1. _Ki-chi_ était sur le point d'aller combattre _Tchouan-yu_[37].

_Jan-yeou_ et _Ki-lou_, qui étaient près de KHOUNG-TSEU, lui dirent:

_Ki-chi_ se prépare à avoir un démêlé avec _Tchouan-yu_.

Le Philosophe dit: _Khieou_ (_Jan-tjeou_)! n'est-ce pas votre faute?

Ce _Tchouan-yu_ reçut autrefois des anciens rois la souveraineté sur

_Thoung-moung_[38].

En outre, il rentre par une partie de ses confins dans le territoire

de l'Etat (de _Lou_). Il est le vassal des esprits de la terre et des

grains [c'est un Etat vassal du prince de _Lou_]. Comment aurait-il à

subir une invasion?

_Jan-yeou_ dit: Notre maître le désire. Nous deux, ses ministres, nous

ne le désirons pas.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou_! [l'ancien et illustre historien]

_Tcheou-jin_ a dit: «Tant que vos forces vous servent, remplissez votre

devoir; si vous ne pouvez pas le remplir, cessez vos fonctions. Si un

homme en danger n'est pas secouru; si, lorsqu'on le voit tomber, on ne

le soutient pas, alors à quoi servent ceux qui sont là pour l'assister?»

Il suit de là que vos paroles sont fautives. Si le tigre ou le buffle

s'échappent de l'enclos où ils sont renfermés; si la tortue à la pierre

précieuse s'échappe du coffre où elle était gardée, à qui en est la

faute?

_Jan-yeou_ dit: Maintenant, ce pays de _Tchouan-yu_ est fortifié, et se

rapproche beaucoup de _Pi_ [ville appartenant en propre à _Ki-chi_]. Si

maintenant on ne s'en empare pas, il deviendra nécessairement, dans les

générations à venir, une source d'inquiétudes et de troubles pour nos

fils et nos petits-fils.

KHOUNG-TSEU dit: _Khieou!_ l'homme supérieur hait ces détours d'un

homme qui se défend de toute ambition cupide, lorsque ses actions le

démentent.

J'ai toujours entendu dire que ceux qui possèdent un royaume, ou qui

sont chefs de grandes familles, ne se plaignent pas de ce que ceux

qu'ils gouvernent ou administrent sont peu nombreux, mais qu'ils se

plaignent de ne pas avoir l'étendue de territoire qu'ils prétendent

leur être due; qu'ils ne se plaignent pas de la pauvreté où peuvent

se trouver les populations, mais qu'ils se plaignent de la discorde

qui règne entre elles et eux. Car, si chacun obtient la part qui lui

est due, il n'y a point de pauvres; si la concorde règne, il n'y a pas

pénurie d'habitants; s'il y a paix et tranquillité, il n'y a pas cause

de ruine ou de révolution.

Les choses doivent se passer ainsi. C'est pourquoi, si les populations

éloignées ne sont pas soumises, alors cultivez la science et la vertu,

afin de les ramener à vous par vos mérites. Une fois qu'elles sont

revenues à l'obéissance, alors faites-les jouir de la paix et de la

tranquillité.

Maintenant, _Yeou_ et _Khieou_, en aidant votre maître, vous ne

ramènerez pas à l'obéissance les populations éloignées, et celles-ci ne

pourront venir se soumettre d'elles-mêmes. L'État est divisé, troublé,

déchiré par les dissensions intestines, et vous n'êtes pas capables de

le protéger.

Et cependant vous projetez de porter les armes au sein de cet État.

Je crains bien que les petits-fils de _Ki_ n'éprouvent un jour que la

source continuelle de leurs craintes et de leurs alarmes n'est pas dans

le pays de _Tchouan-yu_, mais dans l'intérieur de leur propre famille.

2. KHOUNG-TSEU dit: Quand l'empire est gouverné par les principes de la

droite raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre

les rebelles, procèdent des fils du Ciel [des empereurs]. Si l'empire

est sans loi, s'il n'est pas gouverné par les principes de la droite

raison, alors les rites, la musique, la guerre pour soumettre les

rebelles, procèdent des princes tributaires ou des vassaux de tous les

rangs. Quand [ces choses, qui sont exclusivement dans les attributions

impériales,] procèdent des princes tributaires, il arrive rarement

que, dans l'espace de dix générations[39], ces derniers ne perdent

pas leur pouvoir usurpé [qui tombe alors dans les mains des grands

fonctionnaires publics]. Quand il arrive que ces actes de l'autorité

impériale procèdent des grands fonctionnaires, il est rare que, dans

l'espace de cinq générations, ces derniers ne perdent pas leur pouvoir

[qui tombe entre les mains des intendants des grandes familles]. Quand

les intendants des grandes familles s'emparent du pouvoir royal, il est

rare qu'ils ne le perdent pas dans l'espace de trois générations.

Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors

l'administration ne réside pas dans les grands fonctionnaires.

Si l'empire est gouverné selon les principes de la droite raison, alors

les hommes de la foule ne s'occupent pas à délibérer et à exprimer leur

sentiment sur les actes qui dépendent de l'autorité impériale.

3. KHOUNG-TSEU dit: Les revenus publics n'ont pas été versés à la

demeure du prince pendant cinq générations; la direction des affaires

publiques est tombée entre les mains des grands fonctionnaires pendant

quatre générations. C'est pourquoi les fils et les petits-fils des

trois _Houan_ [trois familles de princes de _Lou_] ont été si affaiblis.

4. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes d'amis qui sont utiles, et

trois sortes qui sont nuisibles. Les amis droits et véridiques, les

amis fidèles et vertueux, les amis qui ont éclairé leur intelligence,

sont les amis utiles; les amis qui affectent une gravité tout

extérieure et sans droiture, les amis prodigues d'éloges et de basses

flatteries, les amis qui n'ont que de la loquacité sans intelligence,

sont les amis nuisibles.

5. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois sortes de joies ou satisfactions

qui sont utiles, et trois sortes qui sont nuisibles. La satisfaction

de s'instruire à fond dans les rites et la musique, la satisfaction

d'instruire les hommes dans les principes de la vertu, la satisfaction

de posséder l'amitié d'un grand nombre de sages, sont les joies ou

satisfactions utiles; la satisfaction que donne la vanité et l'orgueil,

la satisfaction de l'oisiveté et de la mollesse, la satisfaction de la

bonne chère et des plaisirs, sont les satisfactions nuisibles.

6. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui sont auprès des princes vertueux pour les

aider dans leurs devoirs ont trois fautes à éviter: de parler sans y

avoir été invités, ce qui est appelé précipitation; de ne pas parler

lorsqu'on y est invité, ce qui est appelé taciturnité; de parler sans

avoir observé la contenance et la disposition [du prince], ce qui est

appelé aveuglement.

7. KHOUNG-TSEU dit: Il y a pour l'homme supérieur trois choses dont

il cherche à se préserver: dans le temps de la jeunesse, lorsque le

sang et les esprits vitaux ne sont pas encore fixés [que la forme

corporelle n'a pas encore pris tout son développement][40], ce que

l'on doit éviter, ce sont les plaisirs sensuels; quand on a atteint la

maturité, et que le sang et les esprits vitaux ont acquis toute leur

force et leur vigueur, ce que l'on doit éviter, ce sont les rixes et

les querelles; quand on est arrivé à la vieillesse, que le sang et

les esprits vitaux tombent dans un état de langueur, ce que l'on doit

éviter, c'est le désir d'amasser des richesses.

8. KHOUNG-TSEU dit: Il y a trois choses que l'homme supérieur révère:

il révère les décrets du ciel, il révère les grands hommes, il révère

les paroles des saints.

Les hommes vulgaires ne connaissent pas les décrets du ciel, et par

conséquent ils ne les révèrent pas; ils font peu de cas des grands

hommes, et ils se jouent des paroles des saints.

9. KHOUNG-TSEU dit: Ceux qui, du jour même de leur naissance, possèdent

la science, sont les hommes du premier ordre [supérieurs à tous les

autres]; ceux qui, par l'étude, acquièrent la science, viennent après

eux; ceux qui, ayant l'esprit lourd et épais, acquièrent cependant des

connaissances par l'étude, viennent ensuite; enfin ceux qui, ayant

l'esprit lourd et épais, n'étudient pas et n'apprennent rien, ceux-là

sont du dernier rang parmi les hommes.

10. KHOUNG-TSEU dit: L'homme supérieur, ou l'homme accompli dans la

vertu, a neuf sujets principaux de méditations: en regardant, il pense

à s'éclairer; en écoutant, il pense à s'instruire; dans son air et

son attitude, il pense à conserver du calme et de la sérénité; dans

sa contenance, il pense à conserver toujours de la gravité et de la

dignité; dans ses paroles, il pense à conserver toujours de la fidélité

et de la sincérité; dans ses actions, il pense à s'attirer toujours

du respect; dans ses doutes, il pense à interroger les autres; dans

la colère, il pense à réprimer ses mouvements; en voyant des gains à

obtenir, il pense à la justice.

11. KHOUNG-TSEU dit: «On considère le bien comme si on pouvait

l'atteindre; on considère le vice comme si on touchait de l'eau

bouillante.» J'ai vu des hommes agir ainsi, et j'ai entendu des hommes

tenir ce langage.

«On se retire dans le secret de la solitude pour chercher dans sa

pensée les principes de la raison; on cultive la justice pour mettre

en pratique ces mêmes principes de la raison.» J'ai entendu tenir ce

langage, mais je n'ai pas encore vu d'homme agir ainsi.

12. _King-kong_, prince de _Thsi_, avait mille quadriges de chevaux.

Après sa mort, on dit que le peuple ne trouva à louer en lui aucune

vertu. _Pei_ et _Chou-tsi_ moururent de faim au bas de la montagne

_Cheou-yang_, et le peuple n'a cessé jusqu'à nos jours de faire leur

éloge.

N'est-ce pas cela que je disais?

13. _Tchin-kang_ fit une question à _Pe-yu_ (fils de KHOUNG-TSEU) en

ces termes: Avez-vous entendu des choses extraordinaires?

Il lui répondit avec déférence: Je n'ai rien entendu. [Mon père] est

presque toujours seul. Moi _Li_, en passant un jour rapidement dans

la salle, je fus interpellé par lui en ces termes: Etudiez-vous le

_Livre des Vers?_ Je lui répondis avec respect: Je ne l'ai pas encore

étudié.--Si vous n'étudiez pas le _Livre des Vers_, vous n'aurez rien

à dire dans la conversation. Je me retirai, et j'étudiai le _Livre des

Vers_.

Un autre jour qu'il était seul, je passai encore à la hâte dans la

salle, et il me dit: Etudiez-vous le _Livre des Rites?_ Je lui répondis

avec respect: Je ne l'ai pas encore étudié.--Si vous n'étudiez pas le

_Livre des Rites_, vous n'aurez rien pour vous fixer dans la vie. Je me

retirai, et j'étudiai le _Livre des Rites_.

Après avoir entendu ces paroles, _Tchin-kang_ s'en retourna et s'écria

tout joyeux: J'ai fait une question sur une chose, et j'ai obtenu la

connaissance de trois. J'ai entendu parler du _Livre des Vers_, du

_Livre des Rites;_ j'ai appris en outre que l'homme supérieur tenait

son fils éloigné de lui.

14. L'épouse du prince d'un Etat est qualifiée par le prince lui-même

de _Fou-jin_, ou _compagne de l'homme_. Cette épouse [nommée _Fou-jin_]

s'appelle elle-même _petite fille_. Les habitants de l'Etat l'appellent

_épouse_ ou _compagne du prince_. Elle se qualifie, devant les princes

des différents Etats, _pauvre petite reine_. Les hommes des différents

Etats la nomment aussi _compagne du prince_.

[37] Nom d'un royaume. (_Commentaire_.)

[38] Nom d'une montagne. (_Ibid_.)

[39] Ou de dix périodes de trente années.

[40] _Commentaire._

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine · 第 182 / 266 题