COMPOSÉ DE 14 ARTICLES.

1. MENG-TSEU dit: Les temps propices du ciel ne sont pas à comparer aux

avantages du terrain; les avantages du terrain ne sont pas à comparer à

la concorde entre les hommes.

Supposons une ville ceinte de murs intérieurs de trois _li_ de

circonférence et de murs extérieurs de sept _li_ de circonférence,

entourée d'ennemis qui l'attaquent de toutes parts sans pouvoir la

prendre. Pour assiéger et attaquer cette ville, les ennemis ont dû

obtenir le temps du ciel qui convenait; mais cependant comme ils n'ont

pas pu prendre cette ville, c'est que le temps du ciel n'est pas à

comparer aux avantages du terrain [tels que murs, fossés et autres

moyens de défense].

Que les murailles soient élevées, les fossés profonds, les armes et les

boucliers solides et durs, le riz abondant; si les habitants fuient et

abandonnent leurs fortifications, c'est que les avantages du terrain ne

valent pas l'union et la concorde entre les hommes.

C'est pourquoi il est dit: Il ne faut pas placer les limites d'un

peuple dans des frontières toutes matérielles, ni la force d'un royaume

dans les obstacles que présentent à l'ennemi les montagnes et les cours

d'eau, ni la majesté imposante de l'empire dans un grand appareil

militaire. Celui qui a pu parvenir à gouverner selon les principes de

l'humanité et de la justice trouvera un immense appui dans le cœur

des populations. Celui qui ne gouverne pas selon les principes de

l'humanité et de la justice trouvera peu d'appui. Le prince qui ne

trouvera que peu d'appui dans les populations sera même abandonné par

ses parents et ses alliés. Celui qui aura pour l'assister dans le péril

presque toutes les populations recevra les hommages de tout l'empire.

Si le prince auquel tout l'empire rend hommage attaque celui qui a

été abandonné même par ses parents et ses alliés, qui pourrait lui

résister? C'est pourquoi l'homme d'une vertu supérieure n'a pas besoin

de combattre; s'il combat, il est sûr de vaincre.

2. MENG-TSEU se disposait à aller rendre visite au roi (de _Thsi_),

lorsque le roi lui envoya un messager pour lui dire de sa part qu'il

avait bien désiré le voir, mais qu'il était malade d'un refroidissement

qu'il avait éprouvé, et qu'il ne pouvait affronter le vent. Il ajoutait

que le lendemain matin il espérait le voir à sa cour, et il demandait

s'il ne pourrait pas savoir quand il aurait ce plaisir. MENG-TSEU

répondit avec respect que malheureusement il était aussi malade, et

qu'il ne pouvait aller à la cour.

Le lendemain matin, il sortit pour aller rendre les devoirs de parenté

à une personne de la famille _Toudg-kouo. Kong-sun-tcheou_ (son

disciple) dit: Hier, vous avez refusé [de faire une visite au roi] pour

cause de maladie; aujourd'hui vous allez faire une visite de parenté;

peut-être cela ne convient-il pas. MENG-TSEU dit: Hier j'étais malade,

aujourd'hui je vais mieux; pourquoi n'irais-je pas rendre mes devoirs

de parenté?

Le roi envoya un exprès pour demander des nouvelles du philosophe, et

il fit aussi appeler un médecin. _Meng-tchoung-tseu_ [frère et disciple

de MENG-TSEU] répondit respectueusement à l'envoyé du roi: Hier il

reçut une invitation du roi; mais, ayant éprouvé une indisposition qui

l'a empêché de vaquer à la moindre affaire, il n'a pu se rendre à la

cour. Aujourd'hui, son indisposition s'étant un peu améliorée, il s'est

empressé de se rendre à la cour. Je ne sais pas s'il a pu y arriver ou

non.

Il envoya aussitôt plusieurs hommes pour le chercher sur les chemins,

et lui dire que sou frère le priait de ne pas revenir chez lui, mais

d'aller à la cour.

MENG-TSEU ne put se dispenser de suivre cet avis, et il se rendit à la

demeure de la famille _King-tcheou_, où il passa la nuit. _King-tseu_

lui dit: Les principaux devoirs des hommes sont: à l'intérieur ou

dans la famille, entre le père et les enfants; à l'extérieur ou dans

l'État, entre le prince et les ministres. Entre le père et les enfants,

la tendresse et la bienveillance dominent; entre le prince et les

ministres, la déférence et l'équité dominent. Moi _Tcheou_, j'ai vu

la déférence et l'équité du roi pour vous, mais je n'ai pas encore

vu en quoi vous avez eu de la déférence et de l'équité pour le roi.

MENG-TSEU dit: Eh! pourquoi donc tenez-vous un pareil langage? Parmi

les hommes de _Thsi_ il n'en est aucun qui s'entretienne de l'humanité

et de la justice avec le roi. Ne regarderaient-ils pas l'humanité et

la justice comme dignes de louanges! Ils disent dans leur cœur: A quoi

servirait-il de parler avec lui d'humanité et de justice? Voilà ce

qu'ils disent. Alors il n'est pas d'irrévérence et d'injustices plus

grandes que celles-là! Moi, je n'ose parler devant le roi, si ce n'est

conformément aux principes de _Yao_ et de _Chun_. C'est pour cela que

de tous les hommes de _Thsi_ aucun n'a autant que moi de déférence et

de respect pour le roi.

_King-tseu_ dit: Pas du tout; moi je ne suis pas de cet avis-là. On

lit dans le _Livre des Rites_: «Quand votre père vous appelle, ne

différez pas pour dire: Je vais; quand l'ordre du prince vous appelle,

n'attendez pas votre char.» Vous aviez fermement l'intention de vous

rendre à la cour; mais, après avoir entendu l'invitation du roi, vous

avez aussitôt changé de résolution. Il faut bien que votre conduite ne

s'accorde pas avec ce passage du _Livre des Rites._

MENG-TSEU répondit: Qu'entendez-vous par là? _Thsêng-tseu_ disait:

«Les richesses des rois de _Tçin_ et de _Thsou_ ne peuvent être

égalées: ces rois se prévalent de leurs richesses, moi je me

prévaux de mon humanité; ces rois se fient sur leur haute dignité

et leur puissance, moi je me fie sur mon équité. De quoi ai-je donc

besoin?» Si ces paroles n'étaient pas conformes à l'équité et à la

justice, _Thsêng-tseu_ les aurait-il tenues? Il y a peut-être dans

ces paroles (de _Thsêng-tseu_) une doctrine de haute moralité. Il

existe dans le monde trois choses universellement honorées: l'une

est le rang; l'autre, l'âge; et la troisième, la vertu. A la cour,

rien n'est comparable au rang; dans les villes et les hameaux, rien

n'est comparable à l'âge; dans la direction et l'enseignement des

générations, ainsi que dans l'amélioration du peuple, il n'y a rien de

comparable à la vertu. Comment pourrait-il arriver que celui qui ne

possède qu'une de ces trois choses [le rang] méprisât l'homme qui en

possède deux?

C'est pourquoi, lorsqu'un prince veut être grand et opérer de grandes

choses, il a assez de raison pour ne pas appeler à chaque instant près

de lui ses sujets. S'il désire avoir leur avis, il se rend alors près

d'eux; s'il n'honore pas la vertu, et qu'il ne se réjouisse pas des

bonnes et saines doctrines, il n'agit pas ainsi. Alors il n'est pas

capable de remplir ses fonctions[1].

C'est ainsi que _Tching-thang_ s'instruisit d'abord près de _Y-yin_,

qu'il fit ensuite son ministre. Voilà pourquoi il gouverna sans peine.

_Houan-koung_ s'instruisit d'abord près de _Kouan-tchoung_, qu'il fit

ensuite son ministre. Voilà pourquoi il devint sans peine le chef de

tous les grands vassaux.

Maintenant les territoires des divers États de l'empire sont de la même

classe [ou à peu près d'une égale étendue]; les avantages sont les

mêmes. Aucun d'eux ne peut dominer les autres. Il n'y a pas d'autre

cause à cela, sinon que les princes aiment à avoir des ministres

auxquels ils donnent les instructions qu'il leur convient, et qu'ils

n'aiment pas à avoir des ministres dont ils recevraient eux-mêmes la

loi.

_Tching-thang_ n'aurait pas osé faire venir près de lui _Y-yin_, ni

_Kouan-koung_ appeler près de lui _Houan-tchoung._ Si _Houan-tchoung_

ne pouvait pas être mandé près d'un petit prince, à plus forte raison

celui qui ne fait pas grand cas de _Kouan-tchoung!_

3. _Tchin-thsin_ (disciple de MENG-TSEU) fit une question en ces

termes: Autrefois, lorsque vous étiez dans le royaume de _Thsi_, le

roi vous offrit deux mille onces d'or double, que vous ne voulûtes pas

recevoir. Lorsque vous étiez dans le royaume de _Soung_, le roi vous en

offrit quatorze cents onces, et vous les reçûtes. Lorsque vous étiez

dans le royaume de _Sie_, le roi vous en offrit mille onces, et vous

les reçûtes. Si dans le premier cas vous avez eu raison de refuser,

alors, dans les deux derniers cas, vous avez eu tort d'accepter; si

dans les deux derniers cas vous avez eu raison d'accepter, alors,

dans le premier cas, vous avez eu tort de refuser. Maître, il

faut nécessairement que vous me concédiez l'une ou l'autre de ces

propositions.

MENG-TSEU dit: J'ai eu raison dans tous les cas.

Quand j'étais dans le royaume de _Soung_, j'allais entreprendre un

grand voyage; celui qui entreprend un voyage a besoin d'avoir avec lui

des présents de voyage. Le roi me parla en ces termes: «Je vous offre

les présents de l'hospitalité.» Pourquoi ne les aurais-je pas acceptés?

Lorsque j'étais dans le royaume de _Sie_, j'avais l'intention de

prendre des sûretés contre tout fâcheux événement. Le roi me parla en

ces termes: «J'ai appris que vous vouliez prendre des sûretés pour

continuer votre voyage; c'est pourquoi je vous offre cela pour vous

procurer des armes.» Pourquoi n'aurais-je pas accepté?

Quant au royaume de _Thsi_, il n'y avait pas lieu [de m'offrir et

d'accepter les présents du roi]. S'il n'y avait pas lieu de m'offrir

ces présents, je les aurais donc reçus comme don pécuniaire. Comment

existerait-il un homme supérieur capable de se laisser prendre à des

dons pécuniaires?

4. Lorsque MENG-TSEU se rendit à la ville de _Phing-lo_, il s'adressa

à l'un des premiers fonctionnaires de la ville, et lui dit: Si l'un

de vos soldats porteurs de lance abandonne trois fois son poste en un

jour, l'expédierez-vous ou non? Il répondit: Je n'attendrais pas la

troisième fois pour l'expédier.

[MENG-TSEU ajouta]: S'il en est ainsi, alors vous-même vous avez

abandonné votre poste, et cela un grand nombre de fois. Dans les

années calamiteuses, dans les années de stérilité et de famine, les

vieillards et les infirmes du peuple dont vous devez avoir soin, qui

se sont précipités dans les fossés pleins d'eau et dans les mares des

vallées; les jeunes gens forts et robustes qui se sont dispersés et se

sont rendus dans les quatre parties de l'empire [pour y chercher leur

nourriture], sont au nombre de plusieurs milliers.

[Le magistrat] répondit: Il ne dépend pas de moi _Kiu-sin_ que cela ne

soit ainsi.

[MENG-TSEU] poursuivit: Maintenant, je vous dirai que s'il se trouve

un homme qui reçoive d'un autre des bœufs et des moutons pour en être

le gardien et les faire paître à sa place, alors il lui demandera

nécessairement des pâturages et de l'herbe pour les nourrir. Si,

après lui avoir demandé des pâturages et des herbes pour nourrir son

troupeau, il ne les obtient pas, alors pensez-vous qu'il ne le rendra

pas à l'homme qui le lui a confié, ou qu'au contraire il se tiendra là

immobile en le regardant mourir?

[Le magistrat] répondit: Pour cela, c'est la faute de moi _Kiu-sin._

Un autre jour, MENG-TSEU étant allé voir le roi, il lui dit: De tous

ceux qui administrent les villes au nom du roi, votre serviteur en

connaît cinq; et parmi ces cinq il n'y a que _Khoung-kiu-sin_ qui

reconnaisse ses fautes. Lorsqu'il les eut racontées au roi, le roi dit:

Quant à ces calamités, c'est moi qui en suis coupable.

5. MENG-TSEU s'adressant à _Tchi-wa [ta-fou_, ou l'un des premiers

fonctionnaires de _Thsi_], lui dit: Vous avez refusé le commandement

de la ville de _Ling-khieou,_ et vous avez sollicité les fonctions de

chef de la justice. Cela paraissait juste, parce que ce dernier poste

vous donnait la faculté de parler au roi le langage de la raison.

Maintenant, voilà déjà plusieurs lunes d'écoulées depuis que vous êtes

en fonctions, et vous n'avez pas encore parlé?

_Tchi-wa_ ayant fait des remontrances au roi, qui n'en tint aucun

compte, se démit de ses fonctions de ministre, et se retira.

Les hommes de _Thsi_ dirent: Quant à la conduite de _Tchi-wa_ [à

l'égard du roi], elle est parfaitement convenable; quant à celle de

MENG-TSEU, nous n'en savons rien.

_Kong-tou-tseu_ instruisit son maître de ces propos.

MENG-TSEU répliqua: J'ai toujours entendu dire que celui qui a une

magistrature à remplir, s'il ne peut obtenir de faire son devoir, se

retire; que celui qui a le ministère de la parole pour donner des

avertissements au roi, s'il ne peut obtenir que ses avertissements

soient suivis, se retire. Moi, je n'ai pas de magistrature à remplir

ici; je n'ai pas également le ministère de la parole; alors, que je

me produise à la cour pour faire des représentations, ou que je m'en

éloigne, ne suis-je pas libre d'agir comme bon me semble?

6. Lorsque MENG-TSEU était revêtu de la dignité honoraire de _King_,

ou de premier fonctionnaire dans le royaume de _Thsi_, il alla faire

des compliments de condoléance à _Teng_; et le roi envoya _Wang-kouan_,

premier magistrat de la ville de _Ko_, pour l'assister dans ses

fonctions d'envoyé. _Wang-kouan_, matin et soir, voyait MENG-TSEU;

mais, en allant et en revenant de _Teng_ à _Thsi_, pendant toute la

route MENG-TSEU ne s'entretint pas avec lui des affaires de leur

légation.

_Kong-sun-tcheou_ dit: Dans le royaume de _Thsi_, la dignité de _King_,

ou de premier fonctionnaire, n'est pas petite. La route qui mène

de _Thsi_ à _Teng_ n'est pas également peu longue. En allant et en

revenant, vous n'avez pas parlé avec cet homme des affaires de votre

légation; quelle en est la cause?

MENG-TSEU dit: Ces affaires avaient été réglées par quelqu'un; pourquoi

en aurais-je parlé[2]?

7. MENG-TSEU quitta le royaume de _Thsi_ pour aller rendre les

devoirs funèbres [à sa mère] dans le royaume de _Lou_. En revenant

dans le royaume de _Thsi_, il s'arrêta dans la petite ville de _Yng.

Tchoung-yu_ [un de ses anciens disciples] lui dit avec soumission: Ces

jours passés, ne sachant pas que votre disciple _Yu_ était tout à fait

inepte, vous m'avez ordonné, à moi _Yu_, de faire faire un cercueil par

un charpentier. Dans la douleur où vous vous trouviez, je n'ai pas osé

vous questionner à cet égard. Aujourd'hui je désire vous demander une

explication sur un doute que j'ai: le bois du cercueil n'était-il pas

trop beau?

MENG-TSEU dit: Dans la haute antiquité, il n'y avait point de règles

fixes pour la fabrication des cercueils, soit intérieurs, soit

extérieurs. Dans la moyenne antiquité, les planches du cercueil

intérieur avaient sept pouces d'épaisseur; le cercueil extérieur était

dans les mêmes proportions. Cette règle était observée par tout le

monde, depuis l'empereur jusqu'à la foule du peuple; et ce n'était pas

assurément pour que les cercueils fussent beaux. Ensuite les parents se

livraient à toute la manifestation des sentiments de leur cœur.

Si on n'a pas la faculté de donner à ses sentiments de douleur

toute l'expression que l'on désire[3], on ne peut pas se procurer

des consolations. Si on n'a pas de fortune, on ne peut également

pas se donner la consolation de faire à ses parents de magnifiques

funérailles. Lorsqu'ils pouvaient obtenir d'agir selon leur désir,

et qu'ils en avaient les moyens, tous les hommes de l'antiquité

employaient de beaux cercueils. Pourquoi moi seul n'aurais-je pas pu

agir de même?

Or, si lorsque leurs père et mère viennent de décéder, les enfants ne

laissent pas la terre adhérer à leur corps, auront-ils un seul sujet de

regret [pour leur conduite]?

J'ai souvent entendu dire que l'homme supérieur ne doit pas être

parcimonieux à cause des biens du monde, dans les devoirs qu'il rend à

ses parents.

8. _Tching-thoung_ (ministre du roi de _Thsi_), de son autorité privée,

demanda à MENG-TSEU si le royaume de _Yan_ pouvait être attaqué ou

subjugué par les armes.

MENG-TSEU dit: Il peut l'être. _Tseu-khouaï_ (roi de _Yan_) ne peut,

de son autorité privée, donner _Yan_ à un autre homme. _Tseu-tchi_

(son ministre) ne pouvait accepter le royaume de _Yan_ du prince

_Tseu-khouaï_. Je suppose, par exemple, qu'un magistrat se trouve ici,

et que vous ayez pour lui beaucoup d'attachement. Si, sans en prévenir

le roi, et de votre autorité privée, vous lui transférez la dignité et

les émoluments que vous possédez; si ce lettré, également sans avoir

reçu le mandat du roi, et de son autorité privée, les accepte de vous;

alors pensez-vous que ce soit licite? En quoi cet exemple diffère-t-il

du fait précédent?

Les hommes de _Thsi_[4] ayant attaqué le royaume de _Yan_, quelqu'un

demanda à MENG-TSEU s'il n'avait pas excité _Thsi_ à conquérir _Yan_?

Il répondit: Aucunement. _Tching-thoung_ m'a demandé si le royaume

de _Yan_ pouvait être attaqué et subjugué par les armes. Je lui ai

répondu en disant qu'il pouvait l'être. Là-dessus le roi de _Thsi_ et

ses ministres l'ont attaqué. Si _Tching-thoung_ m'avait parlé ainsi:

Quel est celui qui peut l'attaquer et le conquérir? alors je lui aurais

répondu en disant: Celui qui en a reçu la mission du ciel, celui-là

peut l'attaquer et le conquérir.

Maintenant, je suppose encore qu'un homme en ait tué un autre. Si

quelqu'un m'interroge à ce sujet, et me dise: Un homme peut-il en faire

mourir un autre? alors je lui répondrai en disant: Il le peut. Mais si

cet homme me disait: Quel est celui qui peut tuer un autre homme? alors

je lui répondrais en disant: Celui qui exerce les fonctions de ministre

de la justice, celui-là peut faire mourir un autre homme [lorsqu'il

mérite la mort].

Maintenant, comment aurais-je pu conseiller de remplacer le

gouvernement tyrannique de _Yan_ par un autre gouvernement

tyrannique[5]?

9. Les hommes de _Yan_ se révoltèrent. Le roi de _Thsi_ dit: Comment me

présenterai-je sans rougir devant MENG-TSEU?

_Tchin-kia_ (un de ses ministres) dit: Que le roi ne s'afflige pas de

cela. Si le roi se compare à _Tcheou-koung_[6], quel est celui qui sera

trouvé le plus humain et le plus prudent?

Le roi dit: Oh! quel langage osez-vous tenir?

Le ministre poursuivit: _Tcheou-koung_ avait envoyé _Kouan-cho_ pour

surveiller le royaume de _Yn_; mais _Kouan-cho_ se révolta avec le

royaume de _Yn_ [ contre l'autorité _de Tcheou-koung_]. Si, lorsque

_Tcheou-koung_ chargea _Kouan-cho_ de sa mission, il prévoyait ce

qui arriverait, il ne fut pas humain; s'il ne le prévoyait pas, il

ne fut pas prudent. Si _Tcheou-koung_ ne fut pas d'une humanité et

d'une prudence consommée, à plus forte raison le roi ne pouvait-il pas

l'être [dans la dernière occasion]. Moi _Tchin-kia_, je vous prie de me

laisser aller voir MENG-TSEU, et de lui expliquer l'affaire.

Il alla voir MENG-TSEU, et lui demanda quel homme c'était que

_Tcheou-koung._

MENG-TSEU répondit: C'était un saint homme de l'antiquité.

--N'est-il pas vrai qu'il envoya _Kouan-cho_ pour surveiller le royaume

de _Yn_, et que _Kouan-cho_ se révolta avec ce royaume?--Cela est

ainsi, dit-il.

--_Tcheou-koung_ prévoyait-il qu'il se révolterait, lorsqu'il le

chargea de cette mission?

--Il ne le prévoyait pas.

--S'il en est ainsi, alors le saint homme commit par conséquent une

faute.

--_Tcheou-koung_ était le frère cadet de _Kouan-cho_ qui était son

frère aîné. La faute de _Tcheou-koung_ n'est-elle pas excusable?

En effet, si les hommes supérieurs de l'antiquité commettent des

fautes, ils se corrigent ensuite. Si les hommes [prétendus] supérieurs

de notre temps commettent des fautes, ils continuent à suivre la

mauvaise voie [sans vouloir se corriger]. Les fautes des hommes

supérieurs de l'antiquité sont comme les éclipses du soleil et de la

lune, tous les hommes les voyaient; et quant à leur conversion, tous

les hommes la contemplaient avec joie. Les hommes supérieurs de nos

jours, non-seulement continuent à suivre la mauvaise voie, mais encore

ils veulent la justifier.

10. MENG-TSEU se démit de ses fonctions de ministre honoraire [à la

cour du roi de _Thsi_] pour s'en retourner dans sa patrie.

Le roi étant allé visiter MENG-TSEU, lui dit: Aux jours passés, j'avais

désiré vous voir, mais je n'ai pas pu l'obtenir. Lorsque enfin j'ai pu

m'asseoir à vos côtés, toute ma cour en a été ravie. Maintenant vous

voulez me quitter pour retourner dans votre patrie; je ne sais si par

la suite je pourrai obtenir de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU répondit: Je n'osais pas vous en prier. Certainement c'est ce

que je désire.

Un autre jour, le roi s'adressant à _Chi-tseuu_, lui dit: Je désire

retenir MENG-TSEU dans mon royaume en lui donnant une habitation et en

entretenant ses disciples avec dix mille mesures [_tchoung_] de riz,

afin que tous les magistrats et tous les habitants du royaume aient

sous les yeux un homme qu'ils puissent révérer et imiter. Pourquoi ne

le lui annonceriez-vous pas en mon nom?

_Chi-tseu_ confia cette mission à _Tchin-tseu_, pour en prévenir son

maître MENG-TSEU. _Tchin-tseu_ rapporta à MENG-TSEU les paroles de

_Chi-tseu._

MENG-TSEU dit: C'est bien; mais comment ce _Chi-tseu_ ne sait-il pas

que je ne puis accéder à cette proposition[7]? Si je désirais des

richesses, comment aurais-je refusé cent mille mesures de riz[8] pour

en accepter maintenant dix mille? Est-ce là aimer les richesses?

_Ki-sun_ disait: C'était un homme bien extraordinaire que _Tseu-cho-i!_

Si, en exerçant des fonctions publiques, il n'était pas promu à un

emploi supérieur, alors il cessait toute poursuite; mais il faisait

plus, il faisait en sorte que son fils ou son frère cadet fût élevé

à la dignité de _King_ [l'une des premières du royaume]. En effet,

parmi les hommes, quel est celui qui ne désire pas les richesses et

les honneurs? Mais _Tseu-cho-i_ lui seul, au milieu des richesses et

des honneurs, voulait avoir le monopole, et être le chef du marché qui

perçoit pour lui seul tous les profits.

L'intention de celui qui, dans l'antiquité, institua les marchés

publics, était de faire échanger ce que l'on possédait contre ce que

l'on ne possédait pas. Ceux qui furent commis pour présider à ces

marchés n'avaient d'autre devoir à remplir que celui de maintenir le

bon ordre. Mais un homme vil se trouva, qui fit élever un grand tertre

au milieu du marché pour y monter. De là il portait des regards de

surveillance à droite et à gauche, et recueillait tous les profits du

marché. Tous les hommes le regardèrent comme un vilain et un misérable.

C'est ainsi que depuis ce temps-là sont établis les droits perçus dans

les marchés publics; et la coutume d'exiger des droits des marchands

date de ce vilain homme.

11. MENG-TSEU, en quittant le royaume de _Thsi,_ passa la nuit dans

la ville de _Tcheou_. Il se trouva là un homme qui, à cause du roi,

désira l'empêcher de continuer son voyage. Il s'assit près de lui, et

lui parla. MENG-TSEU, sans lui répondre, s'appuya sur une table et

s'endormit.

L'hôte, qui voulait le retenir, n'en fut pas satisfait, et il lui dit:

Votre disciple a passé une nuit entière avant doser vous parler; mais

comme il voit, maître, que vous dormez sans vouloir l'écouter, il vous

prie de le dispenser de vous visiter de nouveau.

MENG-TSEU lui répondit: Asseyez-vous; je vais vous instruire de votre

devoir. Autrefois, si _Mou-kong_, prince de _Lou_, n'avait pas eu un

homme [de vertus éminentes] auprès de _Tseu-sse_, il n'aurait pas pu le

retenir [à sa cour]. Si _Sie-lieou_ et _Chin-thsiang_ n'avaient pas eu

un homme [distingué] auprès de _Mou-kong_, ils n'auraient pas pu rester

auprès de sa personne.

Vous, vous avez des projets relativement à un vieillard respectable[9],

et vous n'êtes pas même parvenu à me traiter comme _Tseu-sse_ le fut.

N'est-ce pas vous qui avez rompu avec le vieillard? ou si c'est le

vieillard qui a rompu avec vous?

12. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi, Yn-sse_, s'adressant à

plusieurs personnes, leur dit: Si MENG-TSEU ne savait pas que le roi

ne pouvait pas devenir un autre _Tching-thang_ ou un autre _Wou-wang_,

alors il manque de perspicacité et de pénétration. Si au contraire

il le savait, et que dans cette persuasion il soit également venu à

sa cour, alors c'était pour obtenir des émoluments. Il est venu de

mille _li_ [cent lieues] pour voir le roi, et, pour n'avoir pas réussi

dans ce qu'il désirait, il s'en est allé. Il s'est arrêté trois jours

et trois nuits à la ville de _Tcheou_ avant de continuer sa route;

pourquoi tous ces retards et ces délais? Moi _Sse_, je ne trouve pas

cela bien.

_Kao-tseu_ rapporta ces paroles à son ancien maître MENG-TSEU.

MENG-TSEU dit: Comment _Yn-sse_ me connaît-il? Venir de cent lieues

pour voir le roi, c'était là ce que je désirais vivement [pour propager

ma doctrine]. Je quitte ce royaume parce que je n'ai pas obtenu ce

résultat. Est-ce là ce que je désirais? Je n'ai pu me dispenser d'agir

ainsi.

J'ai cru même trop hâter mon départ en ne passant que trois jours

dans la ville de _Tcheou_ avant de la quitter. Le roi pouvait changer

promptement sa manière d'agir. S'il en avait changé, alors il me

rappelait près de lui.

Lorsque je fus sorti de la ville sans que le roi m'eût rappelé,

j'éprouvai alors un vif désir de retourner dans mon pays. Mais, quoique

j'eusse agi ainsi, abandonnais-je pour cela le roi? Le roi est encore

capable de faire le bien, de pratiquer la vertu. Si un jour le roi

m'emploie, alors non-seulement le peuple de _Thsi_ sera tranquille

et heureux, mais toutes les populations de l'empire jouiront d'une

tranquillité et d'une paix profondes. Le roi changera peut-être bientôt

sa manière d'agir; c'est l'objet de mes vœux de chaque jour.

Suis-je donc semblable à ces hommes vulgaires, à l'esprit étroit,

qui, après avoir fait à leur prince des remontrances dont il n'a

tenu aucun compte, s'irritent et laissent apparaître sur leur visage

le ressentiment qu'ils en éprouvent? Lorsque ces hommes ont pris la

résolution de s'éloigner, ils partent et marchent jusqu'à ce que

leurs forces soient épuisées, avant de s'arrêter quelque part pour

y passer la nuit.--_Yn-sse_ ayant entendu ces paroles, dit: Je suis

véritablement un homme vulgaire.

13. Pendant que MENG-TSEU s'éloignait du royaume de _Thsi, Tchoung-yu_,

un de ses disciples, l'interrogea en chemin, et lui dit: Maître, vous

ne me semblez pas avoir l'air bien satisfait. Aux jours passés, moi

_Yu_, j'ai souvent entendu dire à mon maître: «L'homme supérieur ne

murmure point contre le ciel, et ne se plaint point des hommes.»

MENG-TSEU répondit: Ce temps-là différait bien de celui-ci[10].

Dans le cours de cinq cents ans, il doit nécessairement apparaître un

roi puissant [qui occupe le trône des fils du Ciel][11]; et dans cet

intervalle de temps doit aussi apparaître un homme qui illustre son

siècle. Depuis l'établissement de la dynastie des _Tcheou_ jusqu'à

nos jours, il s'est écoulé plus de sept cents ans. Que l'on fasse le

calcul de ce nombre d'années écoulées [en déduisant un période de

cinq cents ans], alors on trouvera que ce période est bien dépassé

[sans cependant qu'un grand souverain ait apparu]. Si on examine avec

attention le temps présent, alors on verra qu'il peut apparaître

maintenant.

Le ciel, à ce qu'il semble, ne désire pas encore que la paix et la

tranquillité règnent dans tout l'empire. S'il désirait que la paix et

la tranquillité régnassent dans tout l'empire, et qu'il me rejetât,

qui choisirait-il dans notre siècle [pour accomplir cette mission]?

Pourquoi donc n'aurais-je pas un air satisfait?

14. MENG-TSEU ayant quitté le royaume de _Thsi_, et s'étant arrêté

à _Kieou[12], Kong-sun-tcheou_ lui fit une question en ces termes:

Exercer une magistrature, et ne pas en accepter les émoluments,

était-ce la règle de l'antiquité?

MENG-TSEU répondit: Aucunement. Lorsque j'étais dans le pays de

_Thsoung_, j'obtins de voir le roi. Je m'éloignai bientôt, et je pris

la résolution de le quitter entièrement. Je n'en voulus pas changer;

c'est pourquoi je n'acceptai point d'émoluments.

Peu de jours après, le roi ayant ordonné de rassembler des troupes

[pour repousser une agression], je ne pus prendre congé du roi. Mais je

n'avais pas du tout l'intention de demeurer longtemps dans le royaume

de _Thsi._

[1] MENG-TSEU veut faire dépendre les princes des sages et des hommes

éclairés, et non les sages et les hommes éclairés des princes. Il

relève la dignité de la vertu et de la science, qu'il place au-dessus

du rang et de la puissance. Jamais peut-être la philosophie n'a

offert un plus noble sentiment de sa dignité et de la valeur de ses

inspirations. Il serait difficile de reconnaître ici (pas plus que dans

aucun autre écrivain chinois) cet esprit de servitude dont on a bien

voulu les gratifier en Europe.

[2] Selon plusieurs commentateurs chinois, la cause du silence que

MENG-TSEU avait gardé avec son second envoyé, c'est le mépris qu'il

avait pour lui.

[3] Si des lois spéciales règlent les funérailles.

[4] Le prince et ses ministres. (_Commentaire._)

[5] Littéralement, _remplacer un_ yan _par un_ yan, ou un tyran par un

autre tyran. C'est l'interprétation des commentateurs chinois.

[6] Un des plus grands hommes de la Chine. Voyez l'Histoire

précédemment citée, pag. 84 et suiv.

[7] C'est-à-dire demeurer de nouveau dans le royaume de _Thsi_, puisque

sa doctrine sur le gouvernement n'y était pas admise. (_Commentaire._)

[8] Il désigne les émoluments de la dignité de _King_, qu'il avait

refusés (_Comm._)

[9] Il se désigne ainsi lui-même. (_Commentaire_.)

[10] Littéralement: _Illud unum tempus, hoc unum tempus._

[11] _Commentaire._

[12] Ville située sur les frontières de _Thsi._

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine · 第 214 / 266 题