S’il y a une distinction morale à être incompris du vulgaire, cette
distinction fut refusée à Julia Westall lorsqu’elle quitta son premier
mari. Tout le monde se montra prêt à l’excuser et même à la défendre. Le
monde dont elle faisait l’ornement fut d’avis que John Arment était
«impossible», et les maîtresses de maison poussèrent un soupir de
satisfaction à la pensée qu’elles ne seraient plus condamnées à
l’inviter à dîner.
Le divorce n’avait été motivé par aucun scandale: aucune des parties
n’avait accusé l’autre de griefs sérieux. De fait, les Arment avaient
été forcés de porter leur cause dans un Etat qui reconnaissait la
désertion comme un cas de divorce, et qui en interprétait les conditions
d’une manière si large qu’aucune union ne résistait à l’examen. Même en
se remariant, Mrs Arment ne semblait pas avoir porté la moindre atteinte
à la morale traditionnelle. On savait qu’elle n’avait rencontré son
second mari qu’après avoir été séparée du premier, et elle avait de
plus échangé un homme riche contre un homme pauvre.
Bien que Clément Westall fût en passe de faire son chemin comme avocat,
sa fortune ne croissait pas aussi rapidement que sa réputation. Il était
à prévoir que les Westall seraient toujours condamnés à une existence
plutôt modeste et à prendre des fiacres pour dîner en ville. Quelle
meilleure preuve aurait-on pu donner du parfait désintéressement de Mrs
Arment?
Le raisonnement par lequel ses amis justifiaient sa conduite était
peut-être plus simple et moins complexe que le sien propre, mais toutes
les explications aboutissaient à la même conclusion: John Arment était
«impossible». Et s’il était, au point de vue mondain, classé parmi les
gens ennuyeux, combien plus profondément devait-il l’être pour elle!
Pour s’excuser de son mariage par une plaisanterie, elle avait dit un
jour qu’au moins en l’épousant elle avait été débarrassée de son
voisinage forcé dans les dîners...
Elle ne se rendait pas compte à ce moment-là du prix auquel elle payait
cette immunité.
John Arment était «impossible», parce qu’autour de lui tout devait
descendre à son niveau. Par un inconscient procédé d’élimination, il
avait exclu du monde ce dont il ne sentait pas personnellement le
besoin. Il était devenu pour ainsi dire une atmosphère dans laquelle ne
survivaient que ses propres exigences. Ceci aurait pu impliquer un
égoïsme voulu, mais il n’y avait rien de tel chez Arment, être aussi
instinctif qu’un animal ou un enfant, et cette inconscience presque
enfantine empêchait qu’on ne se fît toujours sur lui une opinion juste.
N’était-il pas tout simplement retardé dans son développement
intellectuel? Il avait, en tout cas, cette finesse inattendue qui fait
dire d’un homme un peu court que ce n’est pourtant pas un imbécile, et
c’était précisément cette qualité qui portait le plus sur les nerfs de
sa femme.
Même pour le naturaliste, il est ennuyeux de voir ses déductions
troublées par quelque déviation de forme ou de fonction; combien plus
pour la femme dont l’opinion qu’elle a d’elle-même est si inévitablement
liée au jugement qu’elle porte sur son mari!
La finesse d’Arment n’impliquait en effet aucune faculté intellectuelle
latente, mais plutôt des virtualités de sentir, de souffrir même, d’une
manière aveugle et rudimentaire, auxquelles Julia préférait ne pas
songer.
Elle était absolument pénétrée des raisons qui lui faisaient abandonner
son mari, et pas un instant elle ne pensa que ces raisons pouvaient
bien ne pas être aussi compréhensibles pour lui que pour elle. Et
pourtant, lorsqu’elle réfléchissait au passé, elle revoyait toujours le
regard, plein d’une perplexité qu’il eût été incapable d’exprimer, par
lequel il avait acquiescé à ses justifications. Mais, il faut l’avouer,
ces moments étaient rares. Son mariage avait été trop malheureux pour
être examiné à un point de vue philosophique.
Et son infortune, bien que causée par un ensemble de raisons complexes,
était aussi réelle que si les raisons en eussent été simples. L’âme est
plus facile à meurtrir que la chair, et Julia était blessée dans toutes
les fibres de son être moral. La nullité écrasante de son mari
l’anéantissait de plus en plus, obscurcissant son horizon, raréfiant son
atmosphère; ses rêves, morts faute d’aliment, ressemblaient à un amas de
corps en décomposition parmi lesquels on l’aurait emprisonnée! Elle se
sentait victime d’un guet-apens vieux comme le monde, et dans lequel son
corps et son âme seraient tombés pour être impitoyablement asservis. Si
le mariage était réellement la rançon d’une dette contractée dans
l’ignorance, et si cette rançon devait durer autant que la vie, alors le
mariage était un crime contre la nature humaine.
Quant à elle, jamais elle ne participerait au maintien d’une erreur dont
elle avait été la victime, cette erreur qui contraint un homme et une
femme aux relations les plus intimes jusqu’à la fin de leur vie, bien
qu’ils se sentent, l’un et l’autre, comprimés comme l’arbre croissant
dans le cercle de fer qui soutenait l’arbrisseau.
C’était dans le premier élan de son indignation qu’elle avait rencontré
Clément Westall. Elle s’était bien vite aperçue qu’elle l’intéressait et
s’était débattue contre les conséquences de cette découverte, craignant
de se laisser prendre de nouveau dans les lacs des relations convenues.
Pour éviter ce danger, elle avait exposé ses opinions à Westall avec une
précipitation presque indiscrète, et avait vu avec surprise qu’il les
partageait. La franchise d’un prétendant qui, tout en faisant sa cour,
avouait ne pas croire au mariage, était pour elle un attrait de plus.
Quant à Westall, les pires audaces de Julia ne le surprenaient pas, tant
il avait réfléchi à tout ce qu’elle sentait; tous deux en étaient donc
arrivés aux mêmes conclusions. En effet, comme disait Westall, la
croissance n’étant pas égale pour tous, tel joug trop large pour l’un
devient vite trop étroit pour l’autre. Le divorce n’a pas d’autre but
que de réajuster les relations personnelles, et dès que l’on aura
reconnu que ces relations doivent forcément être transitoires, elles
gagneront en dignité aussi bien qu’en harmonie. On n’aura plus besoin de
recourir à ces ignobles connivences, à ces perpétuels sacrifices de
sensibilité personnelle et de fierté morale sur lesquels on étaie les
mariages boiteux. Chaque partenaire du contrat mettra son point
d’honneur à être le plus parfait modèle de développement individuel,
sous peine de perdre le respect et l’affection de l’autre. La nature
inférieure, ne pouvant plus abaisser vers elle celle qui lui est
supérieure, sera forcée de s’élever, à moins de rester isolée à son
niveau inférieur. La seule condition nécessaire pour rendre un mariage
harmonieux est donc de reconnaître franchement cette vérité, et d’exiger
des parties contractantes le solennel engagement d’être fidèles à leur
promesse, et de se séparer dès que l’accord le plus complet aura cessé
d’exister. C’est un adultère d’un nouveau genre que d’être infidèle à
soi-même.
Or Westall venait de rappeler à Julia que leur mariage avait été
contracté sur cette base, la cérémonie en elle-même n’ayant été qu’une
concession sans importance à des préjugés sociaux. Maintenant que le
divorce existait, le mariage n’était plus une impasse, et l’engagement
que l’on prenait n’amoindrissait en aucune façon le respect de soi-même.
La nature de leur attachement plaçait Westall et Julia tellement
au-dessus de semblables éventualités qu’il leur était facile d’en
discuter librement. Ils avaient même à tel point le sentiment de leur
parfaite sécurité que Julia avait pris l’habitude d’insister tendrement
sur la promesse que lui avait faite Westall de réclamer son dégagement
quand il cesserait de l’aimer. L’échange de ces vœux semblait les
rendre, dans un sens, les champions de la nouvelle loi, les pionniers
dans le pays encore inexploré de la liberté individuelle: ils sentaient
qu’ils avaient en quelque sorte atteint la félicité sans avoir passé par
le martyre.
A cet instant où elle se remémorait son passé, Julia voyait nettement
que telle avait été son attitude théorique vis-à-vis du mariage. C’était
inconsciemment, insidieusement, que ses dix ans de bonheur avec Westall
avaient produit une autre conception de ces liens, et comme un retour au
vieil instinct de possession et de dépendance passionnée qui,
aujourd’hui, la faisait bondir à la seule pensée de changement.
Changement? Renouvellement? Etaient-ce bien les mots qu’ils avaient
employés dans leur absurde jargon? C’eût été bien plutôt destruction,
extermination qu’il eût fallu nommer le fait de rompre les myriades de
liens qui relient un être à un autre. Un autre? Mais non! Lui et elle ne
faisaient qu’un, dans ce sens mystique qui seul peut donner au mariage
sa raison d’être. La nouvelle loi n’était pas faite pour eux, mais pour
les êtres séparés, condamnés à une union dérisoire. L’évangile qu’elle
s’était crue appelée à propager n’avait aucun rapport avec son propre
cas...
Un peu honteuse de son exaltation croissante, inexplicable, elle fit
appeler un médecin et lui demanda un calmant pour les nerfs.
Elle s’empressa de le prendre... mais il ne calma pas ses appréhensions.
Elle ne savait pas au juste ce qu’elle redoutait, et cela rendait son
anxiété de plus en plus envahissante.
Son mari n’avait plus fait allusion à ses conférences du dimanche. Moins
nerveux et plus maître de lui que d’habitude, il se montrait
particulièrement bon et attentif; mais ses égards avaient une nuance de
timidité qui suscitait en Julia de nouvelles terreurs. Elle avait beau
se dire que c’était sans doute à cause de la visite du médecin et de la
potion calmante que son mari montrait tant de déférence pour ses
moindres fantaisies, mais cette explication devenait une source de
nouvelles appréhensions.
La semaine passa lentement, sans rien d’anormal. Le samedi, le courrier
du matin apporta un mot de Mrs Van Sideren. La chère Julia serait-elle
assez aimable pour prier M. Westall de venir le lendemain une demi-heure
plus tôt, parce qu’il devait y avoir de la musique après sa
«conférence»? Westall partait justement pour son étude au moment où sa
femme venait de lire ce billet. Elle ouvrit la porte du salon et le
rappela pour lui transmettre le message. Westall jeta un coup d’œil sur
la lettre et la rendit à sa femme:
--Quel ennui! Il me faudra abréger mon jeu de paume. Enfin je suppose
qu’il est impossible de faire autrement. Voulez-vous répondre que c’est
entendu?
Julia hésita un instant, sa main se crispant sur le dossier de la chaise
contre lequel elle s’appuyait.
--Vous avez l’intention de continuer ces conférences? demanda-t-elle.
--Moi? pourquoi pas? répondit-il.
Cette fois, il sembla à sa femme que sa surprise n’était pas tout à fait
sincère, et cette constatation lui donna la force de parler.
--Vous aviez dit que vous les aviez commencées dans l’intention de
m’être agréable...
--Eh bien?
--Je vous ai dit la semaine dernière qu’elles ne me plaisaient pas.
--La semaine dernière. Oh! (Il sembla faire un effort de mémoire.) J’ai
cru que vous étiez nerveuse, alors; n’avez-vous pas, dès le lendemain,
fait venir le médecin?
--Ce n’était pas le médecin dont j’avais besoin; c’était de votre
assurance...
--Mon assurance?
Elle sentit tout à coup le sol lui manquer, et s’effondra dans le
fauteuil, la gorge serrée. Les mots qu’elle voulait prononcer, les idées
qu’elle cherchait à exprimer, lui échappaient comme des fétus de paille
qu’un torrent eût entraînés.
--Clément, s’écria-t-elle, ne vous suffit-il pas de savoir que je
déteste la chose?
Il fit un pas en arrière pour fermer la porte, puis il s’approcha d’elle
et s’assit.
--Que détestez-vous donc tellement? demanda-t-il avec douceur.
Elle faisait un effort désespéré pour rallier les raisonnements qu’elle
avait préparés.
--Je ne puis supporter de vous entendre parler comme si... comme si...
notre mariage était de l’autre espèce, de la fausse espèce. Quand je
vous ai entendu, l’autre jour, proclamer devant tous ces gens curieux et
bavards que les maris et les femmes ont le droit de se quitter quand
ils sont las l’un de l’autre ou quand ils ont vu une autre personne leur
plaisant...
Westall demeurait immobile, les yeux fixés sur une rosace du tapis.
--Alors vous avez changé d’opinion? dit-il. Vous ne croyez plus que des
maris et des femmes ont le droit de se séparer dans ces conditions?
--Dans ces conditions? balbutia-t-elle. Oui, je le crois encore; mais
comment pouvons-nous juger pour les autres? Que pouvons-nous savoir des
circonstances?
Il l’interrompit:
--Notre _credo_ n’a-t-il pas pour article fondamental que les
circonstances pouvant résulter d’un tel mariage n’entraveront pas la
complète affirmation de la liberté individuelle? (Il s’arrêta un
instant.) Je croyais que c’était cette raison qui vous avait fait
quitter Arment, ajouta-t-il.
Elle rougit jusqu’à la racine des cheveux. Cela ne ressemblait guère à
Westall de renforcer l’argument par une allusion personnelle...
--J’avais mes raisons, dit-elle simplement.
--Eh bien! pourquoi vous refusez-vous aujourd’hui à reconnaître leur
validité?
--Je ne refuse pas... non... je dis seulement qu’on ne peut pas juger
pour les autres.
Il fit un geste d’impatience.
--C’est un casse-tête. Vous voulez dire, je pense, que, la doctrine
ayant servi vos vues, vous la répudiez maintenant.
--Soit! s’écria-t-elle, en rougissant de nouveau, admettons que oui. Que
vous importe?
Westall se leva. Il était excessivement pâle et avait, vis-à-vis de sa
femme, la réserve un peu gênée d’un étranger.
--Il m’importe à moi, dit-il à mi-voix, étant donné que je ne la répudie
pas.
--Eh bien?
--Et aussi parce que j’avais eu l’intention de l’invoquer...
Il s’arrêta un instant pour reprendre haleine, tandis qu’elle se
taisait, presque assourdie par les battements de son cœur.
Il continua:
...Comme une complète justification du parti que je vais prendre.
Julia demeurait immobile:
--Quel est ce parti? demanda-t-elle.
Il raffermit sa voix:
--J’ai l’intention de réclamer l’exécution de votre promesse.
A cet instant, un voile passa sur les yeux de Julia, et autour d’elle
les objets se confondirent; puis elle retrouva subitement une netteté de
vision telle que tous les détails qui l’environnaient lui infligeaient
chacun un genre de torture particulier, depuis le tic tac de la pendule
et le rayon de soleil sur le mur, jusqu’au bras du fauteuil auquel elle
se cramponnait.
--Ma promesse? bégaya-t-elle.
--Votre part dans la convention mutuelle que nous avons faite de nous
rendre la liberté dès que l’un des deux la désirerait.
Elle redevint silencieuse. Lui, attendit un instant, changea
nerveusement de position, puis ajouta avec un peu d’irritabilité:
--Je pense que vous reconnaissez avoir pris cet engagement?
Ces paroles lui portèrent le coup fatal. Elle releva fièrement la tête:
--Oui, je reconnais avoir pris cet engagement.
--Et vous ne comptez pas le répudier?
Une bûche tomba sur le devant du foyer: il la repoussa machinalement du
pied.
--Non, répondit Julia lentement, je ne compte pas le répudier.
Il se fit un silence pendant lequel Westall resta près du feu, le coude
sur le manteau de la cheminée. Sous sa main se trouvait une petite
coupe de jade qu’il lui avait donnée à un de leurs anniversaires de
mariage. Elle se demanda vaguement s’il l’avait remarquée...
--Alors, vous avez l’intention de me quitter? dit-elle enfin.
Par un geste involontaire, il sembla vouloir se défendre contre une
accusation aussi directe.
--Pour épouser quelqu’un d’autre? poursuivit-elle.
Et cette fois encore Westall protesta du regard et du geste. Julia se
leva et alla se placer devant lui.
--Pourquoi craignez-vous de me le dire? Serait-ce Una Van Sideren?
Il garda le silence.
--Je vous souhaite bonne chance, dit-elle simplement.