1. _Yao_ dit: O _Chun!_ le ciel a résolu que la succession de la
dynastie impériale reposerait désormais sur votre personne. Tenez
toujours fermement et sincèrement le milieu de la droite voie. Si les
peuples qui sont situés entre les quatre mers souffrent de la disette
et de la misère, les revenus du prince seront à jamais supprimés.
_Chun_ confia aussi un semblable mandat à _Yu_. [Celui-ci] dit: Moi
humble et pauvre _Li_, tout ce que j'ose, c'est de me servir d'un
taureau noir [dans les sacrifices]; tout ce que j'ose, c'est d'en
instruire l'empereur souverain et auguste. S'il a commis des fautes,
n'osé-je [moi, son ministre] l'en blâmer? Les ministres naturels de
l'empereur [les sages de l'empire][57] ne sont pas laissés dans
l'obscurité; ils sont tous en évidence dans le cœur de l'empereur. Ma
pauvre personne a beaucoup de défauts qui ne sont pas communs [aux
sages] des quatre régions de l'empire. Si les [sages] des quatre
régions de l'empire ont des défauts, ces défauts existent également
dans ma pauvre personne.
_Tcheou_ (_Wou-wang_) eut une grande libéralité; les hommes vertueux
furent à ses yeux les plus éminents.
[Il disait]: Quoique l'on ait des parents très-proches [comme des
fils et des petits-fils], il n'est rien comme des hommes doués de la
vertu de l'humanité[58]! je voudrais que les fautes de tout le peuple
retombassent sur moi seul.
[_Wou-wang_] donna beaucoup de soin et d'attention aux poids et
mesures. Il examina les lois et les constitutions, rétablit dans leurs
emplois les magistrats qui en avaient été privés, et l'administration
des quatre parties de l'empire fut remise en ordre.
Il releva les royaumes détruits [il les rétablit et les rendit à leurs
anciens possesseurs][59]; il renoua le fil des générations interrompues
[il donna des rois aux royaumes qui n'en avaient plus][60]; il rendit
leurs honneurs à ceux qui avaient été exilés. Les populations de
l'empire revinrent d'elles-mêmes se soumettre à lui.
Ce qu'il regardait comme de plus digne d'attention et de plus
important, c'était l'entretien du peuple, les funérailles et les
sacrifices aux ancêtres.
Si vous avez de la générosité et de la grandeur d'àme, alors vous vous
gagnez la foule; si vous avez de la sincérité et de la droiture, alors
le peuple se confie à vous; si vous êtes actif et vigilant, alors
toutes vos affaires ont d'heureux résultats; si vous portez un égal
intérêt à tout le monde, alors le peuple est dans la joie.
2. _Tseu-tchang_ fit une question à KHOUNG-TSEU en ces termes: Comment
pensez-vous que l'on doive diriger les affaires de l'administration
publique? Le Philosophe dit: Honorez les cinq choses excellentes[61],
fuyez les quatre mauvaises actions[62]; voilà comment vous pourrez
diriger les affaires de l'administration publique. _Tseu-tchang_ dit:
Qu'appelez-vous les cinq choses excellentes? Le Philosophe dit: L'homme
supérieur [qui commande aux autres] doit répandre des bienfaits, sans
être prodigue; exiger des services du peuple, sans soulever ses haines;
désirer des revenus suffisants, sans s'abandonner à l'avarice et à la
cupidité; avoir de la dignité et de la grandeur, sans orgueilleuse
ostentation, et de la majesté sans rudesse.
_Tseu-tchang_ dit: Qu'entendez-vous par être bienfaisant sans
prodigalité? Le Philosophe dit: Favoriser continuellement tout ce
qui peut procurer des avantages au peuple, en lui faisant du bien,
n'est-ce pas là être bienfaisant sans prodigalité? Déterminer, pour
les faire exécuter par le peuple, les corvées qui sont raisonnablement
nécessaires, et les lui imposer: qui pourrait s'en indigner? Désirer
seulement tout ce qui peut être utile à l'humanité, et l'obtenir,
est-ce là de la cupidité? Si l'homme supérieur [ou le chef de l'État]
n'a ni une trop grande multitude de populations, ni un trop petit
nombre; s'il n'a ni de trop grandes ni de trop petites affaires; s'il
n'ose avoir de mépris pour personne: n'est-ce pas là le cas d'avoir de
la dignité sans ostentation? Si l'homme supérieur compose régulièrement
ses vêtements, s'il met de la gravité et de la majesté dans son
attitude et sa contenance, les hommes le considéreront avec respect et
vénération; n'est-ce pas là de la majesté sans rudesse?
_Tseu-tchang_ dit: Qu'en tendez-vous par les quatre mauvaises actions?
Le Philosophe dit: C'est ne pas instruire le peuple et le tuer
[moralement, en le laissant tomber dans le mal][63]: on appelle cela
cruauté ou tyrannie; c'est ne pas donner des avertissements préalables,
et vouloir exiger une conduite parfaite: on appelle cela violence,
oppression; c'est différer de donner ses ordres, et vouloir l'exécution
d'une chose aussitôt qu'elle est résolue: on appelle cela injustice
grave; de même que, dans ses rapports journaliers avec les hommes,
montrer une sordide avarice, on appelle cela se comporter comme un
collecteur d'impôts.
3. Le Philosophe dit: Si l'on ne se croit pas chargé de remplir une
mission, un mandat, on ne peut pas être considéré comme un homme
supérieur.
Si l'on ne connaît pas les rites ou les lois qui règlent les relations
sociales, on n'a rien pour se fixer dans sa conduite.
Si l'on ne connaît pas la valeur des paroles des hommes, on ne les
connaît pas eux-mêmes.
[57] _Commentaire._
[58] Chapitre _Taï-tchi_, du _Chou-king_. Voyez la traduction que nous
en avons publiée dans les _Livres sacrés de l'Orient_. Paris, F. Didot,
1840.
[59] _Commentaire._
[60] _Ibid._
[61] «Ce sont des choses qui procurent des avantages au peuple.»
(_Commentaire_.)
[62] «Ce sont celles qui portent un détriment au peuple.»
(_Commentaire_.)
[63] _Commentaire._