Penhoël possédait, comme nous l'avons dit, par lui-même et du chef

de son frère absent, une quarantaine de mille livres de rente. C'était

plus qu'il n'en fallait pour soutenir honorablement le train de vie

adopté par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient changé.

Un élément nouveau avait été introduit au manoir. L'hospitalité grande

et simple s'était transformée en un luxe prodigue, et les quarante

mille livres de rente, doublées tout à coup par miracle, n'auraient

plus suffi aux dépenses de Penhoël.

Or, chaque fois que les dépenses d'un homme riche excèdent de beaucoup

son revenu, quelque diabolique expédient lui vient en tête: il

faut être sûr que cet homme, sous prétexte d'arrêter le désastre,

précipitera sa ruine. Penhoël était devenu joueur.

La cause de ces désordres nouveaux était une femme, jeune encore et

remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune

Pontalès, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait

la jalousie de toute la partie féminine de l'assemblée.

Dans cette femme fière et portant au mieux sa riche parure, nous

eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue

arriver autrefois à l'auberge du _Mouton couronné_ avec une

robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C'était Lola pourtant,

la dormeuse à qui maître Blaise refusait jadis un petit morceau de

fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs

pour payer l'auberge du bon père Géraud.

Le maître de Penhoël l'aimait d'une passion aveugle, et se ruinait pour

elle.

Il l'aimait en esclave... un regard de Lola l'eût fait courir au bout

du monde. Et pourtant son amour était plein de remords. La vue de sa

femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant

reproche. Sa fille, surtout, qui avait été si longtemps son adoration

et son orgueil, eût été bien forte contre cet amour, s'il n'y avait eu

au fond du cœur du maître de Penhoël un de ces doutes tenaces qui

empoisonnent la vie...

Il s'était jeté dans la passion qui l'absorbait maintenant avec fureur,

et comme on s'enivre pour fuir la voix de sa conscience...

La province a des anathèmes bien amers pour les mœurs parisiennes.

Elle ressemble à ces femmes laides, à cheval sur leur vertu inattaquée,

qui étourdissent les gens au déplaisant fracas de leur austérité. Mais

quand la province se met à faire du vice, elle va plus loin que Paris,

qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le voile. La

province n'y prend point tant de façons; elle va bonnement son chemin,

et voici ce qui arrive: si le vice est pauvre, on l'écrase; si le vice

est riche, on l'accepte.

Point de milieu! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la

tête. Elle voit tout, parce que son œil curieux se colle au trou des

serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul,

elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour

le saluer jusqu'à terre.

René de Penhoël était riche; il avait droit de scandale. Parmi les

quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant

la _société_ du pays, personne n'ignorait sa conduite; et pourtant,

personne ne songeait à l'excommunier. On allait chez lui, on se faisait

même grand honneur de ses invitations; mais pour moitié moins, on eût

lapidé un pauvre diable.

Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les

environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l'état

de sa fortune, la _société_, tout en gardant de prudents dehors de

respect, le déchirait tout bas à belles dents.

C'était un acquit de conscience. La partie sage de l'assemblée, les

maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et

les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait

point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient

expier leur faute en exagérant ses torts.

Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie

assise glosait, Dieu sait comme! La calomnie est une douce pénitence;

dans leur fureur d'expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient

le mal et ne se faisaient point scrupule d'envelopper beaucoup

d'innocents dans leur tardif anathème.

On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle

grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal

pour s'enfermer avec M. de Pontalès le père, et l'homme de loi. Quant à

Madame, elle se promenait à l'écart, au bras du bon oncle Jean.

C'était l'instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame

elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n'y

avait qu'un seul homme infaillible et impeccable, c'était le vieux

marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au

soleil!

L'influence de cet honnête cénacle ne s'étendait point jusqu'au bal qui

se poursuivait, joyeux et rieur. L'orchestre campagnard jouait à tour

de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout

deux couples dont la gaieté communicative et jeune ranimait à

chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l'élan à la fête:

c'étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l'oncle

Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et

braves enfants dont le sourire vous eût égayé le cœur.

Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant

cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps; Diane

donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et

spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays.

C'était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner

dignement les appartements de Lola.

Depuis deux ans qu'il était en Bretagne, le jeune peintre avait fait

une énorme quantité de fresques et de portraits. Personne, dans la

société, n'était à même de trancher la question de savoir s'il avait ou

non un talent artistique. Lui-même n'en savait trop rien peut-être. Il

peignait ce qu'on voulait et surtout tant qu'on voulait; il prenait la

vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne soupçonnant

point qu'on pût songer au lendemain.

Roger et lui étaient amis jusqu'au dévouement, bien qu'ils ne se

fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse.

Il se nommait Étienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de

salle de billard à orner ou des perdrix défuntes à grouper avec des

lièvres assassinés au-dessus des portes; quand il désespérait de

trouver Diane au jardin et qu'il se lassait de courir la campagne avec

Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C'était bien rare.

Dans sa chambre il n'y avait qu'une toile ébauchée.

La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croisés, sans

songer à prendre sa palette.

Mais parfois, lorsqu'un beau rayon de soleil venait jouer dans les

hauts châssis de sa fenêtre, il saisissait tout à coup ses pinceaux et

ajoutait quelques touches à la toile à peine commencée.

Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux

dessus de portes qu'il peignait avec une fécondité si obéissante pour

le maître de Penhoël. C'était une peinture hardie et d'un style étrange.

Le tableau représentait une jeune fille vêtue en paysanne, et jouant de

la harpe. C'était le portrait de Diane.

De sa vie, Étienne n'avait rêvé, jusqu'au moment où les traits de Diane

de Penhoël avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide

et comme incertain. Maintenant, quand il était seul avec son tableau,

il rêvait.

Il aimait Diane, Diane l'aimait. Ils ne se parlaient jamais d'amour.

Dans les longues causeries qu'ils cherchaient et qui les faisaient

heureux, ils n'avaient guère qu'un seul sujet d'entretien. C'était un

choix bizarre; ils causaient de Paris.

L'artiste sans souci enseignait la grande ville à la jeune fille de

Bretagne.

La jeune fille écoutait, curieuse, émue. Ce n'était jamais elle qui

changeait de conversation, et c'était toujours elle qui ramenait la

première le nom de Paris pour interroger, pour savoir...

Ses yeux brillants s'animaient. Il y avait en elle un secret dont

Étienne n'avait point sa part.

Paris! c'était un conte de fées! la ville où la femme est reine, où

les rêves se réalisent, où le vrai touche au merveilleux, où nulle

espérance n'est folle!...

Étienne disait parfois en finissant:

—On y souffre comme ailleurs, Diane... plus qu'ailleurs... et Dieu

veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne!

Diane ne répondait point. Elle retournait auprès de sa sœur dont la

nature, moins réfléchie, avait aussi moins d'audace, mais qui pourtant

se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane.

Paris! Paris! c'était leur songe aimé...

Mais si, tout à coup, on leur eût montré la route ouverte et la

chaise de poste attelée, eussent-elles osé? eussent-elles voulu?

Madame, qu'il aurait fallu quitter! et Blanche, le pauvre ange!...

Roger de Launoy, leur compagnon d'enfance, songeait, lui aussi, à

Paris. Il était fier. La douceur de son caractère ne l'empêchait point

de ressentir profondément la froideur avec laquelle Penhoël le traitait

depuis l'arrivée des étrangers au manoir.

Robert et Lola s'étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que

par leurs yeux. Tous ceux qu'on aimait avant cela étaient devenus

indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu'il chérissait

d'une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu'il aimait

d'amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps.

Que fût-il devenu? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait

du cœur...

Aujourd'hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout

à la fête; on riait, on se croyait heureux! Les deux jeunes filles

portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire

que c'était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant

leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient

sous la futaine; les souliers à boucles d'étain ne pouvaient grossir

leurs pieds délicats et mignons; l'étroit serre-tête lui-même, qui

laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux

châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à

la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés

rustiques.

C'était plaisir de les voir sauter sur l'herbe, gracieuses et légères

comme des fées. Il émanait d'elles une gaieté vive et à la fois douce

qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal.

Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact; la pauvre Blanche

elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires.

Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles

semblait se voiler tout à coup; c'était lorsque leurs yeux se

tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras

de Jean de Penhoël.

Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement

sur Madame. Sa belle tête s'inclinait maintenant fatiguée, et

la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du

découragement.

L'oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux

bleus du vieillard, baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée,

on lisait l'immense désir de soulager et de consoler.

Mais la consolation était impossible sans doute, car l'oncle Jean se

taisait comme s'il n'eût point pu trouver de paroles.

Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu'elles

échangeaient alors donnait à penser que leur joie d'enfant n'avait que

les apparences de la franchise.

Elles voyaient encore autre chose, et c'était bien étrange!

Robert de Blois, qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de

temps en temps vers Madame et lui faisait des signes.

Diane et Cyprienne avaient cru d'abord se tromper, mais il n'y avait

plus à douter. Madame, à deux ou trois reprises différentes, avait

répondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l'homme

dont la présence au manoir empoisonnait sa vie et menaçait l'avenir de

son enfant!...

C'était inexplicable.

Mais le bal était charmant par cette chaude soirée, sous les arbres

touffus. A part Diane et Cyprienne, personne ne s'inquiétait de ces

petits mystères qui s'agitaient sourdement sous la surface tranquille

de la vie du manoir.

Si la partie grave de la société prévoyait, nous allions dire

espérait quelque malheur, c'était dans un avenir lointain encore.

Le seul accident que l'on pût redouter ce soir, c'était quelque

malencontreuse averse venant clore la fête au meilleur moment.

Aussi chacun tressaillit de surprise et d'effroi lorsqu'on entendit,

au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu'arrache la souffrance

soudaine et intolérable.

L'orchestre se tut; les danses cessèrent, et la galerie se leva d'un

commun mouvement.

Tous les regards effrayés, ou seulement curieux, se portèrent à la fois

vers l'endroit d'où la plainte était partie.

On vit Blanche de Penhoël, immobile et comme morte, étendue tout de son

long sur l'herbe.

Robert de Blois était à genoux auprès d'elle et appuyait sa main contre

son cœur.

Roger, Diane et Cyprienne s'élancèrent en même temps; mais ce fut

Madame qui arriva la première auprès de sa fille.

Il faut renoncer à peindre tout ce qu'exprimait en ce moment le visage

désolé de Marthe de Penhoël.

Un rouge ardent et fiévreux avait remplacé la pâleur de sa joue.

L'épouvante qui glaçait son âme de mère était dans ses yeux.

Sa main, forte en cet instant comme la main d'un homme, repoussa

brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler.

Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renversée,

entre ses bras. Blanche, évanouie, ne respirait plus.

Comme Cyprienne et Diane s'empressaient, inquiètes autour d'elle,

Madame les éloigna d'un geste impérieux.

Robert se rapprocha et s'inclina jusqu'à effleurer presque son oreille.

—N'oubliez pas!... murmura-t-il froidement.

Un éclair de haine brilla au milieu de la détresse désespérée qui

voilait le regard de Marthe de Penhoël.

Mais elle fit sur elle-même un effort violent et se contraignit à

sourire.

—Je n'oublie rien! dit-elle tout bas.

Puis elle reprit en s'adressant à Roger et aux deux filles de l'oncle

Jean:

—Amusez-vous, mes enfants... Voici Blanche qui rouvre les yeux... je

vais vous la ramener tout à l'heure bien guérie...

FIN DU TOME PREMIER.

* * * * *

TABLE DES MATIÈRES

DU PREMIER VOLUME

Première partie

Le déris

I Le Mouton couronné 1

II Une redingote a deux 21

III L'absent 47

IV Boston de Fontainebleau 69

V Chanson bretonne 93

VI Deux propriétaires 115

VII Les ressources de Bibandier 135

VIII Le déris 151

IX Un hôte charmant 165

Deuxième partie

Le manoir

I L'Érèbe 191

II La fête 239

Corrections:

Page 88: «Carantoir» remplacé par «Carentoir» (qui était

cabaretier à Carentoir).

Page 129: «Gauthier» par «Gautier» (Notre nouveau marié

s'appelle Gautier).

Page 153: «s» par «su» (Un sentiment dont Penhoël n'aurait

point su).

Page 193: «Sen» par «Sein» (île de Sein).

Page 225: «sais-je» par «suis-je» (—Le suis-je?... prononça

le nabab).

Page 241: «air» par «aire» (allumé dans l'aire de la métairie).

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Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 1 · 第 11 / 11 段