Dix jours plus tard, M. Sellers, toujours retenu à la chambre par la
goutte, pria Waythorn de passer chez lui en allant à ses affaires.
Le chef de l’association, assis au coin de la cheminée avec son pied
bandé, salua son visiteur d’un air embarrassé.
--Mon cher, je suis désolé d’être obligé de vous demander un service
gênant.
Waythorn se tut, et l’autre reprit, après un silence pendant lequel il
cherchait visiblement à préparer ses phrases:
--Le fait est que, lorsque je suis tombé malade, j’avais entrepris une
affaire assez compliquée pour... Gus Varick.
--Oui... et après? dit Waythorn, en voulant le mettre à l’aise.
--Eh bien! voici ce qui s’est passé. Varick est venu me trouver la
veille du jour où j’ai été pris par cette crise de goutte. Il devait
avoir eu quelque bon «tuyau», car il avait précisément gagné environ
cent mille dollars. Il vint me demander mon avis, et je lui conseillai
de s’adresser à Vanderlyn.
--Ah! diable! s’écria Waythorn.
Il comprit en un clin d’œil ce qui s’était passé.
L’affaire était tentante, mais exigeait des négociations. Il écouta avec
calme Sellers, qui lui expliquait la situation, et lorsque ce dernier
eut terminé, il demanda:
--Vous croyez que je devrais voir Varick?
--Je ne pense pas que je puisse le voir encore moi-même. Le docteur est
inflexible sur ce point, et cette affaire ne peut attendre. Il m’en
coûte de vous demander ce service, mais au bureau vous êtes le seul à
connaître la chose à fond.
Waythorn resta un instant silencieux. Il lui importait fort peu que
Varick fît de bons placements, mais il fallait aussi penser à la
réputation de la maison Sellers-Waythorn, et il trouvait difficile de
refuser à son associé le service qu’il lui demandait.
--Très bien, répondit-il, je le verrai.
Dans l’après-midi de ce même jour, Varick, appelé par téléphone, vint au
bureau. Waythorn, l’attendant dans son cabinet, se demandait ce qu’en
pensaient les jeunes clercs. Au moment de son mariage les journaux
avaient appris au public tous les détails des précédentes mésaventures
conjugales de Mrs Waythorn, et il se rendait compte des sourires
qu’esquisseraient les visages des jeunes en introduisant Varick dans son
cabinet.
Varick se comporta à merveille. Il paraissait à l’aise, sans pour cela
manquer de dignité, et Waythorn avait conscience de faire lui-même moins
bonne contenance. Varick n’ayant aucune habitude des affaires,
l’entretien dura environ une heure, pendant laquelle Waythorn lui
expliqua avec une précision scrupuleuse tous les détails de la
transaction proposée.
--Je vous suis infiniment reconnaissant, lui dit Varick en se levant. Le
fait est que je ne suis guère habitué à manier de grosses sommes
d’argent, et je ne veux pas me laisser dindonner.
Il sourit, et Waythorn fut obligé de reconnaître la bonhomie de ce
sourire.
--Il me paraît assez singulier et agréable de pouvoir payer comptant ce
que je dois, continua Varick. J’aurais vendu mon âme il y a quelques
années pour avoir cette chance-là.
Cette allusion fit tressaillir Waythorn.
Il avait bien entendu raconter qu’une des causes principales du divorce
des Varick avait été un manque d’argent, mais cependant il ne lui
semblait pas que Varick eût prononcé ces paroles avec intention. Il lui
paraissait plus naturel d’admettre que le simple désir d’éviter la
question délicate l’avait conduit à une phrase ambiguë. Waythorn ne
voulut pas se montrer en reste de politesse.
--Nous ferons de notre mieux pour vous aider, dit-il. Je vous crois
engagé dans une excellente affaire.
--Oh! j’en suis convaincu. Et je vous remercie infiniment...--Varick
s’arrêta embarrassé.--Je pense que la chose est réglée maintenant, mais
si...
--S’il arrive quoi que ce soit avant la rentrée de Sellers à son bureau,
je vous reverrai moi-même, répondit tranquillement Waythorn.
Il n’était pas fâché, en fin de compte, de paraître le plus à l’aise des
deux.
* * * * *
La maladie de Lily suivait tranquillement son cours, et à mesure que le
temps s’écoulait Waythorn s’habituait à l’idée de la visite hebdomadaire
de Haskett. La seconde fois, il était resté dehors très tard, et à son
retour il avait questionné sa femme sur cette visite. Elle répondit
aussitôt que Haskett s’était borné à voir la garde en bas, le médecin ne
permettant à personne de pénétrer dans la chambre de l’enfant avant la
fin de la période d’ascension de la fièvre.
La semaine suivante, Waythorn se souvint le matin du jour fixé pour la
visite paternelle, mais il n’y pensait plus en rentrant dîner.
L’enfant parvint quelques jours plus tard à la période de déclin; la
fièvre diminua sensiblement, et la petite malade fut considérée comme
hors de danger et en pleine voie de convalescence. Dans la joie de cette
résurrection Waythorn oublia totalement les visites de Haskett, et un
après-midi, en rentrant chez lui, il se rendit directement à la
bibliothèque sans remarquer dans l’antichambre un parapluie et un
chapeau défraîchi.
Il trouva dans la bibliothèque, assis au bord d’une chaise, un petit
homme tout à fait quelconque, avec une barbiche grise et rare.
L’étranger aurait pu être un accordeur de piano ou quelque employé
subalterne préposé à l’entretien de la maison. Il regarda Waythorn à
travers ses lunettes d’or et dit doucement:
--Monsieur Waythorn, je pense? Je suis le père de Lily.
Waythorn rougit.
--Oh! balbutia-t-il, fort gêné.
Il s’arrêta, ne voulant pas paraître mal élevé. Intérieurement, il
cherchait à faire accorder le Haskett actuel avec l’image qu’il s’était
figuré du premier mari de sa femme. Il se l’était représenté, d’après
quelques mots d’Alice, comme un homme dur et violent.
--Je regrette de m’imposer ainsi, reprit Haskett, avec une politesse de
petit boutiquier.
--Inutile de vous excuser, répondit Waythorn, se ressaisissant. Je
suppose que la garde est prévenue.
--Je le pense; je puis attendre, dit Haskett.
Il parlait sur un ton résigné, comme si la vie avait usé sa force de
résistance.
Waythorn restait sur le seuil de la pièce, ôtant ses gants nerveusement.
--Je regrette qu’on vous ait fait attendre, répliqua-t-il. Je vais
envoyer chercher la garde.
Et comme il ouvrait la porte, il ajouta avec un effort:
--Je suis content que nous puissions vous donner de bonnes nouvelles de
Lily.
Il glissa sur le mot «nous» que Haskett ne parut pas remarquer.
--Merci, monsieur Waythorn. Cela a été, en effet, pour moi, une grande
préoccupation.
--Enfin, ce cauchemar est passé maintenant, et Lily sera bientôt en
état d’aller vous voir.
Waythorn salua et sortit.
En entrant dans sa chambre il se jeta dans un fauteuil en soupirant
lourdement. Cette sensibilité presque féminine qui lui était naturelle,
et le faisait souffrir profondément des circonstances de la vie, lui
était odieuse. Il savait bien en se mariant que les précédents maris de
sa femme étaient de ce monde, il savait qu’avec les contacts si
fréquents de l’existence moderne il avait cent chances contre une de
rencontrer l’un ou l’autre, et cependant ce rapide tête-à-tête avec
Haskett le bouleversait autant que si la loi n’avait pas aimablement
aplani pour eux tous les embarras d’une rencontre.
Waythorn se leva tout d’un coup de son siège et se mit à arpenter la
chambre. Il n’avait certainement pas autant souffert de ses deux
rencontres avec Varick. C’était sans doute la présence de Haskett dans
sa propre maison qui rendait la situation intolérable. Il s’arrêta,
entendant des pas dans le corridor.
--Par ici, monsieur, s’il vous plaît, disait la garde. On conduisait
Haskett là-haut! Tous les coins de sa maison lui étaient ouverts!
Waythorn s’affaissa dans un autre fauteuil, regardant devant lui dans le
vide. Sur sa table de toilette était une photographie d’Alice, faite au
moment où il avait commencé à la connaître. Elle s’appelait alors Alice
Varick, et comme il voyait en elle une créature fine et exquise! Elle
portait au cou les perles de Varick, ces perles que, sur les instances
de Waythorn, elle lui avait rendues avant son mariage. Haskett lui
avait-il donné des bijoux? et dans ce cas, qu’étaient-ils devenus? se
demandait Waythorn. Il ne connaissait rien de la situation passée et
présente de cet homme, mais d’après son apparence et sa manière de
parler Waythorn pouvait reconstituer avec assez de précision les débuts
du premier mariage d’Alice. Et il se rendit compte avec un
tressaillement pénible qu’il y avait, à l’arrière-plan de son existence,
une page de sa vie toute différente de celle où il l’avait rencontrée
pour la première fois. Varick, quels qu’aient été ses torts, était un
«monsieur» dans le sens convenu et traditionnel du terme, dans le sens
qui, chose curieuse! paraissait à ce moment même avoir une importance
capitale aux yeux de Waythorn. Lui et Varick avaient les mêmes habitudes
sociales, parlaient le même langage, comprenaient les mêmes allusions.
Mais l’autre!... Malgré lui, Waythorn avait remarqué que l’_autre_
portait au cou une cravate toute faite, monté sur élastique. Pourquoi ce
détail grotesque symboliserait-il l’individu? Waythorn s’en voulait de
cette remarque mesquine de sa part, mais ce détail de la cravate
s’imposait à lui comme une clef qui lui ouvrait la porte sur le passé
d’Alice. Il la voyait Mrs Haskett, assise dans le «front parlour»
bourgeois, avec son meuble de peluche, son piano et un exemplaire de
«Ben-Hur» sur la table du milieu. Il se la figurait partant pour le
théâtre avec Haskett, ou peut-être même à un «church sociable»: elle,
avec un grand chapeau à plumes, Haskett en redingote fripée, et au cou
le nœud tout fait monté sur élastique. Au retour, il les voyait
s’arrêter devant les magasins brillamment éclairés, ou s’attardant aux
photographies des actrices en vogue de New-York. Le dimanche après-midi,
Haskett devait emmener sa femme se promener, en poussant devant lui la
voiture laquée de l’enfant, et Waythorn se représentait les gens avec
lesquels ils devaient flâner et causer. Il se figurait Alice, toujours
jolie dans sa robe adroitement confectionnée d’après un journal de modes
de New-York, mais irritée contre son existence mesquine, regardant les
autres femmes avec mépris, et se sentant faite pour une situation
sociale toute différente.
Ce qui le frappait, surtout, c’était la manière dont elle s’y était
prise pour dissimuler cette période de sa vie passée avec Haskett. Il
lui semblait que toute sa personne, tous ses mouvements, toutes ses
allusions, toutes ses paroles fussent la négation voulue de cette phase
de sa vie. Si elle avait nié avoir été la femme de Haskett elle n’eût
guère été plus convaincue de mensonge que par la dissimulation
systématique de cette partie de son existence.
Waythorn se leva, ne voulant pas s’arrêter à cette analyse cruelle. De
quel droit se représentait-il Alice sous ce jour fantastique, et la
jugeait-il ensuite d’après cette image?
Elle n’avait parlé que vaguement de son premier mariage; elle s’était
bornée à dire, et avec des réticences, que son union avait été
malheureuse, que Haskett avait fauché ses jeunes illusions... Il était
regrettable pour la tranquillité d’esprit de Waythorn que l’apparence
inoffensive de Haskett fût venue éclairer d’un jour imprévu la nature de
ces illusions. Un homme aime mieux s’imaginer que sa femme a été
martyrisée par son premier mari que de croire le contraire.