—Il paraît que l'oncle est décidément trop grand seigneur pour

faire la partie de pauvres gens comme nous! prononça-t-il avec amertume.

La raillerie était d'autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de

famille sans héritage et sans patrimoine, vivait à peu près à la charge

de son neveu.

Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de

tristesse, où se peignait la douce patience de son âme.

—Je vous prie de m'excuser, Penhoël, dit-il.

René haussa les épaules. Il eût voulu quelqu'un pour lui tenir tête.

—Vous avez donc des pensées bien intéressantes? reprit-il sans rien

perdre de sa mauvaise humeur.

L'oncle Jean ne répondit point et sa paupière se baissa.

—Nous ferez-vous la grâce de nous dire, poursuivit René de Penhoël,

quel est le sujet de vos attachantes méditations?

L'oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupière était humide.

—C'est que je me souviens, moi!... dit-il d'une voix basse et presque

solennelle.

—Et de quoi vous souvenez-vous?

L'oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.

—Il y a aujourd'hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis

de Penhoël a quitté la maison de son père pour n'y plus revenir...

Ce nom tomba au milieu du silence.

Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle.

Tous les hôtes du manoir étaient muets.

V

CHANSON BRETONNE.

On eût dit que ce nom de l'aîné de la famille, jeté ainsi à

l'improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était

sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque

lugubre régna dans le salon de Penhoël.

Cet intérieur, tout à l'heure si calme et au bonheur duquel on ne

pouvait supposer d'autre ennemi que l'ennui monotone de la vie

campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect.

Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant

que le nom de l'aîné eût été prononcé, rien n'expliquait dans la

physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du

père Géraud, l'honnête aubergiste de Redon.

C'était une famille paisible: deux époux, jeunes encore, qui s'aimaient

de la tendresse un peu trop calme du mariage.

Maintenant, les paroles de l'aubergiste prenaient un sens. Sous cette

paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d'un drame de

famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé.

Madame était devenue pâle comme une statue d'albâtre, et ses yeux

baissés ne regardaient plus l'Ange, qui dormait toujours.

Le maître de Penhoël, qui avait jeté d'abord sur l'oncle Jean un coup

d'œil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention

sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous

ses cheveux.

L'oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé

l'absorbait; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y

avait de la joie et des larmes.

Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis

sourires. Elles regardaient, à la dérobée, tantôt le sombre visage

du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur cœur se serrait.

Le reste de l'assemblée était immobile et muet. Personne n'osait rompre

le glacial silence.

Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des

croisées et la grêle battait contre les carreaux.

Deux personnes dans le salon restaient à l'abri du malaise général;

c'était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c'était Vincent de

Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n'entendait ni ne

voyait rien.

Tandis que ses deux sœurs et Roger de Launoy subissaient de plus

en plus l'effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du

manoir, Vincent se prit à sourire parce que l'Ange souriait à son rêve.

Durant quelques secondes, la pure beauté de l'enfant s'éclaira d'un

rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche

s'entr'ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles...

Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.

Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu; un nuage douloureux

descendit sur son front. Elle s'agita faiblement contre le sein de sa

mère.

Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son

rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri.

En voyant s'ouvrir ses yeux bleus, doux comme l'amour d'un enfant, on

eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l'avait

surnommée l'Ange.

Elle jeta tout autour d'elle un regard où il y avait un reste de

crainte; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au

cou de sa mère.

—Oh!... dit-elle tout bas, comme cela m'a fait peur!... je l'ai vu! je

l'ai vu!...

Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux

oreilles de chacun.

—Sais-tu de qui je parle?... reprit-elle voyant que sa mère ne

l'interrogeait pas; tu m'as dit souvent combien il était beau et

bon!... oh! je l'ai bien reconnu tout de suite!...

La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n'osait point se

relever.

Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre.

La bouche pincée de l'homme de loi remuait et disait malgré lui toutes

les pensées d'ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle.

Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne et Diane s'étaient

rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.

—Tu ne veux pas me dire que tu devines? reprit cette dernière avec un

reproche enfantin; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me

fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis!...

La respiration du maître de Penhoël s'embarrassa dans sa poitrine.

Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques

gouttes de sueur.

Madame restait immobile et froide en apparence.

—Je l'ai vu, reprit Blanche, et j'ai été bien heureuse, car il m'a

prise dans ses bras en me disant: «Conduis-moi vers ta mère!...» Oh!

mère! s'interrompit-elle, comme il avait l'air de nous aimer toutes les

deux!...

René de Penhoël se leva d'un mouvement violent et se prit à parcourir

la chambre à grands pas.

Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s'ouvrirent, chargés

d'une tristesse profonde, mais fiers et calmes.

L'Ange ne prenait point garde et continuait:

—Comme j'allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait

s'est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle

Louis est devenu pâle... son corps s'allongeait, s'allongeait!...

il avait de grands bras maigres... Il s'est couché sur la terre, et

j'ai vu qu'il était couvert d'un drap blanc...

Penhoël venait de s'arrêter en face de sa femme, les sourcils

contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient

comme s'il eût retenu des paroles prêtes à s'élancer.

Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de

l'oncle Jean étouffée et lente qui disait:

—Qu'as-tu vu encore, ma fille?... Dieu parle parfois dans les rêves

des enfants...

Blanche eut un frisson de peur.

—Oh! je ne voudrais pas revoir cela! murmura-t-elle. Comme il était

étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui... Où donc était

son beau sourire? Ses yeux ne remuaient plus... je l'ai touché... il

était froid comme du marbre...

La voix de l'oncle Jean rompit encore le silence.

—Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu

diras désormais: «Mon Dieu! prenez pitié de l'âme de mon pauvre oncle

Louis...»

Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole

n'était tombée de la bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont

la régularité lourde n'exprimait, d'ordinaire, que l'apathie et la

paresse de l'intelligence, reflétaient maintenant d'énergiques émotions.

On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces

successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et

peut-être aussi du remords.

Il avait bu la moitié du flacon d'eau-de-vie. L'alcool se joignait à la

passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang.

Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une

menace muette, mais terrible.

Ce ne fut qu'un instant. A la voix de l'oncle Jean, ses traits se

détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme.

Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même; puis il cacha

son visage entre ses deux mains.

—Mensonge!... mensonge!... murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je

défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort!...

Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël.

—Louis!... mon frère Louis!... reprit-il à voix basse; tout le monde

sait combien je l'aimais!... Non, non, il n'est pas mort!... Dieu

m'aurait envoyé des songes à moi aussi... Je suis son frère... Qui donc

a le droit ici de l'aimer plus que moi?

A ces derniers mots, son œil eut encore un éclair farouche, et son

regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur.

Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba.

Il s'approcha de sa femme et lui baisa la main d'un air qui demandait

pardon; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément

contre son cœur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous

ses mouvements.

On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui

de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l'enfant n'eût pas

été en sûreté dans les bras de son père.

Tout cela eût paru bien bizarre à l'étranger qu'on aurait introduit

pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la

conduite du maître une énigme inexplicable. L'élan de tendresse qui

l'entraînait maintenant s'adressait à sa femme autant qu'à sa fille,

et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les

enveloppait naguère.

Une chose non moins étrange, c'était la froideur égale avec laquelle

Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari.

Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les

indices d'un cœur dévoué...

Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et

Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur.

L'oncle rêvait toujours. Le bon maître d'école battait machinalement

les cartes pour se donner une contenance, et l'homme de loi, lorgnant à

la dérobée le flacon d'eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment

l'explication de l'incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi

les hôtes du manoir aurait pu l'expliquer autrement et mieux; mais

c'était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets

confiés.

Penhoël s'était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux

blonds de l'Ange qui lui souriait doucement.

—Marthe, disait-il d'une voix basse et tremblante d'émotion, je suis

un fou!... j'ai trop de bonheur!... et Dieu me punira, car je suis

ingrat envers sa miséricorde.

Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé

par un reste d'égarement la parcourait avec adoration.

—Sais-je pourquoi je souffre tant? reprit-il. Oh! Marthe!...

Marthe!... je vous en prie, dites-moi que vous m'aimez.

—Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité.

Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec

une conviction de plus en plus arrêtée:

—Il est ivre comme la monture du diable!...

La physionomie de Penhoël s'était encore une fois transformée, tandis

qu'il poursuivait d'un accent triste et découragé:

—Comme vous me dites cela, Marthe!... Oh! vous avez un bon cœur...

et vous ne voulez pas me désespérer!

Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de

nouveau le front de son père.

La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent

le feu de son regard.

—Madame!... madame!... reprit-il, j'ai beau me dire que je suis fou,

le passé me répond: «Tu es sage...» Je me souviens!... et je crois que

vous vous souvenez mieux encore!...

Et repoussant d'un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna

la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large

rasade d'eau-de-vie.

Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la

salle, personne n'osait faire un mouvement.

René leva son verre plein et l'avala d'un trait.

Il se redressa; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent

un sourire hagard.

—Qu'avons-nous donc? s'écria-t-il en interrogeant de l'œil tour à

tour chacun de ses hôtes; on dirait un soir d'enterrement!... Ne rit-on

plus, morbleu! au bon manoir de Penhoël?...

—J'ai peur, murmura l'Ange qui frissonnait.

Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa

mère l'entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent

la contemplait avec plus d'inquiétude encore que sa mère, et autant

d'amour.

La voix du maître criait dans l'obstiné silence:

—Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air

breton!... C'est pitié! la cloche du souper n'a pas encore sonné et

déjà tout le monde s'endort.

Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y

avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré.

Avec l'aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la

cheminée.

—Que voulez-vous entendre? demanda Diane.

—Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n'en savez pas!...

Chantez ce que vous voudrez.

—Ma chanson, murmura l'Ange.

Les deux filles de l'oncle Jean n'avaient jamais rien refusé à Blanche

de Penhoël.

Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L'Ange ferma les yeux, et

l'on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli

sourire.

Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson

bretonne.

Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des

harpes. Cyprienne et Diane chantaient:

Anges de Dieu qui souriez dans l'ombre,

Blanches étoiles, vierges, fleurs,

Vous qui des nuits semez le manteau sombre,

Anges aimés, pour guérir nos terreurs...

C'était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes

de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le

chemin du cœur.

Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s'attiédit. Une

expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche.

Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un

contre-coup de ce soudain bien-être. L'oncle Jean avait rejeté ses

cheveux blancs en arrière; ses yeux se perdirent au ciel; il semblait

parler à Dieu.

Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l'effet

bienfaisant de cette mélodie; ses sourcils se détendaient, et sa tête

appuyée sur sa main n'exprimait déjà plus de colère.

Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux

chanteuses, cherchant la plus jolie, et s'étonnant à compter les vagues

battements de son cœur.

Elles ravissaient l'œil et l'oreille. Scheffer ne rêva rien de plus

charmant lorsqu'il jeta ses Mignon sur la toile; Cumberworth n'eut

point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les

pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.

Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus

poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une

harmonie sainte en passant par leurs bouches d'enfants...

Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles

dirent le premier couplet:

Belle-de-nuit, fleur de Marie,

La plus chérie

De celles que l'ange avait mis

Au paradis!

Le frais parfum de ta corolle

Monte et s'envole

Aux pieds du Seigneur, dans le ciel,

Comme un doux miel.

La tête de l'Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur

le sein de sa mère.

Les deux jeunes filles chantèrent encore:

Belle-de-nuit, pourquoi ce voile,

Petite étoile

Que le grand nuage endormi

Couvre à demi?

Montre-nous la vive étincelle

De ta prunelle,

Qui semble au bleu du firmament

Un diamant.

—Laquelle voudra m'aimer?... se demandait Roger de Launoy.

Penhoël avait repoussé son flacon d'eau-de-vie.

Le maître d'école et l'homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai

que l'homme de loi bâillait en écoutant.

Cyprienne et Diane reprirent:

Belle-de-nuit, ombre gentille,

O jeune fille!

Qui ferma tes beaux yeux au jour?

Est-ce l'amour?

Dis, reviens-tu sur notre terre

Chercher ta mère?

Ou retrouver le lieu si doux

Du rendez-vous?...

C'est bien toi qu'on voit sous les saules:

Blanches épaules,

Sein de vierge, front gracieux

Et blonds cheveux...

Cette brise, c'est ton haleine,

Pauvre âme en peine,

Et l'eau qui perle sur tes fleurs,

Ce sont tes pleurs[3]...

[3] Les bonnes gens de la campagne morbihanaise confondent,

sous le nom de _belles-de-nuit_, les fleurs que nous appelons

ainsi, les étoiles, et les jeunes filles mortes avant le

mariage. Cette romance, œuvre de quelque troubadour indigène,

n'est qu'une imitation insuffisante du chant original en

langue bretonne. Nous citons tout au long la traduction

littérale de ce chant, d'autant plus volontiers qu'elle ne se

trouve point dans l'admirable recueil des poésies bretonnes,

publié par M. Théodore de la Villemarqué.

LES BELLES-DE-NUIT.

«Petite fille, petite étoile, petite fleur!...

«La belle-de-nuit est la fleur aimée de la Vierge Marie.

«La petite fleur plus rose que la rose, plus blanche que le

lis, bleue comme l'azur du paradis.

«La fleur qui se penche, au matin, semblable à la chrétienne

qui prie...»

* * *

«La belle-de-nuit est la petite étoile, pur diamant du ciel.

«L'étoile qui donne du courage quand on chemine avant le

soleil par les sentiers froids, encore pleins de fantômes...»

* * *

«La belle-de-nuit est la jeune fille morte, la jolie et la

douce! morte d'amour...

«La pauvre fille pâle, qui pleure le long de l'eau et que les

cœurs tristes écoutent.

«La jolie et la douce qui avait seize ans, hélas! quand nous

la couchâmes sous l'herbe...

«Le soir elle est derrière les saules, tout habillée de blanc

comme une fiancée. Ce vent qui se plaint dans les branches,

c'est son haleine...

«Cette perle que le soleil du matin fait luire sur la feuille

tombée, c'est une larme de ses pauvres yeux...

«Petite fille, petite étoile, petite fleur!...»

Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se

fit.

Blanche entr'ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé

sa fatigue; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce

chant eût éveillé au fond de son cœur des émotions nouvelles.

—Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël; chantez-nous quelque

chose de plus gai maintenant.

Les harpes résonnèrent de nouveau; pendant que Cyprienne et Diane

préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l'effet

d'un véritable calmant, tendit la main à l'oncle Jean.

—Vous n'êtes pas fâché contre moi, notre oncle? demanda-t-il.

Le vieillard sembla s'éveiller d'un songe.

—A quoi diable pensez-vous donc? reprit gaiement Penhoël.

—Je songeais, répondit l'oncle Jean de sa voix pénétrante

et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant... Vous

souvenez-vous, René?... Ce fut notre Louis qui nous l'apporta du pays

de Vannes.

Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait.

—C'était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre

père, mon neveu René, reprit l'oncle; comme Louis vous aimait

tendrement!... et qu'il faisait bon vous voir ensemble tous deux,

beaux, forts, joyeux!

Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence,

fit danser cartes et jetons.

—Encore!... s'écria-t-il; veut-on me donner la fièvre chaude?...

Taisez-vous, petites filles!... votre musique me fait mal!

Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n'entendit plus dans le salon

que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors.

La porte s'ouvrit, et un domestique, en costume de paysan, parut sur le

seuil.

Maître le Hivain eut un instant l'espoir légitime de voir les

tribulations de cette soirée se terminer enfin par l'annonce du souper.

—Notre monsieur, dit le domestique, c'est le petit du meunier des

Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.

—Que veut-il? demanda Penhoël.

—Il dit que l'eau descend du haut pays... On n'a jamais vu un _déris_

pareil!... Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand'peur là-bas de

voir leur maison emportée...

Penhoël repoussa son siége précipitamment. L'observateur le moins

clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point.

—Que le petit s'en retourne, dit-il, je vais aller voir ça...

—Par le temps qu'il fait?... murmura Madame.

Penhoël haussa les épaules.

—Par le temps qu'il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait

m'arriver de pis, ce serait de rester au fond de l'eau... et je suis à

me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame!

—Ah!... René!... René!... dit Marthe avec reproche.

—Personne ne m'aime!... poursuivit Penhoël; personne!...

Il s'avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent.

—Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps.

—Vous allez rester ici! répliqua Penhoël, je vous défends de me

suivre!

Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de

loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot

de plus.

—Il est bon, murmura l'oncle Jean comme en se parlant à lui-même; et

son cœur entend encore l'appel des malheureux...

—C'est qu'il n'y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande

Jeanne des Houssayes! grommela le sceptique Macrocéphale...

La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.

René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit

garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne.

René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en

arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de

bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait

l'orage. Sous ce déluge son front restait brûlant.

Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d'un geste

machinal ses cheveux ruisselants qui l'aveuglaient. Et il murmurait

sans savoir:

—Louis!... Louis!... mon frère!...

La nuit était sombre; seulement, à de longs intervalles, un éclair

déchirait le ciel noir.

On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie,

où serpentaient de minces filets d'eau, et les collines lointaines qui

surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres.

Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur,

à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa

droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui

semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.

Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont.

A cet endroit, l'Oust coulait encore lente et tranquille entre ses

hautes rives.

Avant de tourner l'angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le

sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir.

Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes.

—Ma femme et mon enfant!... murmura-t-il d'une voix découragée;

sais-je si je suis heureux ou misérable?...

Il demeura un instant immobile, puis il reprit:

—Je les aime!... Je n'aime qu'elles en ce monde!... et Marthe songe

toujours à l'absent... oh! toujours! toujours!... Et parfois je me

demande si Blanche...

Il s'interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une

pensée affreuse venait de lui traverser le cœur.

—Louis!... Louis!... mon frère!... prononça-t-il encore en reprenant

sa marche vers le haut pays.

On n'eût point su dire si l'émotion qui faisait trembler sa voix était

l'angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère

jalouse.

Durant quelques secondes, il marcha d'un pas rapide, puis il s'arrêta

tout à coup.

Le son lointain d'une trompe se faisait entendre en avant de lui dans

la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la

signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille.

Ils disaient:

—L'eau!... l'eau!... l'eau!...

Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable

à un lointain tonnerre.

C'était l'inondation qui arrivait...

Penhoël s'éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui

l'avait fait sortir du manoir.

Les belles-de-nuit; ou, les anges de la famille. tome 1 · 第 4 / 11 段