Maître, vous avez exprimé ma pensée. J'avais fait cette action; mais
en y réfléchissant à plusieurs reprises, et en cherchant les motifs
qui m'avaient fait agir comme j'ai agi, je n'avais pu parvenir à m'en
rendre compte intérieurement. Maître, en m'expliquant ces motifs, j'ai
senti renaître en mon cœur de grands mouvements de compassion. Mais ces
mouvements du cœur, quel rapport ont-ils avec l'art de régner?
MENG-TSEU dit: S'il se trouvait un homme qui dît au roi: Mes forces
sont suffisantes pour soulever un poids de trois mille livres, mais
non pour soulever une plume; ma vue peut discerner le mouvement de
croissance de l'extrémité des poils d'automne de certains animaux,
mais elle ne peut discerner une voiture chargée de bois qui suit
la grande route: roi, auriez-vous foi en ses paroles?--Le roi dit:
Aucunement.--Maintenant vos bienfaits ont pu atteindre jusqu'à un
animal, mais vos bonnes œuvres n'arrivent pas jusqu'aux populations.
Quelle en est la cause? Cependant, si l'homme ne soulève pas une plume,
c'est parce qu'il ne fait pas usage de ses forces; s'il ne voit pas la
voiture chargée de bois, c'est qu'il ne fait pas usage de sa faculté
de voir; si les populations ne reçoivent pas de vous des bienfaits,
c'est que vous ne faites pas usage de votre faculté bienfaisante.
C'est pourquoi, si un roi ne gouverne pas comme il doit gouverner [en
comblant le peuple de bienfaits][14], c'est parce qu'il ne le _fait_
pas, et non parce qu'il ne le _peut_ pas.
Le roi dit: En quoi diffèrent les apparences du mauvais gouvernement
par _mauvais vouloir_ ou par _impuissance?_
MENG-TSEU dit: Si l'on conseillait à un homme de prendre sous son bras
la montagne _Taï-chan_ pour la transporter dans l'Océan septentrional,
et que cet homme dit: _Je ne le puis_, on le croirait, parce qu'il
dirait la vérité; mais si on lui ordonnait de rompre un jeune rameau
d'arbre, et qu'il dit encore: _Je ne le puis_, alors il y aurait de
sa part _mauvais vouloir_, et non _impuissance_. De même, le roi qui
ne gouverne pas bien comme il le devrait faire n'est pas à comparer à
l'espèce d'homme essayant de prendre la montagne de _Taï-chan_ sous son
bras pour la transporter dans l'Océan septentrional, mais à l'espèce
d'homme disant ne pouvoir rompre le jeune rameau d'arbre.
Si la piété filiale que j'ai pour un parent, et l'amitié fraternelle
que j'éprouve pour mes frères, inspirent aux autres hommes les mêmes
sentiments; si la tendresse toute paternelle avec laquelle je traite
mes enfants inspire aux autres hommes le même sentiment, je pourrai
aussi facilement répandre des bienfaits dans l'empire que de tourner la
main. Le _Livre des Vers_ dit:
«Je me comporte comme je le dois envers ma femme,
Ensuite envers mes frères aîné et cadets,
Afin de gouverner convenablement mon État, qui n'est
qu'une famille[15]»
Cela veut dire qu'il faut cultiver ces sentiments d'humanité dans son
cœur, et les appliquer aux personnes désignées, et que cela suffit.
C'est pourquoi celui qui met en action, qui produit au dehors ces bons
sentiments, peut embrasser dans sa tendre affection les populations
comprises entre les quatre mers; celui qui ne réalise pas ces bons
sentiments, qui ne leur fait produire aucun effet, ne peut pas même
entourer de ses soins et de son affection sa femme et ses enfants. Ce
qui rendait les hommes des anciens temps si supérieurs aux hommes de
nos jours n'était pas autre chose; ils suivaient l'ordre de la nature
dans l'application de leurs bienfaits, et voilà tout. Maintenant
que vos bienfaits ont pu atteindre les animaux, vos bonnes œuvres
ne s'étendront-elles pas jusqu'aux populations, et celles-ci en
seront-elles seules privées?
Quand on a placé des objets dans la balance, on connaît ceux qui
sont lourds et ceux qui sont légers. Quand on a mesuré des objets,
on connaît ceux qui sont longs et ceux qui sont courts. Toutes les
choses ont en général ce caractère; mais le cœur de l'homme est la
chose la plus importante de toutes. Roi, je vous en prie, mesurez-le
[c'est-à-dire, tâchez d'en déterminer les véritables sentiments].
O roi! quand vous faites briller aux yeux les armes aiguës et les
boucliers, que vous exposez au danger les chefs et leurs soldats,
et que vous vous attirez ainsi les ressentiments de tous les grands
vassaux, vous en réjouissez-vous dans votre cœur?
Le roi dit: Aucunement. Comment me réjouirais-je de pareilles choses?
Tout ce que je cherche en agissant ainsi, c'est d'arriver à ce qui fait
le plus grand objet de mes désirs.
MENG-TSEU dit: Pourrais-je parvenir à connaître le plus grand des vœux
du roi? Le roi sourit, et ne répondit pas.
[MENG-TSEU] ajouta: Serait-ce que les mets de vos festins ne sont pas
assez copieux et assez splendides pour satisfaire votre bouche? et
vos vêtements assez légers et assez chauds pour couvrir vos membres?
ou bien serait-ce que les couleurs les plus variées des fleurs ne
suffisent point pour charmer vos regards, et que les sons et les chants
les plus harmonieux ne suffisent point pour ravir vos oreilles? ou
enfin, les officiers du palais ne suffisent-ils plus à exécuter vos
ordres en votre présence? La foule des serviteurs du roi est assez
grande pour pouvoir lui procurer toutes ces jouissances; et le roi,
cependant, n'est-il pas affecté de ces choses?
Le roi dit: Aucunement. Je ne suis point affecté de ces choses.
MENG-TSEU dit: S'il en est ainsi, alors je puis connaître le grand but
des désirs du roi. Il veut agrandir les terres de son domaine, pour
faire venir à sa cour les rois de _Thsin_ et de _Thsou_, commander à
tout l'empire du milieu, et pacifier les barbares des quatre régions.
Mais agir comme il le fait pour parvenir à ce qu'il désire, c'est
comme si l'on montait sur un arbre pour y chercher des poissons.
Le roi dit: La difficulté serait-elle donc aussi grande?
MENG-TSEU ajouta: Elle est encore plus grande et plus dangereuse. En
montant sur un arbre pour y chercher des poissons, quoiqu'il soit sûr
que l'on ne puisse y en trouver, il n'en résulte aucune conséquence
fâcheuse; mais en agissant comme vous agissez pour obtenir ce que vous
désirez de tous vos vœux, vous épuisez en vain toutes les forces de
votre intelligence dans ce but unique; il s'ensuivra nécessairement une
foule de calamités.
[Le roi] dit: Pourrais-je savoir quelles sont ces calamités?
[MENG-TSEU] dit: Si les hommes de _Tseou_[16] et ceux de _Thsou_
entrent en guerre, alors, ô roi! lesquels, selon vous, resteront
vainqueurs?
Le roi dit: Les hommes de _Thsou_ seront les vainqueurs.
--S'il en est ainsi, alors un petit royaume ne pourra certainement
en subjuguer un grand. Un petit nombre de combattants ne pourra
certainement pas résister à un grand nombre; les faibles ne pourront
certainement pas résister aux forts. Le territoire situé dans
l'intérieur des mers [l'empire de la Chine tout entier] comprend neuf
régions de mille _li_ chacune. Le royaume de _Thsi_ [celui de son
interlocuteur], en réunissant toutes ses possessions, n'a qu'une seule
de ces neuf portions de l'empire. Si avec [les forces réunies] d'une
seule de ces régions il veut se soumettre les huit autres, en quoi
différera-t-il du royaume de _Tseou_, qui attaquerait celui de _Thsou?_
Or il vous faut réfléchir de nouveau sur le grand objet de vos vœux.
Maintenant, ô roi! si vous faites que dans toutes les parties de votre
administration publique se manifeste l'action d'un bon gouvernement;
si vous répandez au loin les bienfaits de l'humanité, il en résultera
que tous ceux qui dans l'empire occupent des emplois publics voudront
venir résider à la cour du roi; que tous les laboureurs voudront venir
labourer les champs du roi; que tous les marchands voudront venir
apporter leurs marchandises sur les marchés du roi; que tous les
voyageurs et les étrangers voudront voyager sur les chemins du roi; que
toutes les populations de l'empire, qui détestent la tyrannie de leurs
princes, voudront accourir à la hâte près du roi pour l'instruire de
leurs souffrances. S'il en était ainsi, qui pourrait les retenir?
Le roi dit: Moi, homme de peu de capacité, je ne puis parvenir à ces
résultats par un gouvernement si parfait; je désire que vous, maître,
vous aidiez ma volonté [en me conduisant dans la bonne voie][17]; que
vous m'éclairiez par vos instructions. Quoique je ne sois pas doué
de beaucoup de perspicacité, je vous prie cependant d'essayer cette
entreprise.
[MENG-TSEU] dit: Manquer des choses[18] constamment nécessaires à la
vie, et cependant conserver toujours une âme égale et vertueuse, cela
n'est qu'en la puissance des hommes dont l'intelligence cultivée s'est
élevée au-dessus du vulgaire. Quant au commun du peuple, alors s'il
manque des choses constamment nécessaires à la vie, par cette raison il
manque d'une âme constamment égale et vertueuse; s'il manque d'une âme
constamment égale et vertueuse, violation de la justice, dépravation
du cœur, licence du vice, excès de la débauche, il n'est rien qu'il ne
soit capable de faire. S'il arrive à ce point de tomber dans le crime
[en se révoltant contre les lois][19], on exerce des poursuites contre
lui, et on lui fait subir des supplices. C'est prendre le peuple dans
des filets. Comment, s'il existait un homme véritablement doué de la
vertu de l'humanité, occupant le trône, pourrait-il commettre cette
action criminelle de prendre ainsi le peuple dans des filets?
C'est pourquoi un prince éclairé, en constituant comme il convient
la propriété privée du peuple[20], obtient pour résultat nécessaire,
en premier lieu, que les enfants aient de quoi servir leurs père et
mère; en second lieu, que les pères aient de quoi entretenir leurs
femmes et leurs enfants; que le peuple puisse se nourrir toute la vie
des productions des années abondantes, et que, dans les années de
calamités, il soit préservé de la famine et de la mort. Ensuite il
pourra instruire le peuple, et le conduire dans le chemin de la vertu.
C'est ainsi que le peuple suivra cette voie avec facilité.
Aujourd'hui la constitution de la propriété privée du peuple est telle,
qu'en considérant la première chose de toutes, les enfants n'ont pas
de quoi servir leurs père et mère, et qu'en considérant la seconde,
les pères n'ont pas de quoi entretenir leurs femmes et leurs enfants;
qu'avec les années d'abondance le peuple souffre jusqu'à la fin de
sa vie la peine et la misère, et que dans les années de calamités
il n'est pas préservé de la famine et de la mort. Dans de telles
extrémités, le peuple ne pense qu'à éviter la mort en craignant de
manquer du nécessaire. Comment aurait-il le temps de s'occuper des
doctrines morales pour se conduire selon les principes de l'équité et
de la justice?
O roi! si vous désirez pratiquer ces principes, pourquoi ne
ramenez-vous pas votre esprit sur ce qui en est la base fondamentale
[la constitution de la propriété privée][21]?
Faites planter des mûriers dans les champs d'une famille qui cultive
cinq arpents de terre, et les personnes âgées de cinquante ans
pourront porter des vêtements de soie; faites que l'on ne néglige pas
d'élever des poules, des pourceaux de différentes espèces, et les
personnes âgées de soixante et dix ans pourront se nourrir de viande.
N'enlevez pas, dans les temps qui exigent des travaux assidus, les
bras des familles qui cultivent cent arpents de terre, et ces familles
nombreuses ne seront pas exposées aux souffrances de la faim. Veillez
attentivement à ce que les enseignements des écoles et des colléges
propagent les devoirs de la piété filiale et le respect équitable des
jeunes gens pour les vieillards, alors on ne verra pas des hommes à
cheveux blancs traîner ou porter de pesants fardeaux sur les grandes
routes. Si les septuagénaires portent des vêtements de soie et mangent
de la viande, et si les jeunes gens à cheveux noirs ne souffrent ni du
froid ni de la faim, toutes les choses seront prospères. Il n'y a pas
encore eu de prince qui, après avoir agi ainsi, n'ait pas régné sur
tout l'empire.
[1] Petit État de la Chine à l'époque de MENG-TSEU, et dont la capitale
se nommait _Ta-liang_; de son vivant, ce prince se nommait _Weï-yng_;
après sa mort, on le nomma _Liang-hoeï-wang, roi bienfaisant_ de la
ville de _Liang_. Selon le _Li-taï-ki-sse_, il commença a régner la
6e année de _Lie-wang_ des _Tcheou_, c'est-à-dire 370 ans
avant notre ère. Son règne dura dix-huit ans. La visite que lui fit
MENG-TSEU dut avoir lieu (d'après le §3 de ce chapitre, pag. 249) après
la 9e année de son règne ou après la 362e année qui a précédé notre
ère.
[2] «Un grand vassal, possédant un fief de mille _li_ ou cent lieues
carrées.» (_Commentaire_.)
[3] Un _ta-fou_, ou grand dignitaire (_Ibid_).
[4] C'est prendre le dixième, qui était alors la proportion habituelle
de l'impôt public.
[5] Section _Ta-ya_, ode _Ling-thaï_.
[6] _Commentaire._
[7] Chapitre du _Chou-king_. Voyez la note ci-devant, p. 240.
[8] Il y a en Chine des chiens que l'on mange; l'on peut en voir au
Jardin des Plantes de Paris.
[9] Une partie du royaume de _Weï_ appartenait autrefois au royaume de
_Tçin._
[10] Cet événement eut lieu la 8e et la 9e année
du règne de _Hoeï-wang_ ou 363-362 ans avant notre ère.
[11] _Jin-mou_. «Ce sont les princes qui nourrissent ci entretiennent
[_littéralement:_ qui font paître] les peuples. (_Comm_.) Cette
expression se trouve aussi dans Homère: Ποιμὴν
λαῶν.
[12] L'un des ministres du roi.
[13] Ode _Khiao-yen_, section _Siao-ya._
[14] _Commentaire._
[15] Ode _Sse-tchaï_, section _Ta-ya_.
[16] le royaume de _Tseou_ était petit; celui de _Thsou_ était grand.
(_Commentaire_.)
[17] _Commentaire._
[18] _Tchan_, patrimoine quelconque en terres ou en maisons; moyens
d'existence.
[19] _Commentaire._
[20] Le texte porte: _Tchi min tchi tchan_: CONSTITUENDO POPULI
REM-FAMILIAREM. La _Glose_ ajoute: _Tchan, chi tien tchan_; CETTE
PROPRIÉTÉ PRIVÉE EST UNE PROPRIÉTÉ EN CHAMPS CULTIVABLES.
[21] _Commentaire chinois_. Le paragraphe qui suit est une répétition
de celui qui se trouve déjà dans ce même chapitre, p. 247.