UNE DÉCOUVERTE ARCHÉOLOGIQUE.

Un propriétaire de Lambessa, M. Bac, en poursuivant des fouilles qu'il a

entreprises sur ses terres, dont une partie recouvre l'emplacement des

casernements qu'occupait la troisième légion romaine, vient de découvrir

une oeuvre d'art très intéressante. C'est une statuette en bronze, d'un

gracieux caractère, qui représente un enfant pressant contre lui un

aiglon. Cette statuette mesure 66 centimètres de hauteur, avec le socle,

et pèse 19 kilogrammes. La tête est rattachée au corps par un tenon qui

s'emboîte entre les épaules, et à la place des yeux se creuse, comme

dans nombre de statues romaines, un vide qui devait être, autrefois,

rempli d'un émail imitant, au naturel, le globe oculaire avec sa

prunelle. C'est un des rares bronzes qu'on ait exhumés du sol africain,

et cette circonstance augmente encore l'intérêt de cette découverte

archéologique.

[Illustration: Statuette romaine en bronze, découverte à

Lambessa.--_Phot. Bernguer._]

QUELQUES CHIFFRES RELATIFS AU DIVORCE. Durant l'année 1902, la dernière

au sujet de laquelle la statistique municipale nous donne des

renseignements, il a été prononcé à Paris 1.536 divorces. Dans la grande

majorité des cas, le divorce a été accordé pour cause d'excès, sévices

et injures graves--du moins nominalement: près de 1.300 divorces sont

dus aux causes que nous venons de nommer.

Sur ces 3.072 personnes, 57 avaient déjà pratiqué le divorce: 27 hommes

et 30 femmes. Dans 842 cas, le ménage était sans enfants; dans 320 cas,

il avait un seul enfant. De façon générale, l'appoint fourni par les

professions libérales au divorce est faible: c'est surtout dans

l'industrie et le commerce, puis parmi les ouvriers et journaliers que

le divorce sévit, et c'est le plus souvent au profit de la femme qu'il a

été prononcé (814 femmes pour 630 hommes). L'âge des divorcés varie: il

y a eu une divorcée de moins de vingt ans, et 17 de plus de soixante

ans; mais c'est surtout durant l'âge moyen que l'on divorce, entre

trente et trente-neuf ans. Quant à la proportion des divorcés qui se

remarient, elle est relativement faible. En 1902, il s'est remarié 631

divorcés et 617 divorcées: 168 de celles-ci avaient un an de divorce;

mais il y a des cas de remariage de personnes ayant dix et vingt ans de

divorce. En 1902, parmi les remariés, il y en avait 14 qui avaient

divorcé depuis dix-neuf ans--en 1884, année où le divorce a été rétabli

en France;--parmi les remariées, 14 aussi, dont le divorce datait de

1884. Nous saurons avec le temps jusqu'à quel âge et après quelle durée

de divorce le Parisien et la Parisienne arrivent à se remarier.

_Mouvement littéraire._

_Le Serpent noir_, par Paul Adam (Ollendorff, 3 fr. 50).--_Les Obsédés_,

par Léon Frapié (Calmann-Lévy, 3 fr. 50).--_La Petite Mademoiselle_, par

Henri Bordeaux (Fontemoing. 3 fr. 50).--_La Fille de Circé_, par Lise

Pascal (Taillandier, 3 fr. 50).

Le Serpent noir.

Le roman philosophique de M. Paul Adam a été

diversement jugé. Peut-être ne faut-il pas ici se laisser aller à la

première impression ni au bruit des conversations premières. Aussi, me

suis-je réservé, pour mieux voir et pour mieux critiquer, un recul de

quinze jours. Ce que l'on cherche ordinairement dans un roman, c'est une

heure de distraction et d'amusement. Or nous avons, dans le _Serpent

noir_, de pures idées et des personnages qui représentent des

abstractions.

Le docteur Goulven a inventé un sérum contre le typhus. Mais comment

exploitera-t-il et mettra-t-il en lumière sa découverte? Les capitaux

lui manquent et il ne possède aucun moyen de s'en procurer. Un agent

d'une société pour l'exploitation des produits pharmaceutiques passe

quelque temps, en Bretagne, avec le médecin-inventeur, lequel est

accompagné de sa femme et d'une cousine de celle-ci, une veuve décorée

du gracieux nom d'Hélène. Sa femme est pauvre et d'une beauté médiocre;

la cousine au contraire est d'une grande fortune et d'une extrême

beauté. Les grâces d'Hélène enchantent le docteur Goulven. Tout imbu des

théories de Nietzsche, l'agent Gaillardot catéchise et Mme Goulven et

son mari. L'homme ne doit pas avoir d'autre objet que la satisfaction de

ses instincts et son développement égoïste. La vertu qui le retient et

l'empêche d'atteindre le but, c'est-à-dire de se dépasser, est une

faiblesse, dont il se faut défaire. Les individus, comme les nations,

sont tenus à pratiquer le principe de l'impérialisme: toujours plus

grand, le plus grand. A force de répéter cette philosophie

nietzschéenne, Gaillardot arrive à persuader à M. et à Mme Goulven de

divorcer, ce qui permettra le mariage du docteur avec la belle et riche

Hélène. Ce sera l'exaltation du médecin-inventeur. Voilà donc la

séparation décidée. Mais, au dernier moment, le docteur se reprend; il

n'a pas la force d'arracher les idées traditionnelles, les sentiments

vertueux et scrupuleux de la race, le serpent noir qui le tient à la

gorge. Voilà bien, semble-t il, malgré une certaine brume de la fin, le

roman de M. Paul Adam. L'oeuvre, en somme, marque un beau talent

d'écrivain et de penseur.

Les Obsédés.

La _Maternelle_ a valu, il y a quelques mois, à M. Léon Frapié, le prix

Goncourt. Aujourd'hui, l'auteur nous présente une oeuvre nouvelle: les

_Obsédés_. Est-ce un roman? On ne distingue, dans ces pages, aucun

récit, aucune peinture de moeurs, aucune passion. M. Léon Frapié semble

dédaigner cette monnaie ordinaire. J'aperçois, d'une façon nette, deux

personnages principaux et presque uniques, en proie, en effet, à la plus

terrible des obsessions. Ferdinand, employé d'administration, est uni

avec une femme charmante.

«Madame la directrice», chargée de conduire une maison de filles

hospitalisées.

Subordonnée à son mari, à genoux devant lui, Marthe--c'est le nom de la

jeune directrice--n'a qu'un souci, en dehors de sa profession, et même

parfois dans l'exercice de sa profession: recueillir des documents pour

le livre que prépare Ferdinand. _Fervet opus;_ le travail est ardent; on

a pris pour type premier du roman une fille-mère, assez distinguée.

Catherine Bise, qu'on visite, qu'on cajole, comme un sujet de choix. De

temps à autre quelques chapitres de l'oeuvre future sont lus à des

réunions d'amis. C'est à peine si les deux époux mangent et dorment; ils

n'ont qu'une pensée: attraper des renseignements et les coucher sur le

papier. Enfin, le travail terminé, on cherche un éditeur; on espère le

succès; on en fera profiter l'héroïne, Catherine Bise. Quelle obsession,

en effet, que celle-là 1 Le véritable tour de force de M. Léon Frapié,

et ce en quoi il montre tout son talent, c'est d'avoir pu, avec un tel

sujet, composer un livre, fournir des pages savoureuses comme l'Académie

Goncourt en a récompensé dans la _Maternelle._

La Petite Mademoiselle.

Dans cet article sur les livres qui ont pris l'étiquette de roman

sera-t-il dit que nous ne rencontrerons aucun roman proprement dit? M.

Paul Adam a surtout écrit une oeuvre philosophique; M. Léon Frapié, des

pages où l'on sent l'autobiographie.

M. Bordeaux, dans la _Petite Mademoiselle_, nous donne une gracieuse

fantaisie, pleine de vivacité et d'esprit. Pierre Savernay s'éprend

d'une charmante jeune fille, de libre allure, de moeurs austères, qu'il

a failli écraser avec son automobile. Il la demande en mariage et tombe

au milieu des préparatifs d'un bal costumé. Le père de la Petite

Mademoiselle, ainsi nommée en souvenir de la Grande qui aima Lauzun,

essaye une robe solennelle et s'habille en Mathieu Molé. La maison est

en mouvement et de l'aspect le plus étrange. Renvoyé pour sa requête à

la Petite Mademoiselle elle-même, Pierre en reçoit cette interrogation:

«Avez-vous été en prison?» En effet, elle s'est fait condamner, lors de

l'expulsion de religieuses, à quelques jours de prison et ne veut qu'un

mari ayant goûté comme elle de l'internement forcé. Ni dans les

manifestations catholiques, ni dans les manifestations anarchistes où il

acquiert la connaissance des hommes et des magistrats, Pierre n'atteint

ce résultat. En une circonstance même, son futur beau-père, juge

démissionnaire ou révoqué, a plaidé pour lui et gagné sa cause. Fort

heureusement les fiançailles lui sont accordées. Enfin, je ne sais

comment, par le plus grand des hasards et le plus comique, il aboutit

presque, sans le vouloir, à ce qu'il désirait. On l'avait épargné pour

des méfaits: on lui octroie trois jours de prison pour avoir séparé deux

ivrognes furieux. Tout cela est narré avec grâce, avec une verve

spirituelle et fine et semé d'allusions à la politique contemporaine.

La Fille de Circé.

Mme Lise Pascal mérite d'être ajoutée au nombre déjà

notable des romancières de talent. Peut-être eût-elle dû davantage

établir d'avance son plan Son oeuvre parfois semble manquer d'unité et

se disperser. Mais ce qui sauve tout, et ce qui sauverait n'importe

quelle oeuvre, c'est le don du style, c'est la poésie. Fille du comte

Oriowski, Morgane ressemblera-t elle à sa mère? Aimera-t-elle à séduire

et à semer autour d'elle l'amour? On lui découvre tout le charme

attirant de celle qui fut une véritable Circé. Mais la vie se charge de

la corriger et de lui mettre l'âme en deuil. Son père, un incroyant,

s'endort un jour volontairement du sommeil sans fin, laissant sa fille à

la garde de Tolsky, un ami, un sage, soutenu et purifié par sa foi.

Faible, la jeune Morgane voudrait épouser Tolsky et s'appuyer sur son

âme ferme et croyante. Il est touché par tant d'affection et d'estime.

Mais, ensorceleuse comme sa mère, la fille de Circé, chaste malgré tout,

est outragée par un abominable peintre. Dans sa fureur, Tolsky provoque

en duel le scélérat. Au moment fatal, sur le terrain, il se rappelle ses

principes et celui-ci en particulier: «Tu ne tueras point». Aussi,

malgré sa force à l'épée et bien qu'il ait son adversaire à sa merci,

préfère t-il se laisser transpercer plutôt que d'être infidèle à

lui-même. Au-dessus du cadavre de Tolsky, l'insensible nature continue

sa ronde joyeuse; «... Tout exultait dans la forêt en fête. Les guêpes

ivres croisaient dans l'air leur vol fou. Dans les cépées, on voyait des

coccinelles rouges comme des baies de sorbier...»

L'Illustration, No. 3241, 8 Avril 1905 · 第 26 / 35 题