujours.
--On va le saigner. Il ne faut pas qu'il soit distrait par vous durant
l'opération. D'abord, vous avez bien confiance en M. Freysse et en moi,
n'est-ce pas, mes petites chéries?
Toute câline, Mme Freysse les pousse vers la porte. Perçus, la face
boursouflée de l'apoplectique qui hoquète, et ses yeux effroyablement
ternes, exorbités.
A sept heures du matin, M. Goubert mourut.
Aussitôt Mme Freysse recouvre la table de serviettes damassées. Elle y
érige un crucifix et des candélabres; dans une conque marine où se lit:
_Souvenir d'Arcachon_, elle verse de l'eau bénite et plonge un rameau de
buis. Aidée par la femme de chambre, elle coud un large volant de
dentelle à un drap chiffré. Les bibelots disparaissent dans les
armoires; on revêt de housses les chaises Henri III; la pièce prend un
air de deuil liturgique avec ses prie-dieu installés tout contre le lit
mortuaire, tout contre les linges qui gardent en leurs ombres les
reflets cramoisis des tentures. Et la tête très blafarde du cadavre
semble dormir sereine sous la dansante illumination des bougies.
Au jour. On entr'ouvre la fenêtre; et la bise décembrale lèche les
flammes qui parfois se dardent horizontalement. Les doigts gris du mort,
et ses ongles luisants joints, retiennent une croix d'ivoire, et du
buis. Les tableaux voilés de crêpe, grandes taches noires sur les murs
dorés. Une toute jeune religieuse, toute mignonne dans un fauteuil,
murmure des patenôtres. Et souvent elle glisse dans ses larges manches
de bure ses mains qui se glacent.
Maintenant des souvenirs assiègent Marceline: le rappel des constantes
prévenances et des cadeaux, des appellations plaisantes dont le père
taquinait. Et se greffe de surcroît, en son esprit, l'épouvante de la
ruine: robes laides, travail, patron.
La religieuse vient lui causer: une voix susurrée et qui l'exhorte au
courage.
Par les chambres encombrées: des intimes, des personnes à peine vues
autrefois entre deux quadrilles. Des domestiques demandent à Marceline
des ordres qu'elle ne sait plus donner. Et toute embrassade, toute
marque de pitoyante sympathie lui rappelle l'imminente pauvreté. En
sanglots elle éclate.
--Comme vous avez du chagrin, ma pauvre enfant.
Déplorer ses biens perdus autant que la mort du père; elle se réprouve.
Et ce lui suscite une crispante rage de ne pouvoir vaincre cette
obsession vile.
* * * * *
Marceline choisit un modèle de croix en fleurs. Mme Freysse s'interpose
et prie le fleuriste de revenir une heure plus tard:
--Elle était bien chère, mon enfant, cette couronne.
--Non, cent francs.
--Cent francs; c'est cher. Il faut apprendre à calculer. Votre position
de fortune n'est plus la même.
--Je sais. Vous avez raison.
Tout ce qu'on lui voulait apprendre, elle le détaille. Mme Freysse
s'attendrit, constamment répète:
--Est-elle raisonnable, la pauvre petite, est-elle raisonnable.
--Elle calcule comme un homme, dit le mari.
--Papa m'y avait habituée.
--Alors nous allons pouvoir causer.
A l'air de M. Freysse, Marceline espère. Elle ne peut chercher recours
hors lui. Les parents de son père, petits rentiers provençaux, elle les
sait incapables de lui prêter aide. Ils ne viendront même pas à
l'enterrement, vu la cherté du voyage. La famille de la mère se trouve
éteinte.
D'un chiffre le négociant établit la situation. Que Marceline accepte ou
refuse l'héritage, la faillite de l'Union absorbera tout. Pour s'éviter
des tracas, il serait sage de signer un renoncement.
--Maintenant, il faut que vous viviez, votre soeur et vous. Voici ce que
je propose. Je vais vous prendre dans mon magasin toutes deux. Vous
serez ma caissière à deux cents francs par mois. Henriette procèdera aux
livraisons des marchandises et surveillera les brodeuses. Elle aura cent
francs. Avec trois cents francs vous pouvez vivre. Et, bien entendu,
chez nous, c'est chez vous, vous savez.
--Oh! ma chérie, tu sais combien je t'aime.
La dame se jette au cou de la jeune fille. M. Freysse lui serre la main
à l'anglaise. Marceline s'abandonne à leurs caresses et pleure. Elle
pleure le passé, son père, ses domestiques, son landau loutre. Dans la
boutique de l'avenue de l'Opéra elle s'imagine rendant la monnaie sur le
comptoir peluche verte et ébène.
Eux, prédisent un avenir rose: une association, quand les petites
Freysse seront mariées, dans dix ans. Ou bien il se trouvera des braves
garçons, un voyageur, un caissier, un premier du Louvre, bien contents
d'épouser des femmes comme elles. D'ailleurs les affaires marchent. On
les augmentera, sans doute. Et Mme Freysse revient toujours à son idée
de mariages probables, répétant: «un voyageur, un caissier...»
La religieuse entre. Elle se déclare transie, et approche du feu ses
mains couleur de cire. Déjà, malgré la froidure, le mort se décompose, à
ce qu'elle dit. M. Freysse va voir.
Les femmes montent auprès d'Henriette. Marceline veut son avis sur la
proposition des Freysse.
La petite, éveillée dans son lit de mousseline blanche à faveurs de
satin bleu, garde de grosses larmes aux cils. Sa main gracile saillit de
la chemise large en fine baptiste brodée. Laiteuse la chambre sous la
réfraction de la neige qui, depuis le matin, tombe. L'annonce de la
ruine ne la bouleverse pas outre mesure. Son père mort, il lui paraît
naturel que tout soit changé. Mme Freysse s'explique longuement,
Henriette remercie très contente. Une joie de ses quinze ans avec un peu
l'espoir de jouer à la marchande. Et puis la liberté de ces petites
ouvrières, si rieuses par les rues, la tente. De plus elle gagnerait de
l'argent. Un soudain respect d'elle-même pour cela.
* * * * *
Le défilé des personnes ne cesse pas. Des amis de M. Goubert nantis de
mines sinistres et compatissantes, de redingotes neuves. Ils pénètrent
sur la pointe du pied. Ils serrent la main de Marceline avec une
profonde inclinaison; puis, un moment, les mains liées aux bords de
leurs chapeaux, ils contemplent la figure bouffie du mort. Discrètement
ils s'informent de l'heure précise du décès. Quand ils ont jugé
suffisante la longueur de la visite, ils saluent et sortent, muettement.
Bientôt ce devient une foule, vers cinq heures, après la Bourse. Tous
passent devant Marceline prostrée en sa douleur regrettante. Tous, aux
flammes jaunâtres de la chapelle ardente, autour du voile de la
religieuse, un instant, s'illuminent. Un flot s'écoule. D'autres,
introduits par le domestique en habit noir et ganté de blanc.
Engaînée de deuil à large ruban de taille, ses grands yeux bleus rouges
un peu, et sa bouche pâle frémissante de pleurs, Henriette paraît. Des
gens l'envisagent et se parlent.
L'air vif du dehors cingle par lames.
* * * * *
Marceline contemple la parure du boudoir où elle se retira. Surtout, en
un angle: le chapeau de feutre blanc et son chevalet d'or, et des soies:
une merveille du confiseur. De fallaces fleurs emplissent la coiffe de
satin rose; et soupçonnées, au fond, des dragées.--Plus jamais de
semblables cadeaux. Des étrennes utiles lui seront servies, maintenant.
Le lithographe apporte les lettres de faire-part. On s'installe devant
un guéridon. Mme Freysse appellera les noms sur le registre aux
adresses; son mari écrira les suscriptions, selon l'avis de Marceline.
Mme Freysse, de sa voix bonne appelle:
--Monsieur et Madame Rondel, 35, rue du Sentier.
--Oui, soupire la jeune fille.
--Ça y est, fait M. Freysse.
--M. et Mme Bressan, rue des Herbes, nº 3, à Limoges. M. et Mme
Laverrière, 44, boulevard Sébastopol. M. Gyval, lieutenant au 7e
zouaves, à Mostaganem, Algérie.