aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la vallée s'élargit
brusquement, au sortir même de la gorge creusée par le courant de
l'Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s'étend à perte
de vue, entre deux rangées de petites montagnes parallèlement alignées.
En été, c'est un immense tapis de verdure, où l'œil suit au loin les
courants de l'Oust et de deux ou trois autres petites rivières qui se
rapprochent, qui s'éloignent, qui s'enroulent, semblables à de minces
filets d'argent. L'hiver, c'est un grand lac qui a ses vagues comme la
mer, et où le pêcheur de nacre poursuit son butin chanceux.
L'été, aussi loin que le regard peut s'étendre, on voit, paissant le
gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de génisses folles
qui secouent en frémissant leur garde-vue de bois, et de moutons
nains dont la chair est fort tendrement appréciée par les gourmets
d'Ille-et-Vilaine.
Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux
à ce pacage commun. Le pays est pauvre; chacun profite de l'aubaine,
et il y a tel mois de l'année où l'innombrable troupeau s'étend sans
interruption depuis la gorge de l'Oust, qui a nom Port-Corbeau,
jusqu'aux environs de la Vilaine. Les marais de Glénac et de
Saint-Vincent, transformés en riantes prairies, présentent alors
l'aspect d'une Arcadie fortunée. On ne voit que bergers couchés sur
l'herbe et bergères filant la blonde quenouille. Il y a de longs
flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d'une rivière à l'autre,
les couplets alternés de quelque rustique chanson bien souvent vont et
viennent...
L'hiver, les chalands glissent où paissaient les troupeaux. C'est à
peine si quelques îlots de verdure tachent à de longs intervalles la
plate uniformité du grand lac, où les oiseaux d'eau, rassemblés par
troupes innombrables, remplacent les bestiaux affamés.
Au lieu de cette vie sereine qui animait la vallée, c'est une solitude
silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matinées,
se dresse le fantôme colossal de la _femme blanche_[2].
[2] Vapeur qui s'élève vers le milieu du marais de Glénac,
au-dessus du dangereux tournant de Trémeulé. Les bonnes
gens voient dans cette brume épaisse et blanche la forme
d'une femme de taille colossale. Il y a dans le pays une
longue légende à ce sujet, et la mort de tous les malheureux
engloutis par le gouffre passe sur le compte de la _femme
blanche_.
La configuration même des lieux fait que ce changement se produit
presque toujours avec une surprenante rapidité. Il suffit de quelques
heures parfois pour transformer complétement le paysage, et jamais
il ne faut plus d'une nuit.
C'est par la tranchée du Port-Corbeau qu'arrivent les principaux
affluents de cette petite mer: l'Oust et la Verne réunies.
L'Oust est une tranquille rivière, dont le cours se déroule en anneaux
de serpent et qui semble copier les méandres de la Seine; mais la
Verne, qui descend du haut pays, s'enfle à la moindre pluie et change
son mince filet d'eau, chaque automne, en torrent redoutable.
A partir de l'étang où elle prend sa source, à quelques lieues de
là, jusqu'au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain défie
l'inondation; mais, une fois passée la double colline, toute défense
cesse et l'eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L'Oust
et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop étroite et
s'élancent dans la plaine, où les troupeaux fuient devant elles.
A l'heure de ces crues périodiques et si rapides, un messager à cheval
part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de
l'inondation. Il court le long des rives de la petite rivière et arrive
jusqu'à la porte du marais, où sa trompe lugubre annonce de loin l'eau
menaçante.
Une demi-heure après que la trompe a sonné, un grand bruit se fait dans
la gorge et une nappe d'écume s'élance sur la route de Redon, qui
disparaît sous l'eau la première.
Du haut de la colline, coupée en deux par le Port-Corbeau, le paysage
est toujours admirable, soit que l'Oust et la Verne coulent endormies
dans leurs lits sinueux, soit que le _déris_ étende à perte de vue sa
nappe bleuâtre. Du côté du marais, c'est un encadrement de collines
boisées, sur la croupe desquelles s'étagent au loin les maisons de
quelques bons bourgs, dominées par le clocher aigu et gris de la
paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperçoit la ligne noire de
l'antique forêt de Penhoël, au-devant de laquelle se dresse le beau
château qui portait autrefois le même nom, et qui, à l'époque où se
passe notre histoire, appartenait à M. de Pontalès.
De l'autre côté des deux collines, vers le nord et l'orient, c'est une
lande énorme, rase comme velours, et qui va rejoindre à trois lieues
de là les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l'appelle la lande
Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperçoit le rose
mélancolique de ses bruyères, où tranche çà et là la voile blanche d'un
moulin à vent.
Au bord même de l'Oust et sur la rive opposée à la route de Redon, se
trouve une petite cabane couverte en chaume, à demi cachée par
les plants de châtaigniers qui tapissent la montée. C'est la cabane du
passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarré à la sortie de la gorge.
Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge même, court une
massive muraille en maçonnerie, vieille comme les plus vieilles
traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et
sans lézardes sous son vêtement de lierre, jusqu'à une vingtaine de
pieds de l'eau. A son extrémité orientale s'élève un petit donjon à
demi ruiné que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet.
C'est là tout ce qui reste d'un château fort appartenant aux sires de
Penhoël, et qui servait sans doute à garder le passage de l'Oust.
La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications
dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contrée.
En 1817, ces formidables fondements n'avaient plus déjà leur couronne
de remparts crénelés, et ne supportaient plus qu'un petit manoir
moderne, construit vers la fin du règne de Louis XV.
C'était là qu'avaient habité jusqu'à la révolution les cadets de la
riche famille de Penhoël, tandis que les aînés demeuraient au grand
château possédé maintenant par les Pontalès.
Le manoir était en parfait état de conservation et bâti dans
un style assez gracieux; mais, posé comme il l'était au-dessus d'un
véritable précipice et sur l'extrême rebord d'une plate-forme nue, il
prenait un air de tristesse et d'abandon.
Sa façade, composée d'un petit corps de logis et de deux ailes
en retour, était tournée vers le marais et semblait regarder
mélancoliquement, par delà les verts coteaux de Glénac, le château
antique où résidait jadis l'aîné des Penhoël. Malgré la distance, on
pouvait distinguer encore la fière architecture du château qui se
dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et
entouré d'une magnifique ceinture de futaies.
* * * * *
La nuit était tombée depuis quelque temps déjà; c'était environ deux
heures après que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitté
l'auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon.
L'Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et
malgré l'obscurité croissante on voyait encore les divers cours d'eau,
disséminés dans l'étendue du marais, trancher en blanc sur le gazon
noir.
La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau
était parfaitement sèche, et les petits flots tranquilles qui
clapotaient doucement à l'arrivoir éloignaient jusqu'à l'idée du danger.
Cependant, une personne du pays même et connaissant les coutumes des
alentours aurait senti d'instinct l'approche d'une crise imminente.
Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d'habitude à
cette heure. Les bestiaux étaient évidemment rentrés, et Dieu sait que
d'ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer
les nuits d'automne à la belle étoile. Ce soir, le marais était une
solitude.
Un autre symptôme d'alarme non moins significatif se présentait sous
l'espèce d'une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant
la cabane du passeur.
Ce n'était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé
ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte.
A part cette lueur, on n'apercevait absolument rien dans la campagne,
et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s'élevât
jusqu'au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du
manoir...
Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d'assez
vaste étendue, dont les ornements modestes accusaient néanmoins le
style fleuri du XVIIIe siècle. Au fond de la grande cheminée
en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive
éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles.
Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui
précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud
dans le précédent chapitre.
A l'un des angles du foyer, autour d'une petite table carrée, se
tenaient le maître de Penhoël, l'oncle Jean et deux hôtes du manoir,
engagés dans une partie de cartes.
René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste
de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits
réguliers se chargeaient seulement d'un peu trop d'embonpoint, et les
boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait
l'énergie. L'aspect général de son visage peignait une humeur
paresseuse et lourde.
L'oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus
vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses
grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large
et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins.
Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d'une femme.
Il parlait peu; quand il parlait, on s'étonnait d'ouïr la voix douce et
musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire.
Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure
consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton.
Les deux autres joueurs n'étaient rien moins que le père Chauvette,
maître d'école au bourg de Glénac, et maître Protais le Hivain,
jurisconsulte rustique, chargé de cultiver le goût des procès à cinq ou
six lieues à la ronde.
La Bretagne aime les procès presque autant que la basse Normandie:
il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un médecin et qui
jouissent de leur homme de loi.
Cela ressemble à ces petits arbres indigents, maigres, étiolés, où se
prélasse quelque grosse et laide chenille...
Le père Chauvette était un petit homme gras, simple d'esprit, paisible
de mœurs et content de tout le monde, excepté de M. le Hivain,
son ennemi naturel. L'homme de loi avait une figure étroite, sèche,
bilieuse, qui essayait perpétuellement de sourire. Malgré sa gaieté
humble et grimaçante, on devinait en lui l'esprit envieux et méchant.
Sa longue tête osseuse, couronnée de cheveux noirs et plats, lui
avait fait donner par le père Chauvette le sobriquet scientifique de
Macrocéphale, et chaque fois que le bon maître d'école se livrait à
cette plaisanterie, il ajoutait en manière de note: «Genre d'insectes
coléoptères, dont le nom est tiré du grec et qui ont la tête longue
comme M. le Hivain...»
La table, dressée entre les quatre joueurs, supportait, outre les
cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de
fiches et une pancarte imprimée contenant les règles du _boston de
Fontainebleau_.
L'autre angle de la cheminée était occupé par un groupe plus nombreux
où dominait l'élément féminin. Tout auprès du foyer, une femme, jeune
encore, et dont le visage régulièrement beau avait un caractère de
douce dignité, s'asseyait renversée dans une immense bergère à ramages.
Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tête
blonde s'appuyait sur son sein.
C'étaient la vicomtesse Marthe de Penhoël et sa fille Blanche, que les
bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnommée _l'Ange_.
Les hommes de la campagne sont poëtes. On disait que l'Ange de Penhoël
était trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la
voudrait bientôt dans son paradis...
Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une
maladive pâleur sur le front de Blanche, et dans son idéale beauté on
devinait la faiblesse et la mélancolie.
En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l'azur céleste
de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les
formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s'affaissaient
sur les genoux de sa mère, qui la tenait entre ses bras, et dont le
regard abaissé était empreint d'une tendresse passionnée.
La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein
d'abandon et d'amour.
De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie
engagée, et jetait vers elles une œillade rapide. C'était comme à la
dérobée qu'il les contemplait ainsi, et l'on eût difficilement défini
le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.
Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d'amertume. Il posait
son jeu sur la table et versait une rasade d'eau-de-vie dans un petit
gobelet d'argent placé auprès de lui sur un guéridon.
Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l'Ange bien
plus souvent encore: c'était un jeune homme de dix-huit ans, portant
une veste en drap grossier et des culottes de toile écrue.
D'énormes cheveux d'un brun fauve se séparaient au sommet de son front
et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés
fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur
précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui
brûlait au fond de son œil.
C'était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle
du nom de Penhoël.
Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une
force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu'elle était,
avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu'à l'enthousiasme.
Dans cet amour, il y avait de l'admiration, du respect, de l'extase.
C'était un culte.
Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme
semblait plier parfois sous de navrantes pensées.
Il se tenait un peu à l'écart, entre les deux groupes, la tête appuyée
sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande
chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire
croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa
prunelle.
Derrière la vicomtesse, que nous appellerons _Madame_, pour nous
conformer aux mœurs du manoir, une petite société, composée
d'un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout
bas.
Le garçon, qui se nommait Roger de Launoy, était de l'âge de Vincent à
peu près: un joli cavalier au visage étourdi, à la tournure leste et
dégagée, un vrai page, pris à la veille du jour fatal où l'amour rend
les pages langoureux.
Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, étaient
bien les deux créatures les plus mignonnes que l'imagination d'un
peintre puisse rêver.
Elles étaient habillées toutes deux en paysannes, suivant la volonté
de l'oncle Jean, leur père; mais il y avait dans leurs costumes une
si délicieuse coquetterie, que plus d'une belle dame eût porté envie
à leur toilette. Leurs longs cheveux d'une nuance pareille, tenant le
milieu entre le châtain sombre et le brun, s'échappaient en boucles
abondantes des bords étroitement serrés de leurs bonnets collants. A
chaque mouvement qu'elles faisaient, on voyait ces riches chevelures
ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, où tranchait une petite
ganse noire, supportant une croix d'or. Leurs tailles, souples et
fines, étaient emprisonnées dans des corsages de laine brune, autour
desquels s'attachaient de courtes jupes rayées. Il ne leur
manquait ni le tablier bleu ni les souliers à boucles d'étain de la
paysanne.
Elles étaient grandes toutes les deux, et de taille à peu près égale.
Là s'arrêtait la parité.
Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffèrent
essentiellement et que rapprochent néanmoins de mystérieux rapports;
elles ont, comme on dit, un air de famille; elles ressemblent toutes
deux à leur mère commune, et ne se ressemblent point entre elles.
Ainsi étaient Diane et Cyprienne de Penhoël. Seulement le terme commun
auquel on eût pu comparer leurs gracieux visages manquait; leur mère
était morte depuis bien des années, et rien en elles ne rappelait la
grave et douce physionomie de l'oncle Jean, leur père.
Ceux qui se souvenaient du frère aîné de Monsieur, absent du pays
depuis quinze ans, prétendaient que leurs sourires rappelaient son
sourire; mais la mémoire de Louis de Penhoël était adorée dans le pays,
et quand on songe aux absents aimés, on se fait, comme cela, bien
souvent des idées.
Cyprienne et Diane étaient venues au monde alors que Louis de Penhoël
avait quitté déjà le manoir de ses pères.
Cyprienne avait de grands yeux noirs, des traits d'une finesse
extrême dont l'ensemble indiquait une gaieté mutine. Les yeux de Diane
étaient d'un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose
de pensif et à la fois d'intrépide. Quand sa physionomie, plus sérieuse
que celle de sa sœur, s'éclairait tout à coup par le sourire,
c'était comme le ciel ouvert...
On ne voyait jamais l'une des sœurs sans que l'autre fût bien près.
L'amour des bonnes gens de la contrée ne les séparait point, et il
semblait à tous que la rencontre des deux jeunes filles présageait du
bonheur. Leurs caractères différaient et se ressemblaient comme leurs
visages, mais elles n'avaient, à deux, qu'un seul cœur.
Elles étaient la gaieté de la maison de Penhoël. Leurs innocentes et
vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir.
Ce qu'elles aimaient le plus au monde avec leur père le bon oncle Jean,
c'était Madame; pour Madame toute seule, elles domptaient la pétulance
de leur nature. Elles auraient passé leur vie heureuse à servir Madame
et à l'adorer.
Marthe de Penhoël, si bonne pour tout le monde, était, chose étrange,
sévère et froide vis-à-vis des deux sœurs, à genoux devant
elle. On eût dit souvent qu'elle s'impatientait de leur caressante
tendresse. D'autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son œil
s'attendrissait à les contempler si jolies, et une mystérieuse
émotion semblait monter de son cœur à son visage. Diane et Cyprienne
comptaient chèrement ces heures, où le baiser de Madame s'appuyait sur
leurs fronts, long et doux, presque maternel...
Hélas! ces heures étaient lentes à revenir! Madame semblait regretter
ses caresses, comme si on lui eût dérobé par surprise une part de
l'amour passionné qu'elle portait à sa fille.
Diane et Cyprienne, loin d'être jalouses, étendaient à Blanche, leur
cousine, le tendre dévouement qu'elles portaient à Madame...
Tout en causant et en riant, le petit groupe composé des deux sœurs
et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et
respectait le sommeil de l'Ange. De temps en temps Roger se penchait
pour baiser la main de Madame, dont il était le favori. Un peu de
mélancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se
sentaient moins aimées et qui n'osaient pas demander la même faveur...
Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train
paisible et ne nuisait en rien à la conversation.
—Prussiens!... Prussiens! disait maître le Hivain, l'homme de loi,
pourquoi seraient-ils Prussiens?
—Leur nom de _uhlans_..., commença le père Chauvette.
—Leur nom de uhlans ne prouve rien!... J'ai vu les Prussiens à Rennes,
et c'étaient de braves militaires, malgré leur accent... Il ne manque
pas d'anciens soldats de Bonaparte...
—Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le maître d'école,
ils ont brûlé la belle ferme de Pontalès, là-bas, de l'autre côté de
Glénac...
—C'est bien fait! dit rudement René de Penhoël; si le diable brûlait
Pontalès comme les uhlans ont brûlé sa ferme, ce serait mieux fait
encore!... Je demande six levées...
L'oncle Jean ne parlait point; il suivait le jeu avec distraction et
semblait combattre une pensée pénible.
L'oncle Jean était bien pauvre; personne ne faisait grande attention à
lui.
—Petite misère! dit le père Chauvette.
—Huit levées! répliqua M. de Penhoël; ces coquins de Pontalès sont-ils
au château, M. le Hivain?
—Ils sont revenus à cause de la ferme brûlée... et le vieux Pontalès
a dit qu'il ferait la garde lui-même avec son fusil autour de ses
métairies, puisque les gendarmes ne sont bons à rien!...
Penhoël eut un sourire sec et dédaigneux.
—Si les uhlans n'ont que lui à craindre, dit-il, ils engraisseront
cet hiver... Pontalès est un lâche!... comme son père!... comme son
grand-père!... comme tout ce qui est de son sang et de son nom!
Le maître d'école baissa les yeux, et l'homme de loi approuva du bonnet.
L'oncle en sabots n'avait pas entendu.
Penhoël but un grand verre d'eau-de-vie.
—On prétend là-bas, du côté de Rennes, murmura le Hivain d'un ton
doucereux, que le petit M. Alain de Pontalès est un gentil garçon tout
de même!... Vous me devez quatre fiches, M. de Penhoël.
Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu'on avait prononcé le
nom de Pontalès, une sourde colère contractait sa lèvre et pâlissait sa
joue. Le bon maître d'école se creusait la tête pour trouver un moyen
de changer la conversation, mais c'était en vain.
L'homme de loi, au contraire, éprouvait un méchant plaisir à chauffer
le courroux de son hôte.
L'oncle Jean se taisait toujours. Son œil bleu, d'une douceur
presque féminine, regardait à peine ses cartes et se perdait à chaque
instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses deux
filles, par hasard, il se baissait tout à coup chargé d'une mystérieuse
tristesse.
—Vous aviez un jeu à nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le
Hivain; mais du diable si vous n'avez pas martel en tête!... Quant à
Pontalès, on dit qu'il a fait le voyage de Paris... Il a rapporté la
décoration du Lis, et il aura l'an prochain la croix de Saint-Louis...
—Ce n'est pas vrai, gronda Penhoël, dont la joue devint écarlate; le
roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis à un voleur!
—Je répète ce qui se dit dans le bourg... Une chose certaine, c'est
qu'il est noble, maintenant...
Penhoël posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncèrent
violemment.
—Coquin de Macrocéphale!... pensa le maître d'école.
Il fit signe à l'homme de loi de se taire; celui-ci ne voulut point
comprendre et poursuivit:
—Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi!... Il nous faudra l'appeler
désormais M. le marquis de Pontalès.
—Et il prendra pour écusson, grommela Monsieur entre ses dents
serrées, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son
grand-père qui était cabaretier à Carentoir!... J'enlève votre
_piccolo_, papa Chauvette... Grande misère d'écart!
Ces dernières paroles furent prononcées d'un ton qui ferma
péremptoirement la bouche à maître le Hivain. Le jeu se poursuivit en
silence durant quelques minutes.
Mais René buvait à chaque instant de l'eau-de-vie, ce qui est un
mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L'impression produite
par les paroles de l'homme de loi ne s'effaçait point, et il y avait
toujours un nuage sombre sur le front du maître de Penhoël.
Cependant, la distraction de l'oncle Jean devenait un fait remarquable.
Depuis plus d'une demi-heure, il n'avait pas prononcé une parole, et
son jeu allait à la grâce de Dieu.
Penhoël était dans cette situation d'esprit où l'on cherche
instinctivement une victime sur qui décharger sa colère. Il avait
accueilli les premières fautes de l'oncle en grondant sourdement.
Maître le Hivain, dit Macrocéphale, se chargea, comme toujours, de
mettre le feu à la mine.
—Voilà trois fois que vous mettez du cœur sur du carreau, M. Jean,
dit-il de sa voix sèchement doucereuse; c'est signe d'orage!
René de Penhoël jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras.