1. _Tseu-tchang_ dit: L'homme qui s'est élevé au-dessus des autres
par les acquisitions de son intelligence[53] prodigue sa vie à la vue
du danger. S'il voit des circonstances propres à lui faire obtenir
des profits, il médite sur la justice et le devoir. En offrant un
sacrifice, il médite sur le respect et la gravité, qui en sont
inséparables. En accomplissant des cérémonies funèbres, il médite sur
les sentiments de regret et de douleur qu'il éprouve. Ce sont là les
devoirs qu'il se plaît à remplir.
2. _Tseu-tchang_ dit: Ceux qui embrassent la vertu sans lui donner
aucun développement; qui ont su acquérir la connaissance des principes
de la droite raison sans pouvoir persévérer dans sa pratique:
qu'importe au monde que ces hommes aient existé ou qu'ils n'aient pas
existé?
3. Les disciples de _Tseu-hia_ demandèrent à _Tseu-tchang_ ce que
c'était que l'amitié ou l'association des amis. _Tseu-tchang_ dit:
Qu'en pense votre maître _Tseu-hia_? [Les disciples] répondirent avec
respect: _Tseu-hia_ dit que ceux qui peuvent se lier utilement par les
liens de l'amitié s'associent, et que ceux dont l'association serait
nuisible ne s'associent pas. _Tseu-tchang_ ajouta: Cela diffère de ce
que j'ai entendu dire. J'ai appris que l'homme supérieur honorait les
sages et embrassait dans son affection toute la multitude; qu'il louait
hautement les hommes vertueux et avait pitié de ceux qui ne l'étaient
pas. Suis-je un grand sage; pourquoi, dans mes relations avec les
hommes, n'aurais-je pas une bienveillance commune pour tous? Ne suis-je
pas un sage; les hommes sages (dans votre système) me repousseront.
S'il en est ainsi, pourquoi repousser de soi certains hommes?
4. _Tseu-hia_ dit: Quoique certaines professions de la vie
soient humbles[54], elles sont cependant véritablement dignes de
considération. Néanmoins, si ceux qui suivent ces professions veulent
parvenir à ce qu'il y a de plus éloigné de leur état[55], je crains
qu'ils ne puissent réussir. C'est pourquoi l'homme supérieur ne
pratique pas ces professions inférieures.
5. _Tseu-hia_ dit: Celui qui chaque jour acquiert des connaissances
qui lui manquaient, et qui chaque mois n'oublie pas ce qu'il a pu
apprendre, peut être dit aimer l'étude.
6. _Tseu-hia_ dit: Donnez beaucoup d'étendue à vos études, et portez-y
une volonté ferme et constante. Interrogez attentivement, et méditez à
loisir sur ce que vous avez entendu. La vertu de l'humanité, la vertu
supérieure est là.
7. _Tseu-hia_ dit: Tous ceux qui pratiquent les arts manuels
s'établissent dans des ateliers pour confectionner leurs ouvrages;
l'homme supérieur étudie pour porter à la perfection les règles des
devoirs.
8. _Tseu-hia_ dit: Les hommes vicieux déguisent leurs fautes sous un
certain dehors d'honnêteté.
9. _Tseu-hia_ dit: L'homme supérieur a trois apparences changeantes:
si on le considère de loin, il parait grave, austère; si on approche de
lui, on le trouve doux et affable; si on entend ses paroles, il paraît
sévère et rigide.
10. _Tseu-hia_ dit: Ceux qui remplissent les fonctions supérieures d'un
Etat se concilient d'abord la confiance de leur peuple pour obtenir de
lui le prix de ses sueurs; s'ils n'obtiennent pas sa confiance, alors
ils sont considérés comme le traitant d'une manière cruelle. Si le
peuple a donné à son prince des preuves de sa fidélité, il peut alors
lui faire des remontrances; s'il n'a pas encore donné des preuves de sa
fidélité, il sera considéré comme calomniant son prince.
11. _Tseu-hia_ dit: Dans les grandes entreprises morales, ne dépassez
pas le but; dans les petites entreprises morales, vous pouvez aller au
delà ou rester en deçà sans de grands inconvénients.
12. _Tseu-yeou_ dit: Les disciples de _Tseu-hia_ sont de petits
enfants; ils peuvent arroser, balayer, répondre respectueusement, se
présenter avec gravité et se retirer de même. Ce ne sont là que les
branches ou les choses les moins importantes; mais la racine de tout,
la chose la plus importante, leur manque complètement[56]. Que faut-il
donc penser de leur science?
_Tseu-hia_, ayant entendu ces paroles, dit: Oh! _Yan-yeou_ excède les
bornes. Dans l'enseignement des doctrines de l'homme supérieur, que
doit-on enseigner d'abord, que doit-on s'efforcer d'inculquer ensuite?
Par exemple, parmi les arbres et les plantes, il y a différentes
classes qu'il faut distinguer. Dans renseignement des doctrines de
l'homme supérieur, comment se laisser aller à la déception? Cet
enseignement a un commencement et une fin; c'est celui du saint homme.
13. _Tseu-hia_ dit: Si pendant que l'on occupe un emploi public on a du
temps et des forces de reste, alors on doit s'appliquer à l'étude de
ses devoirs; quand un étudiant est arrivé au point d'avoir du temps et
des forces de reste, il doit alors occuper un emploi public.
14. _Tseu-yeou_ dit: Lorsqu'on est en deuil de ses père et mère, on
doit porter l'expression de sa douleur à ses dernières limites, et
s'arrêter là.
15. _Tseu-yeou_ dit: Mon ami _Tchang_ se jette toujours dans les plus
difficiles entreprises; cependant il n'a pas encore pu acquérir la
vertu de l'humanité.
10. _Thsêng-tseu_ dit: Que _Tchang_ a la contenance grave et digne!
cependant il ne peut pas pratiquer avec les hommes la vertu de
l'humanité!
17. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu dire au maître qu'il n'est personne
qui puisse épuiser toutes les facultés de sa nature. Si quelqu'un le
pouvait, ce devrait être dans l'expression de la douleur pour la perte
de ses père et mère.
18. _Thsêng-tseu_ dit: J'ai entendu souvent le maître parler de la
piété filiale de _Meng-tchouang-tseu_. [Ce grand dignitaire de l'Etat
de _Lou_] peut être imité dans ses autres vertus; mais, après la mort
de son père, il ne changea ni ses ministres ni sa manière de gouverner;
et c'est en cela qu'il est difficile à imiter.
19. Lorsque_Meng-chi_ (_Meng-tchouang-tseu_) nomma _Yang-fou_ ministre
de la justice, _Yang-fou_ consulta _Thsêng-tseu_ [son maître] sur
la manière dont il devait se conduire. _Thsêng-tseu_ dit: Si les
supérieurs qui gouvernent perdent la voie de la justice et du devoir,
le peuple se détache également du devoir et perd pour longtemps toute
soumission. Si vous acquérez la preuve qu'il a de tels sentiments de
révolte contre les lois, alors ayez compassion de lui, prenez-le en
pitié et ne vous en réjouissez jamais.
20. _Tseu-koung_ dit: La perversité de _Cheou-_(_sin_) ne fut pas aussi
extrême qu'on l'a rapporté. C'est pour cela que l'homme supérieur doit
avoir en horreur de demeurer dans des lieux immondes; tous les vices et
les crimes possibles lui seraient imputés.
21. _Tseu-koung_ dit: Les erreurs de l'homme supérieur sont comme des
éclipses du soleil et de la lune. S'il commet des fautes, tous les
hommes les voient; s'il se corrige, tous les hommes le contemplent.
22. _Kong-sun-tchao_, grand de l'Etat de _Weï_, questionna _Tseu-koung_
en ces termes: A quoi ont servi les études de _Tchoung-ni_
[KHOUNG-TSEU]?
_Tseu-koung_ dit: Les doctrines des [anciens rois] _Wen_ et _Wou_ ne
se sont pas perdues sur la terre; elles se sont maintenues parmi les
hommes. Les sages ont conservé dans leur mémoire leurs grands préceptes
de conduite; et ceux qui étaient avancés dans la sagesse ont conservé
dans leur mémoire les préceptes de morale moins importants qu'ils
avaient laissés au monde. Il n'est rien qui ne se soit conservé des
préceptes et des doctrines salutaires de _Wen_ et de _Wou_. Comment le
maître ne les aurait-il pas étudiés? et même comment n'aurait-il eu
qu'un seul et unique précepteur?
23. _Chou-sun_, du rang de _Wou-chou_ [grand de l'Etat de _Lou_],
s'entretenant avec d'autres dignitaires du premier ordre à la cour du
prince, dit: _Tseu-koung_ est bien supérieur en sagesse à _Tchoung-ni_.
_Tseu-fou_, du rang de _King-pe_ [grand dignitaire de l'Etat de
_Lou_], en informa _Tseu-koung. Tseu-koung_ dit: Pour me servir de la
comparaison d'un palais et de ses murs, moi _Sse_, je ne suis qu'un mur
qui atteint à peine aux épaules; mais, si vous considérez attentivement
tout l'édifice, vous le trouverez admirable.
Les murs de l'édifice de mon maître sont très-élevés. Si vous ne
parvenez pas à en franchir la porte, vous ne pourrez contempler toute
la beauté du temple des ancêtres, ni les richesses de toutes les
magistratures de l'Etat.
Ceux qui parviennent à franchir cette porte sont quelques rares
personnes. Les propos de mon supérieur [_Wou-chou_, relativement à
KHOUNG-TSEU et à lui] ne sont-ils pas parfaitement analogues?
24. _Chou-sun Wou-chou_ ayant de nouveau rabaissé le mérite de
_Tchoung-ni, Tseu-koung_ dit: N'agissez pas ainsi; _Tchoung-ni_ ne
doit pas être calomnié. La sagesse des autres hommes est une colline
ou un monticule que l'on peut franchir; _Tchoung-ni_ est le soleil et
la lune, qui ne peuvent pas être atteints et dépassés. Quand même les
hommes [qui aiment l'obscurité] désireraient se séparer complétement de
ces astres resplendissants, quelle injure feraient-ils au soleil et à
la lune? Vous voyez trop bien maintenant que vous ne connaissez pas la
mesure des choses.
25. _Tching-tseu-king_ (disciple de KHOUNG-TSEU), s'adressant à
_Tseu-koung_, dit: Vous avez une constance grave et digne; en quoi
_Tchoung-ni_ est-il plus sage que vous?
_Tseu-koung_ dit: L'homme supérieur, par un seul mot qui lui échappe,
est considéré comme très-éclairé sur les principes des choses; et par
un seul mot il est considéré comme ne sachant rien. On doit donc mettre
une grande circonspection dans ses paroles.
Notre maître ne peut pas être atteint [dans son intelligence
supérieure]; il est comme le ciel, sur lequel on ne peut monter, même
avec les plus hautes échelles.
Si notre maître obtenait de gouverner des Etats, il n'avait qu'à
dire [au peuple]: Etablissez ceci, aussitôt il l'établissait; suivez
cette voie morale, aussitôt il la suivait; conservez la paix et la
tranquillité, aussitôt il se rendait à ce conseil; éloignez toute
discorde, aussitôt l'union et la concorde régnaient. Tant qu'il vécut,
les hommes l'honorèrent; après sa mort, ils l'ont regretté et pleuré.
D'après cela, comment pouvoir atteindre à sa haute sagesse?
[52] Ce chapitre ne rapporte que les dits des disciples de KHOUNG-TSEU.
Ceux de _Tseu-hia_ sont les plus nombreux; ceux de _Tseu-koung_, après.
(_Commentaire_.)
[53] Tel est le sens du mot _sse_, donné par quelques commentateurs
chinois.
[54] Comme celles de laboureur, jardinier, médecin, etc.
(_Commentaire_.)
[55] Comme le gouvernement du royaume, la pacification de l'empire,
etc. (_Commentaire_.)
[56] Voyez le _Ta-hio_, chap. I, pag. 46-47.