tous les deux sur le dos, les mains croisées sous la tête, ils
regardaient le ciel pâle, où les étoiles s'éteignaient. Tout le long
de la rue de Rivoli, ils gardèrent le silence, attendant de ne plus
voir de maisons, écoutant la digne femme qui causait avec Balthazar,
en lui disant doucement:
-- Prends-le à ton aise, va, mon vieux... Nous ne sommes pas pressés,
nous arriverons toujours...
Aux Champs-Élysées, comme le peintre n'apercevait plus des deux côtés
que des têtes d'arbres, avec la grande masse verte du jardin des
Tuileries, au fond, il eut un réveil, il se mit à parler, tout seul.
En passant devant la rue du Roule, il avait regardé ce portail latéral
de Saint-Eustache, qu'on voit de loin, par-dessous le hangar géant
d'une rue couverte des Halles. Il y revenait sans cesse, voulait y
trouver un symbole.
-- C'est une curieuse rencontre, disait-il, ce bout d'église encadré
sous cette avenue de fonte... Ceci tuera cela, le fer tuera la pierre,
et les temps sont proches... Est-ce que vous croyez au hasard, vous,
Florent? Je m'imagine que le besoin de l'alignement n'a pas seul mis
de cette façon une rosace de Saint-Eustache au beau milieu des Halles
centrales. Voyez-vous, il y a là tout un manifeste: c'est l'art
moderne, le réalisme, le naturalisme, comme vous voudrez l'appeler,
qui a grandi en face de l'art ancien... Vous n'êtes pas de cet avis?
Florent gardant le silence, il continua:
-- Cette église est d'une architecture bâtarde, d'ailleurs; le
moyen-âge y agonise, et la renaissance y balbutie... Avez-vous
remarqué quelles églises on nous bâtit aujourd'hui? Ça ressemble à
tout ce qu'on veut, à des Bibliothèques, à des Observatoires, à des
Pigeonniers, à des Casernes; mais, sûrement, personne n'est convaincu
que le bon Dieu demeure là-dedans. Les maçons du bon Dieu sont morts,
la grande sagesse serait de ne plus construire ces laides carcasses de
pierre, où nous n'avons personne à loger... Depuis le commencement du
siècle, on n'a bâti qu'un seul monument original, un monument qui ne
soit copié nulle part, qui ait poussé naturellement dans le sol de
l'époque; et ce sont les Halles centrales, entendez-vous, Florent, une
oeuvre crâne, allez, et qui n'est encore qu'une révélation timide du
vingtième siècle... C'est pourquoi Saint-Eustache est enfoncé,
parbleu! Saint-Eustache est là-bas avec sa rosace, vide de son peuple
dévot, tandis que les Halles s'élargissent à côté, toutes
bourdonnantes de vie... Voilà ce que je vois, mon brave!
-- Ah bien! dit en riant madame François, savez-vous, monsieur Claude,
que la femme qui vous a coupé le filet n'a pas volé ses cinq sous?
Balthazar tend les oreilles pour vous écouter... Hue donc, Balthazar!
La voiture montait lentement. À cette heure matinale, l'avenue était
déserte, avec ses chaises de fonte alignées sur les deux trottoirs, et
ses pelouses, coupées de massifs, qui s'enfonçaient sous le
bleuissement des arbres. Au rond-point, un cavalier et une amazone
passèrent au petit trot. Florent, qui s'était fait un oreiller d'un
paquet de feuilles de choux, regardait toujours le ciel, où s'allumait
une grande lueur rose. Par moments, il fermait les yeux pour mieux
sentir la fraîcheur du matin lui couler sur la face, si heureux de
s'éloigner des Halles, d'aller dans l'air pur, qu'il restait sans
voix, n'écoutant même pas ce qu'on disait autour de lui.
-- Ils sont encore bons ceux qui mettent l'art dans une boîte à
joujoux! reprit Claude au bout d'un silence. C'est leur grand mot: on
ne fait pas de l'art avec de la science, l'industrie tue la poésie; et
tous les imbéciles se mettent à pleurer sur les fleurs, comme si
quelqu'un songeait à se mal conduire à l'égard des fleurs... Je suis
agacé, à la fin, positivement. J'ai des envies de répondre à ces
pleurnicheries par des oeuvres de défi. Ça m'amuserait de révolter un
peu ces braves gens... Voulez-vous que je vous dise quelle a été ma
plus belle oeuvre, depuis que je travaille, celle dont le souvenir me
satisfait le plus? C'est toute une histoire... L'année dernière, la
veille de la Noël, comme je me trouvais chez ma tante Lisa, le garçon
de la charcuterie, Auguste, cet idiot, vous savez, était en train de
faire l'étalage. Ah! le misérable! il me poussa à bout par la façon
molle dont il composait son ensemble. Je le priai de s'ôter de là, en
lui disant que j'allais lui peindre ça, un peu proprement. Vous
comprenez, j'avais tous les tons vigoureux, le rouge des langues
fourrées, le jaune des jambonneaux, le bleu des rognures de papier, le
rose des pièces entamées, le vert des feuilles de bruyère, surtout le
noir des boudins, un noir superbe que je n'ai jamais pu retrouver sur
ma palette. Naturellement, la crépine, les saucisses, les andouilles,
les pieds de cochon panés, me donnait des gris d'une grande finesse.
Alors je fis une véritable oeuvre d'art. Je pris les plats, les
assiettes, les terrines, les bocaux; je posai les tons, je dressai une
nature morte étonnante, où éclataient des pétards de couleur, soutenus
par des gammes savantes. Les langues rouges s'allongeaient avec des
gourmandises de flamme, et les boudins noirs, dans le chant clair des
saucisses, mettaient les ténèbres d'une indigestion formidable.
J'avais peint, n'est-ce pas? la gloutonnerie du réveillon, l'heure de
minuit donnée à là mangeaille, la goinfrerie des estomacs vidés par
les cantiques. En haut, une grande dinde montrait sa poitrine blanche,
marbrée, sous la peau, des taches noires des truffes. C'était barbare
et superbe, quelque chose comme un ventre aperçu dans une gloire, mais
avec une cruauté de touche, un emportement de raillerie tels, que la
foule s'attroupa devant la vitrine, inquiétée par cet étalage qui
flambait si rudement... Quand ma tante Lisa revint de la cuisine, elle
eut peur, s'imaginant que j'avais mis le feu aux graisses de la
boutique. La dinde, surtout, lui parut si indécente, qu'elle me
flanqua à la porte, pendant qu'Auguste rétablissait les choses,
étalant sa bêtise. Jamais ces brutes ne comprendront le langage d'une
tache rouge mise à côté d'une tache grise... N'importe, c'est mon chef
d'oeuvre. Je n'ai jamais rien fait de mieux.
Il se tut, souriant, recueilli dans ce souvenir. La voiture était
arrivée à l'arc de triomphe. De grands souffles, sur ce sommet,
venaient des avenues ouvertes autour de l'immense place. Florent se
mit sur son séant, aspira fortement ces premières odeurs d'herbe qui
montaient des fortifications. Il se tourna, ne regarda plus Paris,
voulut voir la campagne, au loin. À la hauteur de la rue de Longchamp,
madame François lui montra l'endroit où elle l'avait ramassé. Cela le
rendit tout songeur. Et il la contemplait, si saine et si calme, les
bras un peu tendus, tenant les guides. Elle était plus belle que Lisa,
avec son mouchoir au front, son teint rude, son air de bonté brusque.
Quand elle jetait un léger claquement de langue, Balthazar, dressant
les oreilles, allongeait le pas sur le pavé.
En arrivant à Nanterre, la voiture prit à gauche, entra dans une
ruelle étroite, longea des murailles et vint s'arrêter tout au fond
d'une impasse. C'était au bout du monde, comme disait la maraîchère.
Il fallut décharger les feuilles de choux. Claude et Florent ne
voulurent pas que le garçon jardinier, occupé à planter des salades,
se dérangeât. Ils s'armèrent chacun d'une fourche pour jeter le tas
dans le trou au fumier. Cela les amusa. Claude avait une amitié pour
le fumier. Les épluchures des légumes, les boues des Halles, les
ordures tombées de cette table gigantesque, restaient vivantes,
revenaient où les légumes avaient poussé, pour tenir chaud à d'autres
générations de choux, de navets, de carottes. Elles repoussaient en
fruits superbes, elles retournaient s'étaler sur le carreau. Paris
pourrissait tout, rendait tout à la terre qui, sans jamais se lasser,
réparait la mort.
-- Tenez, dit Claude en donnant son dernier coup de fourche, voilà un
trognon de choux que je reconnais. C'est au moins la dixième fois qu'il
pousse dans ce coin, là-bas, près de l'abricotier.
Ce mot fit rire Florent. Mais il devint grave, il se promena lentement
dans le potager, pendant que Claude faisait une esquisse de l'écurie,
et que madame François préparait le déjeuner. Le potager formait une
longue bande de terrain, séparée au milieu par une allée étroite. Il
montait un peu; et, tout en haut, en levant la tête, on apercevait les
casernes basses du Mont-Valérien. Des haies vives le séparaient
d'autres pièces de terre; ces murs d'aubépines, très-élevés, bornaient
l'horizon d'un rideau vert; si bien que, de tout le pays environnant,
on aurait dit que le Mont-Valérien seul se dressât curieusement pour
regarder dans le clos de madame François. Une grande paix venait de
cette campagne qu'on ne voyait pas. Entre les quatre haies, le long du
potager, le soleil de mai avait comme une pâmoison de tiédeur, un
silence plein d'un bourdonnement d'insectes, une somnolence
d'enfantement heureux. À certains craquements, à certains soupirs
légers, il semblait qu'on entendît naître et pousser les légumes. Les
carrés d'épinards et d'oseille, les bandes de radis, de navets, de
carottes, les grands plants de pommes de terre et de choux, étalaient
leurs nappes régulières, leur terreau noir, verdi par les panaches des
feuilles. Plus loin, les rigoles de salades, les oignons, les
poireaux, les céleris, alignés, plantés au cordeau, semblaient des
soldats de plomb à la parade; tandis que les petits pois et les
haricots commençaient à enrouler leur mince tige dans la forêt
d'échalas, qu'ils devaient, en juin, changer en bois touffu. Pas une
mauvaise herbe ne traînait. On aurait pris le potager pour deux tapis
parallèles aux dessins réguliers, vert sur fond rougeâtre, qu'on
brossait soigneusement chaque matin. Des bordures de thym mettaient
des franges grises aux deux côtés de l'allée.
Florent allait et venait, dans l'odeur du thym que le soleil
chauffait. Il était profondément heureux de la paix et de la propreté
de la terre. Depuis près d'un an, il ne connaissait les légumes que
meurtris par les cahots des tombereaux, arrachés de la veille,
saignants encore. Il se réjouissait, à les trouver là chez eux,
tranquilles dans le terreau, bien portants de tous leurs membres. Les
choux avaient une large figure de prospérité, les carottes étaient
gaies, les salades s'en allaient à la file avec des nonchalances de
fainéantes. Alors, les Halles qu'il avait laissées le matin, lui
parurent un vaste ossuaire, un lieu de mort où ne traînait que le
cadavre des êtres, un charnier de puanteur et de décomposition. Et il
ralentissait le pas, et il se reposait dans le potager de madame
François, comme d'une longue marche au milieu de bruits assourdissant
et de senteurs infectes. Le tapage, l'humidité nauséabonde du pavillon
de la marée s'en allaient de lui; il renaissait à l'air pur. Claude
avait raison, tout agonisait aux Halles. La terre était la vie,
l'éternel berceau, la santé du monde.
-- L'omelette est prête! cria la maraîchère.
Lorsqu'ils furent attablés tous trois dans la cuisine, la porte
ouverte au soleil, ils mangèrent si gaiement, que madame François
émerveillée regardait Florent, en répétant à chaque bouchée:
-- Vous n'êtes plus le même, vous avez dix ans de moins. C'est ce
gueux de Paris qui vous noircit la mine comme ça. Il me semble que
vous avez un coup de soleil dans les yeux, maintenant... Voyez-vous,
ça ne vaut rien les grandes villes; vous devriez venir demeurer ici.
Claude riait, disait que Paris était superbe. Il en défendait
jusqu'aux ruisseaux, tout en gardant une bonne tendresse pour la
campagne. L'après-midi, madame François et Florent se trouvèrent seuls
au bout du potager, dans un coin du terrain planté de quelques arbres
fruitiers. Ils s'étaient assis par terre, ils causaient
raisonnablement. Elle le conseillait avec une grande amitié, à la fois
maternelle et tendre. Elle lui fit mille questions sur sa vie, sur ce
qu'il comptait devenir plus tard, s'offrant à lui simplement, s'il
avait un jour besoin d'elle pour son bonheur. Lui, se sentait
très-touché. Jamais une femme ne lui avait parlé de la sorte. Elle lui
faisait l'effet d'une plante saine et robuste, grandie ainsi que les
légumes dans le terreau du potager; tandis qu'il se souvenait des
Lisa, des Normandes, des belles filles des Halles, comme de chairs
suspectes, parées à l'étalage. Il respira là quelques heures de
bien-être absolu, délivré des odeurs de nourriture au milieu
desquelles il s'affolait, renaissant dans la sève de la campagne,
pareil à ce chou que Claude prétendait avoir vu pousser plus de dix
fois.
Vers cinq heures, ils prirent congé de madame François. Ils voulaient
revenir à pied. La maraîchère les accompagna jusqu'au bout de la
ruelle, et gardant un instant la main de Florent dans la sienne:
-- Venez, si vous avez jamais quelque chagrin, dit-elle doucement.
Pendant un quart d'heure, Florent marcha sans parler, assombri déjà,
se disant qu'il laissait sa santé derrière lui. La route de Courbevoie
était blanche de poussière. Ils aimaient tous deux les grandes
courses, les gros souliers sonnant sur la terre dure. De petites
fumées montaient derrière leurs talons, à chaque pas. Le soleil
oblique prenait l'avenue en écharpe, allongeait leurs deux ombres en
travers de la chaussée, si démesurément, que leurs têtes allaient
jusqu'à l'autre bord, filant sur le trottoir opposé.
Claude, les bras ballants, faisant de grandes enjambées régulières,
regardait complaisamment les deux ombres, heureux et perdu dans le
cadencement de la marche, qu'il exagérait encore en le marquant des
épaules. Puis, comme sortant d'une songerie:
-- Est-ce que vous connaissez la bataille des Gras et des Maigres?
demanda-t-il.
Florent, surpris, dit que non. Alors Claude s'enthousiasma, parla de
cette série d'estampes avec beaucoup d'éloges. Il cita certains
épisodes: les Gras, énormes à crever, préparant la goinfrerie du soir,
tandis que les Maigres, pliés par le jeûne, regardent de la rue avec
la mine d'échalas envieux; et encore les Gras, à table, les joues
débordantes, chassant un Maigre qui a eu l'audace de s'introduire
humblement, et qui ressemble à une quille au milieu d'un peuple de
boules. Il voyait là tout le drame humain; il finit par classer le
hommes en Maigres et en Gras, en deux groupes hostiles dent l'un
dévore l'autre, s'arrondit le ventre et jouit.
-- Pour sûr, dit-il, Caïn était un Gras et Abel un Maigre. Depuis le
premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont sucé le
sang des petits mangeurs... C'est une continuelle ripaille, du plus
faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à
son tour... Voyez-vous, mon brave, défiez-vous des Gras.
Il se tut un instant, suivant toujours des yeux leurs deux ombres que
le soleil couchant allongeait davantage. Et il murmura:
-- Nous sommes des Maigres, nous autres, vous comprenez... Dites-moi
si, avec des ventres plats comme les nôtres, on tient beaucoup de
place au soleil.
Florent regarda les deux ombres en souriant. Mais Claude se fâchait.
Il criait:
-- Vous avez tort de trouver ça drôle. Moi, je souffre d'être un
Maigre. Si j'étais un Gras, je peindrais tranquillement, j'aurais un
bel atelier, je vendrais mes tableaux au poids de l'or. Au lieu de ça,
je suis un Maigre, je veux dire que je m'extermine le tempérament à
vouloir trouver des machines qui font hausser les épaules des Gras.
J'en mourrai, c'est sûr, la peau collée aux os, si plat qu'on pourra
me mettre entre deux feuillets d'un livre pour m'enterrer... Et vous
donc! vous êtes un Maigre surprenant, le roi des Maigres, ma parole
d'honneur. Vous vous rappelez votre querelle avec les poissonnières;
c'était superbe, ces gorges géantes lâchées contre votre poitrine
étroite; et elles agissaient d instinct, elles chassaient au Maigre,
comme les chattes chassent aux souris... En principe, vous entendez,
un Gras a l'horreur d'un Maigre, si bien qu'il éprouve le besoin de
l'ôter de sa vue, à coups de dents, ou à coups de pieds. C'est
pourquoi, à votre place, je prendrais mes précautions. Les Quenu sont
des Gras, les Méhudins sont des Gras, enfin vous n'avez que des Gras
autour de vous. Moi, ça m'inquiéterait.
-- Et Gavard, et mademoiselle Saget, et votre ami Marjolin? demanda
Florent, qui continuait à sourire.
-- Oh! si vous voulez, répondit Claude, je vais vous classer toutes
nos connaissances. Il y a longtemps que j'ai leurs têtes dans un
carton, à mon atelier, avec l'indication de l'ordre auquel elles
appartiennent. C'est tout un chapitre d'histoire naturelle... Gavard
est un Gras, mais un Gras qui pose pour le Maigre. La variété est
assez commune... Mademoiselle Saget et madame Lecoeur sont des
Maigres: d'ailleurs, variétés très à craindre, Maigres désespérés,
capables de tout pour engraisser... Mon ami Marjolin, la petite
Cadine, la Sarriette, trois Gras, innocents encore, n'ayant que les
faims aimables de la jeunesse. Il est à remarquer que le Gras, tant
qu'il n'a pas vieilli, est un être charmant... Monsieur Lebigre, un
Gras, n'est-ce pas? Quant à vos amis politiques, ce sont généralement
des Maigres, Charvet, Clémence, Logre, Lacaille. Je ne fais une
exception que pour cette grosse bête d'Alexandre et pour le prodigieux
Robine. Celui-ci m'a donné bien du mal.
Le peintre continua sur ce ton, du pont de Neuilly à l'arc de
triomphe. Il revenait, achevait certains portraits d'un trait
caractéristique: Logre était un Maigre qui avait son ventre entre les
deux épaules; la belle Lisa était tout en ventre, et la belle
Normande, tout en poitrine; mademoiselle Saget avait certainement
laissé échapper dans sa vie une occasion d'engraisser, car elle
détestait les Gras, tout en gardant un dédain pour les Maigres; Gavard
compromettait sa graisse, il finirait plat comme une punaise.
-- Eh madame François? dit Florent.
Claude fut très-embarrassé par cette question. Il chercha, balbutia:
-- Madame François, madame François... Non, je ne sais pas, je n'ai
jamais songé à la classer... C'est une brave femme, madame François,
voilà tout. Elle n'est ni dans les Gras ni dans les Maigres, parbleu!
Ils rirent tous les deux. Ils se trouvaient en face de l'arc de
triomphe. Le soleil, au ras des coteaux de Suresnes, était si bas sur
l'horizon, que leurs ombres colossales tâchaient la blancheur du
monument, très-haut, plus haut que les statues énormes des groupes, de
deux barres noires, pareilles à deux traits faits au fusain. Claude
s'égaya davantage, fit aller les bras, se plia; puis, en s'en allant:
-- Avez-vous vu? quand le soleil s'est couché, nos deux têtes sont
allées toucher le ciel.
Mais Florent ne riait plus. Paris le reprenait, Paris qui l'effrayait
maintenant, après lui avoir coûté tant de larmes, à Cayenne. Lorsqu'il
arriva aux Halles, la nuit tombait, les odeurs étaient suffocantes. Il
baissa la tête, en rentrant dans son cauchemar de nourritures
gigantesques, avec le souvenir doux et triste de cette journée de
santé claire, toute parfumée de thym.
V
Le lendemain, vers quatre heures, Lisa se rendit à Saint-Eustache.
Elle avait fait, pour traverser la place, une toilette sérieuse, toute
en soie noire, avec son châle tapis. La belle Normande, qui, de la
poissonnerie, la suivit des yeux jusque sous la porte de l'église, en
resta suffoquée.
-- Ah bien! merci! dit-elle méchamment, la grosse donna dans les
curés, maintenait... Ça la calmera, cette femme, de se tremper le
derrière dans l'eau bénite.
Elle se trompait, Lisa n'était point dévote. Elle ne pratiquait pas,
disait d'ordinaire qu'elle tâchait de rester honnête en toutes choses,
et que cela suffisait. Mais elle n'aimait pas qu'on parlât mal de la
religion devant elle; souvent elle faisait taire Gavard, qui adorait
les histoires de prêtres et de religieuses, les polissonneries de
sacristie. Cela lui semblait tout à fait inconvenant. Il fallait
laisser à chacun sa croyance, respecter les scrupules de tout le
monde. Puis d'ailleurs, les prêtres étaient généralement de braves
gens. Elle connaissait l'abbé Roustan, de Saint-Eustache, un homme
distingué, de bon conseil, dont l'amitié lui paraissait très-sûre. Et
elle finissait, en expliquant la nécessité absolue de la religion,
pour le plus grand nombre; elle la regardait comme une police qui
aidait à maintenir l'ordre, et sans laquelle il n'y avait pas de
gouvernement possible. Quand Gavard poussait les choses un peu trop
loin sur ce chapitre, disant qu'on devrait flanquer les curés dehors
et fermer leurs boutiques, elle haussait les épaules, elle répondait:
-- Vous seriez bien avancé!... on se massacrerait dans les rues, au
bout d'un mois, et l'on se trouverait forcé d'inventer un autre bon
Dieu. En 93, ça c'est passé comme cela... Vous savez, n'est-ce pas?
que moi je ne vis pas avec les curés; mais je dis qu'il en faut, parce
qu'il en faut.
Aussi, lorsque Lisa allait dans une église, elle se montrait
recueillie. Elle avait acheté un beau paroissien, qu'elle n'ouvrait
jamais, pour assister aux enterrements et aux mariages. Elle se
levait, s'agenouillait, aux bons endroits, s'appliquant à garder
l'attitude décente qu'il convenait d'avoir. C'était, pour elle, une
sorte de tenue officielle que les gens honnêtes, les commerçants et
les propriétaires, devaient garder devant la religion.
Ce jour-là, la belle charcutière, en entrant à Saint-Eustache, laissa
doucement retomber la double porte en drap vert déteint, usé par la
main des dévotes. Elle trempa les doigts dans le bénitier, se signa
correctement. Puis, à pas étouffés, elle alla jusqu'à la chapelle de
Sainte-Agnès, où deux femmes agenouillées, la face dans les mains,
attendaient, pendant que la robe bleue d'une troisième débordait du
confessionnal. Elle parut contrariée; et, s'adressant à un bedeau qui
passait, avec sa calotte noire, en traînant les pieds:
-- C'est donc le jour de confession de monsieur l'abbé Roustan?
demanda-t-elle.
Il répondit que monsieur l'abbé n'avait plus que des pénitentes, que
ce ne serait pas long, et que, si elle voulait prendre une chaise, son
tour arriverait tout de suite. Elle remercia, sans dire qu'elle ne
venait pas pour se confesser. Elle résolut d'attendre, marchant à
petits pas sur les dalles, allant jusqu'à la grande porte, d'où elle
regarda la nef toute nue, haute et sévère, entre les bas-côtés peints
de couleurs vives; elle levait un peu le menton, trouvant le
maître-autel trop simple, ne goûtant pas cette grandeur froide de la
pierre, préférant les dorures et les bariolages des chapelles
latérales. Du côté de la rue du Jour, ces chapelles restaient grises,
éclairées par des fenêtres poussiéreuses; tandis que, du côté des
Halles, le coucher du soleil allumait les vitraux des verrières,
égayées de teintes très-tendres, des verts et des jaunes surtout, si
limpides, qu'ils lui rappelaient les bouteilles de liqueur, devant la
glace de monsieur Lebigre. Elle revint de ce côté, qui semblait comme
attiédi par cette lumière de braise, s'intéressa un instant aux
châsses, aux garnitures des autels, aux peintures vues dans des
reflets de prisme. L'église était vide, toute frissonnante du silence
de ses voûtes. Quelques jupes de femmes faisaient des taches sombres
dans l'effacement jaunâtre des chaises; et, des confessionnaux fermés,
un chuchotement sortait. En repassant devant la chapelle de sainte
Agnès, elle vit que la robe bleue était toujours aux pieds de l'abbé
Roustan.
-- Moi, j'aurais fini en dix secondes, si je voulais, pensa-t-elle
avec l'orgueil de son honnêteté.
Elle alla au fond. Derrière le maître-autel, dans l'ombre de la double
rangée des piliers, la chapelle de la Vierge est toute moite de
silence et d'obscurité. Les vitraux, très-sombres, ne détachent que
des robes de saints, à larges pans rouges et violets, brûlant comme
des flammes d'amour mystique dans le recueillement, l'adoration muette
des ténèbres. C'est un coin de mystère, un enfoncement crépusculaire
du paradis, où brillent les étoiles de deux cierges, où quatre lustres
à lampes de métal, tombant de la voûte, à peine entrevus, font songer
aux grands encensoirs d'or que les anges balancent au coucher de
Marie. Entre les piliers, des femmes sont toujours là, pâmées sur des
chaises retournées, abîmées dans cette volupté noire.
Lisa, debout, regardait, très-tranquillement. Elle n'était point
nerveuse. Elle trouvait qu'on avait tort de ne pas allumer les
lustres, que cela serait plus gai avec des lumières. Même il y avait
une indécence dans cette ombre, un jour et un souffle d'alcôve, qui
lui semblaient peu convenables. À côté d'elle, des cierges brûlant sur
une herse lui chauffaient la figure, tandis qu'une vieille femme
grattait avec un gros couteau la cire tombée, figée en larmes pâles.
Et, dans le frisson religieux de la chapelle, dans cette pâmoison
muette d'amour, elle entendait très-bien le roulement des fiacres qui
débouchaient de la rue Montmartre, derrière les saints rouges et
violets des vitraux. Au loin, les Halles grondaient, d'une voix
continue.
Comme elle allait quitter la chapelle, elle vit entrer la cadette des
Méhudin, Claire, la marchande de poissons d'eau douce. Elle fit
allumer un cierge à la herse. Puis, elle vint s'agenouiller derrière
un pilier, les genoux cassés sur la pierre, si pâle dans ses cheveux
blonds mal attachés, qu'elle semblait une morte. Là, se croyant
cachée, elle agonisa, elle pleura à chaudes larmes, avec des ardeurs
de prières qui la pliaient comme sous un grand vent, avec tout un
emportement de femme qui se livre. La belle charcutière resta fort
surprise, car les Méhudin n'étaient guère dévotes; Claire surtout
parlait de la religion et des prêtres, d'ordinaire, d'une façon à
faire dresser les cheveux sur la tête.
-- Qu'est-ce qu'il lui prend donc? se dit-elle en revenant de nouveau
à la chapelle de Sainte-Agnès. Elle aura empoisonné quelque homme,
cette gueuse.
L'abbé Roustan sortait enfin de son confessionnal. C'était un bel
homme, d'une quarantaine d'années, l'air souriant et bon. Quand il
reconnut madame Quenu, il lui serra les mains, l'appela « chère
dame, » l'emmena à la sacristie, où il ôta son surplis, en lui disant
qu'il allait être tout à elle. Ils revinrent, lui en soutane, tête
nue, elle se carrant dans son châle tapis, et ils se promenèrent le
long des chapelles latérales, du côté de la rue du Jour. Ils parlaient
à voix basse. Le soleil se mourait dans les vitraux, l'église devenait
noire, les pas des dernières dévotes avaient un frôlement doux sur les
dalles.
Cependant, Lisa expliqua ses scrupules à l'abbé Roustan. Jamais il
n'était question entre eux de religion. Elle ne se confessait pas,
elle le consultait simplement dans les cas difficiles, à titre d'homme
discret et sage, qu'elle préférait, disait-elle parfois, à ces hommes
d'affaires louches qui sentent le bagne. Lui, se montrait d'une
complaisance inépuisable; il feuilletait le code pour elle, lui
indiquait les bons placements d'argent, résolvait avec tact les
difficultés morales, lui recommandait des fournisseurs, avait une
réponse prête à toutes les demandes, si diverses et si compliquées
qu'elles fussent, le tout naturellement, sans mettre Dieu de
l'affaire, sans chercher à en tirer un bénéfice quelconque à son
profit ou au profit de la religion. Un remerciement et un sourire lui
suffisaient. Il semblait bien aise d'obliger cette belle madame Quenu,
dont sa femme de ménage lui parlait souvent avec respect, comme d'une
personne très-estimée dans le quartier. Ce jour-là, la consultation
fut particulièrement délicate. Il s'agissait de savoir quelle conduite
l'honnêteté l'autorisait à tenir vis-à-vis de son beau-frère; si elle
avait le droit de le surveiller, de l'empêcher de les compromettre,
son mari, sa fille et elle; et encore jusqu'où elle pourrait aller
dans un danger pressant. Elle ne demanda pas brutalement ces choses,
elle posa les questions avec des ménagements si bien choisis, que
l'abbé put disserter sur la matière sans entrer dans les
personnalités. Il fut plein d'arguments contradictoires. En somme, il
jugea qu'une âme juste avait le droit, le devoir même d'empêcher le
mal, quitte à employer les moyens nécessaires au triomphe du bien.
-- Voilà mon opinion, chère dame, dit-il en finissant. La discussion
des moyens est toujours grave. Les moyens sont le grand piège où se
prennent les vertus ordinaires... Mais je connais votre belle
conscience. Pesez chacun de vos actes, et si rien ne proteste en vous,
allez hardiment... Les natures honnêtes ont cette grâce merveilleuse
de mettre de leur honnêteté dans tout ce qu'elles touchent.
Et changeant de voix, il continua:
-- Dites bien à monsieur Quenu que je lui souhaite le bonjour. Quand
je passerai, j'entrerai pour embrasser ma bonne petite Pauline... Au
revoir, chère dame, et tout à votre disposition.
Il rentra dans la sacristie. Lisa, en s'en allant, eut la curiosité de
voir si Claire priait toujours; mais Claire était retournée à ses
carpes et à ses anguilles; il n'y avait plus, devant la chapelle de la
Vierge, où la nuit s'était faite, qu'une débandade de chaises
renversées, culbutées, sous la chaleur dévote des femmes qui s'étaient
agenouillées là.
Quand la belle charcutière traversa de nouveau la place, la Normande,
qui guettait sa sortie, la reconnut dans le crépuscule à la rondeur de
ses jupes.
-- Merci! s'écria-t-elle, elle est restée plus d'une heure. Quand les
curés la vident de ses péchés, celle-là, les enfants de choeur font la
chaîne pour jeter les seaux d'ordures à la rue.
Le lendemain matin, Lisa monta droit à la chambre de Florent. Elle s'y
installa en toute tranquillité, certaine de n'être pas dérangée,
décidée d'ailleurs à mentir, à dire qu'elle venait s'assurer de la
propreté du linge, si Florent remontait. Elle l'avait vu, en bas,
très-occupé, au milieu de la marée. S'asseyant devant la petite table,
elle enleva le tiroir, le mit sur ses genoux, le vida avec de grandes
précautions, en ayant grand soin de replacer les paquets de papiers
dans le même ordre. Elle trouva d'abord les premiers chapitres de
l'ouvrage sur Cayenne, puis les projets, les plans de toutes sortes,
la transformation des octrois en taxes sur les transactions, la
réforme du système administratif des Halles, et les autres. Ces pages
de fine écriture qu'elle s'appliquait à lire, l'ennuyèrent beaucoup;
elle allait remettre le tiroir, convaincue que Florent cachait
ailleurs la preuve de ses mauvais desseins, rêvant déjà de fouiller la
laine des matelas, lorsqu'elle découvrit, dans une enveloppe à lettre,
le portrait de la Normande. La photographie était un peu noire. La
Normande posait debout, le bras droit appuyée sur une colonne
tronquée; et elle avait tous ses bijoux, une robe de soie neuve qui
bouffait, un rire insolent. Lisa oublia son beau-frère, ses terreurs,
ce qu'elle était venue faire là. Elle s'absorba dans une de ces
contemplations de femme dévisageant une autre femme, tout à l'aise,
sans crainte d'être vue. Jamais elle n'avait eu le loisir d'étudier sa
rivale de si près. Elle examina les cheveux, le nez, la bouche,
éloigna la photographie, la rapprocha. Puis, les lèvres pincées, elle
lut sur le revers, écrit en grosses vilaines lettres: « Louise à son
ami Florent. » Cela la scandalisa, c'était un aveu. L'envie lui vint
de prendre cette carte, de la garder comme une arme contre son
ennemie. Elle la remit lentement dans l'enveloppe, en songeant que ce
serait mal, et qu'elle la retrouverait toujours, d'ailleurs.
Alors, feuilletant de nouveau les pages volantes, les rangeant une à
une, elle eut l'idée de regarder au fond, à l'endroit où Florent avait
repoussé le fil et les aiguilles d'Augustine; et là, entre le
paroissien et _la Clef des songes_, elle découvrit ce qu'elle
cherchait, des notes très-compromettantes, simplement défendues par
une chemise de papier gris. L'idée d'une insurrection, du renversement
de l'empire, à l'aide d'un coup de force, avancée un soir par Logre
chez monsieur Lebigre, avait lentement mûri dans l'esprit ardent de
Florent. Il y vit bientôt un devoir, une mission. Ce fut le but enfin
trouvé de son évasion de Cayenne et de son retour à Paris. Croyant
avoir à venger sa maigreur contre cette ville engraissée, pendant que
les défenseurs du droit crevaient la faim en exil, il se fit
justicier, il rêva de se dresser, des Halles mêmes, pour écraser ce
règne de mangeailles et de soûleries. Dans ce tempérament tendre,
l'idée fixe plantait aisément son clou. Tout prenait des
grossissements formidables, les histoires les plus étranges se
bâtissaient, il s'imaginait que les Halles s'étaient emparées de lui,
à son arrivée, pour l'amollir, l'empoisonner de leurs odeurs. Puis,
c'était Lisa qui voulait l'abêtir; il l'évitait pendant des deux et
trois jours, comme un dissolvant qui aurait fondu ses volontés, s'il
l'avait approchée. Ces crises de terreurs puériles, ces emportements
d'homme révolté, aboutissaient toujours à de grandes douceurs, à des
besoins d'aimer, qu'il cachait avec une honte d'enfant. Le soir
surtout, le cerveau de Florent s'embarrassait de fumées mauvaises.
Malheureux de sa journée, les nerfs tendus, refusant le sommeil par
une peur sourde de ce néant, il s'attardait davantage chez monsieur
Lebigre ou chez les Méhudin; et, quand il rentrait, il ne se couchait
encore pas, il écrivait, il préparait la fameuse insurrection.
Lentement, il trouva tout un plan d'organisation. Il partagea Paris en
vingt sections, une par arrondissement ayant chacune un chef, une
sorte de général, qui avait sous ses ordres vingt lieutenants
commandant à vingt compagnie, d'affiliés. Toutes les semaines, il y
aurait un conseil tenu par les chefs, chaque fois dans un local
différent; pour plus de discrétion, d'ailleurs, les affiliés ne
connaîtraient que le lieutenant, qui lui-même s'aboucherait uniquement
avec le chef de sa section; il serait utile aussi que ces compagnies
se crussent toutes chargées de missions imaginaires, ce qui achèverait
de dépister la police. Quant à la mise en oeuvre de ces forces, elle
était des plus simples. On attendrait la formation complète des
cadres; puis on profiterait de la première émotion politique. Comme on
n'aurait sans doute que quelques fusils de chasse, on s'emparerait
d'abord des postes, on désarmerait les pompiers, les gardes de Paris,
les soldats de la ligne, sans livrer bataille autant que possible, en
les invitant à faire cause commune avec le peuple. Ensuite, on
marcherait droit au Corps législatif, pour aller de là à l'Hôtel de
Ville. Ce plan, auquel Florent revenait chaque soir, comme à un
scénario de drame qui soulageait sa surexcitation nerveuse, n'était
encore qu'écrit sur des bouts de papier, raturés, montrant les
tâtonnements de l'auteur, permettant de suivre les phases de cette
conception à la fois enfantine et scientifique. Lorsque Lisa eut
parcouru les notes, sans toutes les comprendre, elle resta tremblante,
n'osant plus toucher à ces papiers, avec la peur de les voir éclater
entre ses mains comme des armes chargées.
Une dernière note l'épouvanta plus encore que les autres. C'était une
demi-feuille, sur laquelle Florent avait dessiné la forme des insignes
qui distingueraient les chefs et les lieutenants; à côté, se
trouvaient également les guidons des compagnies. Même des légendes au
crayon disaient la couleur des guidons pour les vingt arrondissements.
Les insignes des chefs étaient des écharpes rouges; ceux des
lieutenants, des brassards, également rouges. Ce fut, pour Lisa, la
réalisation immédiate de l'émeute; elle vit ces hommes, avec toutes
ces étoffes rouges, passer devant sa charcuterie, envoyer des balles
dans les glaces et dans les marbres, voler les saucisses et les
andouilles de l'étalage. Les infâmes projets de sou beau-frère étaient
un attentat contre elle-même, contre son bonheur. Elle referma le
tiroir, regardant la chambre, se disant que c'était elle pourtant qui
logeait cet homme, qu'il couchait dans ses draps, qu'il usait ses
meubles. Et elle était particulièrement exaspérée par la pensée qu'il
cachait l'abominable machine infernale dans cette petite table de bois
blanc, qui lui avait servi autrefois chez l'oncle Gradelle, avant son
mariage, une table innocente, toute déclouée.
Elle resta debout, songeant à ce qu'elle allait faire. D'abord, il
était inutile d'instruire Quenu. Elle eut l'idée d'avoir une
explication avec Florent, mais elle craignit qu'il ne s'en allât
commettre son crime plus loin, tout en les compromettant, par
méchanceté. Elle se calmait un peu, elle préféra le surveiller. Au
premier danger, elle verrait. En somme, elle avait à présent de quoi
le faire retourner aux galères.
Comme elle rentrait à la boutique, elle vit Augustine tout émotionnée.
La petite Pauline avait disparu depuis une grande demi-heure. Aux
questions inquiètes de Lisa, elle ne put que répondre:
-- Je ne sais pas, madame... Elle était là tout à l'heure, sur le
trottoir, avec un petit garçon... Je les regardais; puis, j'ai entamé
un jambon pour un monsieur, et je ne les ai plus vus.
-- Je parie que c'est Muche, s'écria la charcutière; ah! le gredin
d'enfant!
C'était Muche, en effet. Pauline, qui étrennait justement ce jour-là
une robe neuve, à raies bleues, avait voulu la montrer. Elle se tenait
toute droite, devant la boutique, bien sage, les lèvres pincées par
cette moue grave d'une petite femme de six ans qui craint de se salir.
Ses jupes, très-courtes, très-empesées, bouffaient comme des jupes de
danseuse, montrant ses bas blancs bien tirés, ses bottines vernies,
d'un bleu d'azur; tandis que son grand tablier, qui la décolletait,
avait, aux épaules, un étroit volant brodé, d'où ses bras, adorables
d'enfance, sortaient nus et roses. Elle portait des boutons de
turquoise aux oreilles, une jeannette au cou, un ruban de velours bleu
dans les cheveux, très-bien peignée, avec l'air gras et tendre de sa
mère, la grâce parisienne d'une poupée neuve.
Muche, des Halles, l'avait aperçue. Il mettait dans le ruisseau des
petits poissons morts que l'eau emportait, et qu'il suivait le long du
trottoir, en disant qu'ils nageaient. Mais la vue de Pauline, si
belle, si propre, lui fit traverser la chaussée, sans casquette, la
blouse déchirée, le pantalon tombant et montrant la chemise, dans le
débraillé d'un galopin de sept ans. Sa mère lui avait bien défendu de
jouer jamais avec « cette grosse bête d'enfant que ses parents
bourraient à la faire crever. » Il rôda un instant, s'approcha, voulut
toucher la jolie robe à raies bleues. Pauline, d'abord flattée, eut
une moue de prude, recula, en murmurant d'un ton fâché:
-- Laisse-moi... Maman ne veut pas.
Cela fit rire le petit Muche, qui était très-dégourdi et
très-entreprenant.
-- Ah bien! dit-il, tu es joliment godiche!... Ça ne fait rien que ta
maman ne veuille pas... Nous allons jouer à nous pousser, veux-tu?
Il devait nourrir l'idée mauvaise de salir Pauline. Celle-ci, en le
voyant s'apprêter à lui donner une poussée dans le dos, recula
davantage, fit mine de rentrer. Alors, il fut très doux; il remonta
ses culottes, en homme du monde.
-- Es-tu bête! c'est pour rire... Tu es bien gentille comme ça. Est-ce
que c'est à ta maman, ta petite croix?
Elle se rengorgea; dit que c'était à elle. Lui, doucement, l'amenait
jusqu'au coin de la rue Pirouette; il lui touchait les jupes, en
s'étonnant, en trouvant ça drôlement raide; ce qui causait un plaisir
infini à la petite. Depuis qu'elle faisait la belle sur le trottoir,
elle était très-vexée de voir que personne ne la regardait. Mais,
malgré les compliments de Muche, elle ne voulut pas descendre du
trottoir.
-- Quelle grue! s'écria-t-il, en redevenant grossier. Je vas t'asseoir
sur ton panier aux crottes, tu sais, madame Belles-fesses!
Elle s'effaroucha. Il l'avait prise par la main; et comprenant sa
faute, se montrant de nouveau câlin, fouillant vivement dans sa poche:
-- J'ai un sou, dit-il.
La vue du sou calma Pauline. Il tenait le sou du bout des doigts,
devant elle, si bien qu'elle descendit sur la chaussée, sans y prendre
garde, pour suivre le sou. Décidément, le petit Muche était en bonne
fortune.
-- Qu'est-ce que tu aimes? demanda-t-il.
Elle ne répondit pas tout de suite; elle ne savait pas, elle aimait
trop de choses. Lui, nomma une foule de friandises: de la réglisse, de
la mélasse, des boules de gomme, du sucre en poudre. Le sucre en
poudre fit beaucoup réfléchir la petite; ou trempe un doigt, et on le
suce; c'est très bon. Elle restait toute sérieuse. Puis, se décidant:
-- Non, j'aime bien les cornets.
Alors, il lui prit le bras, il l'emmena, sans qu'elle résistât. Ils
traversèrent la rue Rambuteau, suivirent le large trottoir des Halles,
allèrent jusque chez un épicier de la rue de la Cossonnerie, qui avait
la renommée des cornets. Les cornets sont de minces cornets de papier,
où les épiciers mettent les débris de leur étalage, les dragées
cassées, les marrons glacés tombés en morceaux, les fonds suspects des
bocaux de bonbons. Muche fit les choses galamment; il laissa choisir
le cornet par Pauline, un cornet de papier bleu, ne le lui reprit pas,
donna son sou. Sur le trottoir, elle vida les miettes de toutes sortes
dans les deux poches de son tablier; et ces poches étaient si
étroites, qu'elles furent pleines. Elle croquait doucement, miette par
miette, ravie, mouillant son doigt, pour avoir la poussière trop fine;
si bien que cela fondait les bonbons, et que deux taches brunes
marquaient déjà les deux poches du tablier. Muche avait un rire
sournois. Il la tenait par la taille, la chiffonnant à son aise, lui
faisant tourner le coin de la rue Pierre-Lescot, du côté de la place
des Innocents, en lui disant:
-- Hein? tu veux bien jouer, maintenant?... C'est bon, ce que tu as
dans tes poches. Tu vois que je ne voulais pas te faire de mal, grande
bête.
Et lui-même, il fourrait les doigts au fond des poches. Ils entrèrent
dans le square. C'était là sans doute que le petit Muche rêvait de
conduire sa conquête. Il lui fit les honneurs du square, comme d'un
domaine à lui, très-agréable, où il galopinait pendant des après-midi
entières. Jamais Pauline n'était allée si loin; elle aurait sanglotté
comme une demoiselle enlevée, si elle n'avait pas eu du sucre dans les
poches. La fontaine, au milieu de la pelouse coupée de corbeilles,
coulait, avec la déchirure de ses nappes; et les nymphes de Jean
Goujon, toutes blanches dans le gris de la pierre, penchant leurs
urnes, mettaient leur grâce nue, au milieu de l'air noir du quartier
Saint-Denis. Les enfants firent le tour, regardant l'eau tomber des
six bassins, intéressés par l'herbe, rêvant certainement de traverser
la pelouse centrale, ou de se glisser sous les massifs de houx et de
rhododendrons, dans la plate-bande longeant la grille du square.
Cependant le petit Muche, qui était parvenu à froisser la belle robe,
par derrière, dit, avec son rire en dessous:
-- Nous allons jouer à nous jeter du sable, veux-tu?
Pauline était séduite. Ils se jetèrent du sable, en fermant les yeux.
Le sable entrait par le corsage décolleté de la petite, coulait tout
le long, jusque dans ses bas et ses bottines. Muche s'amusait
beaucoup, à voir le tablier blanc devenir tout jaune. Mais il trouva
sans doute que c'était encore trop propre.
-- Hein? si nous plantions des arbres, demanda-t-il tout à coup. C'est
moi qui sais faire de jolis jardins!
-- Vrai, des jardins! murmura Pauline pleine d'admiration.
Alors, comme le gardien du square n'était pas là, il lui fit creuser
des trous dans une plate bande. Elle était à genoux, au beau milieu de
la terre molle, s'allongeant sur le ventre, enfonçant jusqu'aux coudes
ses adorables bras nus. Lui, cherchait des bouts de bois, cassait des
branches. C'était les arbres du jardin, qu'il plantait dans les trous
de Pauline. Seulement, il ne trouvait jamais les trous assez profonds,
il la traitait en mauvais ouvrier, avec des rudesses de patron. Quand
elle se releva, elle était noire des pieds à la tête; elle avait de la
terre dans les cheveux, toute barbouillée, si drôle avec ses bras de
charbonnier, que Muche tapa dans ses mains, en s'écriant:
-- Maintenant, nous allons les arroser... Tu comprends, ça ne
pousserait pas.
Ce fut le comble. Ils sortaient du square, ramassaient de l'eau au
ruisseau, dans le creux de leurs mains, revenaient en courant arroser
les bouts de bois. En route, Pauline, qui était trop grosse et qui ne
savait pas courir, laissait échapper toute l'eau entre ses doigts, le
long de ses jupes; si bien qu'au sixième voyage, elle semblait s'être
roulée dans le ruisseau. Muche la trouva très-bien, quand elle fut
très-sale. Il la fit asseoir avec lui sous un rhododendron, à côté du
jardin qu'ils avaient planté. Il lui racontait que ça poussait déjà.
Il lui avait pris la main, en l'appelant sa petite femme.
-- Tu ne regrettes pas d'être venue, n'est-ce pas? Au lieu de rester
sur le trottoir, où tu as l'air de l'ennuyer fameusement... Tu verras,
je sais tout plein de jeux, dans les rues. Il faudra revenir,
entends-tu. Seulement, on ne parle pas de ça à sa maman. On ne fait
pas la bête... Si tu dis quelque chose, tu sais, je te tirerai les
cheveux, quand je passerai devant chez toi.
Pauline répondait toujours oui. Lui, par dernière galanterie, lui
remplissait de terre les deux poches de son tablier. Il la serrait de
près, cherchant maintenant à lui faire du mal, par une cruauté de
gamin. Mais elle n'avait plus de sucre, elle ne jouait plus, et elle
devenait inquiète. Comme il s'était mis à la pincer, elle pleura en
disant qu'elle voulait s'en aller. Cela égaya beaucoup Muche, qui se
montra cavalier; il la menaça de ne pas la reconduire chez ses
parents. La petite, tout à fait terrifiée, poussait des soupirs
étouffés, comme une belle à la merci d'un séducteur, au fond d'une
auberge inconnue. Il aurait certainement fini par la battre, pour la
faire taire, lorsqu'une voix aigre, la voix de mademoiselle Saget,
s'écria à côté d'eux:
-- Mais, Dieu me pardonne! c'est Pauline... Veux-tu bien la laisser
tranquille, méchant vaurien!
La vieille fille prit Pauline par la main, en poussant des
exclamations sur l'état pitoyable de sa toilette. Muche ne s'effraya
guère; il les suivit, riant sournoisement de son oeuvre, répétant que
c'était elle qui avait voulu venir, et qu'elle s'était laissée tomber
par terre. Mademoiselle Saget était une habituée du square des
Innocents. Chaque après-midi, elle y passait une bonne heure, pour se
tenir au courant des bavardages du menu peuple. Là, aux deux côtés, il
y a une longue file demi-circulaire de bancs mis bout à bout. Les
pauvres gens qui étouffent dans les taudis des étroites rues voisines
s'y entassent: les vieilles, desséchées, l'air frileux, en bonnet
fripé; les jeunes en camisole, les jupes mal attachées, les cheveux
nus, éreintées, fanées déjà de misère; quelques hommes aussi, des
vieillards proprets, des porteurs aux vestes grasses, des messieurs
suspects à chapeau noir; tandis que, dans l'allée, la marmaille se
roule, traîne des voitures sans roues, emplit des seaux de sable,
pleure et se mord, une marmaille terrible, déguenillée, mal mouchée,
qui pullule au soleil comme une vermine. Mademoiselle Saget était si
mince, qu'elle trouvait toujours à se glisser sur un banc. Elle
écoutait, elle entamait la conversation avec une voisine, quelque
femme d'ouvrier toute jaune, raccommodant du linge, tirant d'un petit
panier, réparé avec des ficelles, des mouchoirs et des bas troués
comme des cribles. D'ailleurs, elle avait des connaissances. Au milieu
des piaillements intolérables de la marmaille et du roulement continu
des voitures, derrière, dans la rue Saint-Denis, c'étaient des cancans
sans fin, des histoires sur les fournisseurs, les épiciers, les
boulangers, les bouchers, toute une gazette du quartier, enfiélée par
les refus de crédit et l'envie sourde du pauvre. Elle apprenait,
surtout, parmi ces malheureuses, les choses inavouables, ce qui
descendait des garnis louches, ce qui sortait des loges noires des
concierges, les saletés de la médisance, dont elle relevait, comme
d'une pointe de piment, ses appétits de curiosité. Puis, devant elle,
la face tournée du côté des Halles, elle avait la place, les trois
pans de maisons, percées de leurs fenêtres, dans lesquelles elle
cherchait à entrer du regard; elle semblait se hausser, aller le long
des étages, ainsi qu'à des trous de verre, jusqu'aux oeils-de-boeuf
des mansardes; elle dévisageait les rideaux, reconstruisait un drame
sur la simple apparition d'une tête entre deux persiennes, avait fini
par savoir l'histoire des locataires de toutes ces maisons, rien qu'à
en regarder les façades. Le restaurant Baratte l'intéressait d'une
façon particulière, avec sa boutique de marchand de vin, sa marquise
découpée et dorée, formant terrasse, laissant déborder la verdure de
quelques pots de fleurs, ses quatre étages étroits, ornés et
peinturlurés; elle se plaisait au fond bleu tendre, aux colonnes
jaunes, à la stèle surmontée d'une coquille, à cette devanture de
temple de carton, badigeonnée sur la face d'une maison décrépite,
terminée en haut, au bord du toit, par une galerie de zinc passée à la
couleur. Derrière les persiennes flexibles, à bandes rouges, elle
lisait les bons petits déjeuners, les soupers fins, les noces à tout
casser. Et elle mentait même; c'était là que Florent et Gavard
venaient faire des bombances avec ces deux salopes de Méhudin; au
dessert, il se passait des choses abominables.
Cependant, Pauline pleurait plus fort, depuis que la vieille fille la
tenait par la main. Celle-ci se dirigeait vers la porte du square,
lorsqu'elle parut se raviser. Elle s'assit sur le bout d'un banc,
cherchant à faire taire la petite.
-- Voyons, ne pleure plus, les sergents de ville te prendraient... Je
vais te reconduire chez toi. Tu me connais bien, n'est-ce pas? Je suis
« bonne amie, » tu sais... Allons, fais une risette.
Mais les larmes la suffoquaient, elle voulait s'en aller. Alors,
mademoiselle Saget, tranquillement, la laissa sangloter, attendant
qu'elle eût fini. La pauvre enfant était toute grelottante, les jupes
et les bas mouillés; les larmes qu'elle essuyait avec ses poings sales
lui mettaient de la terre jusqu'aux oreilles. Quand elle se fut un peu
calmée, la vieille reprit d'un ton doucereux:
-- Ta maman n'est pas méchante, n'est-ce pas? Elle t'aime bien.
-- Oui, oui, répondit Pauline, le coeur encore très-gros.
-- Et ton papa, il n'est pas méchant non plus, il ne te bat pas, il ne
se dispute pas avec ta maman?... Qu'est-ce qu'ils disent le soir,
quand ils vont se coucher?
-- Ah! je ne sais pas; moi, j'ai chaud dans mon lit.
-- Ils parlent de ton cousin Florent?
-- Je ne sais pas.
Mademoiselle Saget prit un air sévère, en feignant de se lever et de
s'en aller.
-- Tiens! tu n'es qu'une menteuse... Tu sais qu'il ne faut pas
mentir... Je vais te laisser là, si tu mens, et Muche te pincera.
Muche, qui rôdait devant le banc, intervint, disant de son ton décidé
de petit homme:
-- Allez, elle est trop dinde pour savoir... Moi, je sais que mon bon
ami Florent a eu l'air joliment cornichon, hier, quand maman lui a dit
comme ça, en riant, qu'il pouvait l'embrasser, si cela lui faisait
plaisir.
Mais Pauline, menacée d'être abandonnée, s'était remise à pleurer.
-- Tais-toi donc, tais-toi donc, mauvaise gale! murmura la vieille en
la bousculant. La, je ne m'en vais pas, je t'achèterai un sucre
d'orge, hein! un sucre d'orge!... Alors, tu ne l'aimes pas, ton cousin
Florent?
-- Non, maman dit qu'il n'est pas honnête.
-- Ah! tu vois bien que ta maman disait quelque chose.
-- Un soir, dans mon lit, j'avais Mouton, je dormais avec Mouton...
Elle disait à papa: « Ton frère, il ne s'est sauvé du bagne que pour
nous y ramener tous avec lui. »
Mademoiselle Saget poussa un léger cri. Elle s'était mise debout,
toute frémissante. Un trait de lumière venait de la frapper en pleine
face. Elle reprit la main de Pauline, la fit trotter jusqu'à la
charcuterie, sans parler, les lèvres pincées par un sourire intérieur,
les regards pointus d'une joie aiguë. Au coin de la rue Pirouette,
Muche, qui les accompagnait en gambadant, jouissant de voir la petite
courir avec ses bas crottés, disparut prudemment. Lisa était dans une
inquiétude mortelle. Quand elle aperçut sa fille faite comme un
torchon, elle eut un tel saisissement, qu'elle la tourna de tous les
côtés, sans même songer à la battre. La vieille disait de sa voix
mauvaise:
-- C'est le petit Muche... Je vous la ramène, vous comprenez... je les
ai découverts ensemble, sous un arbre du square. Je ne sais pas ce
qu'ils faisaient... À votre place, je regarderais. Il est capable de
tout, cet enfant de gueuse.
Lisa ne trouvait pas une parole. Elle ne savait par quel bout prendre
sa fille, tant les bottines boueuses, les bas tachés, les jupes
déchirées, les mains et la figure noircies, la dégoûtaient. Le velours
bleu, les boutons d'oreille, la jeannette, disparaissaient sous une
couche de crasse. Mais ce qui acheva de l'exaspérer, ce furent les
poches pleines de terre. Elle se pencha, les vida, sans respect pour
le dallage blanc et rose de la boutique. Puis, elle ne put prononcer
qu'un mot, elle entraîna Pauline, en disant:
-- Venez, ordure.
Mademoiselle Saget, qui était toute égayée par cette scène, au fond de
son chapeau noir, traversa vivement la rue Rambuteau. Ses pieds menus
touchaient à peine le pavé; une jouissance la portait, comme un
souffle plein de caresses chatouillantes. Elle savait donc enfin!
Depuis près d'une année qu'elle brûlait, voilà qu'elle possédait
Florent, tout entier, tout d'un coup. C'était un contentement
inespéré, qui la guérissait de quelque maladie; car elle sentait bien
que cet homme-là l'aurait fait mourir à petit feu, en se refusant plus
longtemps à ses ardeurs de curiosité. Maintenant, le quartier des
Halles lui appartenait; il n'y avait plus de lacune dans sa fête; elle
aurait raconté chaque rue, boutique par boutique. Et elle poussait de
petits soupirs pâmés, tout en entrant dans le pavillon aux fruits.
-- Eh! mademoiselle Saget, cria la Sarriette de son banc, qu'est-ce
que vous avez donc à rire toute seule?... Est-ce que vous avez gagné
le gros lot à la loterie?
-- Non, non.... Ah! ma petite, si vous saviez!...
La Sarriette était adorable, au milieu de ses fruits, avec son
débraillé de belle fille. Ses cheveux frisottants lui tombaient sur le
front, comme des pampres. Ses bras nus, son cou nu, tout ce qu'elle
montrait de nu et de rose, avait une fraîcheur de pêche et de cerise.
Elle s'était pendu par gaminerie des guignes aux oreilles, des guignes
noires qui sautaient sur ses joues, quand elle se penchait, toute
sonore de rires. Ce qui s'amusait si fort, c'était qu'elle mangeait
des groseilles, et qu'elle les mangeait à s'en barbouiller la bouche,
jusqu'au menton et jusqu'au nez; elle avait la bouche rouge, une
bouche maquillée, fraîche du jus des groseilles, comme peinte et
parfumée de quelque fard du sérail. Une odeur de prune montait de ses
jupes. Sou fichu mal noué sentait la fraise.
Et, dans l'étroite boutique, autour d'elle, les fruits s'entassaient.
Derrière, le long des étagères, il y avait des files de melons, des
cantaloups couturés de verrues, des maraîchers aux guipures grises,
des culs de singe avec leurs bosses nues. À l'étalage, les beaux
fruits, délicatement parés dans des paniers, avaient des rondeurs de
joues qui se cachent, des faces de belles enfants entrevues à demi
sous un rideau de feuilles; les pêches surtout, les Montreuil
rougissantes, de peau fine et claire comme des filles du Nord, et les
pêches du Midi, jaunes et brûlées, ayant le hâle des filles de
Provence. Les abricots prenaient sur la mousse des tons d'ambre, ces
chaleurs de coucher de soleil qui chauffent la nuque des brunes, à
l'endroit où frisent de petits cheveux. Les cerises, rangées une à
une, ressemblaient à des lèvres trop étroites de Chinoise qui
souriaient: les Montmorency, lèvres trapues de femme grasse; les
Anglaises, plus allongées et plus graves; les guignes, chair commune,
noire, meurtrie de baisers; les bigarreaux, tachés de blanc et de
rose, au rire à la fois joyeux et fâché. Les pommes, les poires
s'empilaient, avec des régularités d'architecture, faisant des
pyramides, montrant des rougeurs de seins naissants, des épaules et
des hanches dorées, toute une nudité discrète, au milieu des brins de
fougère; elles étaient de peaux différentes, les pommes d'api au
berceau, les rambourg avachies, les calville en robe blanche, les
canada sanguines, les châtaignier couperosées, les reinettes blondes,
piquées de rousseur; puis, les variétés des poires, la blanquette,
l'angleterre, les beurrés, les messire-jean, les duchesses, trapues,
allongées, avec des cous de cygne ou des épaules apoplectiques, les
ventres jaunes et verts, relevés d'une pointe de carmin. À côté, les
prunes transparentes montraient des douceurs chlorotiques de vierge;
les reine-Claude, les prunes de monsieur, étaient pâlies d'une fleur
d'innocence; les mirabelles s'égrenaient comme les perles d'or d'un
rosaire, oublié dans une boîte avec des bâtons de vanille. Et les
fraises, elles aussi, exhalaient un parfum frais, un parfum de
jeunesse, les petites surtout, celle qu'on cueille dans les bois, plus
encore que les grosses fraises de jardin, qui sentent la fadeur des
arrosoirs. Les framboises ajoutaient un bouquet à cette odeur pure.
Les groseilles, les cassis, les noisettes, riaient avec des mines
délurées; pendant que des corbeilles de raisins, des grippes lourdes,
chargées d'ivresse, se pâmaient au bord de l'osier, en laissant
retomber leurs grains roussis par les voluptés trop chaudes du soleil.
La Sarriette vivait là, comme dans un verger, avec des griseries
d'odeurs. Les fruits à bas prix, les cerises, les prunes, les fraises,
entassés devant elle sur des paniers plats, garnis de papier, se
meurtrissaient, tachaient l'étalage de jus, d'un jus fort qui fumait
dans la chaleur. Elle sentait aussi la tête lui tourner, en juillet,
par les après-midi brûlantes, lorsque les melons l'entouraient d'une
puissante vapeur de musc. Alors, ivre, montrant plus de chair sous son
fichu, à peine mûre et toute fraîche de printemps, elle tentait la
bouche, elle inspirait des envies de maraude. C'était elle, c'étaient
ses bras, c'était son cou, qui donnaient à ses fruits cette vie
amoureuse, cette tiédeur satinée de femme. Sur le banc de vente, à
côte, une vieille marchande, une ivrognesse affreuse, n'étalait que
des pommes ridées, des poires pendantes comme des seins vides, des
abricots cadavéreux, d'un jaune infâme de sorcière. Mais, elle,
faisait de son étalage une grande volupté nue. Ses lèvres avaient posé
là une à une les cerises, des baisers rouges; elle laissait tomber de
son corsage les pêches soyeuses; elle fournissait aux prunes sa peau
la plus tendre, la peau de ses tempes, celle de son menton, celle des
coins de sa bouche; elle laissait couler un peu de son sang rouge dans
les veines des groseilles Ses ardeurs de belle fille mettaient en rut
ces fruits de la terre, toutes ces semences, dont les amours
s'achevaient sur un lit de feuilles, au fond des alcôves tendues de
mousse des petits paniers. Derrière sa boutique, l'allée aux fleurs
avait une senteur fade, auprès de l'arome de vie qui sortait de ses
corbeilles entamées et de ses vêtements défaits.
Cependant, la Sarriette, ce jour-là, était toute grise d'un arrivage
de mirabelles, qui encombrait le marché. Elle vit bien que
mademoiselle Saget avait quelque grosse nouvelle, et elle voulut la
faire causer; mais la vieille, en piétinant d'impatience:
-- Non, non, je n'ai pas le temps... Je cours voir madame Lecoeur. Ah!
j'en sais de belles!... Venez, si vous voulez.
À la vérité, elle ne traversait le pavillon aux fruits que pour
racoler la Sarriette. Celle-ci ne put résister à la tentation.
Monsieur Jules était là, se dandinant sur une chaise retournée, rasé
et frais comme un chérubin.
-- Garde un instant la boutique, n'est-ce pas? lui dit-elle. Je
reviens tout de suite.
Mais lui, se leva, lui cria de sa voix grasse, comme elle tournait
l'allée:
-- Eh! pas de ça, Lisette! Tu sais, je file, moi... Je ne veux pas
attendre une heure comme l'autre jour... Avec ça que tes prunes me
donnent mal à la tête.
Il s'en alla tranquillement, les mains dans les poches. La boutique
resta seule. Mademoiselle Saget faisait courir la Sarriette. Au
pavillon du beurre, une voisine leur dit que madame Lecoeur était à la
cave. La Sarriette descendit la chercher, pendant que la vieille
s'installait au milieu des fromages.
En bas, la cave est très-sombre; le long des ruelles, les resserres
sont tendues d'une toile métallique à mailles fines, par crainte des
incendies; les becs de gaz, fort rares, font des taches jaunes sans
rayons, dans la buée nauséabonde, qui s'alourdit sous l'écrasement de
la voûte. Mais, madame Lecoeur travaillait le beurre, sur une des
tables placées le long de la rue Berger. Les soupiraux laissent tomber
un jour pâle. Les tables, continuellement lavées à grande eau par des
robinets, ont des blancheurs de tables neuves. Tournant le dos à la
pompe du fond, la marchande pétrissait « la maniotte, » au milieu
d'une boîte de chêne. Elle prenait, à côté d'elle, les échantillons
des différents beurres, les mêlait, les corrigeait l'un par l'autre,
ainsi qu'on procède pour le coupage des vins. Pliée en deux, les
épaules pointues, les bras maigres et noueux, comme des échalas, nus
jusqu'aux épaules, elle enfonçait furieusement les poings dans cette
pâte grasse qui prenait un aspect blanchâtre et crayeux. Elle suait,
elle poussait un soupir à chaque effort.
-- C'est mademoiselle Saget qui voudrait vous parler, ma tante, dit la
Sarriette.
Madame Lecoeur s'arrêta, ramena son bonnet sur ses cheveux, de ses
doigts pleins de beurre, sans paraître avoir peur des taches.
-- J'ai fini; qu'elle attende un instant, répondit-elle.
-- Elle a quelque chose de très-intéressant à vous dire.
-- Rien qu'une minute, ma petite.
Elle avait replongé les bras. Le beurre lui montait jusqu'aux coudes.
Amolli préalablement dans l'eau tiède, il huilait sa chair de
parchemin, faisant ressortir les grosses veines violettes qui lui
couturaient la peau, pareilles à des chapelets de varices éclatées. La
Sarriette était toute dégoûtée par ces vilains bras, s'acharnant au
milieu de cette masse fondante. Mais elle se rappelait le métier;
autrefois, elle mettait, elle aussi, ses petites mains adorables dans
le beurre, pendant des après-midi entières; même c'était là sa pâte
d'amande, un onguent qui lui conservait la peau blanche, les ongles
roses, et dont ses doigts déliés semblaient avoir garder la souplesse.
Aussi, au bout d'un silence, reprit-elle:
-- Elle ne sera pas fameuse, votre maniotte, ma tante... Vous avez là
des beurres trop forts.
-- Je le sais bien, dit madame Lecoeur entre deux gémissements, mais
que veux-tu? il faut tout faire passer... Il y a des gens qui veulent
payer bon marché; on leur fait du bon marché... Va, c'est toujours
trop bon pour les clients.
La Sarriette pensait qu'elle n'en mangerait pas volontiers, du beurre
travaillé par les bras de sa tante. Elle regarda dans un petit pot
plein d'une sorte de teinture rouge.
-- Il est trop clair, votre raucourt, murmura-t-elle.
Le raucourt sert à rendre à la maniotte une belle couleur jaune. Les
marchandes croient garder religieusement le secret de cette teinture,
qui provient simplement de la graine du rocouyer; il est vrai qu'elles
en fabriquent avec des carottes et des fleurs de soucis.
-- A la fin, venez-vous! dit la jeune femme qui s'impatientait et qui
n'était plus habituée à l'odeur infecte de la cave. Mademoiselle Saget
est peut-être déjà partie... Elle doit savoir des choses très-graves
sur mon oncle Gavard.
Madame Lecoeur, du coup, ne continua pas. Elle laissa la maniotte et
le raucourt. Elle ne s'essuya pas même les bras. D'une légère tape,
elle ramena de nouveau son bonnet, marchant sur les talons de sa
nièce, remontant l'escalier, en répétant avec inquiétude:
-- Tu crois qu'elle ne nous aura pas attendues?
Mais elle se rassura, en apercevant mademoiselle Saget, au milieu des
fromages. Elle n'avait eu garde de s'en aller. Les trois femmes
s'assirent au fond de l'étroite boutique. Elles y étaient les unes sur
les autres, se parlant le nez dans la face. Mademoiselle Saget garda
le silence pendant deux bonnes minutes; puis, quand elle vit les deux
antres toutes brûlantes de curiosité, d'une voix pointue:
-- Vous savez, ce Florent?... Eh bien, je peux vous dire d'où il
vient, maintenant.
Et elle les laissa un instant encore suspendues à ses lèvres.
-- Il vient du bagne, dit-elle enfin, en assourdissant terriblement sa
voix.
Autour d'elles, les fromages puaient. Sur les deux étagères de la
boutique, au fond, s'alignaient des mottes de beurre énormes; les
beurres de Bretagne, dans des paniers, débordaient; les beurres de
Normandie, enveloppés de toile, ressemblaient à des ébauches de
ventres, sur lesquelles un sculpteur aurait jeté des linges mouillés;
d'autres mottes, entamées, taillées par les larges couteaux en rochers
à pic, pleines de vallons et de cassures, étaient comme des cimes
éboulées, dorées par la pâleur d'un soir d'automne. Sous la table
d'étalage, de marbre rouge veiné de gris, des paniers d'oeufs
mettaient une blancheur de craie; et, dans des caisses, sur des
clayons de paille, des bondons posés bout à bout, des gournay rangés à
plat comme des médailles, faisaient des nappes plus sombres, tachées
de tons verdâtres. Mais c'était surtout sur la table que les fromages
s'empilaient. Là, à côte des pains de beurre à la livre, dans des
feuilles de poirée, s'élargissait un cantal géant, comme fendu à coups
de hache; puis venaient un chester, couleur d'or, un gruyère, pareil à
une roue tombée de quelque char barbare, des hollande, ronds comme des
têtes coupées, barbouillées de sang séché, avec cette dureté de crâne
vide qui les fait nommer tètes-de-mort. Un parmesan, au milieu de
cette lourdeur de pâte cuite, ajoutait sa pointe d'odeur aromatique.
Trois brie, sur des planches rondes, avaient des mélancolies de lunes
éteintes; deux, très-secs, étaient dans leur plein; le troisième, dans
son deuxième quartier, coulait, se vidait d'une crème blanche, étalée
en lac, ravageant les minces planchettes, à l'aide desquelles on avait
vainement essayé de le contenir. Des port-salut, semblables à des
disques antiques, montraient en exergue le nom imprimé des fabricants.
Un romantour, vêtu de son papier d'argent, donnait le rêve d'une barre
de nougat, d'un fromage sucré, égaré parmi ces fermentations âcres.
Les roquefort, eux aussi, sous des cloches de cristal, prenaient des
mines princières, des faces marbrées et grasses, veinées de bleu et de
jaune, comme attaqués d'une maladie honteuse de gens riches qui ont
trop mangé de truffes; tandis que, dans un plat, à côté, des fromages
de chèvre, gros comme un poing d'enfant, durs et grisâtres,
rappelaient les cailloux que les boucs, menant leur troupeau, font
rouler aux coudes des sentiers pierreux. Alors, commençaient les
puanteurs: les mont-d'or, jaune clair, puant une odeur douceâtre; les
troyes, très-épais, meurtris sur les bords, d'âpreté déjà plus forte,
ajoutant une fétidité de cave humide; les camembert, d'un fumet de
gibier trop faisandé; les neufchâtel, les limbourg, les marolles, les
pont-l'évêque, carrés, mettant chacun leur note aiguë et particulière
dans cette phrase rude jusqu'à la nausée; les livarot, teintes de
rouge, terribles à la gorge comme une vapeur de soufre; puis enfin,
par-dessus tous les autres, les olivet, enveloppés de feuilles de
noyer, ainsi que ces charognes que les paysans couvrent de branches,
au bord d'un champ, fumantes au soleil. La chaude après-midi avait
amolli les fromages; les moisissures des croûtes fondaient, se
vernissaient avec des tons riches de cuivre rouge et de vert-de-gris,
semblables à des blessures mal fermées; sous les feuilles de chêne, un
souffle soulevait la peau des olivet, qui battait comme une poitrine,
d'une haleine lente et grosse d'homme endormi; un flot de vie avait
troué un livarot, accouchant par cette entaille d'un peuple de vers.
Et, derrière les balances, dans sa boîte mince, un géromé anisé
répandait une infection telle, que des mouches étaient tombées autour
de la boîte, sur le marbre rouge veiné de gris.
Mademoiselle Saget avait ce géromé presque sous le nez. Elle se
recula, appuya la tête contre les grandes feuilles de papier jaunes et
blanches, accrochées par un coin, au fond de la boutique.
-- Oui, répéta-t-elle avec une grimace de dégoût, il vient du bagne...
Hein! ils n'ont pas besoin de faire les fiers, les Quenu-Gradelle!
Mais madame Lecoeur et la Sarriette poussaient des exclamations
d'étonnement. Ce n'était pas possible. Qu'avait-il donc commis pour
aller au bagne? aurait-on jamais soupçonné cette madame Quenu, cette
vertu qui faisait la gloire du quartier, de choisir un amant au bagne?
-- Eh! non, vous n'y êtes pas, s'écria la vieille impatientée.
Écoutez-moi donc... Je savais bien que j'avais déjà vu ce grand
escogriffe quelque part.
Elle leur conta l'histoire de Florent. Maintenant, elle se souvenait
d'un bruit vague qui avait couru dans le temps, d'un neveu du vieux
Gradelle envoyé à Cayenne, pour avoir tué six gendarmes sur une
barricade; elle l'avait même aperçu une fois, rue Pirouette. C'était
bien lui, c'était le faux cousin. Et elle se lamentait, en ajoutant
qu'elle perdait la mémoire, qu'elle était finie, que bientôt elle ne
saurait plus rien. Elle pleurait cette mort de sa mémoire, comme un
érudit qui verrait s'envoler au vent les notes amassées par le travail
de toute une existence.
-- Six gendarmes! murmura la Sarriette avec admiration; il doit avoir
une poigne solide, cet homme-là.
-- Et il eu a bien fait d'autres, ajouta mademoiselle Saget. Je ne
vous conseille pas de le rencontrer à minuit.
-- Quel gredin! balbutia madame Lecoeur, tout à fait épouvantée.
Le soleil oblique entrait sous le pavillon, les fromages puaient plus
fort. À ce moment, c'était surtout le marolles qui dominait; il jetait
des bouffées puissantes, une senteur de vieille litière, dans la
fadeur des mottes de beurre. Puis, le veut parut tourner; brusquement,
des râles de limbourg arrivèrent entre les trois femmes, aigres et
amers, comme soufflés par des gorges de mourants.
-- Mais, reprit madame Lecoeur, il est le beau-frère de la grosse
Lisa, alors... Il n'a pas couché avec...
Elles se regardèrent, surprises par ce côté du nouveau cas de Florent.
Cela les ennuyait de lâcher leur première version. La vieille
demoiselle hasarda, en haussant les épaules:
-- Ça n'empêcherait pas... quoique, à vrai dire, ça me paraîtrait
vraiment raide... Enfin, je n'en mettrais pas ma main au feu.
-- D'ailleurs, fit remarquer la Sarriette, ce serait ancien, il n'y
coucherait toujours plus, puisque vous l'avez vu avec les deux
Méhudin.
-- Certainement, comme je vous vois, ma belle, s'écria mademoiselle
Saget, piquée, croyant qu'on doutait. Il y est tous les soirs, dans
les jupes des Méhudin... Puis, ça nous est égal. Qu'il ait couché avec
qui il voudra, n'est-ce pas? Nous sommes d'honnêtes femmes, nous...
C'est un fier coquin!
-- Bien sûr, conclurent les deux autres. C'est un scélérat fini.
En somme, l'histoire tournait au tragique; elles se consolaient
d'épargner la belle Lisa, en comptant sur quelque épouvantable
catastrophe amenée par Florent. Évidemment, il avait de mauvais
desseins; ces gens-là ne s'échappent que pour mettre le feu partout;
puis, un homme pareil ne pouvait être entré aux Halles sans
« manigancer quelque coup. » Alors, ce furent des suppositions
prodigieuses. Les deux marchandes déclarèrent qu'elles allaient
ajouter un cadenas à leur resserre; même la Sarriette se rappela que,
l'autre semaine, on lui avait volé un panier de pêches. Mais
mademoiselle Saget les terrifia, en leur apprenant que les « rouges »
ne procédaient pas comme cela; ils se moquaient bien d'un panier de
pêches; ils se mettaient à deux ou trois cents pour tuer tout le
monde, piller à leur aise. Ça, c'était de la politique, disait-elle
avec la supériorité d'une personne instruite. Madame Lecoeur en fut
malade; elle voyait les Halles flamber, une nuit que Florent et ses
complices se seraient cachés au fond des caves, pour s'élancer de là
sur Paris.
-- Eh! j'y songe, dit tout à coup la vieille, il y a l'héritage du
vieux Gradelle... Tiens! tiens! ce sont les Quenu qui ne doivent pas
rire.
Elle était toute réjouie. Les commérages tournèrent. On tomba sur les
Quenu, quand elle eut raconté l'histoire du trésor dans le saloir,
qu'elle savait jusqu'aux plus minces détails. Elle disait même le
chiffre de quatre-vingt-cinq mille francs, sans que Lisa ni son mari
se rappelassent l'avoir confié à âme qui vive. N'importe, les Quenu
n'avaient pas donné sa part « au grand maigre. » Il était trop mal
habillé pour ça. Peut-être qu'il ne connaissait seulement pas
l'histoire du saloir. Tous voleurs, ces gens-là. Puis, elles
rapprochèrent leur tête, baissant la voix, décidant qu'il serait
peut-être dangereux de s'attaquer à la belle Lisa, mais qu'il fallait
« faire son affaire au rouge, » pour qu'il ne mangeât plus l'argent de
ce pauvre monsieur Gavard.
Au nom de Gavard, il se fit un silence. Elles se regardèrent toutes
trois, d'un air prudent. Et, comme elles soufflaient un peu, ce fut le
camembert qu'elles sentirent surtout. Le camembert, de son fumet de
venaison, avait vaincu les odeurs plus sourdes du marolles et du
limbourg; il élargissait ses exhalaisons, étouffait les autres
senteurs sous une abondance surprenante d'haleines gâtées. Cependant,
au milieu de cette phrase vigoureuse, le parmesan jetait par moments
un filet mince de flûte champêtre; tandis que les brie y mettaient des
douceurs fades de tambourins humides. Il y eut une reprise suffoquante
du livarot. Et cette symphonie se tint un moment sur une note aiguë du
géromé anisé, prolongée en point d'orgue.
-- J'ai vu madame Léonce, reprit mademoiselle Saget, avec un coup
d'oeil significatif.
Alors, les deux autres furent très-attentives. Madame Léonce était la
concierge de Gavard, rue de la Cossonnerie. Il habitait là une vieille
maison, un peu en retrait, occupée au rez-de-chaussée par un
entrepositaire de citrons et d'oranges, qui avait fait badigeonner la
façade en bleu, jusqu'au deuxième étage. Madame Léonce faisait son
ménage, gardait les clés des armoires, lui montait de la tisane
lorsqu'il était enrhumé. C'était une femme sévère, de cinquante et
quelques années, parlant lentement, d'une façon interminable; elle
s'était fâchée un jour, parce que Gavard lui avait pincé la taille; ce
qui ne l'empêcha pas de lui poser des sangsues, à un endroit délicat,
à la suite d'une chute qu'il avait faite. Mademoiselle Saget qui, tous
les mercredis soirs, allait prendre le café dans sa loge, lia avec
elle une amitié encore plus étroite, quand le marchand de volailles
vint habiter la maison. Elles causaient ensemble du digne homme
pendant des heures entières; elles l'aimaient beaucoup; elles
voulaient son bonheur.
-- Oui, j'ai vu madame Léonce, répéta la vieille; nous avons pris le
café, hier... Je l'ai trouvée très-peinée. Il paraît que monsieur
Gavard ne rentre plus avant une heure. Dimanche, elle lui a monté du
bouillon, parce qu'elle lui avait vu le visage tout à l'envers.
-- Elle sait bien ce qu'elle fait, allez, dit madame Lecoeur, que ces
soins de la concierge inquiétaient.
Mademoiselle Saget crut devoir défendre son amie.
-- Pas du tout, vous vous trompez... Madame Léonce est au-dessus de sa
position. C'est une femme très comme il faut... Ah bien! si elle
voulait s'emplir les mains, chez monsieur Gavard, il y a longtemps
qu'elle n'aurait eu qu'à se baisser. Il paraît qu'il laisse tout
traîner... C'est justement à propos de cela que je veux vous parler.
Mais, silence, n'est-ce pas? Je vous dis ça sous le sceau du secret.
Elles jurèrent leurs grands dieux qu'elles seraient muettes. Elles
avançaient le cou. Alors l'autre, solennellement:
-- Vous saurez donc que monsieur Gavard est tout chose depuis quelque
temps... Il a acheté des armes, un grand pistolet qui tourne, vous
savez. Madame Léonce dit que c'est une horreur, que ce pistolet est
toujours sur la cheminée ou sur la table, et qu'elle n'ose plus
essuyer... Et ce n'est rien encore. Son argent...
-- Son argent, répéta madame Lecoeur, dont les joues brûlaient.
-- Eh bien, il n'a plus d'actions, il a tout vendu, il a maintenant
dans une armoire un tas d'or...
-- Un tas d'or, dit la Sarriette ravie.
-- Oui, un gros tas d'or. Il y en a plein sur une planche. Ça éblouit.
Madame Léonce m'a raconté qu'il avait ouvert l'armoire un matin devant
elle, et que ça lui a fait mal aux yeux, tant ça brillait.
Il y eut un nouveau silence. Les paupières des trois femmes battaient,
comme si elles avaient vu le tas d'or. La Sarriette se mit à rire la
première, en murmurant:
-- Moi, si mon oncle me donnait ça, je m'amuserais joliment avec
Jules... Nous ne nous lèverions plus, nous ferions monter de bonnes
choses du restaurant.
Madame Lecoeur restait comme écrasée sous cette révélation, sous cet
or qu'elle ne pouvait maintenant chasser de sa vue. L'envie
l'étreignait aux flancs. Enfin elle leva ses bras maigres, ses mains
sèches, dont les ongles débordaient de beurre figé; et elle ne put que
balbutier, d'un ton plein d'angoisse:
-- Il n'y faut pas penser, ça fait trop de mal.
-- Eh! ce serait votre bien, si un accident arrivait, dit mademoiselle
Saget. Moi, à votre place, je veillerais à mes intérêts... Vous
comprenez, ce pistolet ne dit rien de bon. Monsieur Gavard est mal
conseillé. Tout ça finira mal.
Elles en revinrent à Florent. Elles le déchirèrent avec plus de fureur
encore. Puis, posément, elles calculèrent où ces mauvaises histoires
pouvaient les mener, lui et Gavard. Très-loin, à coup sûr, si l'on
avait la langue trop longue. Alors, elles jurèrent, quant à elles, de
ne pas ouvrir la bouche, non que cette canaille de Florent méritât le
moindre ménagement, mais parce qu'il fallait éviter à tout prix que le
digne monsieur Gavard fût compromis. Elles s'étaient levées, et comme
mademoiselle Saget s'en allait:
-- Pourtant, dans le cas d'un accident, demanda la marchande de
beurre, croyez-vous qu'on pourrait se fier à madame Léonce?... C'est
elle peut-être qui a la clef de l'armoire?
-- Vous m'en demandez trop long, répondit la vieille. Je la crois
très-honnête femme; mais, après tout, je ne sais pas; il y a des
circonstances... Enfin, je vous ai prévenues toutes les deux; c'est
votre affaire.
Elles restaient debout, se saluant, dans le bouquet final des
fromages. Tous, à cette heure, donnaient à la fois. C'était une
cacophonie de souffles infects, depuis les lourdeurs molles des pâtes
cuites, du gruyère et du hollande, jusqu'aux pointes alcalines de
l'olivet. Il y avait des ronflements sourds du cantal, du chester, des
fromages de chèvre, pareils à un chant large de basse, sur lesquels se
détachaient, en notes piquées, les petites fumées brusques des
neufchâtel, des troyes et des mont-d'or. Puis les odeurs s'effaraient,
roulaient les unes sur les autres, s'épaississaient des bouffées du
port-salut, du limbourg, du géromé, du marolles, du livarot, du
pont-l'évêque, peu à peu confondues, épanouies en une seule explosion
de puanteurs. Cela s'épandait, se soutenait, au milieu du vibrement
général, n'ayant plus de parfums distincts, d'un vertige continu de
nausée et d'une force terrible d'asphyxie. Cependant, il semblait que
c'étaient les paroles mauvaises de madame Lecoeur et de mademoiselle
Saget qui puaient si fort.
-- Je vous remercie bien, dit la marchande de beurre. Allez! si je
suis jamais riche, je vous récompenserai.
Mais la vieille ne s'en allait pas. Elle prit un bondon, le retourna,
le remit sur la table de marbre. Puis, elle demanda combien ça
coûtait.
-- Pour moi? ajouta-t-elle avec un sourire.
-- Pour vous, rien, répondit madame Lecoeur. Je vous le donne.
Et elle répéta:
-- Ah! si j'étais riche!
Alors, mademoiselle Saget lui dit que ça viendrait un jour. Le bondon
avait déjà disparu dans le cabas. La marchande de beurre redescendit à
la cave, tandis que la vieille demoiselle reconduisait la Sarriette
jusqu'à sa boutique. Là, elles causèrent un instant de monsieur Jules.
Les fruits, autour d'elles, avaient leur odeur fraîche de printemps.