L'EXILÉE

Bucarest, avril 1890.

I

... Ce matin-là, en entrant dans les appartements de la reine, j'avais

été surpris d'y voir une profusion inaccoutumée de fleurs. Les salons,

qui se commandaient par de grandes baies aux draperies relevées, étaient

pleins de roses comme des sanctuaires d'idoles indoues les jours

d'adoration. Sur tous les sièges, sur les banquettes dorées, les

coussins d'Orient, les tables précieuses, des bouquets étaient posés;

d'autres apparaissaient suspendus dans des jardinières de roseau que

nouaient des rubans aux couleurs du royaume; d'autres se tenaient debout

sur des pieds, imitant des couronnes royales tout en boutons de roses

d'un jaune d'or.

Au fond sombre des appartements, dans une partie plus élevée qui formait

tribune, au milieu de broderies aux nuances rares, se tenait

l'idole-martyre, qu'on fêtait ce jour-là encore une fois: la reine,

vêtue de blanc comme à son ordinaire, ses cheveux, blancs aussi,

encadrant son visage resté jeune, au sourire d'exquise et sereine bonté.

Deux demoiselles d'honneur, assises par terre à ses pieds, décachetaient

et lui lisaient des télégrammes de félicitation, dont un plateau

d'argent était rempli...

--«... Signé: HUMBERT Ier», finissait de lire l'une d'elles.

Et l'autre reprenait: «Celui-ci, madame, est de la reine de Suède, qui

souhaite à Votre Majesté...»

La reine leva la tête vers moi qui entrais, et, souriante, avec une

expression d'une mélancolie sans bornes, me donna l'explication que sans

doute mes yeux demandaient:

--C'est ma fête aujourd'hui... Vous ne saviez pas, vous... J'avais

défendu à ces petites filles de vous le dire: je reçois déjà bien assez

de fleurs, mon Dieu...

Et la fin inexprimée de la phrase signifiait que la souveraine ne se

laissait pas leurrer par cette profusion de roses.

Des deux demoiselles d'honneur qui, ce matin-là, entouraient la reine,

l'une devait bientôt rentrer dans l'obscurité; l'autre était

mademoiselle Hélène *** qui eut plus tard ce malheur--immense pour une

jeune fille--de remplir de son nom les journaux d'Europe, à la suite de

ses fiançailles éphémères avec le prince héritier.

C'était une petite personne dont le premier aspect passait très

inaperçu, mais qui charmait bientôt par son esprit. D'un étincelant

enfantillage de surface, avec une âme compliquée en labyrinthe; un peu

grisée de ses succès littéraires et de sa rapide fortune; ambitieuse

peut-être, mais si excusable de l'être devenue; capable, du reste, de

bons élans de coeur et de charité, surtout pour les petits qui

n'entravaient pas son chemin. La reine, attentive d'abord à la rare

intelligence de mademoiselle Hélène ***, s'était peu à peu laissé

captiver par son grand talent de poète; et puis, mère sans enfant,

portant au fond du coeur le deuil éternel de sa propre fille, elle avait

fini par aimer maternellement cette fille adoptive, si étonnamment

douée.

* * * * *

En l'honneur de la fête de la reine,--la dernière fête qui lui fut

souhaitée par son peuple,--il y eut réception intime, au palais,

l'après-midi, dans les appartements particuliers.

Vers deux heures, elles arrivèrent toutes, celles que la reine appelait

«ses filles», c'est-à-dire ses demoiselles d'honneur d'antan, plus ou

moins élevées par elle, puis mariées par ses soins.

Dans ce premier salon, où un grand orgue d'église montait au plafond

sombre, la reine les attendait. Elles entraient une à une ou par petits

groupes, émergeant de la serre aux palmiers; c'était un éblouissement de

les regarder apparaître, brodées et pailletées d'or, car Sa Majesté

avait, pour ce jour, prescrit le vieux costume national et s'était,

elle-même, vêtue d'un rigide drap d'argent, avec le long voile

archaïque.

Parmi les arrivantes, je retrouvais beaucoup de mes commensales un peu

oubliées, d'il y avait trois ans, au féerique château de Sinaïa.

J'échangeais avec elles des saluts, ou quelques mots de gai revoir.

Mais toutes ces figures d'élégantes frivoles, affolées de la mode du

jour, tous ces jolis yeux noirs, curieux, scrutateurs, perfides,

détonnaient plus que jamais avec ces costumes anciens. Et puis, je ne

sais quoi de déjà ingrat, de déjà haineux, de déjà cruel, était dans

leur sourire à la reine, dans leurs révérences de cour, dans leurs

baisements de main... Oh! je ne dis pas cela pour toutes, assurément,

car il s'en trouvait là de loyales et de fidèles, femmes de mémoire et

de coeur, qui se discernaient des autres. Mais la plupart d'entre elles

me glacèrent, vues tout à coup sous un jour imprévu...

Et comme elle était changée, leur reine, depuis ces trois ans! Encore si

jeune de visage, en ce temps-là, et aujourd'hui, abîmée par quelque

inoubliable deuil, par quelque suprême déception, peut-être; amaigrie,

vieillie, et le sourire désolé.

* * * * *

Des musiciens tziganes (Laotaris) arrivèrent ensuite, qu'on dissimula

dans la serre aux grands palmiers. Sous les feuillages, inondés de

soleil factice, qui, vus des salons obscurs, jouaient le jardin

oriental, on n'apercevait que leurs têtes fauves, comme des Indiens

embusqués dans la jungle, et leur musique en fièvre triste venait à nous

très atténuée.

Alors toutes les dangereuses petites poupées pailletées d'or se

formèrent en une longue chaîne charmante, pour commencer, par fantaisie

d'élégantes modernes, une vieille danse populaire de ce pays appelée:

«la hora».

Elles prièrent la reine de danser aussi, et la reine, pour leur faire

plaisir, le voulut bien, avec son inaltérable bonne grâce et toujours sa

souriante tristesse. Au milieu de la chaîne arrondie en cercle, elle

vint se placer, plus grande que toutes «ses filles» et entièrement

blanche, avec son drap d'argent et son voile de mousseline, parmi leurs

pailletages et leurs broderies multicolores. Elle semblait une sérieuse

et douce figure, échappée d'une fresque byzantine, ayant mis pour la

première fois, sous son voile blanc, un bandeau à l'antique très bas sur

le front: «N'est-ce pas, avait-elle demandé le matin à ses demoiselles

d'honneur, à mon âge, je ne peux plus m'habiller en Roumaine sans le

bandeau des vieilles?» Et on ne l'en avait pas dépersuadée, tant ce

bandeau lui allait bien... Avec un art et un charme qu'aucune de «ses

filles» ne savait atteindre, elle dansa la danse lente et grave, qui

semblait une sorte de pas rituel.

Après, elles lui demandèrent de chanter. Et elle chanta, avec sa

résignation à leur plaire, elle chanta un vieux lied d'Allemagne,

qu'elle me pria de lui accompagner à l'orgue. Toutes les angoisses de

son âme passèrent dans sa voix et, après qu'elle eut délicieusement

chanté, il me sembla que, dans l'entour, quelques paires de jolis yeux

méchants s'étaient adoucis et se mouillaient de larmes...

* * * * *

Le soir, il me fut donné de prendre place pour la dernière fois à la

petite table royale.

C'était, au centre des appartements particuliers, dans une haute salle

circulaire en marbre rouge, aux lambris de marbre noir, que décoraient

des tableaux de sombres maîtres anciens. Un couvert tout simple, sur une

table ronde, juste assez grande pour les six personnes qui s'asseyaient

autour: le roi, la reine, le prince royal, deux demoiselles d'honneur,

et l'hôte que Leurs Majestés avaient bien voulu admettre. N'eût été la

splendeur austère du lieu, et le nombre, le silence empressé, la livrée

de cour des gens de service, on eût dit le plus intime repas de famille.

Pendant la causerie de ces dîners, le roi se montrait de la plus affable

et charmante bienveillance, ne gardant, de son habituelle expression

grave qui imposait tant, qu'un pli profond tracé entre ses sourcils

noirs. «Ceux qui voient ce pli au front du roi, me disait la reine un

jour, avec un accent de tendre vénération, ne soupçonnent pas tout ce

qu'il a fallu de pensée, de travail, de lutte et de souffrance pour le

creuser ainsi.»

Mais, ni la bienveillante simplicité des souverains, ni les figures

jeunes du prince royal et des demoiselles d'honneur, ni même quelquefois

leurs rires discrets à propos d'enfantillages, ne parvenaient à dissiper

une tristesse spéciale, qui tombait des hauts plafonds.

La rotonde de marbre rouge avait vue, par des portes sans battants, sur

de grandes salles peu éclairées, dont la magnificence portait

l'empreinte du goût sévère et affiné du roi,--entre autres la

bibliothèque, au fond de laquelle était allumé le fanal historique de la

gondole des anciens doges vénitiens,--et les deux jeunes filles, rendues

plus nerveuses par la vie un peu séquestrée du palais, plongeaient de

temps en temps leurs yeux dans ces lointains, avec de vagues inquiétudes

d'apparitions et de fantômes.

Qu'est-ce donc qui causait tout cela? C'était peut-être cet isolement de

la vie extérieure. C'était peut-être, autour de nous, cet espace vide,

magnifique et obscur, que gardaient des sentinelles, et ce silence, ce

silence lourd, au milieu d'une des villes du monde où le roulement des

voitures est le plus fiévreux et le plus continu... Vraiment, on sentait

dans l'air quelque chose de particulier, que les grands dîners de cour

étincelants de lumière ne donnent jamais, et qui était comme le mal des

palais, l'oppression de la royauté.

* * * * *

A côté du prince héritier, chaque soir, à la petite table familiale,

s'asseyait mademoiselle Hélène ***. Et, de ce continuel voisinage,

commençait déjà sans doute à naître un sentiment qu'il eût été facile de

prévoir. Qu'un prince de vingt-quatre ans, maintenu austèrement à

l'écart des plaisirs de son âge, vivant d'une vie de travail

intellectuel et de manoeuvres militaires, s'éprenne d'une jeune fille

gaie, brillante d'esprit et intelligente supérieurement, la seule du

reste qu'il lui soit permis de voir dans l'intimité, c'est la chose la

plus naturelle du monde. Ce roman, qui s'ébauchait là, et qu'une

certaine presse a cherché à défigurer, était donc simple et honnête au

premier chef. Et la pensée d'un mariage, si contraire qu'elle fût aux

règles établies, devenait la seule qui pût se présenter à un jeune homme

élevé, comme le prince royal, dans des idées puritaines et entouré

d'irréprochables exemples; mademoiselle Hélène *** n'étant point

d'ailleurs pour exciter les entraînements d'amour qui passent, mais bien

plutôt pour fixer peu à peu et retenir, par son intelligence toujours en

éveil.

* * * * *

Je devais partir, la nuit suivante, pour Constantinople et je me

souviens du serrement de coeur que j'éprouvai en prenant congé de la

reine, en quittant ce palais où je pressentais si bien de ne plus jamais

revenir.

J'ignorais où était le danger et de quel côté le mauvais vent

commencerait à souffler; mais, de cette dernière journée, de cette fête,

m'était resté comme un froid au fond de l'âme. En regardant les petites

invitées, au départ, baiser la belle main royale, j'avais entrevu chez

celles qui le plus dévotement s'inclinaient, des duretés et des haines,

et, chez la souveraine qui leur souriait, une clairvoyance nouvelle, une

indulgente mais infinie méfiance.

L'exilée · 第 11 / 26 题