HORIZONS.

En même temps que son mari poursuit sa pittoresque et exacte traduction

des _Mille et une nuits_, Mme Delarue-Mardrus nous envoie ses

_Horizons_. Née au bord de notre mer occidentale, elle en a, dans son

enfance, entendu les sanglots et vu les désolations. Cela n'a pas tourné

son talent vers les visions joyeuses. Aperçoit-elle des roses rouges ou

blanches sur leur tige au lieu de se réjouir, sans arrière-pensée, de

leur parfum et de leur éclat, elle pense à leur mort prochaine, et à la

senteur pénétrante, mais un peu triste, qu'elles répandront quand le

temps rapide les aura séchées.

Les froides blanches vont mourir de pureté

En leur douceur de lingerie.

Ne demandez pas à Mme Delarue-Mardrus d'observer les lois classiques de

la prosodie française. Aucune de ces barrières ne lui agrée. Parfois,

elle en arrive à ne nous plus guère donner que de la prose rythmée et un

peu rimée. Et, cependant, son oeuvre nous charme; elle vaut par les

nuances exquises, par l'originale sincérité. Malgré tout, ce qui nous

attire et nous retient le plus dans _Horizons_, ce sont encore les pages

où la règle harmonieuse a été le mieux gardée. Quelle jolie chose que

les _Guetteurs!_ Quel admirable tableautin que celui de cette jeune

femme apeurée par la malice humaine, blessée par une amie peut-être dans

le courant de la journée et s'enfermant en sa maison familière, au

milieu des objets aimés, la tête en larmes, appuyée sur la forte

poitrine:

Or, parmi tout cela, tenons-nous par la main

Et parlons bas, auprès des portes,

Car, aux fentes, malgré nos serrures si fortes

Luit le phosphorescent, l'affreux regard humain.

Ah! qui nous avait dit que l'âme était divine?

Il y a les haineux, il y a les jaloux.

Il y a... Tiens-moi bien sur ta forte poitrine;

Voici les loups! Voici les loups!

Délicate et frêle, elle craint les lèvres perfides, les mots hostiles.

Le moindre brin de paille devient une flèche pour les natures sensibles

et mélancoliques. _Avenirs_, après les _Guetteurs_, nous fournit encore

une de ces petites pièces, faites pour les anthologies:

Normandie herbagère, éclatante et mouillée,

Mon esprit et mon sang, mon amour, mon pays,

Nous voulons venir vivre un jour, doux et vieillis.

Parmi les prés, au fond d'une maison rayée.

Par des après-midi de printemps vigoureux,

Quand les aubépiniers attendent qu'on les cueille.

Nous irons doucement par les verts chemins creux

Où l'on se sent roulé dans une immense feuille.

L'été nous rêverons quand la nuit sent le foin,

Nous aimerons aussi les craquantes automnes,

Et l'hiver étendu sur les prés monotones,

Quand l'énorme feu flambe et qu'on s'assied au coin...

Presque toutes celles qui avaient débuté par la poésie ont passé, sans

un regard en arrière, au roman, lequel semble, depuis quelque temps, le

domaine de la femme. Seule, Mme Delarue-Mardrus n'abandonne pas ses

anciens dieux. Elle se tient auprès de leurs autels déserts, fidèle et

intimement artiste.

L'Illustration, No. 3236, 4 Mars 1905 · 第 26 / 33 题