III

Julia leva les yeux et se trouva seule. Elle ne se rappelait ni quand ni

comment son mari avait quitté le salon, ni depuis combien de temps elle

y était. Le feu couvait encore dans le foyer, mais le rayon de soleil

avait disparu du mur. La première pensée qu’elle put ressaisir fut

qu’elle n’avait pas manqué à sa parole, qu’elle avait rempli leur

engagement à la lettre. Elle ne s’était pas récriée, n’avait pas

récriminé sur le passé et n’avait tenté ni de temporiser, ni de reculer

le dénouement; elle avait courageusement marché au-devant de l’ennemi.

Mais maintenant qu’elle se trouvait seule, elle eût voulu en finir...

Elle regardait autour d’elle, cherchant à réaliser le présent. Son

identité semblait lui échapper comme dans une syncope physique. «Ceci

est mon salon,--ceci est ma maison,» disait une voix en elle. Son salon?

sa maison? Elle entendait presque les murs lui répondre ironiquement.

Elle se leva, lasse jusque dans la moelle des os. Le silence de la pièce

l’impressionna. Elle se rappela alors comme un vague écho avoir

longtemps auparavant entendu la grande porte se fermer. Son mari devait

avoir quitté la maison, alors... Son «mari»? Elle ne savait plus comment

exprimer sa pensée. Les phrases les plus simples étaient pleines

d’amertume! Elle retomba exténuée sur sa chaise. La pendule sonna dix

heures. Il n’était que dix heures! Tout à coup elle se souvint qu’elle

n’avait pas commandé le dîner... ou bien dînaient-ils dehors ce

soir-là?... Dîner? dîner dehors? La vieille phraséologie la poursuivait

donc? Il lui fallait pourtant penser à elle comme elle penserait à

quelqu’un d’autre, à quelqu’un qui n’aurait plus aucun lien avec la

routine familière du passé et dont il faudrait étudier peu à peu les

besoins et les habitudes, tel un animal inconnu.

La pendule sonna de nouveau; il était onze heures cette fois. Julia se

leva et se dirigea vers la porte pour aller dans sa chambre. «Sa»

chambre? Une fois de plus ce mot lui parut une dérision. Elle ouvrit

pourtant la porte, traversa l’antichambre et monta l’escalier. Elle

remarqua en passant les cannes et les parapluies de Westall, puis une

paire de ses gants oubliée sur la table. C’était bien toujours le même

tapis qui couvrait les marches de l’escalier; c’était la même vieille

gravure française dans son étroit cadre noir qui lui faisait face sur le

palier.

L’obstination avec laquelle ces objets s’imposaient à elle devint

intolérable. Au fond d’elle-même: un abîme béant; autour d’elle: la même

apparence calme et familière. Elle sentit qu’il lui faudrait s’éloigner

pour ressaisir ses pensées; mais une fois dans sa chambre, elle s’assit

sur la chaise longue et se laissa envahir par une espèce de torpeur.

Puis, graduellement, sa vision s’éclaircit. Il s’était passé beaucoup

de choses dans l’intervalle. Il y avait eu en Julia un vrai conflit

d’émotions, d’arguments, d’idées s’entre-choquant, d’impulsions

violentes qui s’émoussaient d’elles-mêmes. Elle avait bien essayé de

rallier, d’organiser ses forces désordonnées;--qu’elle pût seulement

dompter ses révoltes intérieures et elle entreverrait sans doute la

délivrance! Sa vie ne pouvait être ainsi brisée pour un caprice, une

lubie; la loi elle-même serait pour elle, la défendrait. La loi? Mais

quel droit y avait-elle? N’était-elle pas fatalement prisonnière d’une

loi dont elle avait été le propre auteur? Ne devenait-elle pas

aujourd’hui la victime prédestinée du code qu’elle avait inventé? Mais

non, tout ceci n’était qu’une fantasmagorie grotesque, intolérable, une

folle erreur dont elle ne pouvait être rendue responsable! La loi

qu’elle avait méprisée existait toujours et pouvait encore être

invoquée... Invoquée? Dans quel dessein? Pouvait-elle lui demander

d’enchaîner Westall à elle? N’avait-il pas été permis à Julia de se

rendre libre quand elle avait réclamé sa liberté?... Montrerait-elle

moins de magnanimité qu’elle n’en avait exigé? Ce mot de magnanimité la

cingla de son ironie. On ne prend pas une attitude quand on lutte pour

la vie... Et Julia prévoyait déjà que pour garder son mari elle

consentirait aux pires compromis, cédant sur tout pour conserver son

bonheur passé. Ah! mais c’était plus difficile qu’elle ne le pensait! La

loi ne pouvait plus lui servir. Sa propre apostasie deviendrait inutile!

Julia était la victime des théories qu’elle reniait. Elle se sentait

déjà prise dans l’engrenage d’une machine gigantesque qu’elle aurait

fabriquée elle-même...

L’après-midi elle sortit et marcha vite, sans but, redoutant de

rencontrer des visages connus. La journée était radieuse, le ciel bleu

d’acier: c’était une de ces journées américaines toutes vibrantes de

lumière, par lesquelles on aime à se sentir vivre. Mais les rues lui

parurent vides, affreuses; et sous ce ciel éclatant tout lui sembla

prendre des proportions exagérées. Elle héla un _hansom_ qui passait

devant elle et donna au cocher l’adresse de Mrs Van Sideren. Elle ne

s’expliquait pas bien ce qui lui avait inspiré cet acte, mais elle se

sentait tout à coup décidée à parler, à avertir la jeune fille. Il était

trop tard pour se sauver elle-même, mais il était encore temps de parler

à Una.

Le _hansom_ roula vers la Cinquième Avenue, tandis qu’assise, les yeux

fixes, elle cherchait à éviter les regards des gens qu’elle connaissait.

Arrivée chez les Van Sideren, elle sauta de la voiture et sonna; la

clarté s’était faite dans son cerveau à mesure qu’elle agissait, et elle

se sentait maintenant calme et maîtresse d’elle-même; elle savait

exactement ce qu’elle allait dire!

Ces dames étaient sorties toutes deux... la _parlour-maid_ étendit la

main pour recevoir la carte de Julia. Mais elle balbutia quelques mots

vagues, tourna le dos à la porte et s’attarda un instant sur le

trottoir. Puis elle se rappela qu’elle n’avait pas payé le cocher et,

tirant un dollar de son porte-monnaie, elle le lui tendit. Le cocher

porta la main à son chapeau et repartit, la laissant seule dans la rue

déserte. Elle erra vers l’ouest, vers des rues peu fréquentées où elle

n’aurait aucune chance de rencontrer des gens de connaissance, sans

aucun but et n’en voulant pas avoir. Un moment, elle se trouva perdue

dans la foule qui, l’après-midi, se presse dans Broadway; elle passa

vite devant les boutiques, les étalages voyants, les affiches de

théâtre, ne regardant même pas les physionomies banales des gens qui la

croisaient.

Elle se rappela soudain qu’elle n’avait pas déjeuné. Dans une rue aux

maisons délabrées, elle vit sur une fenêtre de sous-sol l’enseigne:

«Restaurant de Dames» et à l’étalage une tarte à côté d’un plat de

_dough-nuts_ desséchés.

Elle entra dans la salle, où une jeune fille à la bouche insignifiante

et aux yeux hardis se hâta de lui débarrasser une table près de la

fenêtre.

Cette table était recouverte d’une nappe rouge et blanche, sur laquelle

on avait placé, près de la salière remplie de sel grisâtre, un verre

grossier d’où sortait une branche de céleri.

Julia se commanda du thé et l’attendit longtemps. Elle était heureuse de

se sentir loin du brouhaha des rues, dans cette salle vide. Seules, deux

ou trois jeunes filles aux visages pâles et impertinents flânaient dans

le fond et bavardaient à voix basse, tout en lui jetant parfois un coup

d’œil. Enfin on lui servit le thé dans une théière de métal désargenté.

Elle s’en versa une tasse qu’elle but hâtivement. Le thé était noir et

amer, mais il agit sur elle comme un réconfortant; et bientôt Julia

s’exalta jusqu’à en avoir le vertige. Mais ce ne fut que pour retomber

ensuite dans l’abattement le plus complet.

Elle but une seconde tasse de thé, plus noir et plus amer encore, et de

nouveau la lucidité lui revint; elle se sentit aussi énergique, aussi

décidée que sur le seuil de la maison Van Sideren; mais elle n’avait

aucune envie d’y retourner, voyant bien l’inutilité d’une telle

tentative et l’humiliation à laquelle elle s’exposait...

Et maintenant elle ne savait plus à quoi se résoudre. La courte journée

d’hiver touchait à sa fin... elle ne pouvait, sans attirer l’attention,

s’attarder davantage dans le restaurant.

Elle paya donc son thé et sortit. Les réverbères étaient déjà allumés,

et çà et là, du soubassement d’une boutique, jaillissait une lueur

oblongue qui se reflétait sur le pavé. Ainsi vue à la nuit, la rue avait

un aspect sinistre, et Julia se hâta de revenir vers la Cinquième

Avenue. Elle n’était pas habituée à être dehors seule à cette heure-là.

Au coin de la Cinquième Avenue, elle s’arrêta pour regarder passer les

voitures. A la fin, un sergent de ville l’aperçut et lui fit signe qu’il

la ferait traverser. Elle n’avait pas eu l’intention de traverser, mais

elle obéit automatiquement et se trouva tout à coup au coin opposé. Là,

elle s’arrêta encore un instant; mais, s’imaginant que le sergent de

ville la regardait, elle se décida à tourner dans la rue la plus

proche... et elle marcha ensuite longtemps et sans but...

La nuit était tombée et elle apercevait parfois à travers les vitres des

voitures qui passaient un coin de gilet blanc qui se détachait dans

l’obscurité, ou le reflet d’une sortie de bal pailletée.

Tout à coup elle se trouva dans une rue connue et s’arrêta brusquement,

ayant tourné le coin sans remarquer où cela la menait. A quelques mètres

devant elle, se trouvait la maison dans laquelle elle avait vécu

autrefois... la maison de son premier mari. Les volets en étaient

fermés, et une faible lueur seulement indiquait les vitres de l’imposte

au-dessus de la porte. Et tandis qu’elle était là debout, immobile, elle

entendit un pas et vit passer à côté d’elle un homme qui se dirigeait

vers la maison. Il avançait lentement, avec la démarche alourdie d’un

homme entre deux âges, la tête un peu enfoncée entre les épaules, le pli

rouge de sa nuque bien marqué au-dessus du col de fourrure de son

pardessus. Il traversa la rue, monta les marches, tira de sa poche un

passe-partout et entra...

La rue était déserte; Julia s’attarda un instant au coin, les yeux fixés

sur la façade de la maison. Une faiblesse physique l’envahissait de

nouveau, mais la vigueur factice que lui avaient donnée ses deux tasses

de thé rendait encore ses idées d’une lucidité extraordinaire. Tout à

coup, elle entendit un bruit de pas qui se rapprochait, et aussitôt

elle traversa la rue et monta les marches de la maison. Le mouvement

impulsif qui l’avait menée ici se prolongea jusque dans le geste par

lequel elle pressa le bouton électrique,--puis elle se sentit subitement

faible et tremblante, et saisit la balustrade pour se soutenir. La porte

s’ouvrit et un jeune valet de pied avec une figure fraîche et

inexpérimentée se présenta. Julia vit aussitôt qu’il la laisserait

entrer.

--J’ai vu passer M. Arment tout à l’heure, dit-elle. Voulez-vous lui

demander de me recevoir un instant?

Le valet de pied hésita.

--Je crois que M. Arment est monté s’habiller pour le dîner, madame.

Julia s’avança dans le vestibule.

--Je suis sûre qu’il me recevra... Je ne le retiendrai pas longtemps.

Elle parlait avec calme, en prenant ce ton auquel un domestique stylé ne

se méprend pas. Le valet de pied avait déjà la main sur la porte du

salon.

--Je le lui dirai, madame. Qui aurai-je l’honneur d’annoncer?

Julia trembla. Elle n’y avait pas pensé.

--Dites simplement: «une dame», répondit-elle.

Le valet de pied hésita de nouveau et elle se crut perdue; mais au même

instant la porte du salon s’ouvrit et John Arment parut. Il se retira

brusquement en la voyant, sa figure colorée devenue toute pâle

d’émotion; puis le sang lui remonta au visage, faisant enfler les veines

de ses tempes et rougissant les lobes de ses oreilles épaisses.

Il y avait longtemps que Julia ne l’avait pas vu et elle fut frappée de

son changement. Devenu encore plus vulgaire, il était complètement

envahi par la graisse. Mais elle ne s’en aperçut que petit à petit, car

son unique préoccupation était, maintenant qu’elle le tenait en face

d’elle, de ne pas le laisser échapper avant qu’il ne l’eût entendue.

Toutes les facultés de son être semblaient concentrées sur cette unique

idée.

--Il faut que je vous parle, dit-elle, en s’avançant vers lui, tandis

qu’il reculait.

Arment hésita, rouge et balbutiant. Julia jeta un coup d’œil sur le

domestique et son regard agit sur Arment comme un avertissement.

L’horreur instinctive d’une scène domina chez lui tout autre sentiment,

et il dit avec lenteur:

--Voulez-vous venir par ici?

Il la suivit dans le salon et ferma la porte. Julia, en avançant, se

rendit vaguement compte que la pièce n’avait pas été changée. Le temps

n’avait rien diminué de l’horreur qu’elle lui avait inspirée. La

«contadina» souriait toujours sur la cheminée, et l’esclave grecque

obstruait le seuil du salon du fond. Tout était vivant de souvenirs:

elle les retrouvait dans chaque pli des rideaux de satin jaune, dans

chaque coin du mobilier de palissandre. Mais tandis que quelque obscur

intermédiaire lui transmettait ces impressions, tous les efforts de sa

volonté se concentraient dans le seul acte de dominer Arment. La crainte

qu’il ne refusât de l’écouter montait comme une fièvre à son cerveau.

Elle sentait son but même lui échapper; et dans son désir aveugle,

intense, les mots et les arguments se heurtaient confusément.

Un instant, la parole lui manqua, et elle s’imagina être rebutée avant

de pouvoir parler; mais comme elle cherchait ses mots, Arment lui poussa

une chaise et dit tranquillement:

--Vous n’êtes pas bien?

Le son de sa voix rendit à Julia un peu d’aplomb. Cette voix n’était ni

douce, ni sévère: c’était la voix d’un homme qui suspendait son

jugement, en attendant des explications ultérieures. Elle s’appuya

contre le dossier de la chaise et soupira profondément.

--Faut-il envoyer chercher un remède? continua-t-il, avec une politesse

froide et embarrassée.

Julia leva la main pour l’implorer:

--Non... non... merci. Je vais très bien.

Il s’arrêta à mi-chemin de la sonnette et se retourna vers elle.

--Alors?

Elle reprit:

--Il y a une chose qu’il faut que je vous dise.

Arment continua à la scruter.

--J’aurais pensé, répondit-il, que toute communication de vous à moi

aurait pu être faite par nos hommes d’affaires.

--Nos hommes d’affaires! (Elle rit nerveusement.) Je ne pense pas qu’ils

puissent être pour moi d’aucun secours.

La figure d’Arment prit l’expression de quelqu’un qui est décidé à ne

pas se laisser attendrir.

--S’il est question de secours, bien entendu...

Elle se rappela avoir vu cette même expression sur son visage quand

quelque miséreux venait frapper à sa porte avec un livre de quête.

S’imaginait-il par hasard qu’elle venait mendier un peu de sympathie

comme on vient mendier une aumône? Cette pensée la fit encore sourire.

Elle vit le regard d’Arment devenir de plus en plus perplexe. Toutes les

transformations qui se faisaient sur son visage étaient lentes, et elle

se rappela subitement comme cela l’avait divertie autrefois de changer

d’un mot cette pénible mise en scène. Elle se rendit compte pour la

première fois qu’elle avait été cruelle.

--Oui, il s’agit de secourir, dit-elle sur un ton plus doux, et vous

pouvez le faire en m’écoutant... J’ai une chose à vous dire...

Arment ne cédait pas encore.

--Ne serait-il pas plus facile d’écrire? suggéra-t-il.

Elle secoua la tête:

--Il n’y a pas le temps d’écrire... et ce ne sera pas long.

Elle leva la tête et leurs yeux se rencontrèrent.

--Mon mari m’a quittée, dit-elle.

--Westall? balbutia-t-il en rougissant encore.

--Oui... Ce matin... exactement comme je vous ai laissé, parce qu’il

était fatigué de moi.

Ces mots, prononcés à voix basse, semblèrent porter jusqu’au fond de la

pièce. Arment regarda du côté de l’antichambre, puis son regard

embarrassé se fixa de nouveau sur Julia.

--J’en suis très fâché, dit-il gauchement.

--Merci, murmura-t-elle.

--Mais je ne saisis pas...

--Non... mais vous saisirez... dans un instant. Ne voulez-vous pas

m’écouter? Je vous en prie!

Instinctivement elle avait changé de position, se plaçant entre la porte

et lui.

--Cela s’est passé ce matin, continua-t-elle, s’exprimant en phrases

courtes, haletantes. Je ne soupçonnais rien... Je croyais que nous

étions... parfaitement heureux... Tout à coup, il m’a dit qu’il était

fatigué de moi... il me préfère une jeune fille... Il est allé la

rejoindre...

Comme elle parlait, une angoisse latente l’envahit, la dominant à

l’exclusion de toute autre émotion. Ses yeux brûlaient, sa gorge se

gonflait et deux larmes douloureuses coulèrent sur ses joues.

La contrainte d’Arment augmentait visiblement.

--C’est... c’est très malheureux, dit-il. Mais il me semble que la

loi...

--La loi? répondit-elle ironiquement. Quand il demande sa liberté?

--Vous n’êtes pas forcée de la lui rendre, répondit Arment.

--Vous non plus, vous n’étiez pas forcé de me rendre la mienne, et

pourtant vous l’avez fait.

Il eut un geste de protestation.

--Vous avez vu que la loi ne pouvait vous servir, n’est-ce pas?

continua-t-elle. C’est ce que moi je vois aussi maintenant. La loi

représente des droits matériels: son effet ne s’étend pas au delà. Si

nous ne reconnaissons pas une loi intérieure... si nous ne reconnaissons

pas les obligations que crée l’amour...--et le fait d’être aimé tout

autant que d’aimer--nous entassons fatalement des ruines autour de

nous... N’est-ce pas?

Elle releva la tête avec le regard plaintif d’un enfant égaré.

--C’est ce que je vois aujourd’hui... ce que je voulais vous dire. Il me

quitte parce qu’il est fatigué de _moi_... mais _moi_, je n’étais pas

fatiguée de lui; et je ne comprends pas pourquoi il l’est. C’est ce

qu’il y a de plus affreux... ne pas comprendre. Je n’en avais pas saisi

l’horreur. Mais j’y ai pensé toute la journée, et il m’est revenu à la

mémoire des choses que je n’avais pas remarquées... quand vous et moi...

Elle se rapprocha de lui et le fixa avec ce regard qui cherche à

pénétrer plus profondément que les paroles:

--Je vois maintenant que _vous_ non plus, vous n’avez pas compris...

n’est-ce pas?

De leur regard jaillit tout à coup la lumière; le voile qui les séparait

sembla se lever; les lèvres d’Arment tremblèrent.

--Non, dit-il, je n’ai pas compris.

Elle poussa presque un cri de triomphe:

--Je le savais, je le savais bien! Vous étiez étonné... vous avez essayé

de me le dire... mais aucun mot n’est venu... vous avez vu votre vie

brisée... tout ce qui vous entourait en ruines... et vous ne pouviez ni

parler, ni bouger!

Elle se laissa tomber sur la chaise contre laquelle elle s’était

appuyée.

--Maintenant, je sais... oui, je sais, répétait-elle.

--Je suis désolé pour vous, entendit-elle balbutier à Arment.

Elle lui jeta un coup d’œil triste.

--Je ne suis pas venue pour cela. Je ne vous demande pas d’être désolé.

Je suis venue vous demander de me pardonner... de n’avoir pas compris

que _vous_ ne me compreniez pas... C’est tout ce que j’avais à vous

dire.

Elle se leva avec le vague sentiment que c’était fini et elle tendit la

main vers la porte.

Arment restait là, immobile. Elle se retourna vers lui, s’efforçant à

sourire.

--Vous me pardonnez? dit-elle.

--Il n’y a rien à pardonner...

--Alors vous me donnerez une poignée de main avant que je ne vous

quitte?

La main qu’Arment mit dans la sienne était une main inerte, sans

volonté.

--Au revoir! dit-elle. Je comprends maintenant.

Elle passa dans le vestibule. Arment fit un pas en avant; mais, juste au

même moment, le valet de pied, qui connaissait son service, s’avança.

Julia entendit Arment qui se retirait.

Le valet de pied ouvrit la porte toute grande, et elle se trouva

dehors dans la nuit...

Les metteurs en scène · 第 21 / 40 题