J'en avais mal au coeur, tout à l'heure. Comment fait-elle pour vivre
là dedans?... Au moins, ici, c'est doux, c'est bon. Cela vous rend
toute rose, ma belle.
La Sarriette se mit à rire. Elle aimait les compliments. Puis, elle
vendit une livre de mirabelles à une dame, en disant que c'était un
sucre.
-- J'en achèterais bien, des mirabelles, murmura mademoiselle Saget,
quand la dame fut partie; seulement il m'en faut si peu... Une femme
seule, vous comprenez...?
-- Prenez-en donc une poignée, s'écria la jolie brune. Ce n'est pas ça
qui me ruinera... Envoyez-moi Jules, n'est-ce pas? si vous le voyez.
Il doit fumer son cigare, sur le premier banc, en sortant de la grande
rue, à droite.
Mademoiselle Saget avait élargi les doigts pour prendre la poignée de
mirabelles, qui alla rejoindre le bondon dans le cabas. Elle feignit
de vouloir sortir de Halles; mais elle fit un détour par une des rues
couvertes, marchant lentement, songeant que des mirabelles et un
bonbon composaient un dîner pas trop maigre. D'ordinaire, après sa
tournée de l'après-midi, lorsqu'elle n'avait pas réussi à faire emplir
son cabas par les marchandes, qu'elle comblait de cajoleries et
d'histoires, elle en était réduite aux rogatons. Elle retourna
sournoisement au pavillon du beurre. Là, du coté de la rue Berger,
derrière les bureaux des facteurs aux huîtres, se trouvent les bancs
de viandes cuites. Chaque matin, de petites voitures fermées, en forme
de caisses, doublées de zinc et garnies de soupiraux, s'arrêtent aux
portes des grandes cuisines, rapportent pêle-mêle la desserte des
restaurants, des ambassades, des ministères. Le triage a lieu dans la
cave. Dès neuf heures, les assiettes s'étalent, parées, à trois sous
et à cinq sous, morceaux de viande, filets de gibier, tètes ou queues
de poissons, légumes, charcuterie, jusqu'à du dessert, des gâteaux à
peine entamés et des bonbons presque entiers. Les, meurt-de-faim, les
petits employés, les femmes grelottant la fièvre, font queue; et
parfois les gamins huent des ladres blêmes, qui achètent avec des
regards sournois, guettant si personne ne les voit. Mademoiselle Saget
se glissa devant une boutique, dont la marchande affichait la
prétention de ne vendre que des reliefs sortis des Tuileries. Un jour,
elle lui avait même fait prendre une tranche de gigot, en lui
affirmant qu'elle venait de l'assiette de l'empereur. Cette tranche de
gigot, mangée avec quelque fierté, restait comme une consolation pour
la vanité de la vieille demoiselle. Si elle se cachait, c'était
d'ailleurs pour se ménager l'entrée des magasins du quartier, où elle
rôdait sans jamais rien acheter. Sa tactique était de se fâcher avec
les fournisseurs, dès qu'elle savait leur histoire; elle allait chez
d'autres, les quittait, se raccommodait, faisait le tour des Halles;
de façon qu'elle finissait par s'installer dans toutes les boutiques.
On aurait cru à des provisions formidables, lorsqu'en réalité elle
vivait de cadeaux et de rogatons payés de son argent, en désespoir de
cause.
Ce soir-là, il n'y avait qu'un grand vieillard devant la boutique. Il
flairait une assiette, poisson et viande mêlés. Mademoiselle Saget
flaira de son côté un lot de friture froide. C'était à trois sous.
Elle marchanda, l'obtint à deux sous. La friture froide s'engouffra
dans le cabas. Mais d'autres acheteurs arrivaient, les nez
s'approchaient des assiettes, d'un mouvement uniforme. L'odeur de
l'étalage était nauséabonde, une odeur de vaisselle grasse et d'évier
mal lavé.
-- Venez me voir demain, dit la marchande à la vieille. Je vous
mettrai de côté quelque chose de bon... Il y a un grand dîner aux
Tuileries, ce soir.
Mademoiselle Saget promettait de venir, lorsque, en se retournant,
elle aperçut Gavard qui avait entendu et qui la la regardait. Elle
devint très-rouge, serra ses épaules maigres, s'en alla sans paraître
le reconnaître, Mais il la suivit un instant, haussant les épaules,
marmottant que la méchanceté de cette pie-grièche ne l'étonnait plus,
« du moment qu'elle s'empoisonnait des saletés sur lesquelles on avait
roté aux Tuileries. »
Dès le lendemain, une rumeur sourde courut dans les Halles. Madame
Lecoeur et la Sarriette tenaient leurs grands serments de discrétion.
En cette circonstance, mademoiselle Saget se montra particulièrement
habile: elle se tut, laissant aux deux autres le soin de répandre
l'histoire de Florent. Ce fut d'abord un récit écourté, de simples
mots qui se colportaient tout bas; puis, les versions diverses se
fondirent, les épisodes s'allongèrent, une légende se forma, dans
laquelle Florent jouait un rôle de Croquemitaine. Il avait tué dix
gendarmes, à la barricade de la rue Grenéta; il était revenu sur un
bateau de pirates qui massacraient tout en mer; depuis son arrivée, on
le voyait rôder la nuit avec des hommes suspects, dont il devait être
le chef. Là, l'imagination des marchandes se lançait librement, rêvait
les choses les plus dramatiques, une bande de contrebandiers en plein
Paris, ou bien une vaste association qui centralisait les vols commis
dans les Halles. On plaignit beaucoup les Quenu-Gradelle, tout en
parlant méchamment de l'héritage. Cet héritage passionna. L'opinion
générale fut que Florent était revenu pour prendre sa part du trésor.
Seulement, comme il était peu explicable que le partage ne fût pas
encore fait, on inventa qu'il attendait une bonne occasion pour tout
empocher. Un jour, on trouverait certainement les Quenu-Gradelle
massacrés. On racontait que déjà, chaque soir, il y avait des
querelles épouvantables entre les deux frères et la belle Lisa.
Lorsque ces contes arrivèrent aux oreilles de la belle Normande, elle
haussa les épaules en riant.
-- Allez donc, dit-elle, vous ne le connaissez pas... Il est doux
comme un mouton, le cher homme.
Elle venait de refuser nettement la main de monsieur Lebigre, qui
avait tenté une démarche officielle. Depuis deux mois, tous les
dimanches, il donnait aux Méhudin une bouteille de liqueur. C'était
Rose qui apportait la bouteille, de son air soumis. Elle se trouvait
toujours chargée d'un compliment pour la Normande, d'une phrase
aimable qu'elle répétait fidèlement, sans paraître le moins du monde
ennuyée de cette étrange commission. Quand monsieur Lebigre se vit
congédié, pour montrer qu'il n'était pas fâché, et qu'il gardait de
l'espoir, il enroba Rose, le dimanche suivant, avec deux bouteilles de
Champagne et un gros bouquet. Ce fut justement à la belle poissonnière
qu'elle remit le tout, en récitant d'une haleine ce madrigal de
marchand de vin:
-Monsieur Lebigre vous prie de boire ceci à sa santé qui a été
beaucoup ébranlée par ce que vous savez. Il espère que vous voudrez
bien un jour le guérir, en étant pour lui aussi belle et aussi bonne
que ces fleurs.
La Normande s'amusa de la mine ravie de la servante. Elle l'embarrassa
en lui parlant de son maître, qui était très exigeant, disait-on. Elle
lui demanda si elle l'aimait beaucoup, s'il portait des bretelles,
s'il ronflait la nuit. Puis, elle lui fit remporter le Champagne et le
bouquet.
-Dites à monsieur Lebigre qu'il ne vous renvoie plus... Vous êtes trop
bonne, ma petite. Ça m'irrite de vous voir si douce, avec vos
bouteilles sous vos bras. Vous ne pouvez donc pas le griffer, votre
monsieur?
-- Dame! il veut que je vienne, répondit Rose en s'en allant. Vous
avez tort de lui faire de la peine, vous... Il est bien bel homme.
La Normande était conquise par le caractère tendre de Florent. Elle
continuait à suivre les leçons de Muche, le soir, sous la lampe,
rêvant qu'elle épousait ce garçon si bon pour les enfants; elle
gardait son banc de poissonnière, il arrivait à un poste élevé dans
l'administration des Halles. Mais ce rêve se heurtait au respect que
le professeur lui témoignait; il la saluait, se tenait à distance,
lorsqu'elle aurait voulu rire avec lui, se laisser chatouiller, aimer
enfin comme elle savait aimer. Cette résistance sourde fut justement
ce qui lui fit caresser l'idée de mariage, à toute heure. Elle
s'imaginait de grandes jouissances d'amour-propre. Florent vivait
ailleurs, plus haut et plus loin. Il aurait peut-être cédé, s'il ne
s'était pas attaché au petit Muche; puis, cette pensée d'avoir une
maîtresse, dans cette maison, à côté de la mère et de la soeur, le
répugnait.
La Normande apprit l'histoire de son amoureux avec une grande
surprise. Jamais il n'avait ouvert la bouche de ces choses. Elle le
querella. Ces aventures extraordinaires mirent dans ses tendresses
pour lui un piment de plus. Alors, pendant des soirées, il fallut
qu'il racontât tout ce qui lui était arrivé. Elle tremblait que la
police ne finît par le découvrir; mais lui, la rassurait, disait que
c'était trop vieux, que la police, maintenant, ne se dérangerait plus.
Un soir, il lui parla de la femme du boulevard Montmartre, de cette
dame en capote rose, dont la poitrine trouée avait saigné sur ses
mains. Il pensait à elle souvent encore; il avait promené son souvenir
navré dans les nuits claires de la Guyane; il était rentré en France,
avec la songerie folle de la retrouver sur un trottoir, par un beau
soleil, bien qu'il sentît toujours sa lourdeur de morte en travers de
ses jambes. Peut-être qu'elle s'était relevée, pourtant. Parfois dans
les rues, il avait reçu un coup dans la poitrine, en croyant la
reconnaître. Il suivait les capotes roses, les châles tombant sur les
épaules, avec des frissons au coeur. Quand il fermait les yeux, il la
voyait marcher, venir à lui; mais elle laissait glisser son châle,
elle montrait les deux taches rouges de sa guimpe, elle lui
apparaissait d'une blancheur de cire, avec des yeux vides, des lèvres
douloureuses. Sa grande souffrance fut longtemps de ne pas savoir son
nom, de n'avoir d'elle qu'une ombre, qu'il nommait d'un regret.
Lorsque l'idée de femme se levait en lui, c'était elle qui se
dressait, qui s'offrait comme la seule bonne, la seule pure. Il se
surprit bien des fois à rêver qu'elle le cherchait sur ce boulevard où
elle était restée, qu'elle lui aurait donné toute une vie de joie, si
elle l'avait rencontré quelques secondes plus tôt. Et il ne voulait
plus d'autre femme, il n'en existait plus pour lui. Sa voix tremblait
tellement en parlant d'elle, que la Normande comprit, avec son
instinct de fille amoureuse, et qu'elle fut jalouse.
-- Pardi, murmura-t-elle méchamment, il vaut mieux que vous ne la
revoyiez pas. Elle ne doit pas être belle, à cette heure.
Florent resta tout pâle, avec l'horreur de l'image évoquée par la
poissonnière. Son souvenir d'amour tombait au charnier. Il ne lui
pardonna pas cette brutalité atroce, qui mit, dès lors, dans
l'adorable capote de soie, la mâchoire saillante, les yeux béants d'un
squelette. Quand la Normande le plaisantait sur cette dame « qui avait
couché avec lui, au coin de la rue Vivienne, » il devenait brutal, il
la faisait taire d'un mot presque grossier.
Mais ce qui frappa surtout la belle Normande dans ces révélations, ce
fut qu'elle s'était trompée en croyant enlever un amoureux à la belle
Lisa. Cela diminuait son triomphe, si bien qu'elle en aima moins
Florent pendant huit jours. Elle se consola avec l'histoire de
l'héritage. La belle Lisa ne fut plus une bégueule, elle fut une
voleuse qui gardait le bien de son beau-frère, avec des mines
hypocrites pour tromper le monde. Chaque soir, maintenant, pendant que
Muche copiait les modèles d'écriture, la conversation tombait sur le
trésor du vieux Gradelle.
-- A-t-on jamais vu l'idée du vieux! disait la poissonnière en riant.
Il voulait donc le saler son argent, qu'il l'avait mis dans un
saloir!... Quatre-vingt-cinq mille francs, c'est une jolie somme,
d'autant plus que les Quenu ont sans doute menti; il y avait peut-être
le double, le triple... Ah bien, c'est moi qui exigerais ma part, et
vite!
-- Je n'ai besoin de rien, répétait toujours Florent. Je le saurais
seulement pas où le mettre, cet argent.
Alors elle s'emportait:
-- Tenez, vous n'êtes pas un homme. Ça fait pitié... Vous ne comprenez
donc pas que les Quenu se moquent de vous. La grosse vous passe le
vieux linge et les vieux habits de son mari. Je ne dis pas cela pour
vous blesser, mais enfin tout le monde s'en aperçoit... Vous avez là
un pantalon, raide de graisse, que le quartier a vu au derrière de
votre frère pendant trois ans... Moi, à votre place, je leur jetterais
leurs guenilles à la figure, et je ferais mon compte. C'est
quarante-deux mille cinq cents francs, n'est-ce pas? Je ne sortirais
pas sans mes quarante-deux mille cinq cents francs.
Florent avait beau lui expliquer que sa belle-soeur lui offrait sa
part, qu'elle la tenait à sa disposition, que c'était lui qui n'en
voulait pas. Il entrait dans les plus petits détails, tâchait de la
convaincre de l'honnêteté des Quenu.
-- Va-t-en voir s'ils viennent, Jean! chantait-elle d'une voix
ironique. Je la connais, leur honnêteté. La grosse la plie tous les
matins dans son armoire à glace, pour ne pas la salir.... Vrai, mon
pauvre ami, vous me faites de la peine. C'est plaisir que de vous
dindonner, au moins. Vous n'y voyez pas plus clair qu'un enfant de
cinq ans... Elle vous le mettra, un jour, dans la poche, votre argent,
et elle vous le reprendra. Le tour n'est pas plus malin à jouer.
Voulez-vous que j'aille réclamer votre dû, pour voir? Ça serait drôle,
je vous en réponds. J'aurais le magot ou je casserais tout chez eux,
ma parole d'honneur.
-- Non, non, vous ne seriez pas à votre place, se hâtait de dire
Florent effrayé. Je verrai, j'aurai peut-être besoin d'argent bientôt.
Elle doutait, elle haussait les épaules, en murmurant qu'il était bien
trop mou. Sa continuelle préoccupation fut ainsi de le jeter sur les
Quenu-Gradelle, employant toutes les armes, la colère, la raillerie,
la tendresse. Puis, elle nourrit un autre projet. Quand elle aurait
épousé Florent, ce serait elle qui irait gifler la belle Lisa, si elle
ne rendait pas l'héritage. Le soir, dans son lit, elle en rêvait tout
éveillée: elle entrait chez la charcutière, s'asseyait au beau milieu
de la boutique, à l'heure de la vente, faisait une scène épouvantable.
Elle caressa tellement ce projet, il finit par la séduire à un tel
point, qu'elle se serait mariée uniquement pour aller réclamer les
quarante-deux mille cinq cents francs du vieux Gradelle.
La mère Méhudin, exaspérée par le congé donné à monsieur Lebigre,
criait partout que sa fille était folle, que « le grand maigre » avait
dû lui faire manger quelque sale drogue. Quand elle connut l'histoire
de Cayenne, elle fut terrible, le traita de galérien, d'assassin, dit
que ce n'était pas étonnant, s'il restait si plat de coquinerie. Dans
le quartier, c'était elle qui racontait les versions les plus atroces
de l'histoire. Mais, au logis, elle se contentait de gronder,
affectant de fermer le tiroir à l'argenterie, dès que Florent
arrivait. Un jour, à la suite d'une querelle avec sa fille aînée, elle
s'écria:
-- Ça ne peut pas durer, c'est cette canaille d'homme, n'est-ce pas,
qui te détourne de moi? Ne me pousse pas à bout, car j'irais le
dénoncer à la préfecture, aussi vrai qu'il fait jour!
-- Vous iriez le dénoncer, répéta la Normande toute tremblante, les
poings serrés. Ne faites pas ce malheur... Ah! si vous n'étiez pas ma
mère...
Claire, témoin de la querelle, se mit à rire, d'un, rire nerveux qui
lui déchirait la gorge. Depuis quelque temps, elle était plus sombre,
plus fantasque, les yeux rougis, la figure toute blanche,
-- Eh bien, quoi? demanda-t-elle, tu la battrais ... Est-ce que tu me
battrais aussi, moi, qui suis ta soeur? Tu sais, ça finira par là. Je
débarrasserai la maison, j'irai à la préfecture pour éviter la course
à maman.
Et comme la Normande étouffait, balbutiant des menaces, elle ajouta:
-- Tu n'auras pas la peine de me battre, moi... Je me jetterai à
l'eau, en repassant sur le pont.
De grosses larmes roulaient de ses yeux. Elle s'enfuit dans sa
chambre, fermant les portes avec violence. La mère Méhudin ne reparla
plus de dénoncer Florent. Seulement, Muche rapporta à sa mère qu'il la
rencontrait causant avec monsieur Lebigre, dans tous les coins du
quartier.
La rivalité de la belle Normande et de la belle Lisa prit alors un
caractère plus muet et plus inquiétant. L'après-midi, quand la tente
de la charcuterie, de coutil gris à bandes roses, se trouvait baissée,
la poissonnière criait que la grosse avait peur, qu'elle se cachait.
Il y avait aussi le store de la vitrine, qui l'exaspérait, lorsqu'il
était tiré; il représentait, au milieu d'une clairière, un déjeuner de
chasse, avec des messieurs en habit noir et des dames décolletées, qui
mangeaient, sur l'herbe jaune, un pâté rouge aussi grand qu'eux.
Certes, la belle Lisa n'avait pas peur. Dès que le soleil s'en allait,
elle remontait le store; elle regardait tranquillement, de son
comptoir, en tricotant, le carreau des Halles planté de platanes,
plein d'un grouillement de vauriens qui fouillaient la terre, sous les
grilles des arbres; le long des bancs, des porteurs fumaient leur
pipe; aux deux bouts du trottoir, deux colonnes d'affichage étaient
comme vêtues d'un habit d'arlequin par les carrés verts, jaunes,
rouges, bleus, des affiches de théâtre. Elle surveillait parfaitement
la belle Normande, tout en ayant l'air de s'intéresser aux voitures
qui passaient. Parfois, elle feignait de se pencher, de suivre,
jusqu'à la station de la pointe Sainte-Eustache, l'omnibus allant de
la Bastille à la place Wagram; c'était pour mieux voir la
poissonnière, qui se vengeait du store en mettant à son tour de larges
feuilles de papier gris sur sa tête et sur sa marchandise, sous le
prétexte de se protéger contre le soleil couchant. Mais l'avantage
restait maintenant à la belle Lisa. Elle se montrait très-calme à
l'approche du coup décisif, tandis que l'autre, malgré ses efforts
pour avoir ce grand air distingué, se laissait toujours aller à
quelque insolence trop grosse qu'elle regrettait ensuite. L'ambition
de la Normande était de paraître « comme il faut. » Rien ne la
touchait davantage que d'entendre vanter les bonnes manières de sa
rivale. La mère Méhudin avait remarqué ce point faible. Aussi
n'attaquait-elle plus sa fille que par là.
-- J'ai vu madame Quenu sur sa porte, disait-elle parfois, le soir.
C'est étonnant comme cette femme-là se conserve. Et propre avec ça, et
l'air d'une vraie dame!... C'est le comptoir, vois-tu. Le comptoir, ça
vous maintient une femme, ça la rend distinguée.
Il y avait là une allusion détournée aux propositions de monsieur
Lebigre. La belle Normande ne répondait pas, restait un instant
soucieuse. Elle se voyait à l'autre coin de la rue Pirouette, dans le
comptoir du marchand de vin, faisant pendant à la belle Lisa. Ce fut
un premier ébranlement dans ses tendresses pour Florent.
Florent, à la vérité, devenait terriblement difficile à défendre. Le
quartier entier se ruait sur lui. Il semblait que chacun eût un
intérêt immédiat à l'exterminer. Aux Halles, maintenant, les uns
juraient qu'il s'était vendu à la police; les autres affirmaient qu'on
l'avait vu dans la cave aux beurres, cherchant à trouer les toiles
métalliques des resserres, pour jeter des allumettes enflammées.
C'était un grossissement de calomnies, un torrent d'injures, dont la
source avait grandi, sans qu'on sût au juste d'où elle sortait. Le
pavillon de la marée fut le dernier à se mettre en insurrection. Les
poissonnières aimaient Florent pour sa douceur. Elles le défendirent
quelque temps; puis, travaillées par des marchandes qui venaient du
pavillon aux beurres et du pavillon aux fruits, elles cédèrent. Alors,
recommença, contre ce maigre, la lutte des ventres énormes, des gorges
prodigieuses. Il fut perdu de nouveau dans les jupes, dans les
corsages pleins à crever, qui roulaient furieusement autour de ses
épaules pointues. Lui, ne voyait rien, marchait droit à son idée fixe.
Maintenant, à toute heure, dans tous les coins, le chapeau noir de
mademoiselle Saget apparaissait, au milieu de ce déchaînement. Sa
petite face pâle semblait se multiplier. Elle avait juré une rancune
terrible à la société qui se réunissait dans le cabinet vitré de
monsieur Lebigre. Elle accusait ces messieurs d'avoir répandu
l'histoire des rogatons. La vérité était que Gavard, un soir, raconta
que « cette vieille bique, » qui venait les espionner, se nourrissait
des saletés dont la clique bonapartiste ne voulait plus. Clémence eut
une nausée. Robine avala vite un doigt de bière, comme pour se laver
le gosier. Cependant le marchand de volailles répétait son mot:
-- Les Tuileries ont roté dessus.
Il disait cela avec une grimace abominable. Ces tranches de viande
ramassées sur l'assiette de l'empereur, étaient pour lui des ordures
sans nom, une déjection politique, un reste gâté de toutes les
cochonneries du règne. Alors, chez monsieur Lebigre, on ne prit plus
mademoiselle Saget qu'avec des pincettes; elle devint un fumier
vivant, une bête immonde nourrie de pourritures dont les chiens
eux-mêmes n'auraient pas voulu. Clémence et Gavard colportèrent
l'histoire dans les Halles, si bien que la vieille demoiselle en
souffrit beaucoup dans ses bons rapports avec les marchandes. Quand
elle chipotait, bavardant sans rien acheter, on la renvoyait aux
rogatons. Cela coupa la source de ses renseignements. Certains jours,
elle ne savait même pas ce qui se passait. Elle en pleurait de rage.
Ce fut à cette occasion qu'elle dit crûment à la Sarriette et à madame
Lecoeur:
-- Vous n'avez plus besoin de me pousser, allez, mes petites... Je lui
ferai son affaire, à votre Gavard.
Les deux autres restèrent un peu interdites; mais elles ne
protestèrent pas. Le lendemain, d'ailleurs, mademoiselle Saget, plus
calme, s'attendrit de nouveau sur ce pauvre monsieur Gavard, qui était
si mal conseillé, et qui décidément courait à sa perte.
Gavard, en effet, se compromettait beaucoup. Depuis que la
conspiration mûrissait, il traînait partout dans sa poche le revolver
qui effrayait tant sa concierge, madame Léonce. C'était un grand
diable de revolver, qu'il avait acheté chez le meilleur armurier de
Paris, avec des allures très-mystérieuses. Le lendemain, il le
montrait à toutes les femmes du pavillon aux volailles, comme un
collégien qui cache un roman défendu dans son pupitre. Lui, laissait
passer le canon au bord de sa poche; il le faisait voir, d'un
clignement d'yeux; puis, il avait des réticences, des demi-aveux,
toute la comédie d'un homme qui feint délicieusement d'avoir peur. Ce
pistolet lui donnait une importance énorme; il le rangeait
définitivement parmi les gens dangereux. Parfois, au fond de sa
boutique, il consentait à le sortir tout à fait de sa poche, pour le
montrer à deux ou trois femmes. Il voulait que les femmes se missent
devant lui, afin, disait-il, de le cacher avec leurs jupes. Alors, il
l'armait, le manoeuvrait, ajustait une oie ou une dinde pendues à
l'étalage. L'effroi des femmes le ravissait; il finissait par les
rassurer, en leur disant qu'il n'était pas chargé. Mais il avait aussi
des cartouches sur lui, dans une boîte qu'il ouvrait avec des
précautions infinies. Quand on avait pesé les cartouches, il se
décidait enfin à rentrer son arsenal. Et, les bras croisés, jubilant,
pérorant pendant des heures:
-- Un homme est un homme avec ça, disait-il d'un air de vantardise.
Maintenant, je me moque des argousins... Dimanche, je suis allé
l'essayer avec un ami, dans la plaine Saint-Denis. Vous comprenez, on
ne dit pas à tout le monde qu'on a de ces joujoux-là... Ah! mes
pauvres petites, nous tirions dans un arbre et, chaque fois, paf!
l'arbre était touché... Vous verrez, vous verrez; dans quelque temps,
vous entendrez parler d'Anatole.
C'était son revolver qu'il avait appelé Anatole. Il fit si bien que le
pavillon, au bout de huit jours, connut le pistolet et les cartouches.
Sa camaraderie avec Florent, d'ailleurs, paraissait louche. Il était
trop riche, trop gras, pour qu'on le confondît dans la même haine.
Mais il perdit l'estime des gens habiles, il réussit même à effrayer
les peureux. Dès lors, il fut enchanté.
-- C'est imprudent de porter des armes sur soi, disait mademoiselle
Saget. Ça lui jouera un mauvais tour.
Chez monsieur Lebigre, Gavard triomphait. Depuis qu'il ne mangeait
plus chez les Quenu, Florent vivait-là, dans le cabinet vitré. Il y
déjeunait, y dînait, venait à chaque heure s'y enfermer. Il en avait
fait une sorte de chambre à lui, un bureau où il laissait traîner de
vieilles redingotes, des livres, des papiers. Monsieur Lebigre
tolérait cette prise de possession; il avait même enlevé l'une des
deux tables, pour meubler l'étroite pièce d'une banquette rembourrée,
sur laquelle, à l'occasion, Florent aurait pu dormir. Quand celui-ci
éprouvait quelques scrupules, le patron le priait de ne point se gêner
et mettait la maison entière à sa disposition. Logre également lui
témoignait une grande amitié. Il s'était fait son lieutenant. À toute
heure, il l'entretenait de « l'affaire, » pour lui rendre compte de
ses démarches et lui donner les noms des nouveaux affiliés. Dans la
besogne, il avait pris le rôle d'organisateur; c'était lui qui devait
aboucher les gens, créer les sections, préparer chaque maille du vaste
filet où Paris tomberait à un signal donné. Florent restait le chef,
l'âme du complot. D'ailleurs, le bossu paraissait suer sang et eau,
sans arriver à des résultats appréciables; bien qu'il eût juré
connaître dans chaque quartier deux ou trois groupes d'hommes solides,
pareils au groupe qui se réunissait chez monsieur Lebigre, il n'avait
jusque-là fourni aucuns renseignements précis, jetant des noms en
l'air, racontant des courses sans fin, au milieu de l'enthousiasme du
peuple. Ce qu'il rapportait de plus clair, c'était des poignées de
main; un tel, qu'il tutoyait, lui avait serré la main en lui disant
« qu'il en serait; » au Gros-Caillou, un grand diable, qui ferait un
chef de section superbe, lui avait démanché le bras; rue Popincourt,
tout un groupe d'ouvriers l'avait embrassé. À l'entendre, du jour au
lendemain, on réunirait cent mille hommes. Quand il arrivait, l'air
exténué, se laissant tomber sur la banquette du cabinet, variant ses
histoires, Florent prenait des notes, s'en remettait à lui pour la
réalisation de ses promesses. Bientôt dans la poche de ce dernier, le
complot vécut; les notes devinrent des réalités, des données
indiscutables, sur lesquelles le plan s'échafauda tout entier; il n'y
avait plus qu'une bonne occasion à attendre. Logre disait, avec ses
gestes passionnés, que tout irait sur des roulettes.
À cette époque, Florent fut parfaitement heureux. Il ne marchait plus
à terre, comme soulevé par cette idée intense de se faire le justicier
des maux qu'il avait vu souffrir. Il était d'une crédulité d'enfant et
d'une confiance de héros. Logre lui aurait conté que le génie de la
colonne de Juillet allait descendre pour se mettre à leur tête, sans
le surprendre. Chez monsieur Lebigre, le soir, il avait des effusions,
il parlait de la prochaine bataille comme d'une fête à laquelle tous
les braves gens seraient conviés. Mais si Gavard ravi jouait alors
avec son revolver, Charvet devenait plus aigre, ricanait en haussant
les épaules. L'attitude de chef de complot prise par son rival, le
mettait hors de lui, le dégoûtait de la politique. Un soir que, venu
de bonne heure, il se trouvait seul avec Logre et monsieur Lebigre, il
se soulagea.
-- Un garçon, dit-il, qui n'a pas deux idées en politique, qui aurait
mieux fait d'entrer comme professeur d'écriture dans un pensionnat de
demoiselles... Ce serait un malheur, s'il réussissait, car il nous
mettrait ses sacrés ouvriers sur les bras, avec ses rêvasseries
sociales. Voyez-vous, c'est ça qui perd le parti. Il n'en faut plus,
des pleurnicheurs, des poètes humanitaires, des gens qui s'embrassent
à la moindre égratignure... Mais il ne réussira pas. Il se fera
coffrer, voilà tout.
Logre et le marchand de vin ne bronchèrent pas. Ils laissaient aller
Charvet.
-- Et il y a longtemps, continua-t-il, qu'il le serait, coffré, s'il
était aussi dangereux qu'il veut le faire croire. Vous savez, avec ses
airs retour de Cayenne... Ça fait pitié. Je vous dis que la police,
dès le premier jour, a su qu'il était à Paris. Si elle l'a laissé
tranquille, c'est qu'elle se moque de lui.
Logre eut un léger tressaillement.
-- Moi, on me file depuis quinze ans, reprit l'hébertiste avec une
pointe d'orgueil. Je ne vais pourtant pas crier cela sur les toits...
Seulement, je n'en serai pas de sa bagarre. Je ne veux point me
laisser pincer comme un imbécile... Peut-être a-t-il une demi-douzaine
de mouchards à ses trousses, qui vous le prendront au collet, le jour
où la préfecture aura besoin de lui...
-- Oh! non, quelle idée! dit monsieur Lebigre qui ne parlait jamais.
Il était un peu pâle, il regardait Logre dont la bosse roulait
doucement contre la cloison vitrée.
-- Ce sont des suppositions, murmura le bossu.
-- Des suppositions, si vous voulez, répondit le professeur libre. Je
sais comment ça se pratique... En tous cas, ce n'est pas encore cette
fois que les argousins me prendront. Vous ferez ce que vous voudrez,
vous autres; mais si vous m'écoutiez, vous surtout, monsieur Lebigre,
vous ne compromettriez pas votre établissement, qu'on vous fera
fermer.
Logre ne put retenir un sourire. Charvet leur parla plusieurs fois
dans ce sens; il devait nourrir le projet de détacher les deux hommes
de Florent en les effrayant. Il les trouva toujours d'un calme et
d'une confiance qui le surprirent fort. Cependant, il venait encore
assez régulièrement le soir, avec Clémence. La grande brune n'était
plus tablettière à la poissonnerie. Monsieur Manoury l'avait
congédiée.
-- Ces facteurs, tous des gueux, grognait Logre.
Clémence, renversée contre la cloison, roulant une cigarette entre ses
longs doigts minces, répondait de sa voix nette:
-- Eh! c'est de bonne guerre... Nous n'avions point les mêmes opinions
politiques, n'est-ce pas? Ce Manoury, qui gagne de l'argent gros comme
lui, lécherait les bottes de l'empereur. Moi, si j'avais un bureau, je
ne le garderais pas vingt-quatre heures pour employé.
La vérité était qu'elle avait la plaisanterie très-lourde, et qu'elle
s'était amusée, un jour, à mettre, sur les tablettes de vente, en face
des limandes, des raies, des maquereaux adjugés, les noms des dames et
des messieurs les plus connus de la cour. Ces surnoms de poissons
donnés à de hauts dignitaires, ces adjudications de comtesses et de
baronnes, vendues à trente sous pièce, avaient profondément effrayé
monsieur Manoury. Gavard en riait encore.
-- N'importe, disait-il en tapant sur les bras de Clémence, vous êtes
un homme, vous!
Clémence avait trouvé une nouvelle façon de faire le grog. Elle
emplissait d'abord le verre d'eau chaude; puis, après avoir sucré,
elle versait, sur la tranche de citron qui nageait, le rhum goutte à
goutte, de façon à ne pas le mélanger avec l'eau; et elle l'allumait,
le regardait brûler, très-sérieuse, fumant lentement, le visage verdi
par la haute flamme de l'alcool. Mais c'était là une consommation
chère qu'elle ne put continuer à prendre, quand elle eut perdu sa
place. Charvet lui faisait remarquer avec un rire pincé qu'elle
n'était plus riche, maintenant. Elle vivait d'une leçon de français
qu'elle donnait, en haut de la rue Miromesnil, de très-bonne heure, à
une jeune personne qui perfectionnait son instruction, en cachette
même de sa femme de chambre. Alors, elle ne demanda plus qu'une chope,
le soir. Elle la buvait, d'ailleurs, en toute philosophie.
Les soirées du cabinet vitré n'étaient plus si bruyantes. Charvet se
taisait brusquement, blême d'une rage froide, lorsqu'on le délaissait
pour écouter son rival. La pensée qu'il avait régné là, qu'avant
l'arrivée de l'autre, il gouvernait le groupe en despote, lui mettait
au coeur le cancer d'un roi dépossédé. S'il venait encore, c'était
qu'il avait la nostalgie de ce coin étroit, où il se rappelait de si
douces heures de tyrannie sur Gavard et sur Robine; la bosse de Logre
lui-même, alors, lui appartenait, ainsi que les gros bras d'Alexandre
et la figure sombre de Lacaille; d'un mot, il les pliait, leur entrait
son opinion dans la gorge, leur cassait son sceptre sur les épaules.
Mais, aujourd'hui, il souffrait trop, il finissait par ne plus parler,
gonflant le dos, sifflant d'un air de dédain, ne daignant pas
combattre les sottises débitées devant lui. Ce qui le désespérait
surtout, c'était d'avoir été évincé peu à peu, sans qu'il s'en
aperçût. Il ne s'expliquait pas la supériorité de Florent. Il disait
souvent, après l'avoir entendu parler de sa voix douce, un peu triste,
pendant des heures:
-- Mais c'est un curé, ce garçon-là. Il ne lui manque qu'une calotte.
Les autres semblaient boire ses paroles. Charvet qui rencontrait des
vêtements de Florent à toutes les patères, feignait de ne plus savoir
où accrocher son chapeau, de peur de le salir. Il repoussait les
papiers qui traînaient, disait qu'on n'était plus chez soi, depuis que
"ce monsieur" faisait tout dans le cabinet. Il se plaignit même au
marchand de vin, en lui demandant si le cabinet appartenait à un seul
consommateur ou à la société. Cette invasion de ses États fut le coup
de grâce. Les hommes étaient des brutes. Il prenait l'humanité en
grand mépris, lorsqu'il voyait Logre et monsieur Lebigre couver
Florent des yeux. Gavard l'exaspérait avec son revolver. Robine, qui
restait silencieux derrière sa chope, lui parut décidément l'homme le
plus fort de la bande; celui-là devait juger les gens à leur valeur,
il ne se payait pas de mots. Quant à Lacaille et à Alexandre, ils le
confirmaient dans son idée que le peuple est trop bête, qu'il a besoin
d'une dictature révolutionnaire de dix ans pour apprendre à se
conduire.
Cependant, Logre affirmait que les sections seraient bientôt
complètement organisées. Florent commençait à distribuer les rôles.
Alors, un soir, après une dernière discussion où il eut le dessous,
Charvet se leva, prit son chapeau, en disant:
-- Bien le bonsoir, et faites-vous casser la tête, si cela vous
amuse... Moi, je n'en suis pas, vous entendez. Je n'ai jamais
travaillé pour l'ambition de personne.
Clémence qui mettait son châle, ajouta froidement:
-- Le plan est inepte.
Et comme Robine les regardait sortir d'un oeil très-doux, Charvet lui
demanda s'il ne s'en allait pas avec eux. Robine, ayant encore trois
doigts de bière dans sa chope, se contenta d'allonger une poignée de
main. Le couple ne revint plus. Lacaille apprit un jour à la société
que Charvet et Clémence fréquentaient maintenant une brasserie de la
rue Serpente; il les avait vus, par un carreau, gesticulant beaucoup,
au milieu d'un groupe attentif de très-jeunes gens.
Jamais Florent ne put enrégimenter Claude. Il rêva un instant de lui
donner ses idées en politique, d'en faire un disciple qui l'eût aidé
dans sa tâche révolutionnaire. Pour l'initier, il l'amena un soir chez
monsieur Lebigre. Mais Claude passa la soirée à faire un croquis de
Robine, avec le chapeau et le paletot marron, la barbe appuyée sur la
pomme de la canne. Puis, en sortant avec Florent:
-- Non, voyez-vous, dit-il, ça ne m'intéresse pas, tout ce que vous
racontez là-dedans. Ça peut être très-fort, mais ça m'échappe... Ah!
par exemple, vous avez un monsieur superbe, ce sacré Robine. Il est
profond comme un puits, cet homme... J'y retournerai, seulement pas
pour la politique. J'irai prendre un croquis de Logre et un croquis de
Gavard, afin de les mettre avec Robine dans un tableau splendide,
auquel je songeais, pendant que vous discutiez la question... comment
dites vous ça? la question des deux Chambres, n'est-ce pas?... Hein!
vous imaginez-vous Gavard, Logre et Robine causant politique,
embusqués derrière leurs chopes? Ce serait le succès du Salon, mon
cher, un succès à tout casser, un vrai tableau moderne celui-là.
Florent fut chagrin de son scepticisme politique. Il le fit monter
chez lui, le retint jusqu'à deux heures du matin sur l'étroite
terrasse, en face du grand bleuissement des Halles. Il le catéchisait,
lui disait qu'il n'était pas un homme, s'il se montrait si insouciant
du bonheur de son pays. Le peintre secouait la tête, en répondant:
-- Vous avez peut-être raison. Je suis un égoïste. Je ne peux pas même
dire que je fais de la peinture pour mon pays, parce que d'abord mes
ébauches épouvantent tout le monde, et qu'ensuite, lorsque je peins,
je songe uniquement à mon plaisir personnel. C'est comme si je me
chatouillais moi-même, quand je peins: ça me fait rire par tout le
corps... Que voulez-vous, on est bâti de cette façon, on ne peut
pourtant pas aller se jeter à l'eau... Puis, la France n'a pas besoin
de moi, ainsi que dit ma tante Lisa... Et me permettez-vous d'être
franc? Eh bien! si je vous aime, vous, c'est que vous m'avez l'air de
faire de la politique absolument comme je fais de la peinture. Vous
vous chatouillez, mon cher.
Et comme l'autre protestait:
-- Laissez donc! vous êtes un artiste dans votre genre, vous rêvez
politique; je parie que vous passez des soirées ici, à regarder les
étoiles, en les prenant pour les bulletins de vote de l'infini...
Enfin, vous vous chatouillez avec vos idées de justice et de vérité.
Cela est si vrai que vos idées, de même que mes ébauches, font une
peur atroce aux bourgeois... Puis là, entre nous, si vous étiez
Robine, croyez-vous que je m'amuserais à être votre ami... Ah! grand
poëte que vous êtes!
Ensuite, il plaisanta, disant que la politique ne le gênait pas, qu'il
avait fini par s'y accoutumer, dans les brasseries et dans les
ateliers. À ce propos, il parla d'un café de la rue Vauvilliers, le
café qui se trouvait au rez-de-chaussée de la maison habitée par la
Sarriette. Cette salle fumeuse, aux banquettes de velours éraillé, aux
tables de marbre jaunies par les bavures des glorias, était le lieu de
réunion habituel de la belle jeunesse des Halles. Là, monsieur Jules
régnait sur une bande de porteurs, de garçons de boutique, de
messieurs à blouses blanches, à casquettes de velours. Lui, portait, à
la naissance des favoris, deux mèches de poils collées contre les
joues en accroche-coeur. Chaque samedi, il se faisait arrondir les
cheveux au rasoir, pour avoir le cou blanc, chez un coiffeur de la rue
des Deux-Écus, où il était abonné au mois. Aussi, donnait-il le ton à
ces messieurs, lorsqu'il jouait au billard, avec des grâces étudiées,
développant ses hanches, arrondissant les bras et les jambes, se
couchant à demi sur le tapis, dans une pose cambrée qui donnait à ses
reins toute leur valeur. La partie finie, on causait. La bande était
très-réactionnaire, très-mondaine. Monsieur Jules lisait les journaux
aimables. Il connaissait le personnel des petits théâtres, tutoyait
les célébrités du jour, savait la chute ou le succès de la pièce jouée
la veille. Mais il avait un faible pour la politique. Son idéal était
Morny, comme il le nommait tout court. Il lisait les séances du Corps
législatif, en riant d'aise aux moindres mots de Morny. C'était Morny
qui se moquait de ces gueux de républicains! Et il partait de là pour
dire que la crapule seule détestait l'empereur, parce que l'empereur
voulait le plaisir de tous les gens comme il faut.
-- Je suis allé quelquefois dans leur café, dit Claude à Florent. Ils
sont bien drôles aussi, ceux-là, avec leurs pipes, lorsqu'ils parlent
des bals de la cour, comme s'ils y étaient invités... Le petit qui est
avec la Sarriette, vous savez, s'est joliment moqué de Gavard, l'autre
soir. Il l'appelle mon oncle... Quand la Sarriette est descendue pour
le venir chercher, il a fallu qu'elle payât; et elle en a eu pour six
francs, parce qu'il avait perdu les consommations au billard... Une
jolie fille, hein! cette Sarriette,
-- Vous menez une belle vie, murmura Florent en souriant. Cadine, la
Sarriette, et les autres, n'est-ce pas?
Le peintre haussa les épaules.
-- Ah bien! vous vous trompez, répondit-il. Il ne me faut pas de
femmes à moi, ça me dérangerait trop. Je ne sais seulement pas à quoi
ça sert, une femme; j'ai toujours eu peur d'essayer.. Bonsoir, dormez
bien. Si vous êtes ministre, un jour, je vous donnerai des idées pour
les embellissements de Paris.
Florent dut renoncer à en faire un disciple docile. Cela le chagrina;
car, malgré son bel aveuglement de fanatique, il finissait par sentir
autour de lui l'hostilité qui grandissait à chaque heure. Même chez
les Méhudin, il trouvait un accueil plus froid; la vieille avait des
rires en dessous, Muche n'obéissait plus, la belle Normande le
regardait avec de brusques impatiences, quand elle approchait sa
chaise près de la sienne, sans pouvoir le tirer de sa froideur. Elle
lui dit une fois qu'il avait l'air d'être dégoûté d'elle, et il ne
trouva qu'un sourire embarrassé, tandis qu'elle allait s'asseoir
rudement, de l'autre côté de la table. Il avait également perdu
l'amitié d'Auguste. Le garçon charcutier n'entrait plus dans sa
chambre, quand il montait se coucher. Il était très-effrayé par les
bruits qui couraient sur cet homme, avec lequel il osait auparavant
s'enfermer jusqu'à minuit. Augustine lui disait jurer de ne plus
commettre une pareille imprudence. Mais Lisa acheva de les fâcher, en
les priant de retarder leur mariage, tant que le cousin n'aurait pas
rendu la chambre du haut; elle ne voulait pas donner à sa nouvelle
fille de boutique le cabinet du premier étage. Dès lors, Auguste
souhaita qu'on « emballât le galérien. » Il avait trouvé la
charcuterie rêvée, pas à Plaisance, un peu plus loin, à Montrouge; les
lards devenaient avantageux, Augustine disait qu'elle était prête, en
riant de son rire de grosse fille puérile. Aussi chaque nuit, au
moindre bruit qui le réveillait, éprouvait-il une fausse joie, en
croyant que la police empoignait Florent.
Chez les Quenu-Gradelle, on ne parlait point de ces choses. Une
entente tacite du personnel de la charcuterie avait fait le silence
autour de Quenu. Celui-ci, un peu triste de la brouille de son frère
et de sa femme, se consolait eu ficelant ses saucissons et en salant
ses bandes de lard. Il venait parfois sur le seuil de la boutique
étaler sa couenne rouge, qui riait dans la blancheur du tablier tendu
par son ventre, sans se douter du redoublement de commérages que son
apparition faisait naître au fond des Halles. On le plaignait, on le
trouvait moins gras, bien qu'il fût énorme; d'autres, au contraire,
l'accusaient de ne pas assez maigrir de la honte d'avoir un frère
comme le sien. Lui, pareil aux maris trompés, qui sont les derniers à
connaître leur accident, avait une belle ignorance, une gaieté
attendrie, quand il arrêtait quelque voisine sur le trottoir, pour lui
demander des nouvelles de son fromage d'Italie ou de sa tête de porc à
la gelée. La voisine prenait une figure apitoyée, semblait lui
présenter ses condoléances, comme si tous les cochons de la
charcuterie avaient eu la jaunisse.
-- Qu'ont-elles donc toutes, à me regarder d'un air d'enterrement?
demanda-t-il un jour à Lisa. Est-ce que tu me trouves mauvaise mine,
toi?
Elle le rassura, lui dit qu'il était frais comme une rose; car il
avait une peur atroce des maladies, geignant, mettant tout en l'air
chez lui, lorsqu'il souffrait de la moindre indisposition. Mais la
vérité était que la grande charcuterie des Quenu-Gradelle devenait
sombre: les glaces pâlissaient, les marbres avaient des blancheurs
glacées, les viandes cuites du comptoir dormaient dans des graisses
jaunies, dans des lacs de gelée trouble. Claude entra même un jour
pour dire à sa tante que son étalage avait l'air "tout embêté."
C'était vrai. Sur le lit de fines rognures bleues, les langues
fourrées de Strasbourg prenaient des mélancolies blanchâtres de
langues malades, tandis que les bonnes figures jaunes des jambonneaux,
toutes malingres, étaient surmontées de pompons verts désolés.
D'ailleurs, dans la boutique, les pratiques ne demandaient plus un
bout de boudin, dix sous de lard, une demi-livre de saindoux, sans
baisser leur voix navrée, comme dans la chambre d'un moribond. Il y
avait toujours deux ou trois jupes pleurardes plantées devant l'étuve
refroidie. La belle Lisa menait le deuil de la charcuterie avec une
dignité muette. Elle laissait retomber ses tabliers blancs d'une façon
plus correcte sur sa robe noire. Ses mains propres, serrées aux
poignets par les grandes manches, sa figure, qu'une tristesse de
convenance embellissait encore, disaient nettement à tout le quartier,
à toutes les curieuses défilant du matin au soir, qu'ils subissaient
un malheur immérité, mais qu'elle en connaissait les causes et qu'elle
saurait en triompher. Et parfois elle se baissait, elle promettait du
regard des jours meilleurs aux deux poissons rouges, inquiets eux
aussi, nageant dans l'aquarium de l'étalage, languissamment.
La belle Lisa ne se permettait plus qu'un régal. Elle donnait sans
peur des tapes sous le menton satiné de Marjolin. Il venait de sortir
de l'hospice, le crâne raccommodé, aussi gras, aussi réjoui
qu'auparavant, mais bête, plus bête encore, tout à fait idiot. La
fente avait dû aller jusqu'à la cervelle. C'était une brute. Il avait
une puérilité d'enfant de cinq ans dans un corps de colosse. Il riait,
zézayait, ne pouvait plus prononcer les mots, obéissait avec une
douceur de mouton. Cadine le reprit tout entier, étonnée d'abord, puis
très-heureuse de cet animal superbe dont elle faisait ce qu'elle
voulait; elle le couchait dans les paniers de plumes, l'emmenait
galopiner, s'en servait à sa guise, le traitait en chien, en poupée,
en amoureux. Il était à elle, comme une friandise, un coin engraissé
des Halles, une chair blonde dont elle usait avec des raffinements de
rouée. Mais, bien que la petite obtînt tout de lui et le traînât à ses
talons en géant soumis, elle ne pouvait l'empêcher de retourner chez
madame Quenu. Elle l'avait battu de ses poings nerveux, sans qu'il
parût même le sentir. Dès qu'elle avait mis à son cou son éventaire,
promenant ses violettes rue du Pont-Neuf ou rue de Turbigo, il allait
rôder devant la charcuterie.
-- Entre donc! lui criait Lisa.
Elle lui donnait des cornichons, le plus souvent. Il les adorait, les
mangeait avec son rire d'innocent, devant le comptoir. La vue de la
belle charcutière le ravissait, le faisait taper de joie dans ses
mains. Puis, il sautait, poussait de petits cris, comme un gamin mis
en face d'une bonne chose. Elle, les premiers jours, avait eu peur
qu'il ne se souvînt.
-- Est-ce que la tête te fait toujours mal? lui demanda-t-elle.
Il répondit non, par un balancement de tout le corps, éclatant d'une
gaieté plus vive. Elle reprit doucement:
-- Alors, tu étais tombé?
-- Oui, tombé, tombé, tombé, se mit-il à chanter sur un ton de
satisfaction parfaite, en se donnant des claques sur le crâne.
Puis, sérieusement, en extase, il répétait, en la regardant, les mots
« belle, belle, belle, » sur un air plus ralenti. Cela touchait
beaucoup Lisa. Elle avait exigé de Gavard qu'il le gardât. C'était
lorsqu'il lui avait chanté son air de tendresse humble, qu'elle le
caressait sous le menton, en lui disant qu'il était un brave enfant.
Sa main s'oubliait là, tiède d'une joie discrète; cette caresse était
redevenue un plaisir permis, une marque d'amitié que le colosse
recevait en tout enfantillage. Il gonflait un peu le cou, fermait les
yeux de jouissance, comme une bête que l'on flatte. La belle
charcutière, pour s'excuser à ses propres yeux du plaisir honnête
qu'elle prenait avec lui, se disait qu'elle compensait ainsi le coup
de poing dont elle l'avait assommé, dans la cave aux volailles.
Cependant, la charcuterie restait chagrine. Florent s'y hasardait
quelquefois encore, serrant la main de son frère, dans le silence
glacial de Lisa. Il y venait même dîner de loin en loin, le dimanche.
Quenu faisait alors de grands efforts de gaieté, sans pouvoir
échauffer le repas. Il mangeait mal, finissait par se fâcher. Un soir,
en sortant d'une de ces froides réunions de famille, il dit à sa
femme, presque en pleurant:
-- Mais qu'est-ce que j'ai donc! Bien vrai, je ne suis pas malade, tu
ne me trouves pas changé?... C'est comme si j'avais un poids quelque
part. Et triste avec ça, sans savoir pourquoi, ma parole d'honneur...
Tu ne sais pas, toi?
-- Une mauvaise disposition, sans doute, répondit Lisa.
-- Non, non, ça dure depuis trop longtemps, ça m'étouffe... Pourtant,
nos affaires ne vont pas mal, je n'ai pas de gros chagrin, je vais mon
train-train habituel... Et toi aussi, ma bonne, tu n'es pas bien, tu
sembles prise de tristesse... Si ça continue, je ferai venir le
médecin.
La belle charcutière le regardait gravement.
-- Il n'y a pas besoin de médecin, dit-elle. Ça passera... Vois-tu,
c'est un mauvais air qui souffle en ce moment. Tout le monde est
malade dans le quartier...
Puis, comme cédant à une tendresse maternelle:
-- Ne t'inquiète pas, mon gros... Je ne veux pas que tu tombes malade.
Ce serait le comble.
Elle le renvoyait d'ordinaire à la cuisine, sachant que le bruit des
hachoirs, la chanson des graisses, le tapage des marmites,
l'égayaient. D'ailleurs, elle évitait ainsi les indiscrétions de
mademoiselle Saget, qui, maintenant, passait les matinées entières à
la charcuterie. La vieille avait pris à tâche d'épouvanter Lisa, de la
pousser à quelque résolution extrême. D'abord, elle obtint ses
confidences.
-- Ah! qu'il y a de méchantes gens! dit-elle, des gens qui feraient
bien mieux de s'occuper de leurs propres affaires... Si vous saviez,
ma chère madame Quenu... Non, jamais je n'oserai vous répéter cela.
Comme la charcutière lui affirmait que ça ne pouvait pas la toucher,
qu'elle était au-dessus des mauvaises langues, elle lui murmura à
l'oreille, par-dessus les viandes du comptoir:
-- Eh bien! on dit que monsieur Florent n'est pas votre cousin...
Et, petit à petit, elle montra qu'elle savait tout. Ce n'était qu'une
façon de tenir Lisa à sa merci. Lorsque celle-ci confessa la vérité,
par tactique également, pour avoir sous la main une personne qui la
tînt au courant des bavardages du quartier, la vieille demoiselle jura
qu'elle serait muette comme un poisson, qu'elle nierait la chose le
cou sur le billot. Alors, elle jouit profondément de ce drame. Elle
grossissait chaque jour les nouvelles inquiétantes.
-- Vous devriez prendre vos précautions, murmurait-elle. J'ai encore
entendu à la triperie deux femmes qui causaient de ce que vous savez.
Je ne puis pas dire aux gens qu'ils en ont menti, vous comprenez. Je
semblerais drôle... Ça court, ça court. On ne l'arrêtera plus. Il
faudra que ça crève.
Quelques jours plus tard, elle donna enfin le véritable assaut. Elle
arriva tout effarée, attendit avec des gestes d'impatience qu'il n'y
eût personne dans la boutique, et la voix sifflante:
-- Vous savez ce qu'on raconte... Ces hommes qui se réunissent chez
monsieur Lebigre, eh bien! ils ont tous des fusils, et ils attendent
pour recommencer comme en 48. Si ce n'est pas malheureux de voir
monsieur Gavard, un digne homme, celui-là, riche, bien posé, se mettre
avec des gueux!... J'ai voulu vous avertir, à cause de votre
beau-frère.
-- C'est des bêtises, ce n'est pas sérieux, dit, Lisa pour
l'aiguillonner.
----Pas sérieux, merci! Le soir, quand on passe rue Pirouette, on les
entend qui poussent des cris affreux. Ils ne se gênent pas, allez.
Vous vous rappelez bien qu'ils ont essayé de débaucher votre mari...
Et les cartouches que je les vois fabriquer de ma fenêtre, est-ce des
bêtises?... Après tout, je vous dis ça dans votre intérêt.
-- Bien sûr, je vous remercie. Seulement, on invente tant de choses.
-- Ah! non, ce n'est pas inventé, malheureusement... Tout le quartier
en parle, d'ailleurs. On dit que, si la police les découvre, il y aura
beaucoup de personnes compromises. Ainsi, monsieur Gavard...
Mais la charcutière haussa les épaules, comme pour dire que monsieur
Gavard était un vieux fou, et que ce serait bien fait.
-- Je parle de monsieur Gavard comme je parlerais des autres, de votre
beau-frère, par exemple, reprit sournoisement la vieille. Il est le
chef, votre beau-frère, à ce qu'il paraît... C'est très-fâcheux pour
vous. Je vous plains beaucoup; car enfin, si la police descendait ici,
elle pourrait très-bien prendre aussi monsieur Quenu. Deux frères,
c'est comme les deux doigts de la main.
La belle Lisa se récria. Mais elle était toute blanche. Mademoiselle
Saget venait de la toucher au vif de ses inquiétudes. À partir de ce
jour, elle n'apporta plus que des histoires de gens innocents jetés en
prison pour avoir hébergé des scélérats. Le soir, en allant prendre
son cassis chez le marchand de vin, elle se composait un petit dossier
pour le lendemain matin. Rose n'était pourtant guère bavarde. La
vieille comptait sur ses oreilles et sur ses yeux. Elle avait
parfaitement remarqué la tendresse de monsieur Lebigre pour Florent,
son soin à le retenir chez lui, ses complaisances si peu payées par la
dépense que ce garçon faisait dans la maison. Cela la surprenait
d'autant plus, qu'elle n'ignorait pas la situation des deux hommes, en
face de la belle Normande.
-- On dirait, pensait-elle, qu'il l'élève à la becquée... À qui
peut-il vouloir le vendre?
Un soir, comme elle était dans la boutique, elle vit Logre se jeter
sur la banquette du cabinet, on parlant de ses courses à travers les
faubourgs, en se disant mort de fatigue. Elle lui regarda vivement les
pieds. Les souliers de Logre n'avaient pas un grain de poussière.
Alors, elle eut un sourire discret, elle emporta son cassis, les
lèvres pincées.
C'était ensuite à sa fenêtre qu'elle complétait son dossier Cette
fenêtre, très-élevée, dominant les maisons voisines, lui procurait des
jouissances sans fin. Elle s'y installait, à chaque heure de la
journée, comme à un observatoire, d'où elle guettait le quartier
entier. D'abord, toutes les chambres, en face, à droite, à gauche, lui
étaient familières, jusqu'aux meubles les plus minces; elle aurait
raconté, sans passer un détail, les habitudes des locataires, s'ils
étaient bien ou mal en ménage, comment ils se débarbouillaient, ce
qu'ils mangeaient à leur dîner; elle connaissait même les personnes
qui venaient les voir. Puis, elle avait une échappée sur les Halles,
de façon que pas une femme du quartier ne pouvait traverser la rue
Rambuteau, sans qu'elle l'aperçût; elle disait, sans se tromper, d'où
la femme venait, où elle allait, ce qu'elle portait dans son panier,
et son histoire, et son mari, et ses toilettes, ses enfants, sa
fortune. Ça, c'est madame Loret, elle fait donner une belle éducation
à son fils; ça, c'est madame Hulin, une pauvre petite femme que son
mari néglige; ça, c'est mademoiselle Cécile, la fille au boucher, une
enfant impossible à marier parce qu'elle a des humeurs froides. Et
elle aurait continué pendant des journées, enfilant les phrases vides,
s'amusant extraordinairement à des faits coupés menus, sans aucun
intérêt. Mais, dès huit heures, elle n'avait plus d'yeux que pour la
fenêtre, aux vitres dépolies, où se dessinaient les ombres noires des
consommateurs du cabinet. Elle y constata la scission de Charvet et de
Clémence, en ne retrouvant plus sur le transparent laiteux leurs
silhouettes sèches. Pas un événement ne se passait là, sans qu'elle
finît par le deviner, à certaines révélations brusques de ces bras et
de ces têtes qui surgissaient silencieusement. Elle devint très-forte,
interpréta les nez allongés, les doigts écartés, les bouches fendues,
les épaules dédaigneuses, suivit de la sorte la conspiration pas à
pas, à ce point qu'elle aurait pu dire chaque jour où en étaient les
choses. Un soir, le dénoûment brutal lui apparut. Elle aperçut l'ombre
du pistolet de Gavard, un profil énorme de revolver, tout noir dans la
pâleur des vitres, la gueule tendue. Le pistolet allait, venait, se
multipliait. C'était les armes dont elle avait parlé à madame Quenu.
Puis, un autre soir, elle ne comprit plus, elle s'imagina qu'on
fabriquait des cartouches, en voyant s'allonger des bandes d'étoffe
interminables. Le lendemain, elle descendit à onze heures, sous le
prétexte de demander à Rose si elle n'avait pas une bougie à lui
céder; et, du coin de l'oeil, elle entrevit, sur la table du cabinet,
un tas de linges rouges qui lui sembla très-effrayant. Son dossier du
lendemain eut une gravité décisive.
-- Je ne voudrais pas vous effrayer, madame Quenu, dit-elle; mais ça
devient trop terrible... J'ai peur, ma parole! Pour rien au monde, ne
répétez ce que je vais vous confier. Ils me couperaient le cou, s'ils
savaient.
Alors, quand la charcutière lui eut juré de ne pas la compromettre,
elle lui parla des linges rouges.
-- Je ne sais pas ce que ça peut être. Il y en avait un gros tas. On
aurait dit des chiffons trempés dans du sang... Logre, vous savez, le
bossu, s'en était mis un sur les épaules. Il avait l'air du
bourreau... Pour sûr, c'est encore quelque manigance.
Lisa ne répondait pas, semblait réfléchir, les yeux baissés, jouant
avec le manche d'une fourchette, arrangeant les morceaux de petit-salé
dans leur plat. Mademoiselle Saget reprit doucement:
-- Moi, si j'étais, vous, je ne resterais pas tranquille, je voudrais
savoir... Pourquoi ne montez-vous pas regarder dans la chambre de
votre beau-frère?
Alors, Lisa eut un léger tressaillement. Elle lâcha la fourchette,
examina la vieille d'un oeil inquiet, croyant qu'elle pénétrait ses
intentions. Mais celle-ci continua:
-- C'est permis, après tout... Votre beau-frère vous mènerait trop
loin, si vous le laissiez faire... Hier, on causait de vous, chez
madame Taboureau. Vous avez là une amie bien dévouée. Madame Taboureau
disait que vous étiez trop bonne, qu'à votre place elle aurait mis
ordre à tout ça depuis longtemps.
-- Madame Taboureau a dit cela, murmura la charcutière, songeuse.
-- Certainement, et madame Taboureau est une femme que l'on peut
écouter... Tâchez donc de savoir ce que c'est que les linges rouges.
Vous me le direz ensuite, n'est-ce pas?
Mais Lisa ne l'écoulait plus. Elle regardait vaguement les petits
Gervais et les escargots, à travers les guirlandes de saucisses de
l'étalage. Elle semblait perdue dans une lutte intérieure, qui
creusait de deux minces rides son visage muet. Cependant, la vieille
demoiselle avait mis son nez au-dessus des plats du comptoir. Elle
murmurait, comme se parlant à elle-même:
-- Tiens! il y a du saucisson coupé... Ça doit sécher, du saucisson
coupé à l'avance... Et ce boudin qui est crevé. Il a reçu un coup de
fourchette, bien sûr. Il faudrait l'enlever, il salit le plat.
Lisa, toute distraite encore, lui donna le boudin et les ronds de
saucisson, en disant:
-- C'est pour vous, si ça vous fait plaisir.
Le tout disparut dans le cabas. Mademoiselle Saget était si bien
habituée aux cadeaux, qu'elle ne remerciait même plus. Chaque matin,
elle emportait toutes les rognures de la charcuterie. Elle s'en alla,
avec l'intention de trouver son dessert chez la Sarriette et chez
madame Lecoeur, en leur parlant de Gavard.
Quand elle fut seule, la charcutière s'assit sur la banquette du
comptoir, comme pour prendre une meilleure décision, en se mettant à
l'aise. Depuis huit jours, elle était très-inquiète. Un soir, Florent
avait demandé cinq cents francs à Quenu, naturellement, en homme qui a
un compte ouvert. Quenu le renvoya à sa femme. Cela l'ennuya, et il
tremblait un peu en s'adressant à la belle Lisa. Mais, celle-ci, sans
prononcer une parole, sans chercher à connaître la destination de la
somme, monta à sa chambre, lui remit les cinq cents francs. Elle lui
dit seulement qu'elle les avait inscrits sur le compte de l'héritage.
Trois jours plus tard, il prit mille francs.
-- Ce n'était pas la peine de faire l'homme désintéressé, dit Lisa à
Quenu, le soir, en se couchant. Tu vois que j'ai bien fait de garder
ce compte... Attends, je n'ai pas pris note des mille francs
d'aujourd'hui.
Elle s'assit devant le secrétaire, relut la page de calculs. Puis,
elle ajouta:
-- J'ai eu raison de laisser du blanc. Je marquerai les à-compte en
marge... Maintenant, il va tout gaspiller ainsi par petits morceaux...
Il y a longtemps que j'attends ça.
Quenu ne dit rien, se coucha de très-mauvaise humeur. Toutes les fois
que sa femme ouvrait le secrétaire, le tablier jetait un cri de
tristesse qui lui déchirait l'âme. Il se promit même de faire des
remontrances à son frère, de l'empêcher de se ruiner avec la Méhudin;
mais il n'osa pas. Florent, en deux jours, demanda encore quinze cents
francs. Logre avait dit un soir que, si l'on trouvait de l'argent, les
choses iraient bien plus vite. Le lendemain, il fut ravi de voir cette
parole jetée en l'air retomber dans ses mains en un petit rouleau
d'or, qu'il empocha, ricanant, la bosse sautant de joie. Alors, ce
furent de continuels besoins: telle section demandait à louer un
local; telle autre devait soutenir des patriotes malheureux; et il y
avait encore les achats d'armes et de munitions, les embauchements,
les frais de police. Florent aurait tout donné. Il s'était rappelé
l'héritage, les conseils de la Normande. Il puisait dans le secrétaire
de Lisa, retenu seulement par la peur sourde qu'il avait de son visage
grave. Jamais, selon lui, il ne dépenserait son argent pour une cause
plus sainte. Logre, enthousiasmé, portait des cravates roses
étonnantes et des bottines vernies, dont la vue assombrissait
Lacaille.
-- Ça fait trois mille francs en sept jours, raconta Lisa à Quenu.
Qu'en dis-tu? C'est joli, n'est-ce pas?... S'il y va de ce train-là,
ses cinquante mille francs lui feront au plus quatre mois... Et le
vieux Gradelle, qui avait mis quarante ans à amasser son magot!
-- Tant pis pour toi! s'écria Quenu. Tu n'avais pas besoin de lui
parler de l'héritage.
Mais elle le regarda sévèrement, en disant:
-- C'est son bien, il peut tout prendre... Ce n'est pas de lui donner
cet argent qui me contrarie; c'est de savoir le mauvais emploi qu'il
doit en faire... Je te le dis depuis assez longtemps: il faudra que ça
finisse.
-- Agis comme tu voudras, ce n'est pas moi qui t'en empêche, finit par
déclarer le charcutier, que l'avarice torturait.
Il aimait bien son frère pourtant; mais l'idée des cinquante mille
francs mangés en quatre mois lui était insupportable. Lisa, d'après
les bavardages de mademoiselle Saget, devinait où allait l'argent. La
vieille s'étant permis une allusion à l'héritage, elle profita même de
l'occasion pour faire savoir au quartier que Florent prenait sa part
et la mangeait comme bon lui semblait. Ce fut le lendemain que
l'histoire des linges rouges la décida. Elle resta quelques instants,
luttant encore, regardant autour d'elle la mine chagrine de la
charcuterie; les cochons pendaient d'un air maussade; Mouton, assis
près d'un pot de graisse, avait le poil ébouriffé, l'oeil morne d'un
chat qui ne digère plus en paix. Alors, elle appela Augustine pour
tenir le comptoir, elle monta à la chambre de Florent.
En haut, elle eut un saisissement, en entrant dans la chambre. La
douceur enfantine du lit était toute tachée d'un paquet d'écharpes
rouges qui pendaient jusqu'à terre. Sur la cheminée, entre les boîtes
dorées et les vieux pots de pommade, des brassards rouges traînaient,
avec des paquets de cocardes qui faisaient d'énormes gouttes de sang
élargies. Puis, à tous les clous, sur le gris effacé du papier peint,
des pans d'étoffe pavoisaient les murs, des drapeaux carrés, jaunes,
bleus, verts, noirs, dans lesquels la charcutière reconnut les guidons
des vingt sections. La puérilité de la pièce semblait tout effarée de
cette décoration révolutionnaire. La grosse bêtise naïve que la fille
de boutique avait laissée là, cet air blanc des rideaux et des
meubles, prenait un reflet d'incendie; tandis que la photographie
d'Auguste et d'Augustine semblait toute blême d'épouvante. Lisa fit le
tour, examina les guidons, les brassards, les écharpes, sans toucher à
rien, comme si elle eût craint que ces affreuses loques ne l'eussent
brûlée. Elle songeait qu'elle ne s'était pas trompée, que l'argent
passait à ces choses. C'était là, pour elle, une abomination, un fait
à peine croyable qui soulevait tout son être. Son argent, cet argent
gagné si honnêtement, servant à organiser et à payer l'émeute! Elle
restait debout, voyant les fleurs ouvertes du grenadier de la
terrasse, pareilles à d'autres cocardes saignantes, écoutant le chant
du pinson, ainsi qu'un écho lointain de la fusillade. Alors, l'idée
lui vint que l'insurrection devait éclater le lendemain, le soir
peut-être. Les guidons flottaient, les écharpes défilaient, un brusque
roulement de tambour éclatait à ses oreilles. Et elle descendit
vivement, sans même s'attarder à lire les papiers étalés sur la table.
Elle s'arrêta au premier étage, elle s'habilla.
À cette heure grave, la belle Lisa se coiffa soigneusement, d'une main
calme. Elle était très-résolue, sans un frisson, avec une sévérité
plus grande dans les yeux. Tandis qu'elle agrafait sa robe de soie
noire, en tendant l'étoffe de toute la force de ses gros poignets,
elle se rappelait les paroles de l'abbé Roustan. Elle s'interrogeait,
et sa conscience lui répondait qu'elle allait accomplir un devoir.
Quand elle mit sur ses larges épaules son châle tapis, elle sentit
qu'elle faisait un acte de haute honnêteté. Elle se ganta de violet
sombre, attacha à son chapeau une épaisse voilette. Avant de sortir,
elle ferma le secrétaire à double tour, d'un air d'espoir, comme pour
lui dire qu'il allait enfin pouvoir dormir tranquille.
Quenu étalait son ventre blanc sur le seuil de la charcuterie. Il fut
surpris de la voir sortir en grande toilette, à dix heures du matin.
-- Tiens, où vas-tu donc? lui demanda-t-il.
Elle inventa une course avec madame Taboureau. Elle ajouta qu'elle
passerait au théâtre de la Gaîté, pour louer des places. Quenu courut,
la rappela, lui recommanda de prendre des places de face, pour mieux
voir. Puis, comme il rentrait, elle se rendit à la station de
voitures, le long de Saint-Eustache, monta dans un fiacre, dont elle
baissa les stores, en disant au cocher de la conduire au théâtre de la
Gaîté. Elle craignait d'être suivie. Quand elle eut son coupon, elle
se fit mener au Palais-de-Justice. Là, devant la grille, elle paya et
congédia la voiture. Et, doucement, à travers les salles et les
couloirs, elle arriva à la préfecture de police.
Comme elle s'était perdue au milieu d'un tohu-bohu de sergents de
ville et de messieurs en grandes redingotes, elle donna dix sous à un
homme, qui la guida jusqu'au cabinet du préfet. Mais une lettre
d'audience était nécessaire pour pénétrer auprès du préfet. On
l'introduisit dans une pièce étroite, d'un luxe d'hôtel garni, où un
personnage gros et chauve, tout en noir, la reçut avec une froideur
maussade. Elle pouvait parler. Alors, relevant sa voilette, elle dit
son nom, raconta tout, carrément, d'un seul trait. Le personnage
chauve l'écoutait, sans l'interrompre, de son air las. Quand elle eut
fini, il demanda simplement:
-- Vous êtes la belle-soeur de cet homme, n'est-ce pas?
-- Oui, répondit nettement Lisa. Nous sommes d'honnêtes gens... Je ne
veux pas que mon mari se trouve compromis.
Il haussa les épaules, comme pour dire que tout cela était bien
ennuyeux. Puis d'un air d'impatience:
-- Voyez-vous, c'est qu'on m'assomme depuis plus d'un an avec cette
affaire-là. On me fait dénonciation sur dénonciation, on me pousse, on
me presse. Vous comprenez que si je n'agis pas, c'est que je préfère
attendre. Nous avons nos raisons... Tenez, voici le dossier. Je puis
vous le montrer.
Il mit devant elle un énorme paquet de papiers, dans une chemise
bleue. Elle feuilleta les pièces. C'était comme les chapitres détachés
de l'histoire qu'elle venait de conter. Les commissaires de police du
Havre, de Rouen, de Vernon, annonçaient l'arrivée de Florent. Ensuite,
venait un rapport qui constatait son installation chez les
Quenu-Gradelle. Puis, son entrée aux Halles, sa vie, ses soirées chez
monsieur Lebigre, pas un détail n'était passé. Lisa, abasourdie,
remarqua que les rapports étaient doubles, qu'ils avaient dû avoir
deux sources différentes. Enfin, elle trouva un tas de lettres, des
lettres anonymes de tous les formats et de toutes les écritures. Ce
fut le comble. Elle reconnut une écriture de chat, l'écriture de
mademoiselle Saget, dénonçant la société du cabinet vitré. Elle
reconnut une grande feuille de papier graisseuse, toute tachée des
gros bâtons de madame Lecoeur, et une page glacée, ornée d'une pensée
jaune, couverte du griffonnage de la Sarriette et de monsieur Jules;
les deux lettres avertissaient le gouvernement de prendre garde à
Gavard. Elle reconnut encore le style ordurier de la mère Méhudin, qui
répétait, en quatre pages presque indéchiffrables, les histoires à
dormir debout qui couraient dans les Halles sur le compte de Florent.
Mais elle fut surtout émue par une facture de sa maison, portant en
tête les mots: _Charcuterie Quenu-Gradelle_, et sur le dos de laquelle
Auguste avait vendu l'homme qu'il regardait comme un obstacle à son
mariage.
L'agent avait obéi à une pensée secrète en lui plaçant le dossier sous
les yeux.
-- Vous ne reconnaissez aucune de ces écritures? lui demanda-t-il.
Elle balbutia que non. Elle s'était levée. Elle restait toute
suffoquée par ce qu'elle venait d'apprendre, la voilette baissée de
nouveau, cachant la vague confusion qu'elle sentait monter à ses
joues. Sa robe de soie craquait; ses gants sombres disparaissaient
sous le grand châle. L'homme chauve eut un faible sourire, en disant:
-- Vous voyez, madame, que vos renseignements viennent un peu tard...
Mais on tiendra compte de votre démarche, je vous le promets. Surtout,
recommandez à votre mari de ne point bouger... Certaines circonstances
peuvent se produire...
Il n'acheva pas, salua légèrement, en se levant à demi de son
fauteuil. C'était un congé. Elle s'en alla. Dans l'antichambre, elle
aperçut Logre et monsieur Lebigre qui se tournèrent vivement. Mais
elle était plus troublée qu'eux. Elle traversait des salles, enfilait
des corridors, était comme prise par ce monde de la police, où elle se
persuadait, à cette heure, qu'on voyait, qu'on savait tout. Enfin,
elle sortit par la place Dauphine. Sur le quai de l'Horloge, elle
marcha lentement, rafraîchie par les souffles de la Seine.
Ce qu'elle sentait de plus net, c'était l'inutilité de sa démarche.
Son mari ne courait aucun danger. Cela la soulageait, tout en lui
laissant un remords. Elle était irritée contre cet Auguste et ces
femmes qui venaient de la mettre dans une position ridicule. Elle
ralentit encore le pas, regardant la Seine couler; des chalands, noirs
d'une poussière de charbon, descendaient sur l'eau verte, tandis que,
le long de la berge, des pêcheurs jetaient leurs lignes. En somme, ce
n'était pas elle qui avait livré Florent. Cette pensée qui lui vint
brusquement, l'étonna. Aurait-elle donc commis une méchante action, si
elle l'avait livré? Elle resta perplexe, surprise d'avoir pu être
trompée par sa conscience. Les lettres anonymes lui semblaient à coup
sûr une vilaine chose. Elle, au contraire, allait carrément, se
nommait, sauvait tout le monde. Comme elle songeait brusquement à
l'héritage du vieux Gradelle, elle s'interrogea, se trouva prête à
jeter cet argent à la rivière, s'il le fallait, pour guérir la
charcuterie de son malaise. Non, elle n'était pas avare, l'argent ne
l'avait pas poussée. En traversant le pont au Change, elle se
tranquillisa tout à fait, reprit son bel équilibre. Ça valait mieux
que les autres l'eussent devancée à la préfecture: elle n'aurait pas à
tromper Quenu, elle en dormirait mieux.
-- Est-ce que tu as les places? lui demanda Quenu, lorsqu'elle rentra.
Il voulut les voir, se fit expliquer à quel endroit du balcon elles se
trouvaient an juste. Lisa avait cru que la police accourrait, dès
qu'elle l'aurait prévenue, et son projet d'aller au théâtre n'était
qu'une façon habile d'éloigner son mari, pendant qu'on arrêterait
Florent. Elle comptait, l'après-midi, le pousser à une promenade, à un
de ces congés qu'ils prenaient parfois; ils allaient au Bois de
Boulogne, en fiacre, mangeaient au restaurant, s'oubliaient dans
quelque café concert. Mais elle jugea inutile de sortir. Elle passa la
journée comme d'habitude dans son comptoir, la mine rose, plus gaie et
plus amicale, comme au sortir d'une convalescence.
-- Quand je te dis que l'air te fait du bien! lui répéta Quenu. Tu
vois, ta course de la matinée t'a toute ragaillardie.
-- Eh non! finit-elle par répondre, en reprenant son air sévère. Les
rues de Paris ne sont pas si bonnes pour la santé.
Le soir, à la Gaîté, ils virent jouer la _Grâce de Dieu_. Quenu, en
redingote, ganté de gris, peigné avec soin, n'était occupé qu'à
chercher dans le programme les noms des acteurs. Lisa restait superbe,
le corsage nu, appuyant sur le velours rouge du balcon ses poignets
que bridaient des gants blancs trop étroits. Ils furent tous les deux
très-touchés par les infortunes de Marie; le commandeur était vraiment
un vilain homme, et Pierrot les faisait rire, dès qu'il entrait en
scène. La charcutière pleura. Le départ de l'enfant, la priera dans la
chambre virginale, le retour de la pauvre folle, mouillèrent ses beaux
yeux de larmes discrètes, qu'elle essuyait d'une petite tape avec son
mouchoir. Mais cette soirée devint un véritable triomphe pour elle,
lorsque, en levant la tête, elle aperçut la Normande et sa mère à la
deuxième galerie. Alors, elle se gonfla encore, envoya Quenu lui
chercher une boîte de caramels au buffet, joua de l'éventail, un
éventail de nacre, très-doré. La poissonnière était vaincue; elle
baissait la tête, en écoutant sa mère qui lui parlait bas. Quand elles
sortirent, la belle Lisa et la belle Normande se rencontrèrent dans le
vestibule, avec un vague sourire.
Ce jour-là, Florent avait dîné de bonne heure chez monsieur Lebigre.
Il attendait Logre qui devait lui présenter un ancien sergent, homme
capable, avec lequel on causerait du plan d'attaque contre le
Palais-Bourbon et l'Hôtel-de-Ville. La nuit venait, une pluie fine,
qui s'était mise à tomber dans l'après-midi, noyait de gris les
grandes Halles. Elles se détachaient en noir sur les fumées rousses du
ciel, tandis que des torchons de nuages sales couraient, presque au
ras des toitures, comme accrochés et déchirés à la pointe des
paratonnerres. Florent était attristé par le gâchis du pavé, par ce
ruissellement d'eau jaune qui semblait charrier et éteindre le
crépuscule dans la boue. Il regardait le monde réfugié sur les
trottoirs des rues couvertes, les parapluies filant sous l'averse, les
fiacres qui passaient plus rapides et plus sonores, au milieu de la
chaussée vide. Une éclaircie se fit. Une lueur rouge monta au
couchant. Alors, toute une armée de balayeurs parut à l'entrée de la
rue Montmartre, poussant à coups de brosse un lac de fange liquide.
Logre n'amena pas le sergent. Gavard était allé dîner chez des amis,
aux Batignolles. Florent en fut réduit à passer la soirée en tête à
tête avec Robine. Il parla tout le temps, finit par se rendre
très-triste; l'autre hochait doucement la barbe, n'allongeait le bras,
à chaque quart d'heure, que pour avaler une gorgée de bière. Florent,
ennuyé, monta se coucher. Mais Robine, resté seul, ne s'en alla pas,
le front pensif sous le chapeau, regardant sa chope. Rose et le
garçon, qui comptaient fermer de meilleure heure, puisque la société
du cabinet n'était pas là, attendirent pendant près d'une grande
demi-heure qu'il voulût bien se retirer.
Florent, dans sa chambre, eut peur de se mettre au lit. Il était pris
d'un de ces malaises nerveux qui le traînaient parfois, durant des
nuits entières, au milieu de cauchemars sans fin. La veille, à
Clamart, il avait enterré monsieur Verlaque, qui était mort après une
agonie affreuse. Il se sentait encore tout attristé par cette bière
étroite, descendue dans la terre. Il ne pouvait surtout chasser
l'image de madame Verlaque, la voix larmoyante, sans une larme aux
yeux; elle le suivait, parlait du cercueil qui n'était pas payé, du
convoi qu'elle ne savait de quelle façon commander, n'ayant plus un
sou chez elle, parce que, la veille, le pharmacien avait exigé le
montant de sa note, en apprenant la mort du malade. Florent dut
avancer l'argent du cercueil et du convoi; il donna même le pourboire
aux croque-mort. Comme il allait partir, madame Verlaque le regarda
d'un air si navré, qu'il lui laissa vingt francs.
À cette heure, cette mort le contrariait. Elle remettait en question
sa situation d'inspecteur. On le dérangerait, on songerait à le nommer
titulaire. C'étaient là des complications fâcheuses qui pouvaient
donner l'éveil à la police. Il aurait voulu que le mouvement
insurrectionnel éclatât le lendemain, pour jeter à la rue sa casquette
galonnée. La tête pleine de ces inquiétudes, il monta sur la terrasse,
le front brûlant, demandant un souffle d'air à la nuit chaude.
L'averse avait fait tomber le vent. Une chaleur d'orage emplissait
encore le ciel, d'un bleu sombre, sans un nuage. Les Halles essuyées
étendaient sous lui leur masse énorme, de la couleur du ciel, piquée
comme lui d'étoiles jaunes, par les flammes vives du gaz.
Accoudé à la rampe de fer, Florent songeait qu'il serait puni tôt ou
tard d'avoir consenti à prendre cette place d'inspecteur. C'était
comme une tache dans sa vie. Il avait émargé au budget de la
préfecture, se parjurant, servant l'empire, malgré les serments faits
tant de fois en exil. Le désir de contenter Lisa, l'emploi charitable
des appointements touchés, la façon honnête dont il s'était efforcé de
remplir ses fonctions, ne lui semblaient plus des arguments assez
forts pour l'excuser de sa lâcheté. S'il souffrait de ce milieu gras
et trop nourri, il méritait cette souffrance. Et il revit l'année
mauvaise qu'il venait de passer, la persécution des poissonnières, les
nausées des journées humides, l'indigestion continue de son estomac de
maigre, la sourde hostilité qu'il sentait grandir autour de lui.
Toutes ces choses, il les acceptait en châtiment. Ce sourd grondement
de rancune dont la cause lui échappait, annonçait quelque catastrophe
vague, sous laquelle il pliait d'avance les épaules, avec la honte
d'une faute à expier. Puis, il s'emporta contre lui-même, à la pensée
du mouvement populaire qu'il préparait; il se dit qu'il n'était plus
assez pur pour le succès.
Que de rêves il avait fait, à cette hauteur, les yeux perdus sur les
toitures élargies des pavillons! Le plus souvent, il les voyait comme
des mers grises, qui lui parlaient de contrées lointaines. Par les
nuits sans lune, elles s'assombrissaient, devenaient des lacs morts,
des eaux noires, empestées et croupies. Les nuits limpides les
changeaient en fontaines de lumière; les rayons coulaient sur les deux
étages de toits, mouillant les grandes plaques de zinc, débordant et
retombant du bord de ces immenses vasques superposées. Les temps
froids les roidissaient, les gelaient, ainsi que des baies de Norwége,
où glissent des patineurs; tandis que les chaleurs de juin les
endormaient d'un sommeil lourd. Un soir de décembre, en ouvrant sa
fenêtre, il les avait trouvées toutes blanches de neige, d'une
blancheur vierge qui éclairait le ciel couleur de rouille; elles
s'étendaient sans la souillure d'un pas, pareilles à des plaines du
Nord, à des solitudes respectées des traîneaux; elles avaient un beau
silence, une douceur de colosse innocent. Et lui, à chaque aspect de
cet horizon changeant, s'abandonnait à des songeries tendres ou
cruelles; la neige le calmait, l'immense drap blanc lui semblait un
voile de pureté jeté sur les ordures des Halles; les nuits limpides,
les ruissellements de lune, l'emportaient dans le pays féerique des
contes. Il ne souffrait que par les nuits noires, les nuits brûlantes
de juin, qui étalaient le marais nauséabond, l'eau dormante d'une mer
maudite. Et toujours le même cauchemar revenait.
Elles étaient sans cesse là. Il ne pouvait ouvrir la fenêtre,
s'accouder à la rampe, sans les avoir devant lui, emplissant
l'horizon. Il quittait les pavillons, le soir, pour retrouver à son
coucher les toitures sans fin. Elles lui barraient Paris, lui
imposaient leur énormité, entraient dans sa vie de chaque heure. Cette
nuit-là, son cauchemar s'effara encore, grossi par les inquiétudes
sourdes qui l'agitaient. La pluie de l'après-midi avait empli les
Halles d'une humidité infecte. Elles lui soufflaient à la face toutes
leurs mauvaises baleines, roulées au milieu de la ville comme un
ivrogne sous la table, à la dernière bouteille. Il lui semblait que,
de chaque pavillon, montait une vapeur épaisse. Au loin, c'étaient la
boucherie et la triperie qui fumaient, d'une fumée fade de sang. Puis,
les marchés aux légumes et aux fruits exhalaient des odeurs de choux
aigres, de pommes pourries, de verdures jetées au fumier. Les beurres
empestaient, la poissonnerie avait une fraîcheur poivrée. Et il voyait
surtout, à ses pieds, le pavillon aux volailles dégager, par la
tourelle de son ventilateur, un air chaud, une puanteur qui roulait
comme une suie d'usine. Le nuage de toutes ces baleines s'amassait
au-dessus des toitures, gagnait les maisons voisines, s'élargissait en
nuée lourde sur Paris entier. C'étaient les Halles crevant dans leur
ceinture de fonte trop étroite, et chauffant du trop-plein de leur
indigestion du soir le sommeil de la ville gorgée.
En bas, sur le trottoir, il entendit un bruit de voix, un rire de gens
heureux. La porte de l'allée fut refermée bruyamment. Quenu et Lisa
rentraient du théâtre. Alors, Florent, étourdi, comme ivre de l'air
qu'il respirait, quitta la terrasse, avec l'angoisse nerveuse de cet
orage qu'il sentait sur sa tête. Son malheur était là, dans ces Halles
chaudes de la journée, il poussa violemment la fenêtre, les laissa
vautrées au fond de l'ombre, toutes nues, en sueur encore,
dépoitraillées, montrant leur ventre ballonné et se soulageant sous
les étoiles.