LA CONJURATION.

BON Jésus, qui fûtes aussi un petit enfant, et qui dès votre

enfance avez commencé à souffrir; vous qui croissiez en âge et en

sagesse, soumis à vos parents, et acquérant de la grâce devant Dieu et

devant les hommes, oh! veuillez garder mon enfance, et faire que je n'en

souille pas la pureté, et que mes oeuvres, conformes à votre volonté, me

promettent un bel avenir aux yeux de mes parents et de mes concitoyens.

«Bon Jésus, qui avez tant aimé vos parents, je vous recommande les

miens; bénissez-les, donnez-leur la patience dans la douleur, la force

de se soumettre, et la consolation de me voir grandir tel qu'ils me

désirent, dans la crainte du Seigneur.

«Bon Jésus, qui avez aimé votre patrie même ingrate, et qui pleuriez en

prévoyant les maux dont elle allait être accablée, regardez mon pays

d'un oeil bienveillant, délivrez-le de ses maux, convertissez ceux qui

le contristent par leurs fraudes ou par leurs violences; inspirez-leur

la confiance du bien, et faites que je puisse devenir un jour un citoyen

probe, honnête, dévoué.»

[Illustration.]

Marguerite faisait répéter cette prière à son Venturino, qui se tenait à

genoux devant elle et les mains jointes. Une mère qui apprend à prier à

son enfant est l'image à la fois la plus sublime et la plus tendre qu'un

puisse se figurer. Alors la femme, élevée au-dessus des choses de ce

monde, ressemble à ce anges qui, nos frères et nos gardiens dans cette

vie, nous suggère nos vertus et corrigent nos vices. Dans l'âme de

l'enfant se grave, avec le portrait de sa mère, la prière qu'elle lui a

enseignée, l'invocation au Père qui est dans le ciel. Lorsque les

séductions du monde voudront le conduire à l'iniquité, il trouvera la

force de leur résister en invoquant ce Père qui est dans le ciel. Jeté

au milieu des hommes, il rencontre la fraude sous le manteau de la

loyauté, il voit la vertu dupée, la générosité raillée, la haine

furieuse, et tiède l'amitié; frémissant, il va maudire ses semblables...

mais il se souvient du Père qui est dans le ciel. A-t-il, au contraire

cédé au monde, l'égoïsme et ses bassesses ont-ils germé dans son âme? au

fond de son coeur résonne une voix, une voix austèrement tendre, comme

celle de sa mère lorsqu'elle lui enseignait à prier le Père qui est dans

ciel. Il traverse ainsi la vie; puis, au lit de mort, abandonné des

hommes, entouré seulement du cortège de ses oeuvres, il revient encore,

en pensée, à ses jours enfantins, à sa mère, et il meurt plein d'une

tranquille confiance dans le Père qui est au ciel.

Et Marguerite faisait répéter cette prière à son pieux enfant; puis le

déshabillant elle-même, aimable travail qui n'est jamais une fatigue

pour les mères, mais la plus suave des douceurs, elle le couchait, le

baisait, et, avec l'effusion de la tendresse maternelle, elle s'écriait:

«Tu seras vertueux!»

Bientôt Venturino abandonnait ses paupières à ce sommeil béni de

l'enfance, qui s'endort sans une pensée entre les bras des anges, sans

une pensée se réveille... Heureux jours! les plus beaux de la vie, et

qu'on passe sans les goûter!

Marguerite contemplait In rapide respiration de l'enfant. Le brillant

incarnat que le sommeil répandait sur les joues de Venturino l'invitait

à les couvrir de ses baisers, et le visage de la mère resplendissait

d'une ineffable béatitude pendant qu'elle demeurait absorbée dans la

contemplation muette de ces yeux fermés, qui devaient lui sourire

amoureusement au réveil.

[Illustration.]

Enfin, Marguerite s'arracha à ce berceau, et vint dans la salle où

s'étaient réunis les plus intimes amis de la famille pour saluer le

retour de Pusterla. La joie de le revoir avait effacé dans le coeur de

Marguerite les déplaisirs que lui avait causés l'absence. Son âme, si

bien faite pour sentir les jouissances domestiques, lui disait qu'après

un éloignement si fécond en périls, rien ne sourirait davantage à son

mari que de rester paisible entre sa femme et son fils, et de réunir

trois vies en une seule. Mais d'autres pensées bouillonnaient dans

l'esprit de Pusterla, et tout le jour il ne faisait que rêver et

préparer la vengeance.

Pendant son séjour à Vérone, il n'avait point caché à Mastino ni le

nouvel outrage qu'il venait de recevoir, ni sa vieille haine. Le

Scaliger, voulant tourner ce ressentiment à son profit, l'enflamma

autant qu'il put, et promit à Pusterla que, quelle que fût la résolution

qu'il prît, il trouverait en lui assistance et protection. Matteo

Visconti, que ses déportements rendirent fameux par la suite, ne devait

pas être vivement touché des désordres de son oncle, mais il était bien

aise de troubler l'étang pour y pêcher, et il attisa le mécontentement

de Pusterla. Il lui donna des lettres pour ses frères Galéas et Barnabé,

où il les exhortait à se souvenir de leur origine, et à profiter de

l'occasion pour rompre le joug, comme il disait, d'un prêtre et d'un

bourreau.

Pusterla étant revenu secrètement à Milan, aucune bannière sur les tours

n'annonçait sa présence, et la garde accoutumée ne veillait point à la

porte du palais; mais, à l'intérieur, Pusterla dévorait les orages de

son âme, sans que sa femme parvint à les adoucir. Habitué à la vie

bruyante des cercles, aux discussions, toujours avide de nouvelles et

fortes émotions, il n'aurait pu passer même cette première soirée

paisible dans sa famille: par son ordre, Alpinolo avait porté l'avis de

son retour à ses amis les plus sûrs, et ceux-ci, le soir, l'un après

l'autre, par une porte secrète donnant sur la voie des seigneurs qui

étaient venus le trouver et le consoler.

[Illustration.]

Les dehors du palais étaient muets et sombres, comme s'il eût été

désert; mais à peine Franzion Malcolzalo, le fidèle portier, avait-il

fait passer les amis du seigneur d'une première cour dans la seconde,

ils étaient accueillis par des valets vêtus en livrée mi-partie jaune et

noire, qui, portant des torches de cire, les introduisaient de

plain-pied dans une vaste salle sans communication avec le palais, et

entourée par les jardins. Des tapisseries historiées couvraient les

murailles; çà et là des étagères portant des vases et des plats en

faïence avec des fruits en relief et coloriés; deux larges fenêtres

percées de chaque côté et tendues de rideaux d'éclatantes couleurs,

donnaient passage à la brise du soir, qui tempérait agréablement la

chaleur du mois de juin. Ils entraient, et les uns entourant Francisco,

les autres assis sur de vastes chaises de velours, d'autres, près d'une

table où l'on avait jeté en désordre des gants, des manteaux, des épées,

des toques, discouraient, racontaient, interrogeaient, écoutaient. On

remarquait le bouillant Zurione, frère de Pusterla; le modéré Maflino de

Resozzo. Calzino Forniello de Novare, Borolo de Castelletto et d'autres,

exaltés Gibelins, qui, dégoûtés aujourd'hui d'un prince dont ils avaient

autrefois établi le pouvoir, montraient par là qu'il n'avait point

réalisé leurs espérances. Les frères Pinalla et Martino Aliprandi

arrivèrent les derniers. Ils étaient nés à Monza: le premier, habile

capitaine; le second, jurisconsulte renommé. Ils avaient gagné la faveur

d'Azone en lui ouvrant, en 1329, les portes de Monza, que Martin, devenu

podestat, fit ceindre de murailles. Pinalla la défendit contre

l'empereur Louis de Bavière; puis, à la tête de l'armée de Visconti, il

enleva Bergame au roi de Bohême. Ces prouesses lui valurent d'être, à la

Pâque de 1338, armé chevalier dans l'église de Saint-Ambroise, en même

temps que notre Pusterla. Mais Pinalla était descendu de cet apogée

lorsque, à l'époque de l'invasion de Lodrisio, il se vil lâchement

abandonné des troupes qu'on lui avait confiées pour défendre le passage

de l'Adda à Rivolta. Une nouvelle guerre qui pourrait le venger du

dédain de Luchino, ou du moins, par de belles emprises et de brillants

succès, effacerait la honte de son armée, était le plus ardent de ses

désirs.

[Illustration.]

Dans une telle assemblée et dans une semblable circonstance, on ne

devait point s'attendre à de paisibles discussions: au ressentiment des

malheurs publics, chacun ajoutait le ressentiment d'une injure

particulière. Aussi s'échappèrent-ils en projets violents, furieux

contre les tyrans de leur pays, et ils donnèrent d'autant plus carrière

à leur haine qu'ils étaient plus sûrs de ceux qui les entouraient.

«Hélas! oui, s'écriait Franciscolo, au moment un Marguerite, après avoir

couché son fils, entrait dans la salle, ils vont, ces vieillards,

chantant les maux qui nous accablaient au temps de notre liberté! Ce

n'étaient que batailles: tous, jusqu'aux enfants, devaient s'exercer

sans cesse au maniement des armes. Tout à coup sonnait la Martinella, on

sortait le Caroccio, et chacun, de gré ou de force, était réduit à se

vêtir de fer, à se priver du repos de sa maison, des gains de son

métier, pour courir dans les sanglants dangers de la mêlée ou dans les

obscurs périls de l'embuscade; d'autres fois, révoltes des bourgeois,

exils, dénonciations, meurtres... Oh! que n'avons-nous un chef qui nous

contienne avec une main de fer! C'est ainsi que parlaient les timides à

qui la nature a refusé un sang généreux, ou qui s'est refroidi sous les

glaces de l'âge.»

Zurione l'interrompant: «Et c'est là aimer la patrie! Ils récoltent

aujourd'hui ce qu'ils avaient semé. La liberté est éteinte, la guerre ne

l'est pas. Les meurtres, l'exil, ne sont pas moins fréquents et ils ne

profitent plus à la patrie; ils ne servent qu'à consolider la puissance

de notre maître et à river nos propres fers. Alors c'était nous qui

voulions la guerre, nous qui la décrétions. Après l'effervescence d'une

première ardeur, tout se calmait et mûrissait pour le bien de tous ou du

plus grand nombre. Aujourd'hui le seigneur commande la bataille seul, à

son gré, pour satisfaire à des intérêts isolés, et c'est nous qui devons

le suivre. Notre travail est sa gloire.

--Vous dites vrai, s'écriait Alpinolo, sa gloire! A qui est revenu

l'honneur de la victoire de Parabiago? qui a triomphé? qui en a tiré

profit? On a dit: Luchino est un vaillant chevalier, donc élevons-le à

la seigneurie.--Et pourtant, si nous n'avions pas été là!...

--Oh! pourquoi, reprenait Zurione, pourquoi l'as-tu détaché de l'arbre à

Parabiago?

--Il eût certainement mieux valu l'y laisser, dit le docteur Aliprando;

on ne verrait point aujourd'hui les privilèges des nobles foulés aux

pieds, les Gibelins confondus avec les plus vils Guelfes, les grands

seigneurs grevés de tributs comme la plèbe la plus infime; on ne verrait

point dans l'oubli ceux qui autrefois....

--Et nous nous taisons! disait Alpinolo, les yeux étincelants et

frappant la table de sa main. Ne pouvons-nous nous venger? Quoi!

n'avons-nous plus d'épées? Les bras lombards n'ont-ils plus de nerfs?

Nous n'avons qu'à vouloir être libres, nous le serons.»

Et il levait les yeux sur Marguerite comme pour chercher nue approbation

dans l'expression des traits de sa maîtresse. Dès sa première enfance,

Marguerite avait été habituée à entendre discuter chez elle les affaires

publiques, et elle s'était formé une manière de les voir et de les

apprécier. Dans ces temps où la vie publique avait tant d'énergie, il

n'était donc pas ridicule qu'une femme s'entretînt de politique, et elle

ne laissait pas l'impression fâcheuse qu'on peut éprouver à d'autres

époques en voyant une dame décider hardiment les questions qui

embarrassent les plus âgés, sans écouter autre chose que la sensation

du moment où l'opinion de son plus proche voisin. L'éducation qu'elle

avait reçue de son père lui avait appris à discerner la raison des

exagérations des exaltés, et les injures véritables des préjugés de la

passion; mais, n'espérant pas calmer l'impétuosité de l'assemblée, ni

lui faire goûter ses raisonnements, elle se tenait à l'écart, et

commença à causer avec le docteur Aliprando.

[Illustration.]

Celui-ci, en véritable érudit qu'il était, se montrait tout fier

d'avoir eu le premier, à Milan, le livre des _Remèdes de l'une et de

l'autre Fortune_, publié vers ce temps par Pétrarque, et il s'était

empressé de l'apporter dans cette soirée à Marguerite, qu'il savait

amoureuse des belles nouveautés. Elle feuilletait: ce livre en lui

demandant son avis et en jetant çà et là les yeux sur le parchemin.

Bientôt, de sa belle main, elle demande un peu de silence, et, d'une

voix suave qui commanda aussitôt l'attention des assistants, comme au

milieu d'une taverne lorsqu'une flûte mélodieuse se fait entendre, elle

parla ainsi: «Écoutez les sages pensées du livre que le docteur m'a

donné: _Les citoyens crurent que ce qui était la ruine de tous n'était

la ruine d'aucun d'eux. C'est pourquoi il convient de chercher avec

piété et prudence à porter la paix dans les esprits; et si cela ne

réussit pas auprès des hommes, il faut prier Dieu de ramener la lumière

dans l'âme des citoyens._»

Alpinolo comprit cette réponse indirecte. «Si l'énergie d'une volonté

unanime, dit-il, manque aux citoyens, que ne peut accomplir un seul

homme? que ne peut le poignard d'un homme résolu?»

Aliprando, prenant le livre dans ses mains, ajoutait: «Madonna est comme

l'abeille; des fleurs, elle ne prend que le miel. Mais l'abeille

elle-même a son aiguillon pour repousser les attaques, et je vous prie

d'écouter ce que le divin poète dit en un autre endroit; il lut: _On a

un seigneur de la même façon qu'on a la gale et la pituite. Seigneurie

et bonté sont choses contradictoires. Dire qu'un seigneur est bon n'est

que mensonge et adulation manifeste; il est le pire de tous tes hommes

parce qu'il enlève à des concitoyens la liberté, le plus grand de tous

les biens de ce monde, et que, pour satisfaire l'insatiable avidité d'un

seul, il voit d'un oeil sec des milliers de souffrances. Qu'il soit

aimable, gracieux, libéral à donner au petit nombre de ses favoris les

dépouilles de ses sujets, qu'importe? c'est l'art de ces tyrans que le

peuple appelle seigneurs et qui sont ses

bourreaux_.--Bien!--Bravo!--Bien pensé!--Heureusement dit!» Tels étaient

les cris qui, de toutes parts, s'élevaient de;'assemblée. Le docteur,

flatté de ces applaudissements comme s'ils se fussent adressés à

lui-même, continua: «Prêtez l'oreille, voilà qui est plus fort: _Comment

peux-tu déchirer tes frères, ceux qui ont passé avec toi les jours de

l'enfance et de l'adolescence, ceux qui ont respiré le même air sous le

même ciel, qui ont tout partagé avec toi, sacrifices, jeux, plaisirs,

souffrances? De quel front peux-tu vivre là ou tu sais que ta vie est

détestée et que chacun te souhaite, la mort?_--Qu'en dites-vous? Est-il

besoin de vous expliquer ce portrait? n'est-il pas écrit précisément

pour....

--Pour Luchino! qui en doute? c'est lui tout entier,» répliquèrent

ensemble tous les conjurés. Puis l'un commentait, un second répétait, un

autre voulait voir de ses yeux les paroles sacro-saintes du grand

Italien, de l'Italien vraiment libre, comme ils appelaient Pétrarque,

sans se souvenir qu'il courtisait alors les prélats dans Avignon, qu'il

avait caressé Luchino de ses flatteries, et que, mesurant les vertus des

princes à leur libéralité, il avait proclamé l'évêque Giovanni le plus

grand homme de l'Italie. Ces adulations devaient même lui attirer le

blâme d'un autre illustre de ce temps-là, Boccace, qui lui reprocha de

vivre dans une étroite amitié avec le plus grand et le plus odieux des

tyrans de l'Italie, dans une cour aussi pleine de bruit et de corruption

que l'était celle des Visconti.

Marguerite, dont la douceur naturelle avait été entretenue par les

conseils intelligents de son père, jetait ça et là quelques paroles pour

désapprouver les mesures excessives. Elle montrait que de telles

plaintes contre un gouvernement tyrannique ne pouvaient que l'empirer et

envenimer les souffrances. Il fallait plutôt, s'il était possible, le

réformer par les voies légitimes, et non allumes dans le sein des

opprimés une fureur impuissante. Si ces moyens manquaient, il fallait

souffrir en paix ou changer de patrie. «J'ai entendu, ajoutait-elle,

dire souvent que la patience est la vertu des novateurs. Aucune réforme

ne peut grandir si elle n'a ses racines dans le peuple. Ce peuple,

malgré l'opinion des partis extrêmes, n'est ni tout or, ni tout fange.

Sans cesse courbé sous le travail, il ne s'abandonne guère aux

sentiments, et calcule de préférence les avantages immédiats. Ne

dédaignez pas les avis d'une jeune femme; je vous les donne comme

empreints de l'expérience de mon père, qui avait aussi ce proverbe dans

la bouche: Le peuple est comme saint Thomas, il veut voir et toucher.

Mais vous, quelle est votre conduite? Vous parlez de liberté, et vous

n'interrogez point la volonté du peuple; de vertu, et vous vous préparez

à l'assassinat!

--Non! non! c'est parler avec sagesse,» disait en l'appuyant Maflino

Resozzo; «on ne doit point recourir à des moyens si désespérés. A quoi

sert jamais le meurtre d'un tyran? Demain le peuple s'en donnera un

autre. Nos pères suivaient une route plus sûre. La religion a établi sur

la terre une puissance supérieure à celle des trônes, gardienne

spirituelle de la justice et tutrice de la faiblesse contre la violence.

L'innocence qui se confie en elle et lui demande secours est toujours

accueillie, et l'épée des tyrans s'émousse contre le manteau des papes

étendu sur l'humanité. Vous vous rappelez, qu'un empereur demanda

pardon, les pieds nus, à Grégoire VII, des injustices commises. Quand

Barberousse voulait étouffer la liberté lombarde, qui marchait à la tête

de notre ligue, qui empêcha l'Italie de tomber tout entière sous le joug

des Allemands? Qui réprima la sauvage tyrannie d'Ezzelino? Aujourd'hui,

nous nous défions de cette puissance pacifique pour ne nous en rapporter

qu'à notre épée. Nous voyons les fruits de notre défiance.

--O le guelfe hypocrite! ô le papiste! ô le moine!» s'écrièrent à la

fois les assistants, ils n'avaient point de raisons à opposer aux faits

rapportés par Maflino; aussi se jetaient-ils dans l'injure et dans le

sophisme. «Le pape, reprenait Pusterla, que peut-on espérer de lui?

Homme-lige de la France, il veut se créer un royaume terrestre rumine

ces princes que nous combattons. II n'y a de salut que dans le peuple.

--Et le peuple, interrompit Martin Aliprando, le peuple, n'est-ce pas

nous? La pesanteur du joug des Visconti n'est-elle pas sentie par tous?

Le peuple qui l'a élu peut lui retirer l'autorité qu'il lui a donnée.

Mais ce peuple qui gémit dans l'oppression a la bouche fermée par

l'épouvante. Il n'est qu'un moyen pour qu'il manifeste ses voeux, et

c'est la révolte.

--Et les armes, ajouta Pinalla.

--L'État, reprit Franciscolo, est entoure de seigneurs chagrins ou

envieux de la grandeur de Luchino. Qu'y a-t-il de plus facile que de

s'entendre avec eux? Je suis sûr de Vérone. Loin de désirer l'amitié de

Visconti, le Scaliger n'attend que l'heure de se déclarer contre lui. La

révolte de Lodrisio a montré que pour détruire la _Vipère_, il ne

fallait qu'une bande soudoyée. Que sera-ce donc lorsqu'elle sera

attaquée par un chef appuyé de la confiance du peuple!

--Ne pourrait-on pas tirer Lodrisio lui-même de sa prison de

Saint-Colomban? demanda Zurione.

--N'est-il donc pas d'homme, dit avec mépris Pinalla, qui sache mieux

que lui tenir l'épée?

--N'est-il pas de chefs, ajoutait Borolo, d'une naissance plus relevée?

Barnabé et Galéas sont maintenant mal vus de leur oncle; ils lèveraient

bien vite leur bannière s'ils étaient certains d'avoir des partisans.

--Quel fond peut-on faire sur eux pour notre dessein? demandait

Pusterla, à demi fâché de n'être point proposé lui-même. J'ai pour eux

des lettres de leur frère Matteo, mais je ne sais jusqu'il quel point on

doit compter sur eux.

--Ce sont des âmes libres, enflammés l'amour du bien public et de la

liberté,» criait Alpinolo, prompt à supposer dans les autres les

sentiments qui l'animaient. Mais Resozzo, plus expérimenté et plus

pénétrant, répliqua: «Amis île la liberté! Attendons pour leur donner ce

nom qu'ils soient assis au pouvoir. Qu'un général assiège une cité, il

met tous ses soins à en démolir les défenses; il ouvre la brèche, il

abat les murailles. S'en est-il rendu maître, il va mettre tous ses

soins à relever les remparts, à réparer, fortifier les murs de la ville.

C'est l'image de ceux qui aspirent à gouverner.

--Et c'est pourquoi, ajouta Ottorino Borso, ils donnent de l'ombrage à

Luchino. Barnabé joue un double rôle: il se montre avec nous amoureux de

la liberté; avec son oncle, dégagé de tout désir de régner. Quant au

beau Galéas, son ambition s'évapore au sein des magnificences où il

figure, et il est trop occupé à partager le lit de Luchino pour pouvoir

partager son trône.»

Cette saillie excita un rire général. Zurione l'interrompit.

«Qu'avons-nous besoin, s'écria-t-il, de revenir sans cesse à cette

famille maudite? Nous avons été maltraités par les pères, donc il nous

faut mettre les fils à notre tête: beau raisonnement, en vérité! La cité

est-elle donc si dépourvue de citoyens riches et puissants? Au dehors,

manquons-nous d'alliés prêts à nous tendre la main? Quelque ennemi qui

se présente contre Luchino, nous sommes prêts à le seconder...

--Et une foule d'innocents tomberont sous l'épée en courant à la

recherche d'un bien qu'ils ne connaissent pas, que peut-être ils ne

désirent pas. Et vous attirez sur la patrie la guerre, la ruine, les

massacres, les violences, pour un résultat incertain ou pour une

victoire dont l'unique fruit sera un changement de maître.»

Marguerite avait ainsi interrompu son parent, s'exprimant avec ce calme

qui est l'attribut de la raison. Mais il faut d'autres accents pour

frapper des esprits exaltés. On criait de tous côtés: «Avec une pareille

doctrine, on n'entreprendrait jamais rien.--Le bien public doit être

préféré au bien particulier.--Aucune entreprise n'est plus sainte que

celle de délivrer la patrie.» Franciscolo, avec un mouvement de dédain,

s'écria impérieusement. «Soit, restons là, les mains dans les mains;

faisons-nous troupeau pour que le loup nous dévore; taisons-nous, et que

le tyran foule aux pieds nos privilèges, qu'il déshonore nos

femmes....»

A peine cette parole fut-elle sortie de ses lèvres, que, songeant au

coup qu'elle allait portera Marguerite, il eût voulu la retenir. Il

s'approcha d'elle, la combla de caresses, l'appela des noms de tendresse

qu'elle affectionnait le plus. Mais sa parole avait été accueillie par

un murmure d'approbation et avait tourné la conversation car la

tentative injurieuse de Luchino, sur les débauches de ce prince et sur

d'autres faits de même, nature. Celui-ci rappelait l'insolence de Lando

de Plaisance; celui-là parlait d'Ubertino de Carrare, qui, ayant été

outragé par Alberto della Scala, fit ajouter une corne d'or à la tête de

More qu'il portait pour cimier, et qui, peu de temps après, par ses

manoeuvres, enleva Padoue aux Scaliger. «Ce n'est pas la première fois

qu'on perd une belle ville pour avoir insulté une belle femme.--Gloire à

Brutus et à ses imitateurs! vive la liberté! vive la république! vive

saint Ambroise!» Ces cris faisaient résonner les échos de la salle.

Comme une décharge électrique secoue tous ceux qui se trouvent dans

l'air qu'elle a remué, ainsi la parole d'un seul homme avait animé

toutes ces imaginations lombardes.

Au milieu de l'agitation de l'assemblée, apparut un petit esclave

mauresque, vêtu de blanc à l'orientale, avec de grosses perles aux

oreilles et au cou. Il portait sur sa tête, en levant les bras à la

façon des amphores antiques, un vaisseau d'argent en forme de panier,

dans lequel on avait disposé des rafraîchissements et des confitures. A

côté de lui, un page portait, sur une soucoupe d'or ciselé, une large

tasse de même métal et travaillée avec un art infini; un autre page la

remplissait d'un vin exquis contenu dans une fiole d'argent. On l'offrit

d'abord, à genoux, à Franciscolo, qui la porta à ses lèvres et la fit

circuler parmi ses amis. On dut la remplir plusieurs fois, et la

généreuse liqueur exalta encore dans les âmes l'amour de la patrie.

«A la liberté de Milan! s'écria Alpinolo.

--Oui, oui, répondirent-ils tous; et, vidant les coupes, ils criaient:

Vive Milan! vive saint Ambroise!

--Et meurent les Visconti!» ajouta Zurione. Cette parole ne resta pas

sans échos, mais personne ne se leva, comme de nos jours le Parini, pour

corriger ce cri en disant: «Vive la liberté! et la mort à personne!»

Bientôt, après s'être serré la main en signe d'alliance et de fidélité,

ils jetèrent leurs manteaux sur leurs épaules, enfoncèrent leurs bérets

sur leurs têtes, et se séparèrent en se promettant de garder le silence,

de penser à leur projet commun et de se revoir.

Marguerite s'était retirée dès que la malencontreuse parole de

Franciscolo lui avait rappelé le triste souvenir de l'outrage qu'elle

avait reçu, et réveillé en elle le déplaisir de n'avoir pu le tenir

secret. Lorsque les conjurés furent partis, Franciscolo alla la

rejoindre, et ils décidèrent entre eux qu'ils iraient avec leur fils

s'établir dans le Véronais, pour attendre en sécurité l'occasion

favorable. Ils firent donc tout préparer pour leur départ, qu'ils

avaient fixé à la nuit du lendemain.

--Mais le lendemain repose dans la droite du Seigneur.

[Illustration.]

Bulletin bibliographique..

_Lettres sur la Russie, la Finlande et la Pologne_: par M. X. MARMIER,

auteurs des _Lettres sur le Nord et sur la Hollande_. 2 vol.

in-18.--Paris, 1843. _Delloye_. 3 fr. 50 c. le vol.

M. X. Marmier s'est épris d'une véritable passion pour le nord de

l'Europe. Depuis plusieurs années il a beaucoup écrit sur l'Islande, sur

le Nord, sur la Hollande, et il continue encore ses études littéraires

et historiques, «si douces à poursuivre, dit-il, qu'il oublie de les

achever.» la Russie, la Finlande et la Pologne sont les huis contrées

septentrionales qui lui ont, cette année, fourni l'occasion d'entretenir

une active et intéressante correspondance avec des hommes d'État, des

ministres, des poètes, des littérateurs. Qu'on ne cherche pas dans ces

nouvelles lettres des impressions de voyages imaginaires, des anecdotes

vulgaires racontées avec un esprit commun, des catalogues d'objets

matériels, une érudition factice et ridicule, des descriptions trop

vivement colorées, des observations plus piquantes que vraies. M. X.

Marmier a évité avec bon sens et avec goût les défauts que la critique

reproche si justement à MM. A. Dumas, Victor Hugo, Th. Gautier, de

Custine, etc. Son talent, calme et pur, est en harmonie avec le

caractère des contrées vers lesquelles il se sent toujours attiré. Qui

ne deviendrait dans certains moments un peu rêveur «sur ces plages

mélancoliques, au bord de ces lacs limpides voilés par l'ombre des pâles

bouleaux, au milieu de ces simples et honnêtes tribus, si fidèles encore

à leur nature primitive et à leurs moeurs patriarcales?»

Parti de Stockholm au mois de mai 1842, M. X. Marinier relâche d'abord

aux Iles d'Alant; puis, ayant débarqué à Abo, il se rendit par terre à

Helsingfors. Quatre de ses lettres sont consacrées à la Finlande. Après

avoir raconté longuement la fondation de l'université d'Abo, transportée

depuis à Helsingfors, après être entré dans des détails minutieux sur

l'organisation intérieure et les progrès de cette université, M. X.

Marmier s'attache à faire connaître à ses lecteurs la littérature

finlandaise ancienne et moderne. Il analyse ou traduit tour à tour les

vieilles épopées nationales, le Kalevala et le Kanteletar, on les

chefs-d'oeuvre des poètes contemporains dont les noms étaient demeurés

presque complètement inconnus en France, Choraens, Franzen et

Runeberg,--Le 3 juin il s'embarque à Helsingfors sur un navire à vapeur,

longe les côtes du golfe de Finlande et va débarquer à Vibord, d'où il

gagne Saint-Pétersbourg en poste.

M. X. Marmier ne fit qu'un court séjour à Saint-Pétersbourg et à Moscou;

aussi deux lettres lui suffisent-elles pour décrire leur aspect général

et leurs principales curiosités; mais il avait su mettre à profit le

temps qu'il venait de passer dans les deux capitales de la Russie. Non

content de décrire ce qu'il a vu, il raconte ce qu'il a lu, ce qu'il a

entendu. Le couvent de Troitza et le clergé; noblesse, administration

et servage; chants populaires, littérature moderne; tels sont les titres

de quatre autres lettres consacrées à la Russie et adressées à M. de

Lamartine, à M. Michelet, à M. Edilestand du Meril et à M. Amédée

Pichot.

En quittant la Russie, M. X. Marmier se rendit en Pologne, dont il

visita aussi les deux anciennes capitales, Varsovie et Cracovie. Il nous

donne sur l'état actuel de ce malheureux pays du si tristes détails, que

nous ne nous sentons pas même le courage d'en faire l'analyse.

«Heureusement, s'écrie-t-il en terminant, au fond des souffrances

humaines, le ciel, dans sa commisération, a laissé l'espérance. C'est là

le dernier sentiment de consolation qui reste aux Polonais, à ceux qui

gémissent sur les ruines de leur patrie, et à ceux qui la regrettent sur

les rives étrangères.»

«Ce livre, avait dit M. X. Marmier dans sa préface, est le résumé de ce

que j'ai pu apprendre, recueillir dans une contrée où il y a tant de

choses à apprendre et à recueillir. L'impartialité que j'apportais dans

mes observations, j'ai taché de la conserver dans mon récit. Entre les

flatteurs officiels de la Russie qui pour elle, épuisent les formules de

la louange, et les hommes indépendants, mais parfois trompés, qui ne

considèrent que ses vices grossiers, ses vestiges de barbarie et son

outrecuidance, il reste encore une assez large place pour ceux qui ne

cherchent qu'à voir cet empire tel qu'il est, dans son luxe désordonné

et sa misère profonde, dans l'audacieux élan de sa pensée et les lourdes

entraves de son état politique et social. C'est cette place que

j'ambitionnais; car sur les places du golfe de Finlande comme sur les

rives de la Neva, à Moscou comme à Varsovie, je ne voulais obéir qu'à un

sentiment de coeur et de conscience, je ne voulais faire qu'un livre

loyal et sincère.»

_Philosophie sociale de la Bible_; par l'abbé F.-B. CLÉMENT. 2 vol.

in-8.--Paris, 1843. _Paul Mellier_. 15 fr..

La _Philosophie sociale de la Bible_, que vient de publier l'abbé F.-B.

Clément, se divise en deux grandes parties: La première, sous le titre

de _Mosaïsme_, traite des principes de stabilité avant le Christ, et

plus spécialement de la législation juive; la seconde, sous le nom de

_Christianisme_, comprend l'analyse et l'application raisonnée des

principes sociaux dérivés de la pensée chrétienne. Cette division ainsi

expliquée, M. F.-B. Clément expose lui-même, dans les termes suivants,

le but et les résultats de son ouvrage.

L'auteur, dit-il, s'est demandé d'abord s'il n'v aurait pas dans le

monde moral, aussi bien que dans le monde physique, une loi universelle

établie pour coordonner et diriger les êtres moraux, comme il y a dans

le monde des corps une grande et unique loi qui préside à la

reproduction et à l'arrangement harmonique des êtres matériels. Cette

première idée est jetée en avant dans une courte introduction destinée

surtout à rappeler le besoin des croyances en général.

Pour découvrir une loi, il faut étudier le phénomène ou l'être, car la

loi en relation suppose l'être préexistant. Puisqu'il s'agit de trouver

la loi de l'homme, c'est lui d'abord qu'on doit examiner attentivement.

Ici, l'auteur se sépare de tous les systèmes philosophiques et prend son

point de départ dans la Bible. Il pense avec raison (c'est M. l'abbé

Clément qui parle) que le livre qui donne de la nature divine les notion

les plus saines et les plus pures, peut fournir aussi la meilleure

definition de l'homme. Il interroge donc la bible, et à la question:

Qu'est-ce que l'homme? la Bible répond que c'est _une créature faite à

l'image et à la ressemblance de Dieu_.

Un voit par cette définition que la _raison_ de l'homme, c'est-à-dire ce

qui fait qu'il est tel et pas autre chose, consiste dans sa ressemblance

avec la divinité; donc il y a _trois_ dans l'homme comme en Dieu: la

_puissance_ ou force, correspondant au père; le _verbe_ ou

l'entendement, au fils, et le _sens_, à l'esprit. Le _moi_ humain n'est

pas l'unité simple, mais une _société_ indivisible, car l'homme converse

avec lui-même; il s'interroge et se répond. Deux de ces trois _termes_

ou _éléments_ du _moi_, la _puissance_ et le _sens_, produisent la

variété, taudis que le troisième, le _verbe_, donne l'unité, l'union, la

fusion. En d'autres mots, deux termes fournissent la différence, et un

seul la ressemblance. Or, la loi la plus générale des êtres ne peut

consister dans leurs caractères différentiels, mais dans celui de

ressemblance qu'ils ont entre eux. Le _verbe_ sera donc appelé à donner

la loi générale du genre humain.

Le désordre originel survenu dans le développement des éléments

constitutifs du _moi_ fournit l'explication de la société ancienne. La

perturbation de la petite société individuelle grandissant avec

l'humanité, amène les gouvernements par la force brutale et l'anarchie

après leur chute. L'union est impossible, parce que l'élément de fusion

n'a pas reçu son développement légitime.

Un seul peuple sort de la loi commune; il démêle parmi les ruines du

monde moral quelques restes précieux des traditions primitives, se

construit un symbole invariable, et parvient ainsi à traverser, sans se

perdre, les temps obscurs de la sensualité et de l'ignorance. On

reconnaît ici la race d'Abraham. L'auteur, mettant de côté pour le

moment le merveilleux de l'histoire juive, s'attache à l'examen

analytique de l'ancienne loi, montre la sagesse des principales

dispositions du culte mosaïque, et conclut que l'union seule donne et

assure lu vie nationale et la liberté.

Les derniers chapitres de cette première partie sont consacrés à traiter

du _merveilleux_ et de la _parole_. Afin de conserver au raisonnement

l'unité et la suite nécessaires, l'auteur a renvoyé à la fin du volume

ces deux questions importantes, qu'il envisage particulièrement sous le

point de vue social. Le merveilleux ou miracle est destiné plutôt à

l'homme multiple qu'à l'individu; il complète ce que l'homme ne peut

faire par lui-même; c'est le moyen _extra-naturel_ tenu en réserve pour

les circonstances extraordinaires. La parole est avant tout le véhicule

de la vérité; elle se développe avec la vérité; mais l'erreur se mêle

aussi à ce développement. Fidèle au principe qu'il s'est pose lui-même

en parlant des croyances traditionnelles contenues dans la Bible,

l'auteur ne pouvait faire du langage une institution purement humaine,

comme il plaît à quelques-uns. C'est au ciel qu'il remonte pour trouver

la première _parole_ et en même temps la première vérité.

Le rétablissement de l'ordre, trouble au commencement, ne peut être la

continuation des systèmes sociaux anciens. A l'exception du mosaïsme,

tous se résumaient dans l'usage de la _force_. Quand la force fait la

loi, il n'y a point de liberté. Or, le christianisme, c'est la

_réparation_, la _rédemption_, la _délivrance_. Il est donc appelé à

renouveler non-seulement l'homme individuel, mais encore l'homme social.

C'est ici qu'il faut pénétrer dans la pensée chrétienne pour en extraire

les vrais éléments de sociabilité, et montrer que le christianisme est

éminemment l'union, la fusion de tous les êtres moraux; que c'est la

variété au sein de l'unité, mais non l'unité dans la variété. L'union

produit la véritable force; elle consacre la liberté, car un être

vraiment fort est toujours libre. De la, il suit que la tyrannie n'est

jamais au pouvoir d'un seul homme, que les peuples eux-mêmes fondent le

despotisme en se divisant; il suffit, pour s'en convaincre, de voir

l'autocratie levant la tête au-dessus des peuples hostiles à l'unité

chrétienne, tandis que la liberté grandit et se développe au sein des

nations assez heureuses pour avoir conservé cette unité.

La liberté n'est donc pas le résultat logique de telle ou telle forme de

gouvernement; elle est fille de la _vérite_ qui _réunit_; lu tyrannie

est enfantée par l'_erreur_ qui _divise_. Cependant tous les esprits

étant unis par la vérité, l'union une fois solidement établie, la

meilleure forme gouvernementale sera toujours celle qui représentera le

mieux l'unité. En somme, l'auteur s'attache à prouver non-seulement que

le christianisme complet n'est pas contraire à la liberté des peuples,

mais que cette liberté n'est possible qu'au sein du christianisme; que

le règne de la liberté lui retarde en proportion des obstacles opposés

au développement légitime et naturel du christianisme.

Enfin, après avoir puisé dans la doctrine du Christ les vraies notions

de la foi et du droit, l'auteur conclut que Dieu et l'humanité ne

fournissant que deux relations, celle de supériorité de Dieu sur les

hommes, celle d'égalité entre les homme, il n'y a point de forme

gouvernementale meilleure que celle qui consacre cette double relation

de supériorité et d'égalité. Or, le christianisme complet se résume dans

l'égalité des hommes sous la loi ou supériorité divine, dès que cette

supériorité se pose comme base fondamentale d'un système législatif, il

se dessine une double forme de gouvernement: la monarchie et

l'aristocratie, également chrétiennes, parce qu'elles découlent l'une et

l'autre de l'unité du principe.

Comme on le voit par cette analyse que nous lui avons fidèlement

empruntée, M l'abbé Clément croit que le dix-neuvième siècle doit

chercher dans la Bible seule «un véritable système de philosophie,

c'est-à-dire un corps de doctrines intimement liées, logiquement

déduites, et toutes en rapport avec la nature de l'homme consideré sous

le triple point vue de l'être moral, politique et religieux» Ce n'est

pas ici le lieu de combattre celles des assertions de M. l'abbé Clément

qui nous paraissent contestables; nous devons nous borner, dans ce

bulletin, à faire connaître à nos lecteurs le but principal que se

propose l'auteur de la _Philosophie de la Bible_, et les moyens à l'aide

desquels il espère l'atteindre. Quel que soit l'avenir réservé à ses

théories, il n'en aura pas moins publié un ouvrage aussi remarquable par

la forme que par le fond, et digne de l'attention et de l'estime

particulières de tous les esprits sérieux.

_Éléments de Géographie générale_, ou Description abrégée de la terre,

d'après ses divisions politiques, coordonnée avec ses grandes divisions

naturelles, selon les dernières transactions et les découvertes les plus

récentes; par ADRIEN BALBI. 1 vol. in-18 de 600 pages, avec 8

cartes.--Paris, 1843, _Jules Renouard_. 15 francs.

Un traite de _Géographie moderne_, quelque élémentaire qu'il soit, doit

offrir, selon M. Balbi, trois divisions principales, correspondantes aux

trois points de vue principaux sous lesquels la géographie considère la

terre; savoir; comme corps céleste, faisant partie du système solaire;

dans sa structure, et comme séjour des êtres organises et de l'homme en

général; enfin, comme habitation des différents peuples formant les

États qui se partagent sa surface.

Les _Éléments de Géographie généraux_ que vient de publier M. Balbi se

divisent donc en deux parties distinctes: la partie des principes

généraux, qui embrasse les deux premières divisions de la science, et la

partie descriptive, qui comprend la troisième.

Dans la première, qui est de beaucoup la moins étendue, M. A. Balbi

expose en dix chapitres toutes les notions les plus indispensables que

la géographie emprunte à l'astronomie, aux mathématiques, à la physique,

à l'histoire naturelle, à l'anthropologie et à la statistique, Un de ces

chapitres est entièrement consacré aux définitions qui, en géographie,

comme dans toutes les autres sciences, doivent toujours précéder

l'exposition des théorèmes ou des faits.

La partie descriptive est partagée en cinq grandes sections,

correspondant aux cinq parties du monde. Chaque section se subdivise en

géographie générale et en géographie particulière. La géographie

générale offre, pour chaque partie du monde, la géographie physique et

la géographie politique, en donnant leur, éléments principaux dans les

articles: position astronomique, dimensions, confins, mers et golfes,

détroits, caps, presqu'îles, fleuves, caspiennes, lacs et lagunes, îles,

montagnes, plateaux et hautes vallées, volcans, plaines et vallées

basses, déserts, steppes et landes, canaux, routes, chemins de fer,

industrie, commerce, superficie, population absolue et relative,

ethnographie, religions, gouvernements, divisions. La géographie

particulière comprend autant de chapitres qu'il y a de grands États ou

de grandes régions géographiques à décrire. Leur description se compose

des articles suivants; position astronomique, confins, fleuves,

topographie, et, pour les États qui ont des possessions hors d'Europe,

possessions. Un tableau statistique complète la description de chaque

partie du monde, en offrant dans ses colonnes le titre de chaque État,

sa superficie, sa population absolue et sa population relative.

Cette courte analyse suffit pour prouver que les _Éléments de

Géographie_, «miniature de son _Abrégé_,» comme les appelle M. A. Balbi,

ne sont que l'_Abrégé_ lui-même, considérablement diminué, corrigé et

augmenté dans certaines parties, et mis à la portée de toutes les

intelligences et de toutes les fortunes. M. A. Balbi n'a pas la

prétention d'offrir au lecteur un ouvrage parfait; mais, par le soin

qu'il lui a donné, il se flatte que, malgré son cadre resserré, il a

évité l'omission de tout point général d'une véritable importance, comme

aussi il croit avoir renfermé dans le plus petit espace possible le plus

grand nombre de faits géographiques dont l'ensemble constitue la science

dans son état actuel.

_Mémoires de madame de Staël (Dix Années d'Exil)_, suivis d'autres

ouvrages posthumes du même auteur. Nouvelle édition, précédée d'une

Notice sur la vie et les ouvrages de madame de Staël; par madame NECKER

DE SAUSSURE. 1 vol. in-18 de 600 pages.--Paris, 1843. _Charpentier_. 3

fr. 50 c.

L'ouvrage posthume de madame de Staël, publié sous le titre de _Dix

années d'Exil_ se compose de fragments de mémoires que l'illustre auteur

de _Corinne_ se proposait d'achever dans ses loisirs, et n'embrasse

qu'une période de sept années, séparées en deux parties par un

intervalle de près de six années. En effet, le récit, commencé en 1800,

s'arrête en 1804 recommence en 1810 et s'arrête brusquement en 181

2.--si incomplet, si passionné, si injuste qu'il soit, cet ouvrage

excitera toujours un vif intérêt. La première partie est un pamphlet

politique contre Napoléon, «destiné à accroître l'horreur des

gouvernements arbitraires.» comme l'espère M. de Staël fils dans sa

préface; la seconde, une relation détaillée des voyages de madame de

Staël en Suisse, en Autriche, en Pologne, en Russie et en Finlande.

Outre _Dix années d'Exil_, le nouveau volume que vient de publier M.

Charpentier renferme notice d'environ 200 pages sur la vie et les

ouvrages de madame de Staël par madame Necker de Saussure; l'éloge de M.

Guibert; neuf pièces de vers et des essais dramatiques, _***** dans le

désert_, scène lyrique; _Geneviève de Brabant_, drame en 3 actes et en

prose; la _Nanumate_ drame en trois actes et en prose; le _Capitaine

Kersadec_, ou _Sept Années en un Jour_, comédie en deux actes;

_********_ et _le Mannequin_, proverbes dramatiques, et S*****, drame en

cinq actes et en prose.

[Note du transcripteur: les astérisques indiquent des caractères

complètement délavés dans le document électronique qui nous a été

fourni.]

Théâtre portatif de campagne.

[Illustration: Développement général.]

Un fabricant de papiers peints(1) a eu l'ingénieuse idée d'appliquer la

forme simple et portative du paravent à la construction de petits

théâtres de campagne.

[Note 1: Passage Choiseul.]

Un seul de ces paravents suffit pour la représentation de la plupart des

proverbes; avec deux, figurant un salon et un jardin, on peut

représenter toutes les pièces d'un répertoire très-varié.

Il est, d'ailleurs facile d'appliquer sur les feuilles de ces paravents

quelques légers châssis garnis de toiles et recouverts de papier peint,

ou plutôt badigeonné par quelque artiste amateur, pour modifier et

varier, autant qu'il peut être nécessaire, les décorations principales.

[Illustration: Développement partiel.]

On place les paravents au fond d'un salon ou d'une galerie, en ayant

soin de laisser à l'entour une enceinte de dégagement destinée à servir

de coulisses et à faciliter l'entrée et la sortie des personnages par

les portes pratiquées dans la décoration. On masque ce dégagement de

l'ouverture de la scène au moyen de deux grands rideaux, qui, fixés par

des anneaux à une tringle transversale, s'ouvrent au moyen d'un jeu de

poulies ordinaire.

[Illustration.]

L'Illustration, No. 0027, 2 Septembre 1843 · 第 25 / 29 题