_Jan-yeou_ et _Ki-lou_, qui étaient près de KHOUNG-TSEU, lui dirent:
_Ki-chi_ se prépare à avoir un démêlé avec _Tchouan-yu_.
Le Philosophe dit: _Khieou_ (_Jan-tjeou_)! n'est-ce pas votre faute?
Ce _Tchouan-yu_ reçut autrefois des anciens rois la souveraineté sur
_Thoung-moung_[38].
En outre, il rentre par une partie de ses confins dans le territoire
de l'Etat (de _Lou_). Il est le vassal des esprits de la terre et des
grains [c'est un Etat vassal du prince de _Lou_]. Comment aurait-il à
subir une invasion?
_Jan-yeou_ dit: Notre maître le désire. Nous deux, ses ministres, nous
ne le désirons pas.
KHOUNG-TSEU dit: _Khieou_! [l'ancien et illustre historien]
_Tcheou-jin_ a dit: «Tant que vos forces vous servent, remplissez votre
devoir; si vous ne pouvez pas le remplir, cessez vos fonctions. Si un
homme en danger n'est pas secouru; si, lorsqu'on le voit tomber, on ne
le soutient pas, alors à quoi servent ceux qui sont là pour l'assister?»
Il suit de là que vos paroles sont fautives. Si le tigre ou le buffle
s'échappent de l'enclos où ils sont renfermés; si la tortue à la pierre
précieuse s'échappe du coffre où elle était gardée, à qui en est la
faute?
_Jan-yeou_ dit: Maintenant, ce pays de _Tchouan-yu_ est fortifié, et se
rapproche beaucoup de _Pi_ [ville appartenant en propre à _Ki-chi_]. Si
maintenant on ne s'en empare pas, il deviendra nécessairement, dans les
générations à venir, une source d'inquiétudes et de troubles pour nos
fils et nos petits-fils.
KHOUNG-TSEU dit: _Khieou!_ l'homme supérieur hait ces détours d'un
homme qui se défend de toute ambition cupide, lorsque ses actions le
démentent.
J'ai toujours entendu dire que ceux qui possèdent un royaume, ou qui
sont chefs de grandes familles, ne se plaignent pas de ce que ceux
qu'ils gouvernent ou administrent sont peu nombreux, mais qu'ils se
plaignent de ne pas avoir l'étendue de territoire qu'ils prétendent
leur être due; qu'ils ne se plaignent pas de la pauvreté où peuvent
se trouver les populations, mais qu'ils se plaignent de la discorde
qui règne entre elles et eux. Car, si chacun obtient la part qui lui
est due, il n'y a point de pauvres; si la concorde règne, il n'y a pas
pénurie d'habitants; s'il y a paix et tranquillité, il n'y a pas cause
de ruine ou de révolution.
Les choses doivent se passer ainsi. C'est pourquoi, si les populations
éloignées ne sont pas soumises, alors cultivez la science et la vertu,
afin de les ramener à vous par vos mérites. Une fois qu'elles sont
revenues à l'obéissance, alors faites-les jouir de la paix et de la
tranquillité.
Maintenant, _Yeou_ et _Khieou_, en aidant votre maître, vous ne
ramènerez pas à l'obéissance les populations éloignées, et celles-ci ne
pourront venir se soumettre d'elles-mêmes. L'État est divisé, troublé,
déchiré par les dissensions intestines, et vous n'êtes pas capables de
le protéger.
Et cependant vous projetez de porter les armes au sein de cet État.
Je crains bien que les petits-fils de _Ki_ n'éprouvent un jour que la
source continuelle de leurs craintes et de leurs alarmes n'est pas dans
le pays de _Tchouan-yu_, mais dans l'intérieur de leur propre famille.
2. KHOUNG-TSEU dit: Quand l'empire est gouverné par les principes de la
droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre
les rebelles, procèdent des fils du Ciel [des empereurs]. Si l'empire
est sans loi, s'il n'est pas gouverné par les principes de la droite
raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les
rebelles, procèdent des princes tributaires ou des vassaux de tous les
rangs. Quand [ces choses, qui sont exclusivement dans les attributions
impériales,] procèdent des princes tributaires, il arrive rarement
que, dans l'espace de dix générations[39], ces derniers ne perdent
pas leur pouvoir usurpé [qui tombe alors dans les mains des grands
fonctionnaires publics]. Quand il arrive que ces actes de l'autorité
impériale procèdent des grands fonctionnaires, il est rare que, dans
l'espace de cinq générations, ces derniers ne perdent pas leur pouvoir
[qui tombe entre les mains des intendants des grandes familles]. Quand
les intendants des grandes familles s'emparent du pouvoir royal, il est
rare qu'ils ne le perdent pas dans l'espace de trois générations.
Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors
l'administration ne réside pas dans les grands fonctionnaires.
Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors
les hommes de la foule ne s'occupent pas à délibérer et à exprimer leur
sentiment sur les actes qui dépendent de l'autorité impériale.
3. KHOUNG-TSEU dit: Les revenus publics n'ont pas été versés à la
demeure du prince pendant cinq générations; la direction des affaires
publiques est tombée entre les mains des grands fonctionnaires pendant
quatre générations. C'est pourquoi les fils et les petits-fils des
trois _Houan_ [trois familles de princes de _Lou_] ont été si affaiblis.
4. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes d'amis qui sont utiles, et
trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et véridiques, les
amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence,
sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravité tout
extérieure et sans droiture, les amis prodigues d'éloges et de basses
flatteries, les amis qui n'ont que de la loquacité sans intelligence,
sont les amis nuisibles.
5. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes de joies ou satisfactions
qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction
de s'instruire à fond dans les rites et la musique, la satisfaction
d'instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction
de posséder l'amitié d'un grand nombre de sages, sont les joies ou
satisfactions utiles; la satisfaction que donne la vanité et l'orgueil,
la satisfaction de l'oisiveté et de la mollesse, la satisfaction de la
bonne chère et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles.
6. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui sont auprès des princes vertueux pour les
aider dans leurs devoirs ont trois fautes à éviter: de parler sans y
avoir été invités, ce qui est appelé précipitation; de ne pas parler
lorsqu'on y est invité, ce qui est appelé taciturnité; de parler sans
avoir observé la contenance et la disposition [du prince], ce qui est
appelé aveuglement.
7. KHOUNG-TSEU dit: Il y a pour l'homme supérieur trois choses dont
il cherche à se préserver: dans le temps de la jeunesse, lorsque le
sang et les esprits vitaux ne sont pas encore fixés [que la forme
corporelle n'a pas encore pris tout son développement][40], ce que
l'on doit éviter, ce sont les plaisirs sensuels; quand on a atteint la
maturité, et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur
force et leur vigueur, ce que l'on doit éviter, ce sont les rixes et
les querelles; quand on est arrivé à la vieillesse, que le sang et
les esprits vitaux tombent dans un état de langueur, ce que l'on doit
éviter, c'est le désir d'amasser des richesses.
8. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois choses que l'homme supérieur révère:
il révère les décrets du ciel, il révère les grands hommes, il révère
les paroles des saints.
Les hommes vulgaires ne connaissent pas les décrets du ciel, et par
conséquent ils ne les révèrent pas; ils font peu de cas des grands
hommes, et ils se jouent des paroles des saints.
9. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui, du jour même de leur naissance, possèdent
la science, sont les hommes du premier ordre [supérieurs à tous les
autres]; ceux qui, par l'étude, acquièrent la science, viennent après
eux; ceux qui, ayant l'esprit lourd et épais, acquièrent cependant des
connaissances par l'étude, viennent ensuite; enfin ceux qui, ayant
l'esprit lourd et épais, n'étudient pas et n'apprennent rien, ceux-là
sont du dernier rang parmi les hommes.
10. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, ou l'homme accompli dans la
vertu, a neuf sujets principaux de méditations: en regardant, il pense
à s'éclairer; en écoutant, il pense à s'instruire; dans son air et
son attitude, il pense à conserver du calme et de la sérénité; dans
sa contenance, il pense à conserver toujours de la gravité et de la
dignité; dans ses paroles, il pense à conserver toujours de la fidélité
et de la sincérité; dans ses actions, il pense à s'attirer toujours
du respect; dans ses doutes, il pense à interroger les autres; dans
la colère, il pense à réprimer ses mouvements; en voyant des gains à
obtenir, il pense à la justice.
11. KHOUNG-TSEU dit: «On considère le bien comme si on pouvait
l'atteindre; on considère le vice comme si on touchait de l'eau
bouillante.» J'ai vu des hommes agir ainsi, et j'ai entendu des hommes
tenir ce langage.
«On se retire dans le secret de la solitude pour chercher dans sa
pensée les principes de la raison; on cultive la justice pour mettre
en pratique ces mêmes principes de la raison.» J'ai entendu tenir ce
langage, mais je n'ai pas encore vu d'homme agir ainsi.
12. _King-kong_, prince de _Thsi_, avait mille quadriges de chevaux.
Après sa mort, on dit que le peuple ne trouva à louer en lui aucune
vertu. _Pei_ et _Chou-tsi_ moururent de faim au bas de la montagne
_Cheou-yang_, et le peuple n'a cessé jusqu'à nos jours de faire leur
éloge.
N'est-ce pas cela que je disais?
13. _Tchin-kang_ fit une question à _Pe-yu_ (fils de KHOUNG-TSEU) en
ces termes: Avez-vous entendu des choses extraordinaires?
Il lui répondit avec déférence: Je n'ai rien entendu. [Mon père] est
presque toujours seul. Moi _Li_, en passant un jour rapidement dans
la salle, je fus interpellé par lui en ces termes: Etudiez-vous le
_Livre des Vers?_ Je lui répondis avec respect: Je ne l'ai pas encore
étudié.--Si vous n'étudiez pas le _Livre des Vers_, vous n'aurez rien
à dire dans la conversation. Je me retirai, et j'étudiai le _Livre des
Vers_.
Un autre jour qu'il était seul, je passai encore à la hâte dans la
salle, et il me dit: Etudiez-vous le _Livre des Rites?_ Je lui répondis
avec respect: Je ne l'ai pas encore étudié.--Si vous n'étudiez pas le
_Livre des Rites_, vous n'aurez rien pour vous fixer dans la vie. Je me
retirai, et j'étudiai le _Livre des Rites_.
Après avoir entendu ces paroles, _Tchin-kang_ s'en retourna et s'écria
tout joyeux: J'ai fait une question sur une chose, et j'ai obtenu la
connaissance de trois. J'ai entendu parler du _Livre des Vers_, du
_Livre des Rites;_ j'ai appris en outre que l'homme supérieur tenait
son fils éloigné de lui.
14. L'épouse du prince d'un Etat est qualifiée par le prince lui-même
de _Fou-jin_, ou _compagne de l'homme_. Cette épouse [nommée _Fou-jin_]
s'appelle elle-même _petite fille_. Les habitants de l'Etat l'appellent
_épouse_ ou _compagne du prince_. Elle se qualifie, devant les princes
des différents Etats, _pauvre petite reine_. Les hommes des différents
Etats la nomment aussi _compagne du prince_.
[37] Nom d'un royaume. (_Commentaire_.)
[38] Nom d'une montagne. (_Ibid_.)
[39] Ou de dix périodes de trente années.
[40] _Commentaire._