Novembre 1887.
Au courant de ma vie errante, il m'est arrivé une fois de m'arrêter dans
un château enchanté, chez une fée.
Le son lointain du cor dans les bois a le pouvoir de faire revivre pour
moi les moindres souvenirs de ce séjour.
C'est que le château de la fée était situé au milieu d'une forêt
profonde dans laquelle on entendait constamment des trompettes
militaires au timbre grave se répondre comme de très loin. Ces sonneries
étrangères, inconnues, avaient une mélancolie à part, semblaient des
appels magiques, dans l'air sonore qu'on respirait là,--l'air
silencieux, vif et pur des cimes...
La musique a pour moi une puissance évocatrice complète; des lambeaux de
mélodie ont conservé, à travers le temps, le don de me rappeler mieux
que toutes les images certains lieux de la terre, certaines figures qui
ont traversé mon existence.
Donc, quand j'entends au loin des trompes sonner, je revois tout à coup,
aussi nettement que si j'y étais encore, un boudoir royal (car la fée
dont je parle est en même temps une reine), donnant par de hautes
fenêtres gothiques sur un infini de sapins verts serrés les uns aux
autres comme dans les forêts primitives. Le boudoir, encombré de choses
précieuses, est d'une magnificence un peu sombre, dans des teintes sans
nom, des grenats atténués tournant au fauve, des ors obscurcis, des
nuances de feu qui s'éteint; il y a des galeries comme de petits balcons
intérieurs, il y a de grandes draperies lourdes masquant des recoins
mystérieux dans des tourelles... Et la fée me réapparaît là, vêtue de
blanc, avec un long voile; elle est assise devant un chevalet et peint
sur parchemin, d'un pinceau léger et facile, de merveilleuses
enluminures archaïques où les ors dominent tout, à la manière byzantine:
un travail de reine du temps passé, commencé depuis trois années, un
missel sans prix, destiné à une cathédrale.
Le costume blanc de la fée est de forme orientale, tissé et lamé
d'argent. Mais le visage, qui s'encadre sous les plis transparents du
voile, a ce je ne sais quoi d'adouci, de nuageux qui n'appartient qu'aux
races affinées du Nord. Et pourtant il règne dans tout l'ensemble une si
parfaite harmonie qu'on dirait ce costume inventé précisément pour la
fée qui le porte.--Pour cette fée qui a écrit elle-même quelque part:
«La toilette n'est pas une chose indifférente. Elle fait de vous un
objet d'art animé, _à condition que vous soyez la parure de votre
parure_.»
Avec quels mots décrire les traits de cette reine? Comme la chose est
délicate et difficile! Il semble que les expressions ordinaires, qu'on
emploierait en parlant d'une autre, deviennent tout de suite
irrévérencieuses, tant le respect s'impose dès qu'il s'agit d'elle.
L'éternelle jeunesse est dans son sourire, elle est sur ses joues d'un
inaltérable velouté rose; elle brille sur ses belles dents, claires
comme de la porcelaine. Mais ses magnifiques cheveux, que l'on voit à
travers le voile semé de paillettes argentées, sont presque blancs!...
«Les cheveux blancs, a-t-elle écrit dans ses _Pensées_, sont les pointes
d'écume qui couvrent la mer après la tempête.»
Et comment exprimer le charme unique de son regard, de ses yeux gris
limpides, un peu enfoncés dans l'ombre sous le front large et pur:
charme de suprême intelligence, charme d'infinie profondeur, de discrète
et sympathique pénétration, de souffrance habituelle et d'immense pitié!
Très changeante est l'expression de ce visage, bien que le sourire y
soit presque à demeure.--«Cela fait partie de notre rôle à nous, me
dit-elle un jour, de constamment sourire comme les idoles.»--Mais ce
sourire de reine a bien des nuances diverses; quelquefois c'est tout à
coup de la gaieté fraîche, presque enfantine; très souvent c'est un
sourire de mélancolie résignée,--par instants même, de tristesse sans
bornes.
Des chagrins qui ont blanchi les cheveux de cette souveraine, il en est
un que je sais,--que je puis mieux que personne comprendre,--et qu'il
m'est permis de dire: au milieu du grand jardin d'une résidence royale,
on m'a conduit par son ordre au tombeau d'une petite princesse qui lui
ressemblait, qui avait hérité de ses traits et de son beau front large.
Sur le tombeau, j'ai lu ce passage de l'Evangile: «Ne pleurez pas, elle
n'est pas morte, elle dort.» Et en effet, la petite statue couchée
semble dormir paisiblement dans sa robe de marbre.
«Ne pleurez pas.» Pourtant la mère de la petite endormie pleure encore,
pleure amèrement son enfant unique. Et voici une phrase d'elle qui
souvent me revient à la mémoire, comme si une voix la redisait en dedans
de moi-même avec une lenteur funèbre: «Une maison sans enfant est une
cloche sans battant; le son qui dort serait bien beau peut-être, si
quelque chose pouvait le réveiller.»
Oh! comme je me rappelle les moindres instants de ces causeries exquises
dans ce boudoir sombre, avec cette reine vêtue de blanc.--Au
commencement de ces notes, j'ai dit une fée. C'était une manière à moi
d'indiquer un être d'essence supérieure. Aussi bien, je ne pouvais pas
dire: un ange, car ce mot-là, on a abusé au point d'en faire quelque
chose de suranné et de ridicule. Et il me semble d'ailleurs que ce nom
de fée, pris comme je l'entends, convient bien à cette femme--jeune avec
une chevelure grise; souriante avec une extrême désespérance; fille du
Nord et reine d'Orient; parlant toutes les langues et faisant de chacune
d'elles une musique; charmeuse toujours, ayant le don de jeter autour
d'elle, quelquefois rien qu'avec son bon sourire, une sorte de charme
bienfaisant qui relève, qui rassérène, qui console...
Donc, je revois en esprit la reine avec son long voile (je n'ose plus
dire la fée, à présent que je l'ai désignée plus clairement). Elle est
devant son chevalet et elle me parle, tandis que les dessins archaïques,
qui semblent sortir tout naturellement de ses doigts, s'enroulent sur le
parchemin du missel. Auprès de Sa Majesté sont assises deux ou trois
jeunes filles, ses demoiselles d'honneur,--jeunes filles brunes, dont le
costume oriental est de couleurs étranges, tout doré et pailleté; elles
lisent, ou elles brodent sur de la soie de grandes fleurs aux nuances
anciennes; elles relèvent leurs yeux noirs de temps à autre, quand la
conversation qu'elles entendent les intéresse davantage. La place que Sa
Majesté me désigne d'ordinaire est en face d'elle, près d'une fenêtre où
une glace sans tain d'une seule pièce donne l'illusion d'une large
ouverture à air libre sur la forêt d'alentour.--C'est que, par un
raffinement d'artiste, le roi a laissé la forêt sauvage, primitive à
vingt pas de ses murs; par les fenêtres des appartements royaux, on ne
voit plus que des sapins gigantesques, des dessous de branches, des
dessous de bois,--ou bien de grands lointains verts, les cimes boisées
des Karpathes, s'étageant les unes par-dessus les autres dans l'air
étonnamment pur. Et cette forêt, qu'on sent là tout près, répand dans le
château magnifique une impression d'enchantement et de mystère...
* * * * *
Des phrases entières de la reine me reviennent en mémoire avec leurs
inflexions doucement musicales. Je répondais à demi-voix, car il y avait
dans ce boudoir une sorte de recueillement d'église. Je me souviens
aussi de ces silences quelquefois, après qu'elle avait dit une chose
profonde, dont le sens paraissait se prolonger au milieu de ce calme. Et
c'est alors, dans ces intervalles, que j'entendais, comme venant des
extrêmes lointains de la forêt, des sonneries militaires inconnues dont
le timbre grave ressemblait à celui du cor. On était en automne et je me
rappelle même ce détail infime: les derniers papillons, les dernières
mouches, entrés étourdiment pour mourir dans ce tombeau somptueux,
battaient de leurs ailes, tout près de moi, la grande glace claire.
J'ai dit que la voix de la reine était une musique,--et une musique si
fraîche, si jeune! Je ne crois pas avoir jamais entendu son de voix
comparable au sien, ni jamais avoir entendu lire avec un charme pareil.
Le lendemain de mon arrivée, Sa Majesté avait exprimé la curiosité de
connaître mon impression sur certain poème allemand, nouveau pour moi.
Son secrétaire me mit en garde dans une causerie particulière: «Si la
reine vous le lit elle-même, dit-il, vous ne pourrez pas juger;
n'importe ce que lit la reine semble toujours délicieux,--comme les
morceaux qu'elle chante; mais si on reprend le livre après, pour lire
seul, ce n'est plus du tout cela, on a souvent une complète
désillusion.»
J'ai pu voir ensuite combien cet avertissement était fondé; ayant eu
l'honneur d'assister à une lecture que Sa Majesté faisait aux dames de
la cour de certains chapitres d'un de mes livres, je ne reconnaissais
plus mon oeuvre, tant elle me paraissait embellie, transfigurée.
* * * * *
De tout ce château de Sinaïa, qui semble, au milieu de cette forêt,
quelque vision d'artiste devenue réalité par la vertu d'une baguette
magique, rien n'est resté si nettement gravé dans ma mémoire que ce
boudoir de la reine. Il y a déjà du vague dans les images qui me
reviennent de ces longues galeries aux tentures pesantes, aux panoplies
d'armes rares; de ces escaliers où circulaient des dames d'honneur, des
huissiers, des laquais; de ces salles Renaissance, qui faisaient songer
à un Louvre habité, à un Louvre du temps des rois; de cette salle de
musique, favorable aux rêves, haute et obscure, à merveilleux vitraux,
où était le grand orgue dont la reine jouait le soir... tandis que je
retrouve tout de suite d'une manière complète cet appartement où Sa
Majesté voulait bien quelquefois m'admettre auprès de son chevalet ou de
sa table de travail. Il semblait, quand on avait été autorisé à franchir
ces doubles portes et ces draperies d'entrée, qu'on eût pénétré dans une
région de haute sérénité où tant de gens et de choses n'avaient plus le
pouvoir d'atteindre. Et c'est toujours là de préférence que je me
représente en pensée cette reine dont j'ai été l'hôte. Lorsqu'elle
marchait à travers le boudoir, la blancheur de son costume tranchait sur
le fond sombre des tentures ou des boiseries rares fouillées à tout
petits dessins par des armées de sculpteurs. Lorsqu'elle était assise à
travailler, de la place qu'elle m'avait indiquée le premier jour et que
j'avais coutume de reprendre, je voyais son visage et son voile se
détacher en avant d'une grande et superbe toile de Delacroix: _la Mise
au tombeau du Christ_. Et toujours, de chaque côté d'elle, assises, les
jeunes filles au costume oriental, complétant ce tableau que j'aurais
voulu peindre.--De temps en temps elles se remplaçaient, elles
changeaient, ces petites demoiselles d'honneur, toutes très différentes
les unes des autres par l'aspect et la physionomie. Quand l'une était
partie, là-bas à l'entrée, soulevant les portières aux grands plis
lourds, il en apparaissait une nouvelle qui s'avançait sans bruit sur
les tapis, après avoir fait d'abord le grand salut de cour, puis venait
baiser la main de la reine,--et quelquefois s'asseyait par terre à ses
pieds, appuyant la tête sur ses genoux avec une câlinerie
respectueuse.--Et la reine alors expliquait, avec un sourire maternel
plein de mélancolie: «Ce sont mes filles.»--Je crois que ce qui faisait
surtout l'attrait unique de ce sourire, encore plus que tous les autres
charmes, c'était l'extrême bienveillance, l'extrême bonté.
Et comme j'ai bon souvenir aussi de toutes ces filles qui, pour le
premier bonjour de la journée, me tendaient la main avec une simplicité
et une grâce si gentilles, de si bonne compagnie! J'avais été surpris,
en arrivant à cette cour, de les entendre toutes, malgré leur costume
d'Orient, causer en pur français de toutes les choses intelligentes et
nouvelles, comme des Parisiennes du meilleur monde,--peut-être même
mieux que les vraies Parisiennes de leur âge, avec plus d'acquis, avec
moins de convenu et de visible frivolité. On sentait que la reine avait
formé à son école cette pépinière de l'aristocratie roumaine, dont le
français est la langue usuelle.
* * * * *
La première fois que j'eus l'honneur de causer avec Sa Majesté, mon
étonnement ne fut pas de l'entendre causer supérieurement de choses
supérieures, je savais d'avance qu'elle était ainsi. Mais, en tant que
reine et obligée au «perpétuel sourire des idoles», il me semblait
qu'elle avait dû rester ignorante de certains replis, de certaines
souffrances de l'âme humaine,--et mon admiration fut grande de voir, au
contraire, qu'elle connaissait à fond toutes les détresses, toutes les
misères du coeur des plus petits et des plus humbles, aussi bien que
celles du coeur des grands, des princes. Pour former ainsi cette
souveraine, il a fallu son enfance austère et assombrie de tous les
deuils, dans un château du Nord; son enfance tenue à dessein loin des
cours et mise en contact avec les souffrances des pauvres gens qui
vivaient sur le domaine paternel. Pour la rendre si bonne et si
accessible à ceux qui pleurent, il a fallu une première éducation simple
et familiale, comme celle, sans doute, qu'avaient reçue la princesse de
Wied, sa mère, et la reine de Suède, sa tante. Ensuite est venu cette
sorte de pèlerinage à travers l'Europe, à Londres, à Paris, à la cour de
Berlin et à la cour de Saint-Pétersbourg, en compagnie de sa tante, la
grande-duchesse Hélène de Russie. Et, dans les pays où elle s'arrêtait,
les maîtres les plus choisis, lui inculquant comme le résumé
transcendant de toutes les connaissances humaines, comme la quintessence
de toutes les littératures. Et enfin il y a eu ces années, déjà longues,
passées sur le trône de Roumanie... Arrivée, encore très jeune, dans ce
pays troublé qui se formait, elle a dû être obligée de regarder de près
bien des drames, au grand étonnement de ses yeux purs. Alors, tout de
suite, les veuves, les abandonnées, les mères sans enfant, les petites
filles n'ayant plus de mère, sont devenues ses amies. Elle a jugé que
son devoir de reine était de ne jamais repousser les confidences, même
les plus sombres, qui lui venaient avec larmes,--et son rôle a été de
relever, de réconcilier, de pardonner, d'effacer... Ses «filles»
adoptives, élevées au palais, près d'elle, ont toujours été choisies de
préférence dans les familles sur lesquelles pesait quelque deuil ou
quelque malheur mystérieux, et toutes celles qui s'y sont succédé, qui
en sont parties en pleurant pour suivre un mari, semblent avoir gardé
pour la reine une complète adoration.
Une immense pitié qui semble détachée de tout, qui n'attend rien en
retour, qui excuse tout, qui plane au-dessus de tout,--c'est là, je
crois, le don rare et un peu surhumain, que le temps, la souffrance, les
déceptions, les ingratitudes ont fait à cette reine. Mais, avec sa
nature ardente, avec son enthousiasme passionné pour tout ce qui est
beau et noble, elle a dû passer par bien des surprises, des
indignations, des révoltes, avant d'en venir à ce sourire
ultra-terrestre qui semble à présent faire partie intégrante
d'elle-même: «Chacun de nous presque a eu son Gethsémani et son
Calvaire», a-t-elle écrit quelque part, «ceux qui ressuscitent après,
n'appartiennent plus à la terre».
* * * * *
Entre tant de souvenirs que j'ai gardés de ce château de Sinaïa, parmi
les plus charmants, je retrouve les courses du matin dans les sentiers
de la forêt. Ces moments-là étaient encore de ceux où il m'était permis
de causer un peu longuement avec Sa Majesté. A Sinaïa, qui est une
résidence en pays sauvage, très haut dans les Karpathes, la vie de la
cour était plus simple qu'au grand palais pompeux de Bucarest; elle
prenait même, pendant ces promenades, des allures presque familiales,
tant les souverains y mettaient de bonne grâce.
C'était vers neuf heures, généralement, au gai soleil des matinées déjà
fraîches de fin septembre. Un huissier venait frapper à ma porte et me
disait, avec son accent roumain: «Sa Majesté va sortir et vous demande
en bas, monsieur le capitaine.» Alors je descendais vite, courant dans
les escaliers, sur les épais tapis d'Orient, entre les rangées de
panoplies. En bas, au perron, je trouvais la reine souriante, sa belle
taille aux lignes grecques, libre et droite dans une toilette européenne
de drap blanc (le costume roumain et le long voile n'étant d'étiquette
qu'à l'intérieur du château). A côté d'elle, en robe noire, s'appuyant à
son bras, la princesse de Hohenzollern (mère du roi Charles Ier et mère
de la feue reine de Portugal). Puis deux ou trois jeunes filles de la
cour, non plus en costume oriental, mais habillées comme de petites
élégantes d'Occident, en couleurs neutres un peu anglaises,--ce qui
faisait d'elles de tout autres personnes tant la métamorphose était
grande.
L'air vif des montagnes semblait délicieux à respirer. Le soleil
brillait clair, clair; c'était déjà la grande lumière magnifique des
pays du Levant, malgré ce froid, qui déroutait sous ce ciel si bleu. Sur
l'herbe et sur la mousse, miroitaient des gouttelettes glacées, des
petits cristaux de gelée blanche. Et nous partions, par des sentiers
sablés qui tout de suite s'enfonçaient dans la forêt, sous des sapins
géants.
La reine semblait heureuse, tranquille. Son visage gardait comme
toujours sa fraîcheur reposée,--et cependant elle avait déjà travaillé
quatre ou cinq heures, levée avant le jour, la première du château.
Enfermée, à la lueur d'une lampe, dans un petit retiro luxueux, au
milieu d'une tourelle, déjà elle avait fait sa tâche quotidienne, rédigé
des lettres, des ordres, couvert plusieurs pages de sa belle écriture
franche. Cela, pour être libre ensuite de s'occuper de ses «filles» et
de ses hôtes, de se livrer tout entière aux réceptions de la journée, à
la musique, à la causerie et aux jeux.
Quelquefois, le roi Charles était aussi de ces promenades du matin.--Il
arrivait, boutonné comme toujours dans sa tunique militaire, ce roi qui
a été un soldat admirable.
Puisque j'ai prononcé son nom, qu'il me soit permis de dire aussi un mot
de son aspect à la fois bienveillant et grave. Des traits d'une
régularité et d'une finesse extrêmes encadrés dans une barbe très noire.
Au front, un pli de réflexion profonde, de préoccupation peut-être,
assombrissant habituellement le visage; mais le sourire éclairant
tout,--un sourire bon et attirant comme celui de la reine. Et tant de
simplicité distinguée, tant de naturel dans la majesté royale! Et pour
ses hôtes, une si parfaite courtoisie.
D'ordinaire, le roi s'isolait bientôt de quelques pas avec la princesse
de Hohenzollern, et la reine elle-même, à cette époque-là, ne rompait
plus les tête-à-tête de cette mère et de ce fils, unis par une si
visible tendresse et qui allaient se quitter bientôt--(car je me
rappelle aussi cette journée d'adieux où la princesse repartit pour
l'Allemagne et où nous allâmes tous la reconduire jusqu'à la frontière
d'Autriche). C'est avec un sentiment de vénération tout spécial que je
la retrouve dans mon souvenir, cette princesse-mère, encore si jolie,
malgré les années, dans ses longues dentelles et ses robes noires de
vieille dame; elle me paraissait être l'idéal de la princesse,--et aussi
l'idéal de la mère, ayant une ressemblance avec la mienne lorsqu'elle
regardait son fils...
Comme je ne suis pas Roumain, comme je ne reviendrai sans doute jamais
dans ce lointain château où j'ai été honoré d'une si inoubliable
hospitalité, je me sens absolument libre de dire combien cette famille
royale est de tout point exquise; je voudrais seulement savoir exprimer
cela dans des termes à part, ne ressemblant pas à des éloges de
courtisan.
* * * * *
A quelque distance du château, dans une clairière, il y a une maison de
chasse, étrange, en très vieux style gothique, emplie de fourrures
d'ours, de cornes d'aurochs, de têtes de sangliers et de cerfs. La reine
y possède un cabinet de travail très mystérieux, très solitaire. Toute
la demeure fait songer à quelque chalet de la Belle au bois dormant qui
se serait conservé depuis le moyen âge, à l'abri des sapins.
Là était, chaque matin, le lieu du rendez-vous général, avant de rentrer
au château s'habiller pour le dîner de midi. On y trouvait, arrivés par
un autre chemin, les dames d'honneur et les «filles» de la reine qui
n'avaient pas suivi la promenade dans la forêt.
C'est là que j'ai entendu pour la première fois la reine nous lire
elle-même une de ces _Nouvelles_ qu'elle signe CARMEN SYLVA. Un silence
religieux s'était fait tout de suite, dès que la musique de sa voix
avait commencé de résonner.
C'était une déchirante petite histoire, écrite avec une rare puissance
dramatique, et je me rappelle encore quels frissons me passèrent tandis
que je l'écoutais...
Mais ce n'est pas le lieu, dans ces notes rapides, de parler de son
talent d'écrivain; je ne veux même pas effleurer ce sujet-là, qu'il
faudrait traiter d'une façon bien autrement sérieuse, dans de longs
chapitres;--si j'ai parlé de cette lecture, c'est seulement pour conter
une infime anecdote qui m'est restée dans la mémoire.
Avant de commencer, la reine avait voulu prendre son lorgnon, qui était
agrafé à son corsage simple par un de ces diamants énormes, comme en ont
seules les reines. Ses «filles» qui l'entouraient avaient protesté,
disant: «Non! cela ne va pas bien à Votre Majesté. Nous ne voulons pas
que Votre Majesté cache ses yeux, c'est trop dommage!» Une, surtout qui
faisait l'enfant gâté tout près d'elle, s'y était opposée formellement,
et la reine souriante, s'était soumise.
Mais, au bout de quelques pages, ses yeux s'étant voilés un peu, elle
adressa à la jeune fille un sourire suppliant et dit, de sa voix d'or,
comme une prière: «Oh! mais... c'est que cela me fatigue bien...»
Cette toute petite phrase, prononcée sur ce ton par une reine, m'a
semblé une chose adorable.
Les hauts sapins, qui nous entouraient de partout, répandaient une
demi-obscurité bleuâtre sur les boiseries à ogives de la salle où nous
étions. On entendait un bruit d'eau se mêler à la voix de la reine: un
ruisseau qui passait près de la maison de chasse, descendant des
sommets.
Cependant j'étais assez près de Sa Majesté pour pouvoir un peu suivre
sur ses pages qui se retournaient,--et ma surprise fut grande de voir
que ce qu'elle lisait en français était écrit en allemand. Il eût été
impossible de le deviner, car il n'y avait aucune hésitation dans sa
lecture charmante et même ses phrases improvisées étaient toujours
harmonieuses.
Une seule fois elle s'arrêta pour un mot qui ne venait pas,--un nom de
plante dont elle ne se rappelait plus l'équivalent français. «Oh!...»
dit-elle, en promenant son regard sur le plafond,--et elle se mit à
faire un petit battement impatient du pied, comme quelqu'un qui cherche.
Puis, tout à coup, secouant le bras de la jeune fille assise près
d'elle: «Voyons, qu'est-ce que vous attendez pour me trouver ce nom-là,
vous... petite bûche!»
Il fallait sa voix et son charme pour faire de cette phrase très
familière, qui eût semblé triviale dans la bouche d'un autre, quelque
chose de souverainement distingué et de souverainement doux;--quelque
chose de tellement inattendu et de tellement drôle que nous nous mîmes
tous à rire... Et pourtant c'était à un moment de cette lecture où des
larmes nous montaient aux yeux, à nous qui écoutions si
recueillis.--Carmen Sylva lisant elle-même ses propres oeuvres est la
seule personne qui, avec une fiction, m'ait jamais ému jusqu'à me faire
pleurer, et c'est peut-être le plus grand éloge que je puisse faire de
son talent, car même au théâtre, où tant d'hommes s'attendrissent, cela
ne m'arrive jamais.
Je l'ai entendue une fois accomplir le même tour de force de traduction
avec la langue roumaine. Elle lisait une vieille ballade des montagnes
et, à livre ouvert, la transposait en un français rythmé qui paraissait
être de la poésie. Il semble, que pour elle, une langue ou une autre
soit un moyen à peu près indifférent de rendre sa pensée. Elle est en
cela comme ces musiciens consommés qui jouent un morceau dans un ton ou
dans un autre avec la même aisance et la même intensité de sentiment...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
En terminant là ces notes rapides, j'ai l'impression de n'avoir rien dit
de ce que j'aurais désiré dire. Je voulais parler de Sa Majesté la reine
Élisabeth de Roumanie,--et je me suis borné à tourner autour de mon
sujet trop profond. J'ai décrit le cadre,--plutôt que la figure à
laquelle j'ai à peine osé toucher d'une main légère, dans mon respect
extrême et dans ma crainte de ne pas faire assez ressemblant, assez
beau.
J'espère que Sa Majesté ne m'en voudrait pas, si ceci tombait par hasard
sous ses yeux d'avoir tenté d'esquisser son ombre. Mais pourtant cette
phrase de ses _Pensées_, dans laquelle on dirait qu'elle s'est peinte
elle-même, m'épouvante un peu: _Il y a des femmes majestueusement pures,
comme les cygnes. Froissez-les, vous verrez leurs plumes se hérisser une
seconde, puis elles se détourneront silencieusement pour se réfugier au
sein des flots._