1. _Tseu-lou_ fit une question sur la manière de bien gouverner.
Le Philosophe dit: Donnez le premier au peuple, et de votre propre
personne, l'exemple de la vertu; donnez le premier au peuple, et de
votre propre personne, l'exemple des labeurs[14].
--Je vous prie d'ajouter quelque chose à ces instructions.--Ne vous
lassez jamais d'agir ainsi.
2. _Tchoung-koung_, exerçant les fonctions de ministre de _Ki-chi_,
fit uue question sur la manière de bien gouverner. Le Philosophe
dit: Commencez par avoir de bons fonctionnaires sous vos ordres pour
diriger avec intelligence et probité les diverses branches de votre
administration; pardonnez les fautes légères; élevez les hommes de
vertus et de talents aux dignités publiques. [_Tchoung-koung_] ajouta:
Comment connaître les hommes de vertus et de talents afin de les élever
aux dignités? [Le Philosophe] dit: Elevez aux dignités ceux que vous
connaissez être tels; ceux que vous ne connaissez pas, croyez-vous que
les autres hommes les négligeront?
3. _Tseu-lou_ dit: Supposons que le prince de l'Etat de _Meï_ vous
désire, maître, pour diriger les affaires publiques; à quoi vous
appliqueriez-vous d'abord de préférence?
Le Philosophe dit: Ne serait-ce pas à rendre correctes les
dénominations mêmes des personnes et des choses?
_Tseu-lou_ dit: Est-ce véritablement cela? Maître, vous vous écartez de
la question. A quoi bon cette rectification?
Le Philosophe dit: Vous êtes bien simple, _Yeou!_ L'homme supérieur,
dans ce qu'il ne connaît pas bien, éprouve une sorte d'hésitation et
d'embarras.
Si les dénominations ne sont pas exactes, correctes, alors les
instructions qui les concernent n'y répondent pas comme il convient;
les instructions ne répondant pas aux dénominations des personnes
et des choses, alors les affaires ne peuvent être traitées comme il
convient.
Les affaires n'étant pas traitées comme il convient, alors les rites
et la musique ne sont pas en honneur; les rites et la musique n'étant
pas en honneur, alors les peines et les supplices n'atteignent pas leur
but d'équité et de justice; les peines et les supplices n'atteignant
pas leur but d'équité et de justice, alors le peuple ne sait où poser
sûrement ses pieds et tendre ses mains.
C'est pourquoi l'homme supérieur, dans les noms qu'il donne, doit
toujours faire en sorte que ses instructions y répondent exactement;
les instructions étant telles, elles devront être facilement exécutées.
L'homme supérieur, dans ses instructions, n'est jamais inconsidéré ou
futile.
4. _Fan-tchi_ pria son maître de l'instruire dans l'agriculture. Le
Philosophe dit: Je n'ai pas les connaissances d'un vieil agriculteur.
Il le pria de lui enseigner la culture des jardins. Il répondit: Je
n'ai pas les connaissances d'un vieux jardinier.
_Fan-tchi_ étant sorti, le Philosophe dit: Quel homme vulgaire que ce
_Fan-siu!_
Si ceux qui occupent les rangs supérieurs dans la société aiment à
observer les rites, alors le peuple n'osera pas ne pas les respecter;
si les supérieurs se plaisent dans la pratique de la justice, alors le
peuple n'osera pas ne pas être soumis; si les supérieurs chérissent la
sincérité et la fidélité, alors le peuple n'osera pas ne pas pratiquer
ces vertus. Si les choses se passent ainsi, alors les peuples des
quatre régions, portant sur leurs épaules leurs enfants enveloppés de
langes, accourront se ranger sous vos lois. [Quand on peut faire de
pareilles choses], à quoi bon s'occuper d'agriculture?
5. Le Philosophe dit: Qu'un homme ait appris à réciter les trois cents
odes du _Livre des Vers_, s'il reçoit un traitement pour exercer des
fonctions dans l'administration publique, qu'il ne sait pas remplir;
ou s'il est envoyé comme ambassadeur dans les quatre régions du monde,
sans pouvoir par lui-même accomplir convenablement sa mission; quand
même il aurait encore lu davantage, à quoi cela servirait-il?
6. Le Philosophe dit: Si la personne de celui qui commande aux autres
ou qui les gouverne est dirigée d'après la droiture et l'équité,
il n'a pas besoin d'ordonner le bien pour qu'on le pratique; si sa
personne n'est pas dirigée par la droiture et l'équité, quand même il
ordonnerait le bien, il ne serait pas obéi.
7. Le Philosophe dit: Les gouvernements des Etats de _Lou_ et de _Wëi_
sont frères.
8. Le Philosophe disait de _Kong-tseu-king_, grand de l'Etat de _Weï_,
qu'il s'était parfaitement bien comporté dans sa famille. Quand
il commença à posséder quelque chose, il disait: J'aurai un jour
davantage; quand il eut un peu plus, il disait: C'est bien; quand il
eut de grandes richesses, il disait: C'est parfait.
9. Le Philosophe ayant voulu se rendre dans l'Etat de _Wëi, Yan-yeou_
conduisit son char.
Le Philosophe dit: Quelle multitude [quelle grande population]!
_Yan-yeou_ dit: Une grande multitude en effet. Qu'y aurait-il à
faire pour elle? Le Philosophe dit: La rendre riche et heureuse. [Le
disciple] ajouta: Quand elle serait riche et heureuse, que faudrait-il
faire encore pour elle? [Le Philosophe] dit: L'instruire.
10. Le Philosophe dit: Si [un gouvernement] voulait m'employer aux
affaires publiques, dans le cours d'une douzaine de lunes je pourrais
déjà réformer quelques abus; dans trois années, la réformation serait
complète.
11. Le Philosophe dit: «Si des hommes sages et vertueux gouvernaient un
Etat pendant sept années, ils pourraient dompter les hommes cruels [les
convertir au bien] et supprimer les supplices.» Qu'elles sont parfaites
ces paroles [des anciens sages]!
12. Le Philosophe dit: Si je possédais le mandat de la royauté, il ne
me faudrait pas plus d'une génération[15] pour faire régner partout la
vertu de l'humanité.
13. Le Philosophe dit: Si quelqu'un règle sa personne selon
les principes de l'équité et de la droiture, quelle difficulté
éprouvera-t-il dans l'administration du gouvernement? s'il ne règle pas
sa personne selon les principes de l'équité et de la droiture, comment
pourrait-il rectifier la conduite des autres hommes?
14. _Yan-yeou_ étant revenu de la cour, le Philosophe lui dit: Pourquoi
si tard? [Le disciple] lui répondit respectueusement: Nous avons eu à
traiter des affaires concernant l'administration. Le Philosophe dit:
C'étaient des affaires de famille, sans doute; car, s'il se fût agi
des affaires d'administration publique, quoique je ne sois plus en
fonctions, je suis encore appelé à en prendre connaissance.
15. _Ting-kong_ (prince de _Lou_) demanda s'il y avait un mot qui eût
la puissance de faire prospérer un Etat. KHOUNG-TSEU lui répondit avec
déférence: Un seul mot ne peut avoir cette puissance; on peut cependant
approcher de cette concision désirée.
Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Faire son devoir comme
prince est difficile; le faire comme ministre n'est pas facile[16].»
Si vous savez que de faire son devoir comme prince est une chose
difficile, n'est-ce pas en presque un seul mot trouver le moyen de
faire prospérer un Etat?
[Le même prince] ajouta: Y a-t-il un mot qui ait la puissance de perdre
un Etat? KHOUNG-TSEU répondit avec déférence: Un seul mot ne peut
avoir cette puissance; on peut cependant approcher de cette concision
désirée. Il y a un proverbe parmi les hommes qui dit: «Je ne vois pas
qu'un prince ait plaisir à remplir ses devoirs, à moins que ses paroles
ne trouvent point de contradicteurs.» Qu'il fasse le bien, et qu'on ne
s'y oppose pas: n'est-ce pas en effet très-bien? qu'il fasse le mal, et
que l'on ne s'y oppose pas: n'est-ce pas, dans ce peu de mots, trouver
la cause de la ruine d'un État?