Les statues de quelques auteurs dramatiques allemands étaient placées
dans des niches extérieures. La salle, longue de 54 mètres (161 pieds),
large de 34 mètres (103 pieds), avait quatre rangs de loges, un parquet,
un parterre, et pouvait contenir près de 2,500 spectateurs.
Plusieurs scènes du dernier roman de madame Sand, _la Comtesse de
Rudolstadt_, se passent à l'Opéra de Berlin.
[Illustration: Incendie du Théâtre de Berlin.]
Courrier de Paris.
Il y a quelques jours, des hommes de lettres, des écrivains politiques
s'étaient réunis et suivaient un modeste cercueil; le mort qui s'en
allait à sa dernière demeure avec cette escorte avait été un honnête
homme et un homme de talent.
Tous les journaux, en annonçant cette fin prématurée de Bert, ont rendu
justice, sans distinction de bannière et sans ressentiment de parti, aux
nobles qualités de son esprit et de son âme, que rehaussaient la
simplicité et la modestie, deux vertus rares de notre temps, et qui
courent risque, pour peu que cela dure, d'être tout entières ensevelies,
comme vient de l'être ce bon et modeste Bert.
On s'est acheminé vers le cimetière de Vauves, et là les restes mortels
sont descendus dans la fosse; le prêtre a béni la terre funèbre, deux
voix émues ont prononcé les paroles d'adieu, et les quelques amis qui
s'étaient donné rendez-vous autour de ce cercueil se sont séparés. Un
monument, ou plutôt une pierre sépulcrale sans prétention et sans faste,
simple comme la vie de celui dont elle doit recouvrir les restes, a été
volée par la piété de ces fidèles.
Deux simples discours, une simple tombe et une simple inscription!
jamais Bert, de son vivant, n'aurait pu croire pour lui à une telle
pompe.. Bert, en effet, fut un de ces caractères timides, réservés,
ingénus, qui dépensent beaucoup en intelligence, en dévouement, en
honnêteté, et qui s'effaroucheront si, par hasard, ils soupçonnent qu'on
s'aperçoit de leur mérite: esprits délicats et ornés, coeurs préparés à
toute belle action et à tout sacrifice, qui se réfugient à chaque pas de
leur existence, et disparaissent dans leur modestie. Il arrive que ces
homme, si craintifs et si défiants d'eux-mêmes, remplissent leur vie de
nobles actions et de travaux distingués, sans en recueillir la moindre
récompense; ils passent inaperçus avec une provision d'idées et de
savoir dont la plus mince part suffirait à d'autres pour chercher
l'éclat, faire du bruit et se dresser un piédestal.
Quelques privilégiés seulement les connaissent et les apprécient à toute
leur valeur; ce sont les hommes assez noblement et assez finement doués
pour aller trouver, à travers toutes les grosses réputations effrontées
que l'audace et le charlatanisme enfantent, ces talents recueillis en
eux-mêmes et voilés, qui se limitent à l'écart et semblent fuir le grand
jour avec autant de soin que le recherchent tous ces audacieux coureurs
de renommée.
Telle a été la singulière destinée de Bert: il a mis la moitié, de sa
vie à être un littérateur plein de goût, un écrivain politique fécond et
habile, une âme haute et libre, un bon et courageux citoyen, et le
premier barbouilleur de papier venu s'est fait souvent, en vingt-quatre
heures, plus de réputation que lui en vingt-quatre ans. Demandes à votre
voisin: «Connaissez-vous Hilarion et Andoche.--Parbleu! si je les
connais? vous répondra-t-il, ce sont deux grands hommes, deux fameux
auteurs: l'un a fait le _Coupe-Jarret_, feuilleton en trente-cinq
parties, dont j'achève en ce moment de lire le dernier chapitre; et
l'autre, le _Coupe-Tête_, roman magnifique que je lirai la semaine
prochaine, en attendant le _Coupe-Gorge_, par le même.»
Mais vous demanderiez: «Connaissez-vous Bert? que votre interlocuteur
stupéfait vous regarderait de l'air ébahi d'un homme qui ne sait pas ce
qu'on veut lui dire.
Ce qu'était Bert, on vous l'a appris sur sa tombe. Ce n'est qu'au moment
où ces honnêtes hommes meurent qu'on y regarde d'un peu plus près et
qu'on sent tout leur prix. En remontant leur vie pas à pas, on est tout
étonné d'y trouver la trace non interrompue d'une activité morale sans
repos et sans faiblesse, qui puisait incessamment sa force à la source
des sentiments généraux, pour la mettre au service des nobles causes.
Ainsi, Bert a été un des combattants résolus et infatigables de
l'opinion libérale: il l'a servie pendant tout le cours de la
Restauration, avec la fermeté et la modération qui étaient à la fois lu
résultat du sa sincérité et du ses lumières. Ou ne cite pas un seul
journal important, pendant cette période de lutte ardente, où Bert n'ait
apporté chaque jour son contingent de talent, de savoir, de bon style et
de conviction; il a été de toutes les batailles théoriques qui se
livrèrent en ce temps-là avec tant de bonne foi et d'espérance, sur le
terrain représentatif d'un côté, et de l'autre sur le vieux sol
monarchique; et souvent il eut l'occasion de prouver que la résolution
du citoyen ne faisait pas faute à la plume de l'écrivain.
Cependant, sous la Restauration, même au plus fort de cette grande
querelle où il prenait une part si utile, si intelligente et si active,
Bert n'était guère plus connu qu'en ces derniers temps où il avait cessé
tout combat. C'est que Bert donnait son patriotisme et son talent, comme
ces braves qui versent leur sang à toute rencontre, laissant aux
fanfarons le soin de se pavaner après le bataille, et de faire sonner
leurs éperons et leur sabre. Bert se taisait, lu! Bert, l'affaire
terminée, se cachait derrière les autres, comme un simple soldat,
quoique pendant la journée il eût été un des plus savants et des plus
intrépides parmi les capitaines. Deux fois cependant Bert se nomma: la
première fois pour offrir sa poitrine à une épée ennemie pour en faire
un rempart à ses opinions; la seconde fois pour prendre sa place dans la
résistance et se ranger du côté de la Constitution violée. Bert fut un
des signataires de la protestation de la presse contre les ordonnances
de juillet 1830. Il se nomma à deux reprises, ai-je dit, et ces deux
jours-là il mit sa vie sur son nom.
Son penchant l'avait entraîné d'abord vers les lettres et le théâtre,
mais sa modestie se découragea d'un revers: sa première comédie, bien
qu'écrite en vers spirituels et piquants, rencontra un parterre rétif.
Bert, inébranlable dans ses sentiments d'honnête homme et dans ses
devoir, avait pour tout ce qui touchait à son mérite personnel, la
timidité d'un enfant; il se crut condamné sans retour par ce premier
échec, et se jeta dans la politique. Souvent, vers la fin de sa carrière
fatigué de cette politique si pleine de réalités désespérante, et de
déceptions, je l'ai entendu parler avec regret de cet abandon qu'il
avait fait de la poésie à son début, et donner à cette première passion
de ses jeunes années un souvenir mélancolique.
Il lui en était resté un goût très-fin et très-sûr pour les bons et
beaux écrits. Le littérateur se retrouvait souvent sous l'écrivain
politique, et, dans les derniers temps, il avait fini par le remplacer
tout à fait. Bert, depuis quatre ou cinq années, avait publié une série
d'articles de critique littéraire et particulièrement de critique
dramatique qui s'étaient fait remarquer par une sagacité d'analyse et
une justesse de vues ingénieuses aujourd'hui à peu près passées de mode;
on y remarquait à chaque pas, un esprit délicat et sensé nourri aux
sources pures.
Cette finesse et ce goût, Bert les avait dans la conversation; mais il
fallait qu'il se résolût à parler; il était dans le monde--quand par
hasard il y allait--d'une réserve extrême: c'était le silence même; on
n'aurait jamais soupçonné l'homme d'esprit dans cette statue
d'Hypocrate. Il lui arrivait de n'être guère plus causeur avec ses
amis, quoique doux, affable, et d'humeur bienveillante; mais une fois
qu'il s'y mettait, il était charmant à entendre, et contait à ravir une
foule d'anecdotes piquantes qu'il avait retenues ou qui étaient le
résumé du son observation spirituelle et déliée.
Je le rencontrais souvent dans le foyer des théâtres, enveloppé d'une
redingote flottante, la main au gousset de son pantalon, l'air distrait,
la tête légèrement penchée vers l'épaule, traversant la foule sans la
regarder, envisageant souvent ses amis intimes sans les reconnaître, et
cherchant un petit coin solitaire, sur quelque banquette, pour s'y
asseoir et y rêver. C'était là qu'il faisait bon aller le trouver; en
vous voyant, mon Bert s'éveillait comme d'un songe; alors s'il se
décidait à causer, vous n'aviez qu'à le laisser faire; vous récoltiez
les aperçus les plus justes et les plus fins sur la pièce nouvelle, sur
les acteurs ou sur le vieux chef-d'oeuvre qu'on venait de représenter,
tout cela du ton le plus naturel et le plus simple du monde; tandis
qu'un peu plus loin, tous les grands braillards du foyer se démenaient
avec les grands éclats de leur ignorante vanité et faisaient grand
tapage pour n'accoucher souvent que de paradoxes ou de sottises.
Après une vie si pure, si laborieuse et consacrée tout entière au pays,
après un acte de dévouement public où il avait exposé sa tête pour la
défense des lois, il ne manquait plus à Bert que de mourir pauvre et
ignoré; c'est ce qui lui est arrivé; il est mort très pauvre en effet,
et cet homme probe et désintéressé, qui s'était épuisé dans la lutte
soutenue pour la cause de la France, n'a été accompagné au cimetière de
Vanves que par un petit nombre d'amis! Ceci donne une idée des beaux
sentiments et de la reconnaissance du temps où nous vivons.
--Passons à quelque chose de moins triste. Le héros de l'aventure n'est
pas un simple mortel, un de ces hommes de rien, comme Bert, qui n'ont
pour fortune que beaucoup de talent, de coeur et d'esprit; il s'agit
d'un grand personnage, d'un très-grand personnage; on n'approche de lui
qu'en s'inclinant; des peuples nombreux lui obéissent; il descend d'une
race dont le blason remonte tout au moins au déluge, et se pare de
titres les plus solennels et les plus magnifiques; c'est un puissant
seigneur enfin qui s'assied sur un trône et porte une couronne au front;
quant à son royaume, prenez la carte du monde, et tâchez de deviner sous
quel degré de latitude il est situé et vers quel point de l'horizon, à
l'orient ou à l'occident, au nord ou au midi. Il faut bien laisser
quelque chose à votre sagacité.
Un beau matin, donc, ce noble prince était assis dans son cabinet, sur
un vaste fauteuil de velours à crépines d'or et de soie; de ses deux
mains il tenait un livre ouvert et magnifiquement relié, et fixait sur
le vélin un oeil sérieux et attentif. Le premier ministre entra en ce
moment pour traiter, sans doute, des plus importantes affaires de
l'État. Au bruit de ses pas, le prince, continuant à garder le livre
immobile entre ses mains, et tournant la tête du côté de l'excellence:
«Chut!» lui dit-il d'un air à la fois prudent et mystérieux; le ministre
avançait toujours; «Chut! chut!» continua le prince, en reportant sans
cesse ses regards sur le livre avec une attention inquiète et
persistante.
«Qu'y a-t-il donc? rumina le ministre à part lui; sans doute Sa Majesté
est occupée à méditer quelque passage profond de ce livre précieux: une
pensée philosophique ou politique, ou diplomatique...» Et cependant il
allait toujours; «Chut! chut! chut!» dit le prince pour la troisième
fois; et au même instant il ferma le livre avec violence; le ministre en
tressaillit, et crut voir, dans cette vivacité, un signe de colère et
une disgrâce.
Mais le prince: «Enfin, je la tiens!» s'écria-t-il; et son visage
annonçait la joie la plus vive: «Je la tiens! je la tiens!--Quoi donc?
la grave question qui occupait tout à l'heure l'esprit de Votre
Majesté?--Non; la mouche! la mouche qui s'était posée là, sur cette
page; la mouche que je cherchais à attraper depuis une demi-heure.»
Heureux peuple, dont le prince ne s'occupe qu'à prendre des mouches!
--Nous venons de parler d'un simple homme de talent et d'un prince
bonhomme; parlons maintenant d'un grand homme. La diversité plaît.
On sait quelle émotion excita en France l'arrivée des glorieux restes de
Napoléon; les villes et les campagnes par où passait le noir cortège
s'inclinaient; tout dissentiment avait disparu; pour tout le monde,
Napoléon n'était plus qu'une grande ombre poétique, qui glissait à
travers les mers et sur les fleuves, pour venir retrouver la terre de la
patrie et s'y reposer éternellement dans son héroïque linceul, partout
les imaginations étaient émues.
Rouen, la ville énergique, se distingua particulièrement par son
enthousiasme; dans l'ardeur de son émotion, le peuple rouennais se porta
à l'Hôtel-de-Ville, et demanda que le fait mémorable du passage dans ses
murs des restes du héros fût consacré par un monument durable; la
municipalité s'associa à ce voeu populaire, et les souscriptions
arrivèrent de tous côtés.
Aujourd'hui la ville de Rouen est satisfaite: une médaille d'un travail
précieux est achevée, et perpétuera la mémoire de l'élan patriotique des
Rouennais. Cette médaille est un chef-d'oeuvre d'exécution et de pensée;
on devine que le graveur, M. Depaulis, un des habiles et des renommés de
notre art numismatique, inspiré par la grandeur du sujet, s'est attaché
à mettre dans son oeuvre toute la force et toute la finesse de son pur
talent.
Sur la face de la médaille, ou voit la tête de Napoléon; cette noble
tête est présentée de profil, ceinte du laurier impérial, et appuyée sur
l'oreiller mortuaire; les traits sont d'une beauté exquise; bien que la
mort vienne de les saisir, je ne sais quoi d'héroïque et de grand vit
toujours en eux; le mouvement est absent, mais il semble que la pensée
subsiste, et il y a une admirable expression dans cette immobilité. Le
dessin, le modelé, les moindres détails sont achevés; c'est tout à fait
du grand art, de cet art des maîtres, qui attire, captive et fait rêver.
Au revers s'élève l'arc-de-triomphe sous lequel l'illustre cercueil a
passé; au loin, la ville et ses tours pavoisées, pendant que le vaisseau
qui porte le mort immortel glisse sur les eaux du fleuve. Cette dernière
partie de l'oeuvre offrait, sous le point de vue de la composition et de
l'exécution, des détails infinis et d'une difficulté dont un talent
supérieur, comme celui de M. Depaulis pouvait seul triompher.
Le nom de M. de Joinville se mêle naturellement à cet épisode du poème
napoléonien: c'est M. de Joinville qui est allé demander Napoléon à la
terre de l'exil; c'est lui qui a suivi la grande ombre sur les mers. On
se plaît à voir un jeune prince ardent, qui a l'avenir devant lui,
accompagnant un cercueil plein de si grands souvenirs.
--Voulez-vous avoir un échantillon du grand zèle avec lequel certains
bureaucrates se dévouent au soin des administrés, et savoir de quelles
graves affaires ils s'occupent parfois? Quelqu'un que je connais
biens,--c'était peut-être moi-même,--avait un rendez-vous l'autre jour
avec un chef supérieur d'une grande direction.
L'antichambre était encombrée de solliciteurs: les uns attendaient
depuis une heure, les autres depuis une demi-heure, mais tous
attendaient. C'était partout des plaintes et des hélas! «Quand mon tour
viendra-t-il? Qu'est-ce qu'il fait donc? Ça n'en finit pas! Ah! mon
Dieu!»
Enfin la porte s'ouvre et l'on m'introduit. Que vis-je en entrant? Mon
homme, le nez collé contre les vitres de la fenêtre. «C'est vous!....
dit-il. Savez-vous ce que je faisais là? je regardais passer les
_omnibus_, et j'en ai compté dix de suite qui étaient complètement
vides.»
Est-ce que le cerveau de certains administrateurs serait aussi vide que
ces dix _omnibus_?
--On annonce le prochain départ de Rossini: il y a près de trois mois
que l'illustre maestro est à Paris. Le monde musical a été chez lui en
pèlerinage, depuis le plus obscur fabricant de notes jusqu'au plus
illustre: on s'est agenouillé, on a supplié, mais personne n'y a fait:
Rossini ne veut plus que soigner son estomac. Le plus grand ennui qu'on
puisse lui causer, c'est de lui faire entendre seulement une note; il
tressaille aussitôt comme un hydrophobe à la vue d'une rivière.
Dernièrement un de nos plus ingénieux compositeurs lui parlait d'un
morceau de chant qu'il venait de composer. «Je serais bien aise d'avoir
votre avis et vos conseils, dit-il au maître; voulez-vous que j'aille
chez vous demain?--Oh surtout point de musique chez moi! s'écria Rossini
avec effroi.
Qu'a donc fait la musique à Rossini? Quant à Rossini on, sait ce qu'il a
fait de la musique: dix chefs-d'oeuvre et une foule d'opéras charmants.
Est-ce une raison pour tant lui en vouloir?
--Mademoiselle Rachel est revenue: elle a joué vendredi dernier le rôle
de Pauline. La canicule est peu favorable à ces ovations dramatiques;
tandis que le parterre est occupé à respirer et à s'essuyer le front, il
oublie d'avoir de l'enthousiasme. Cependant mademoiselle Rachel a excité
des bravos suffisants pour des bravos du mois d'août.
--L'affaire de MM. Alexandre Dumas et Jules Janin est complètement
enterrée; on n'en parle plus. Qu'on me permette cependant d'ajouter
encore quelques mots pour lui servir de _De profundis_ définitif.
Un des témoins du feuilletoniste, voyant le trouble et l'inquiétude de
madame Janin, lui dit spirituellement: «Eh! mon pauvre ami, tu te
trompes; ton duel n'est pas avec Dumas, mais avec ta femme.»
M. Jules Janin répondit: «Que veux-tu? la pauvre petite n'est pas encore
habituée à ces choses-là; c'est sa première affaire!»
--M. Alexandre Dumas, à peine remis de ce combat sanglant, vient de lire
une comédie en trois ou quatre actes à MM. les comédiens français:
l'ouvrage a été reçu, cela va sans dire. Vaut-il un peu mieux que les
_Demoiselles de Saint-Cyr?_ je n'en sais rien; toujours est-il que M.
Alexandre Dumas à grand besoin d'un succès pour panser les blessures
qu'il s'est faites à lui-même sa ridicule affaire contre M. Jules Janin.
Don Francisco Martinez de la Rosa.
Don Martinez de la Rosa naquit à Grenade en 1786. Il était l'aîné d'une
famille qui tenait un rang honorable dans la noblesse espagnole. Le
premier acte de sa volonté fut une protestation énergique et généreuse
centre les privilèges de la naissance; il ne voulut pas pour lui du
droit d'aînesse et partagea avec ses frères l'héritage paternel. Enfant
encore, il entendait de loin le bruit de notre grande révolution, et le
spectacle de nos luttes intestines lui appui de bonne heure à distinguer
la liberté qui fait les nations grandes et fortes de licence, qui les
énerve et les dégrade. Cette première impression de sa jeunesse, loin de
s'effarer, l'a guidé au contraire toutes les phases de sa vie.
L'invasion de sa patrie par une armée française, cette irréparable faute
de Napoléon, surprit don Martinez au milieu de ses travaux littéraires;
il publiait à Salamanque un cours de littérature et de philosophie.
L'indépendance nationale trouva en lui un éloquent défenseur; il ferma
ses livres, renonça à ses douces et studieuses occupations, et mit sa
plume au service de cette noble cause. Il se fit journaliste et
contribua puissamment à développer les généreux instincts populaires,
force mystérieuse contre laquelle, se brisa la puissance gigantesque de
l'Empire.
Après l'invasion de l'Andalousie, quand le droit dut un instant céder à
la force, don Martinez se réfugia à Cadix et de là il passa en
Angleterre, triste exil où il ne cessa de regretter la patrie absente et
opprimée, sentiment plein d'amertume qui lui inspira quelques-unes de
ses plus remarquables poésies. _El Recuerdo de la patria_ (le Souvenir
de la patrie), entre autres, est à lui seul un petit poème aussi
remarquable par la délicatesse du rhythme que par les sentiments tendres
et élevés qu'il exprime. Qu'importent à l'exilé les splendeurs de cette
cour opulente, les richesses industrielles de l'Angleterre, et ces
femmes _blanches_ et _roses_, aux yeux plus _bleus une l'azur du ciel_,
aux cheveux qui _paraissent de l'or pur?_ Les _gracieux yeux noirs, le
pied léger, le teint brun_ des femmes de la patrie n'effacent-ils pas
ces froides _beautés du Nord_? Une triste et touchante invocation au
fleuve paternel, _Padre Dauro_, termine cette plainte harmonieuse.
[Illustration: Francisco Martinez de la Rosa.]
Le temps de l'exil ne fut pas seulement consacré à des regrets stériles,
le littérateur reprit ses travaux interrompus et publia à Londres, en
1811, un poème en six chants où furent réunies toutes les règles de
l'art poétique espagnol. Cet ouvrage manquait à la littérature
nationale. La compilation de préceptes rassemblés sans ordre et sans
méthode par Juan de la Cueva était le seul code poétique de la poétique
Espagne, et don Leandro Fernandez de Moratin avait signalé ce vide
regrettable. Notre jeune poète se proposa de le remplir, et son poème,
auquel il a joint des notes fort étendues, pleines d'érudition et
d'idées justes, lui assigna dès lors une place élevée dans la
littérature contemporaine. Il publia en même temps des appendices sur la
poésie didactique, sur la tragédie et la comédie, études sérieuses qui
complétèrent l'oeuvre de Juan de la Cueva.
Mais la bouillante ardeur du patriotisme espagnol ne supporta pas
longtemps l'oppression étrangère. L'insurrection, qui jusqu'ici avait
marché sans ordre et sans but, sans chef pour diriger et coordonner tous
ses efforts, s'organisa enfin. A la junte suprême avait succédé un
gouvernement constitutionnel dirigé par les Cortès au nom du roi
Ferdinand, alors prisonnier en France.
Don Martinez, de la Rosa quitta l'Angleterre et vint aussitôt offrir ses
services au gouvernement national. La prise de Saragosse et les malheurs
qui avaient suivi l'héroïque résistance de cette énergique cité lui
inspirèrent un poème intitulé _Saragozza_, cri d'indignation et de
douleur qui fut répété par toutes les bouches et commença la réputation
du poète.
Peu de temps après, il fit représenter à Cadix, pendant que l'armée
française en faisait le siège, sa tragédie de _la Vence de Padilla_, un
des sujets, les plus populaires de l'Espagne. Cette oeuvre dramatique,
que la lecture des tragédies d'Altieri avait inspirée à don Martinez,
eut un prodigieux succès; elle fut représentée, non au théâtre, que les
bombes françaises menaçaient, mais dans une baraque où la foule se
pressait pour voir cette grande figure historique, cette _tirana de
Toledo_, comme dit un historien, _que todos le acalaban no como à muger
mas como à varon heroico_.
Ces succès désignèrent le jeune poète à l'attention des Cortès, qui
étaient alors alliées à toutes les cours européennes. Don Martinez fut
chargé de diverses missions diplomatiques, et lorsque la catastrophe de
1814 eut entraîné avec elle le trône du faible Joseph, les électeurs
renvoyèrent à la première assemblée des Cortès constitutionnelles le
poète patriote qui avait chanté les gloires et les malheurs de la patrie
en face de ses injustes oppresseurs.
On sait comment Ferdinand VII reconnut les services des patriotes
constitutionnels qui lui avaient conservé son trône.
Don Martinez, fut enveloppé dans la proscription générale et exilé en
Afrique. La encore il s'inspira des souvenirs de la patrie et écrivit sa
tragédie de _Morayma_, un des plus poétiques épisodes de ces longues
guerres de Grenade si naïvement racontées par les romanceros et les
historiens contemporains.
La révolution de l'île de Léon, en 1820, rendit don Martinez à la
liberté et l'associa au nouveau au mouvement politique, dont il allait
être bientôt un des chefs importants. Élu député par Grenade, sa ville
natale, il ne tarda pas à recevoir de ses collègues un témoignage
éclatant de l'estime qu'ils attachaient à son beau caractère et à ses
talents: il fut appelé à la présidence des Cortès. En 1822, Ferdinand
nomma don Martinez de la Rosa ministre des affaires étrangères, et le
chargea de composer le cabinet. La ligne de conduite prudente et ferme,
la politique modérée du nouveau ministère, susciteront contre lui les
partis extrêmes, les _communeros_ et les _descamisados_. Il fut renversé
le 7 juillet 1822, et Ferdinand n'ayant plus le choix qu'entre un
libéralisme outré et le pouvoir absolu, n'hésita pas un seul instant.
La contre-révolution obligea de nouveau don Martinez à la fuite; mais
cette fois il put suivre l'inspiration de son coeur, et vint se fixer en
France, où il demeura pendant sept ans. Il publia en 1826, à Paris, une
édition de ses oeuvres où se trouve, en outre de celles que nous avons
citées déjà, la spirituelle comédie de la _Nina en casa y la madre en la
Mascara_, une traduction en vers de l'épître d'Horace aux Pisons et la
tragédie d'_Oedipe_.
Pendant son séjour en France, nos moeurs, notre esprit, notre langue,
lui devinrent tellement familiers qu'il composa pour le théâtre de la
Porte-Saint-Marlin un drame historique intitulé: _Aben-Humeya_, ou _les
Maures sous Philippe II._
Mais le contre-coup de la révolution de Juillet qui se fit sentir en
Espagne rappela bientôt l'exilé dans sa patrie. La chute du ministère
Zéa-Bermudez appela une fois encore aux affaires le parti modéré dont
Martinez, de la Rosa était devenu le chef. Le 15 janvier 1834, la
reine-régente le choisit pour ministre des affaires étrangères et lui
confia la présidence du conseil. Des actes empreints de grandeur et de
sagesse signalèrent son administration. Les Mina, les Quiroga, les
Isturitz, et tous ces proscrits illustres dont il avait partagé les
efforts, les espérances, les dangers, furent rappelés par lui dans la
mère patrie. Le 10 avril, il publia l'_Estato real_, oeuvre pleine de
sens et de modération, qui réglait la limite du pouvoir royal et celle
du pouvoir populaire.
Mais l'Espagne n'était pas prête encore pour ce régime tempéré; les
passions politiques étaient loin d'être amorties, et de longues et
ardentes divisions devaient déchirer encore le sein de ce malheureux
pays. La triste victoire d'Espartero sur la reine-régente éloigna une
fois encore don Martinez de sa patrie. Il rentra en France, où il
retrouva cette douce hospitalité qui seule, pourrait consoler de l'exil,
si quelque chose pouvait en consoler. Il reprit ses travaux littéraires,
et publia en 1836 un nouveau volume on se trouvent de charmantes poésies
légères, douce et riante mélodie au milieu de laquelle un entend de loin
en loin une note sombre et douloureuse: c'est le cri de souffrance de
l'exilé. Nous citerons entre autres la _Soledad_, la _Muerte_, un sonnet
intitulé _Mis Penas_, et cette inscription pour le tombeau d'un émigré:
«Que la terre te soit douce et légère... si la terre étrangère peut
l'être jamais!»
Appelé, au mois de mai dernier, à présider le neuvième congrès
historique réuni dans une des salles du Luxembourg, il y prononça un
discours fort remarquable dont nous avons indiqué le sujet au
commencement de cette notice. Il y déploya un luxe d'érudition, un
esprit vif et pénétrant, une observation fine et profonde, qui
excitèrent plus d'une fois les applaudissements de la savante assemblée.
Les événements qui se pressent en Espagne y rappellent don Martinez,
dont l'avenir se lie désormais à celui de la prospérité, de la gloire et
de la vraie liberté de sa patrie.