Toujours à propos de Sterne. Dans un choix d'anecdotes curieuses, j'ai
trouvé la biographie de ce bon et joyeux La Fleur, que son maître nous a
tant fait aimer. Il était Bourguignon de naissance et bohémien de
caractère. A huit ans, un instinct irrésistible lui fit quitter sa
famille; il erra deux années durant sur les chemins de France, sans
autre patron que son extérieur prévenant et doux. Il trouvait partout un
peu de pain et de lait, un lit de paille pour la nuit et quelques
vêtements de rebut. Sans trop savoir où il allait, et attiré par cet
aimant mystérieux des capitales, dont tous les vagabonds ont ressenti
l'influence, après deux années de hasards, il se trouva un matin sur le,
Pont-Neuf, regardant couler la Seine comme un vieux Parisien. Un tambour
qui se rendait sans nul doute au quai de la Ferraille, le rendez-vous
des enrôleurs, vit cette petite mine éveillée, et suborna l'enfant
perdu. Comme les biens en déshérence, les enfants sans famille
appartenaient au roi; celui-ci fut réclamé au nom de Sa Majesté qui ne
s'en doutait guère; on lui pendit au cou une caisse dorée, on lui mit
sur les épaules un habit blanc à revers bleus, qui lui fit connaître les
premières joies de la toilette, et, pendant six ans, il fut tambour.
Deux ans encore, et la loi le déclarait libre; mais La Fleur, ennuyé du
service, n'était pas homme à faire son temps comme le premier manant
venu. Il changea d'habit avec un paysan, et déserta galamment pour on ne
sait quelle querelle avec ses supérieurs. C'est alors qu'il se retira
dans _ses terres_ pour y vivre _comme il plaisait à Dieu_, c'est-à-dire
très-mal, jusqu'au moment où Varenne, l'aubergiste de Montreuil,
l'offrit à Sterne qui passait et qui l'emmena courir le monde, ainsi que
le sait du reste tout lecteur instruit.
On sait encore que La Fleur était amoureux, sérieusement amoureux d'une
très-jolie fillette aussi pauvre, aussi gaie, aussi imprévoyante que
lui. Il l'épousa à son retour d'Italie, sans réfléchir que son métier de
couturière lui rapportait à peine six sous par jour. Elle ne tarda pas,
une fois mariée, à le gratifier d'un enfant, et les profits diminuaient
à mesure que croissaient les charges. La Fleur un jour cessa de rire; le
pain manquait à la maison; il se remit derechef en quête d'un _milord
anglais_, et reprit quelques années encore la livrée qu'il portait si
bien; puis, dès qu'il eut des économies, il revint trouver sa femme;
quelques mauvaises langues essayèrent de lui mettre martel en tête à
propos de ce qui s'était passé durant son absence, mais il leur rit au
nez en vrai philosophe, et ouvrit un cabaret à Calais, dans la rue
Royale. Les marins anglais y venaient en foule, et d'abord tout
prospéra; mais il plut à Louis XVI de prendre parti pour les
républicains d'Amérique, et, entre autres résultats désastreux, la
rupture de la France et de l'Angleterre entraîna la ruine des
cabaretiers de Calais.
La Fleur vit bien que, sans une troisième campagne, il ne pourrait tenir
tête à la mauvaise fortune, et, comme il parlait, le souvenir des
méchants propos tenus sur le compte de la femme lui donna quelque
tintouin. Elle s'en douta sans doute, et lui lit une scène pathétique,
prenant pour texte de son désespoir les infidélités probables dont elle
allait être victime. Tout en se justifiant par avance, La Fleur oublia
ses craintes. Il n'était pas homme à mener de front deux idées aussi
différentes que celles d'être trompeur ou trompé.
Pauvre La Fleur! lorsqu'il revint trois ans après, toujours tendre et
toujours constant, il trouva, derrière, le comptoir de son cabaret, une
figure étrangère. Des comédiens nomades passant à Calais lui avaient
enlevé femme et enfant. Jamais il ne revit ni l'un ni l'autre.
Depuis ce tennis, il vécut sans établissement fixe, tantôt en
Angleterre,--il aimait les Anglais,--tantôt sur la côte de France, à
demi messager, à demi agent d'affaires, toujours employé de manière on
d'autre, et recommandé par son activité, son dévouement, son
intelligence.
Je n'en sais de La Fleur pas davantage, à mon grand regret. M'eût-on
appris la date exacte de sa mort, je la donnerais ici avec autant de
scrupule que s'il s'agissait d'Alisfragmonthosis ou de
Misphrathouthinosis, monarques interessants de la douzième ou
vingt-deuxième dynastie égyptienne. Voyez les listes de Manéthon.