Un de nos collaborateurs scientifiques, actuellement au Japon, où il a
pu avoir accès dans les hôpitaux où sont soignés les blessés de
Mandchourie, nous envoie les intéressants renseignements qui suivent:
Mince, longue, légère, coquette, revêtue de son résistant manteau
d'acier ou de maillechort poli, la balle moderne, faite pour la
vitesse, doit, semble-t-il, traverser les tissus, telle une grosse
aiguille, sans laisser pour ainsi dire traces de son passage.
C'est ainsi qu'on se représente habituellement ce projectile dont le
calibre a sans cesse, depuis quelque quinze ans, été diminué. Il ne
dépasse pas 6 millimètres dans le fusil Arisaka, dont se servent
aujourd'hui les Japonais en Mandchourie.
Cependant cette balle, animée, au sortir du canon, d'une vitesse de 600
à 700 mètres, s'arrête encore assez facilement dans les tissus, soit
qu'elle vienne de trop loin, soit qu'elle ait ricoché sur le sol, soit
enfin qu'elle ait rencontré sur sa route, en pleins tissus humains, un
tendon, une aponévrose, une crête osseuse qui, la déviant de sa
trajectoire, sur laquelle elle est assez instable, l'ait fait basculer,
rouler sur elle-même. Elle agit alors à la façon d'un projectile
volumineux et irrégulier, tout de suite arrêté dans sa course par la
résistance que lui opposent les éléments anatomiques qui le retiennent
prisonnier et supportent très bien, sans réagir, la présence de cet hôte
un peu brutal.
Fait singulier et paradoxal en apparence, cette balle blindée, revêtue
d'un manteau d'acier ou de maillechort, éclate souvent, au contact de
corps moins durs, tel un rebord tendineux, une crête osseuse, et ces
éclats deviennent, à leur tour, de très mauvais projectiles qui
déchirent les tissus et sont parfois d'une extraction difficile.
Le but de la guerre n'est, paraît-il, pas de tuer, mais de mettre hors
de combat le plus grand nombre d'ennemis possible, sans les exposer à
d'horribles mutilations et à de cruelles infirmités.
Le projectile actuel réalise, en partie, ce desideratum: la mortalité
par coup de feu diminue--et diminuera à mesure que la portée des armes
augmentera--; le taux des infirmités consécutives aux blessures
s'abaisse.
Les lésions qu'il produit sont, d'une façon générale, beaucoup plus
bénignes que celles des balles de plomb du fusil Gras ou Mauser, par
exemple. Celles-ci faisaient de «gros trous» d'entrée et surtout de
sortie, dilacéraient les tissus, qu'elles infectaient avec les nombreux
germes logés dans les aspérités de leur surface. La suppuration était la
règle. La petite balle a de microscopiques orifices d'entrée et de
sortie, bien nets. Son trajet dans les tissus est souvent aseptique et
la suppuration est l'exception... surtout si le chirurgien se garde
d'explorer les plaies.
Dans les tissus mous, les muscles de la cuisse, par exemple, elle passe
«comme une lettre à la poste»: il suffit de mettre sur les deux orifices
d'entrée et de sortie un pansement bien propre et de ne rien faire. En
quelques jours, le blessé peut reprendre son fusil.
Les os se laissent, eux aussi, traverser sans trop de difficulté et les
lésions n'ont pas beaucoup de gravité--ou dans tous les cas guérissent
bien--quand le projectile est tiré à une certaine distance. Un os troué
est en outre fêlé; il éclate sur plusieurs points; les fragments sont
projetés dans les tissus avoisinants, ou précèdent la balle, dans son
trajet de sortie. La suppuration est assez fréquente, mais n'est pas un
obstacle à la guérison. Autrefois, ces plaies osseuses nécessitaient la
plupart du temps l'amputation. Aujourd'hui, on est conservateur, et les
procédés radicaux de l'ancienne chirurgie sont devenus exceptionnels.
Mais, quand une balle animée d'une grande vitesse, c'est-à-dire tirée de
200 à 300 mètres, atteint perpendiculairement à sa surface l'humérus, le
fémur, un os de l'avant-bras, alors les effets sont terribles. L'orifice
d'entrée du projectile a 5 à 6 millimètres. Celui de sortie est une
plaie en forme de cratère, longue de 7 à 8 centimètres, large de 5 à 6.
Les tissus sont horriblement dilacérés, les muscles réduits en bouillie.
Le projectile a fait éclater l'os et de volumineux fragments chassés au
devant de la balle qui leur communique sa propre vitesse, cherchent une
voie au travers des tissus qui éclatent littéralement sous cette poussée
interne, éruptive.
La balle à petit calibre traverse facilement le poumon et ses plaies
guérissent avec une remarquable facilité, ce qui n'arrivait pas avec la
grosse balle de plomb. En revanche, les plaies de l'abdomen sont très
graves et la mortalité considérable.
Les effets les plus intéressants et aussi les plus effrayants de ce
petit projectile sont ceux qu'il produit sur le crâne, en traversant le
cerveau. Une balle tirée de loin peut parfaitement traverser la masse
cérébrale et le blessé n'en est pas autrement incommodé si aucune «zone»
importante n'a été lésée. Mais, quand la balle animée de toute sa
vitesse, tirée à 150 ou 200 mètres, atteint le crâne, alors tout éclate.
Ce sont les effets _hydrodynamiques_, qu'on ne s'explique pas encore
très bien. La peau cède, des fragments d'os larges comme la main sont
projetés à 10 mètres et des morceaux de cervelle, gros comme le poing,
volent dans les airs. Dans d'autres cas, si le projectile passe bien au
centre de la masse cérébrale, l'action hydrodynamique se répartit sur
toute la surface intérieure de la boîte crânienne, qui se fragmente en
mille morceaux; la peau résiste souvent. Et, quand le médecin tient
entre ses mains la tête du cadavre, tout crépite sous ses doigts; les
fragments d'os jouent les uns sur les autres: on dirait qu'on palpe, au
travers d'une serviette, une soupière ou un saladier réduit en miettes.
Mais, en dehors de ces cas exceptionnels, mortalité moindre, guérison
plus rapide des blessures, infirmités consécutives moins considérables,
telles sont les trois raisons qui nous permettent de donner au
projectile de petit calibre le qualificatif, un peu étrange, de _balle
humanitaire_.