prit sa main avec une respectueuse hardiesse.
—Vous m'avez fait un reproche cruel, dit-il doucement; c'est pour moi
que je vous prie de m'entendre... Je crois que vous avez rencontré
des hommes mauvais en votre vie, milord... Au moins, si vous vous
souvenez de moi, vous direz qu'il est en Bretagne un cœur confiant
et reconnaissant...
—Orgueil!... pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant
radoucie; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.
Le jeune matelot se recueillit un instant; et à mesure qu'il faisait
retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son
regard.
—Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il;
son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord... La
branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue...
La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu'à manger le pain
des autres...
Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa
coutume. Vincent avait pris la résolution d'expier sa faute prétendue
et d'aller jusqu'au bout.
—Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le
manoir de mon cousin germain, que j'appelais mon oncle à cause de la
différence d'âge... Il était bon pour nous, et mon père nous disait
sans cesse de l'aimer.
«Mon oncle a une fille qu'on nomme Blanche... Avant de savoir ce que
c'est que l'amour, je l'aimais...»
—Une idylle bretonne! grommela le nabab avec humeur.
—Je l'aimais..., continua Vincent qui parut ne point prendre garde à
l'interruption; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie,
milord... Moi je n'avais qu'une pensée la nuit et le jour... Sais-je
ce que j'aurais fait pour elle?... Quand elle était triste, la pauvre
enfant, mon cœur saignait... Quand elle souriait, je sentais
dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel!...
«Je n'espérais guère, car Blanche était l'unique héritière des biens de
la famille, tandis que moi je n'avais rien... Je ne me demandais jamais
ce que serait l'avenir. Je la voyais: j'étais heureux...
«Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n'aurais peut-être pas
espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour! C'était
d'en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de
Dieu...»
Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses
yeux étaient humides...
Ce n'était plus de l'ennui qui était sur le visage de Montalt. Une
amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait
évidemment une sensation pénible.
Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient
quelques gouttes de sueur.
—Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de
brusquerie, tout ce qu'il y avait de respect timide au fond de mon
cœur!... La regarder seulement me semblait de l'audace... et quand
je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d'un baiser,
j'avais du froid dans les veines comme à la pensée d'un crime.
«Oh! il a fallu que Dieu me prît ma raison!... J'étais fou!... plus fou
mille fois que les malheureux qu'on enchaîne à leur grabat derrière des
grilles de fer!...»
Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.
Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s'être arrêté un
instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un
visible effort.
«Un jour, on donnait fête au manoir... il y a de cela bientôt six
mois... C'était une de ces belles journées qui devancent la saison, et
qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.
«L'atmosphère était tiède; pas un souffle d'air n'agitait la verdure
naissante.
«J'étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je
tremblais de cette fièvre tenace qui semble s'exhaler de nos marais
d'Ille-et-Vilaine...»
—Ah!... fit Montalt; vous êtes d'Ille-et-Vilaine?
—Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage... A
table, j'avais peine à me tenir droit sur mon siége.
«—Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n'apporte pas ainsi un
visage d'hôpital parmi de joyeux convives!... Buvez comme un homme, ou
allez vous mettre au lit!...
«Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi,
à côté de sa mère; elle souffrait, elle aussi, d'un mal pareil au mien;
son angélique visage avait comme un voile de pâleur... Mon Dieu! si
vous saviez comme elle était belle!...
«Je restai: pouvais-je me priver volontairement de sa vue? Et, pour
avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent
que de coutume.
«Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de
mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.
«Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j'errai durant une heure
dans les allées du jardin.
«Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s'emplissait de rêves
insensés, de rêves comme je n'en avais jamais eu avant ce jour, comme
je n'en ai jamais eu depuis...
«Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles.
Quand j'entendais le bruit de leurs voix, je m'éloignais, parce que
leur gaieté me blessait le cœur.
«Il y avait, à l'extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle,
un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du
jour.
«Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle
rêverie à travers les branches de la charmille.
«D'instinct et sans le savoir, je m'étais dirigé vers ce berceau.
«La nuit était sombre et lourde. Quand j'arrivai au seuil de la chambre
de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui
en occupait le centre...»
Le jeune matelot s'arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et
comme brisées de sa lèvre pâle.
Une chose étrange, c'est que le nabab semblait lutter avec lui
d'émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage,
Montalt était d'une pâleur livide.
Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration
pénible et oppressée.
Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à
peine jusqu'aux oreilles de Montalt.
—Il n'y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il; j'entrai dans
le berceau; je m'agenouillai auprès de Blanche endormie et je l'adorai
silencieusement, comme on adore Dieu.
«J'entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux;
je comptais les battements de son cœur...
«Les instants s'écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des
convives n'arrivaient plus jusqu'à nous.
«Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines...
«Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l'obscurité la
voyaient sourire à son rêve.
«Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon
amour; et pourtant, il me sembla l'entendre prononcer mon nom dans son
sommeil...»
Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son
corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur
sillonnaient son front et ses tempes.
Vincent n'y prenait point garde.
«—Le démon!... le démon!... murmura-t-il avec égarement; le démon prit
mon âme!... Dieu m'abandonna... je me levai... mes lèvres touchèrent
les lèvres de Blanche...
«Blanche dormait toujours...
«Oh! pourquoi la foudre ne m'a-t-elle pas frappé en ce moment?
«La pauvre enfant s'éveilla entre mes bras qui la pressaient
avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé
l'ivresse... moi, je m'enfuis comme un criminel...
«Toute la nuit j'errai dans la campagne. L'enfer était au fond de mon
cœur...»
Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.
Il n'écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d'une
voix navrée.
«—Je la revis le lendemain, disait-il; les anges ne devinent point
le mal... elle ne m'avait pas reconnu... elle ne savait pas... elle
souriait!...»
Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa
poitrine.
Il y eut un long silence.
Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son
bras; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux,
et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.
Montalt était si pâle qu'on eût dit un fantôme. Un sourire plein
d'amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans
son regard une sorte de folie froide et poignante.
—Où donc avez-vous appris cette histoire?... demanda-t-il d'une voix
basse et saccadée.
Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.
—Répondez-moi!... répondez-moi!... dit le nabab en secouant son
bras avec une violence terrible; saviez-vous à quoi vous vous exposiez
en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme?...
—Vous!... balbutia Vincent stupéfait.
—Moi!... moi!... répéta Montalt avec force.
Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu'il ajoutait:
—Tout cela est vrai!... tout cela est bien vrai!... elle était plus
belle que les anges!... et le démon me frappa de folie... Mais n'ai-je
donc pas encore assez souffert pour expier mon crime?...
Vincent croyait rêver; plus il s'efforçait de comprendre, plus la nuit
se faisait épaisse dans son esprit.
Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur
son divan.
Il resta là sans mouvement pendant plus d'une minute; puis il
tressaillit comme on fait à un brusque réveil.
—Laissez-moi!... dit-il à Vincent.
Le jeune marin s'éloigna aussitôt.
Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui
défaillait; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.
Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble
de forme étrangère, qu'il ouvrit à l'aide d'une petite clef
suspendue à son cou par une chaîne d'or.
Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle
disparaissait sous une garniture de diamants d'une eau éblouissante.
Ses doigts tremblaient, tandis qu'il hésitait à soulever le couvercle
de la boîte.
Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel
trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.
Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.
Montalt l'ouvrit enfin: elle ne contenait qu'une boucle de cheveux
blonds, fins et doux comme des cheveux d'enfant ou de jeune fille.
Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il
contempla durant plus d'une minute la boucle de cheveux. Une sorte de
religieuse extase l'absorbait...
Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s'échappa de ses
lèvres, un nom de femme...
Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.
II
LA FÊTE.
Trois ans s'étaient écoulés depuis ce soir d'orage où le jeune M.
Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première
fois le seuil du manoir de Penhoël.
La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et
là par quelques ruisseaux paisibles. A la place même où nous avons vu
le bac de Benoît Haligan traîné par l'inondation furieuse, les maigres
troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l'herbe parfumée.
La rivière de l'Oust coulait silencieuse entre les deux collines
au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante
et chaude, après une étouffante journée.
A mesure que l'ombre devenait plus épaisse, on voyait s'allumer des
lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture
aux marais de Glénac.
Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du
marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon
par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies
s'étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.
Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n'avaient rien de
sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance;
pour les bons gars, course à l'oie, _papegault_[4], lutte corps à corps
et guerre des fouets; pour les filles, concert solennel et danses sur
la place de la mairie; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné
de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de
l'église.
[4] Tir au fusil.
C'était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l'honneur du roi
Louis XVIII.
De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était
sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l'air de la
métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.
Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René
de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l'aide
d'une belle torche bleue fleurdelisée d'argent. La flamme montait
gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles
murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.
A l'entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.
Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population
noble et bourgeoise de la contrée, la _société_ avait aussi sa fête.
Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l'aire
de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il
y avait eu festin, et le bal allait commencer.
On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et
beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon; le cidre de la
métairie était excellent; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de
belle humeur avec les convives de l'aire, de même que les lampions
prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.
C'était un bon jour pour tout le monde, et l'on n'en était pas à
savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s'y
mettait.
Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte
où s'élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres
environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants
boisés de la colline.
La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée
dans une obscurité complète.
Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords
duquel le cours tranquille de l'Oust mettait une étroite frange
d'argent.
La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne; nul reflet n'y
arrivait, et c'est à peine si quelques échos lointains des mille bruits
de la fête y descendaient comme un murmure perdu.
Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à
travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et
l'on entendait de temps en temps comme un cri sourd.
La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le
sorcier, dont la porte était grande ouverte.
C'eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la
scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre
passeur.
L'intérieur de la cabane était tel que nous l'avons vu dans la première
partie de cette histoire: un grabat entre quatre murailles nues et
humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche.
Mais le grabat semblait plus misérable encore qu'autrefois; les
murailles s'étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en
lambeaux.
Benoît Haligan paraissait avoir subi l'effet du temps plus cruellement
encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, hâve comme
un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans
sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide
à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe.
Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu'un pétard détonait au haut de la
montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement.
Il murmurait une prière pour les _bleus_ qu'il avait tués sur la lande,
durant les guerres de la chouannerie...
Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son
lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n'avait pas mis le
pied sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son
agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur
superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère,
bien qu'il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié
la route de sa cabane.
Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes
filles de l'oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient
chaque jour s'asseoir à son chevet, des semaines entières se seraient
écoulées sans qu'un être humain passât le seuil de sa cabane.
Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de
consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d'autres
fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne
tombait sur son visage.
Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié.
Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d'étranges paroles
s'échappaient de ses lèvres. On eût dit qu'il voyait les jeunes filles
déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu
leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant
l'éternité.
Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant malheur à tout
ce qui portait le nom de Penhoël.
Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps; chacun
savait cela.
Personne n'était sans l'avoir entendu dire plus d'une fois que sa
maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.
Depuis ce soir d'orage où il avait monté dans le bac, pour ne point
abandonner le maître de Penhoël, il ne s'était pas relevé.
Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal,
se portait à merveille, et jamais on n'avait vu paire d'amis s'entendre
mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.
On laissait dire l'ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de
vieillesse...
Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre
battue de l'aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de
joie brûlait, le cidre coulait: Vivent le roi et les jolies filles!
Et vive aussi l'absent! car cette fête de Louis n'était pas pour le
roi tout seul. L'aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il
y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir,
bien plus souvent qu'en l'honneur de Sa Majesté.
Devant la porte de la ferme, un groupe de graves métayers, présidé
par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans
se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui
regrettent.
Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l'aîné de
Penhoël.
Chacun recueillait ses souvenirs: on rappelait une anecdote cent fois
racontée, un trait de courage, une preuve de bon cœur, une joyeuse
étourderie...
C'était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que
le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le
jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son
souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les
anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler
du bon temps passé.
Quel fier chasseur! On connaissait le son de sa trompe tout le long
du marais, jusqu'au confluent de l'Oust et de la Villaine. Il courait
mieux que les gars de Saint-Vincent! A la lutte, il faisait plier
les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg! C'était lui
qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours! Au
_papegault_, c'était la balle de son beau fusil qui allait se ficher
sur le clou!
Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le prix de la course,
le prix du tir et encore le prix de la barre, ah! personne n'avait
oublié cela:
—Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme! Mathurin,
tu es le plus pauvre, à toi le mouton!
Et la bourse brodée de laine rouge à l'un; et à l'autre, l'épinglette
d'acier avec ses belles touffes de soie!...
Oh! le cher jeune monsieur!...
A mesure qu'on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques
ménagères s'approchaient; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs
souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards.
Et quand le père Géraud, l'œil humide et la voix tremblante, levait
son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient:
—M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent? le pied
plus alerte, la main plus sûre, le cœur plus généreux?...
Hélas! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait
qu'il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi.
Matelot, comme le fils d'un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du
commandant de Penhoël!
On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un
malheur autour de cette famille aimée. René de Penhoël restait bien
au manoir, riche encore et respecté, mais ceux qui avaient connu
l'absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhoël était morte...
Au moment où l'on avait allumé le feu de joie, les nobles hôtes
du manoir avaient daigné se mêler, suivant la coutume, aux danses
villageoises; puis la fête s'était séparée en deux camps: paysans
et paysannes avaient continué de sauter dans l'aire, tandis que les
cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un
salon de verdure, ménagé au milieu du jardin.
Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, présidait
à la fête villageoise. Tout le monde l'appelait M. Blaise bien
respectueusement; il portait un costume d'apparat qui ressemblait plus
à l'habit d'un homme comme il faut qu'à la livrée d'un domestique.
Tandis qu'il dominait les paysans de l'aire de toute la hauteur de son
importance, son maître, M. Robert de Blois, était, dans le jardin, le
roi du bal.
Personne, en vérité, ne pouvait lutter avec lui d'élégance et de
belles manières. C'était lui qui donnait les ordres et qui faisait les
honneurs. René de Penhoël ne paraissait point, et personne ne songeait
à s'en inquiéter.
M. de Blois était là; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon? Il se
multipliait; il se montrait gracieux pour tous et pour toutes. Il
était si bien l'ami de la maison qu'aisément on eût pu l'en croire le
maître.
L'assemblée était fort bizarrement composée. Il y avait de charmantes
jeunes filles et des demoiselles d'un ridicule très-avancé. Parmi les
premières, il fallait distinguer Blanche de Penhoël, la plus jolie de
toutes.
Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait complétement ce
qu'avait promis son enfance. Impossible de trouver une beauté plus
douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conservé cette
expression tendre et presque céleste qui lui avait valu de la part des
bonnes gens du pays le surnom de l'Ange de Penhoël.
Elle portait une robe de mousseline blanche, bordée par une guirlande
de petites fleurs bleues. Cette toilette allait à son visage et à la
grâce languissante de sa taille.
Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher
sa mère au jardin, et qu'on la voyait se perdre dans le demi-jour des
longues allées, elle ressemblait à ces pâles et belles visions que se
faisait la poésie des bardes de Bretagne.
Il y avait des moments où le visage de Blanche exprimait le plaisir
naïf de l'enfant qui se sent naître jeune fille: la joie inconnue du
premier bal. Ses traits rayonnaient alors; un éclair s'allumait
dans l'azur de ses grands yeux. Puis sa paupière retombait, triste; le
sourire ébauché mourait sur sa lèvre. Dans ce cœur de quinze ans, y
avait-il déjà une douleur cachée?...
Robert de Blois s'empressait beaucoup autour d'elle, et y mettait même
une sorte d'ostentation. Il ne cédait guère l'honneur de prendre sa
main pour la contredanse qu'à un seul rival, auprès de qui ses manières
avaient un singulier mélange de cordialité feinte et d'inquiétude
dissimulée.
Ce rival n'était autre que le jeune comte Alain de Pontalès, héritier
unique de l'ancienne fortune des Penhoël.
Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille,
qui existait autrefois entre Penhoël et Pontalès, avait pris fin,
grâce à l'intervention de Robert. Le manoir et le château voisinaient
maintenant. René s'était résigné à voir des étrangers occuper le
domaine de ses pères.
En définitive, le vieux Pontalès était un brave homme, capable de
rendre service à l'occasion. Personne n'ignorait que Penhoël avait
puisé plus d'une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien
garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour être les meilleurs amis
du monde.