1. KHOUNG-TSEU, lorsqu'il résidait encore dans son village, était
extrêmement sincère et droit; mais il avait tant de modestie, qu'il
paraissait dépourvu de la faculté de parler.
Lorsqu'il se trouva dans le temple des ancêtres et à la cour de son
souverain, il parla clairement et distinctement; et tout ce qu'il dit
portait l'empreinte de la réflexion et de la maturité.
2. A la cour, il parla aux officiers inférieurs avec fermeté et
droiture; aux officiers supérieurs, avec une franchise polie.
Lorsque le prince était présent, il conservait une attitude
respectueuse et digne.
3. Lorsque le prince le mandait à sa cour, et le chargeait de recevoir
les hôtes[44], son attitude changeait soudain. Sa démarche était grave
et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.
S'il venait à saluer les personnes qui se trouvaient auprès de lui,
soit à droite, soit à gauche, sa robe, devant et derrière, tombait
toujours droite et bien disposée.
Son pas était accéléré en introduisant les hôtes, et il tenait les bras
étendus comme les ailes d'un oiseau.
Quand l'hôte était parti, il se faisait un devoir d'aller rendre
compte [au prince] de sa mission en lui disant: «L'hôte n'est plus en
votre présence.»
4. Lorsqu'il entrait sous la porte du palais, il inclinait le corps,
comme si la porte n'avait pas été assez haute pour le laisser passer.
Il ne s'arrêtait point en passant sous la porte, et dans sa marche il
ne foulait point le seuil de ses pieds.
En passant devant le trône, sa contenance changeait tout à coup; sa
démarche était grave et mesurée, comme s'il avait eu des entraves. Ses
paroles semblaient aussi embarrassées que ses pieds.
Prenant sa robe avec les deux mains, il montait ainsi dans la salle du
palais, le corps incliné, et retenait son haleine comme s'il n'eût pas
osé respirer.
En sortant, après avoir fait un pas, il se relâchait peu à peu de sa
contenance grave et respectueuse, et prenait un air riant; et, quand il
atteignait le bas de l'escalier, laissant retomber sa robe, il étendait
de nouveau les bras comme les ailes d'un oiseau; et en repassant devant
le trône sa contenance changeait de nouveau, et sa démarche était grave
et mesurée, comme s'il avait eu des entraves aux pieds.
5. En recevant la marque distinctive de sa dignité [comme envoyé de
son prince], il inclina profondément le corps, comme s'il n'avait pu
la supporter. Ensuite il l'éleva en haut avec les deux mains, comme
s'il avait voulu la présenter à quelqu'un, et la baissa jusqu'à terre,
comme pour la remettre à un autre; présentant dans sa contenance et son
attitude l'apparence de la crainte, et dans sa démarche tantôt lente,
tantôt rapide, comme les différents mouvements de son âme.
En offrant les présents royaux selon l'usage, il avait une contenance
grave et affable; en offrant les autres présents, son air avait encore
quelque chose de plus affable et de plus prévenant.
6. Le Philosophe ne portait point de vêtements avec des parements
pourpres ou bleu foncé.
Il ne faisait point ses habillements ordinaires d'étoffe rouge ou
violette.
Dans la saison chaude, il portait une robe d'étoffe de chanvre fine ou
grossière, sous laquelle il en mettait toujours une autre pour faire
ressortir la première.
Ses vêtements noirs (d'hiver) étaient fourrés de peaux d'agneau; ses
vêtements blancs, de peaux de daim; ses vêtements jaunes, de peaux de
renard.
La robe qu'il portait chez lui eut pendant longtemps la manche droite
plus courte que l'autre.
Son vêtement de nuit ou de repos était toujours une fois et demie aussi
long que son corps.
Il portait dans sa maison des vêtements épais faits de poils de renard.
Excepté dans les temps de deuil, aucun motif ne l'empêchait de porter
attaché à ses vêtements tout ce qui était d'usage.
S'il ne portait pas le vêtement propre aux sacrifices et aux cérémonies
nommé _wei-chang_, sa robe était toujours un peu ouverte sur le côté.
Il n'allait pas faire de visites de condoléance avec une robe garnie de
peaux d'agneau et un bonnet noir.
Le premier jour de chaque lune, il mettait ses habits de cour, et se
rendait au palais [pour présenter ses devoirs au prince].
7. Dans les jours d'abstinence, il se couvrait constamment d'une robe
blanche de lin.
Dans ces mêmes jours d'abstinence, il se faisait toujours un devoir de
changer sa manière de vivre; il se faisait aussi un devoir de changer
le lieu où il avait l'habitude de reposer.
8. Quant à la nourriture, il ne rejetait pas le riz cuit à l'eau, ni
les viandes de bœuf ou de poisson découpées en petits morceaux.
Il ne mangeait jamais de mets corrompus par la chaleur, ni de poisson
ni des autres viandes déjà entrées en putréfaction. Si la couleur en
était altérée, il n'en mangeait pas; si l'odeur en était mauvaise, il
n'en mangeait pas; s'ils avaient perdu leur saveur, il n'en mangeait
pas; si ce n'était pas des produits de la saison, il n'en mangeait pas.
La viande qui n'était pas coupée en lignes droites, il ne la mangeait
pas. Si un mets n'avait pas la sauce qui lui convenait, il n'en
mangeait pas.
Quand même il aurait eu beaucoup de viande à son repas, il faisait en
sorte de n'en prendre jamais une quantité qui excédât celle de son
pain ou de son riz. Il n'y avait que pour sa boisson qu'il n'était
pas réglé; mais il n'en prenait jamais une quantité qui pût porter le
trouble dans son esprit.
Si le vin était acheté sur un marché public, il n'en buvait pas; si
on lui présentait de la viande sèche achetée sur les marchés, il n'en
mangeait pas.
Il ne s'abstenait pas de gingembre dans ses aliments.
Il ne mangeait jamais beaucoup.
Quand on offrait les sacrifices et les oblations dans les palais du
prince, il ne retenait pas pour lui, même pour une nuit, la viande
qu'il avait reçue. Quand il y offrait lui-même les oblations de viande
à ses ancêtres, il ne passait pas trois jours sans la servir; si les
trois jours étaient passés, on ne la mangeait plus.
En mangeant, il n'entretenait point de conversation; en prenant son
repos au lit, il ne parlait point.
Quand même il n'eût pris que très-peu d'aliments, et des plus communs,
soit des végétaux, ou du bouillon, il en offrait toujours une petite
quantité comme oblation ou libation; et il faisait cette cérémonie avec
le respect et la gravité convenables.
9. Si la natte sur laquelle il devait s'asseoir n'était pas étendue
régulièrement, il ne s'asseyait pas dessus.
10. Quand des habitants de son village l'invitaient à un festin, il ne
sortait de table que lorsque les vieillards qui portaient des bâtons
étaient eux-mêmes sortis.
Quand les habitants de son village faisaient la cérémonie nommée _nô_,
pour chasser les esprits malins, il se revêtait de sa robe de cour, et
allait s'asseoir parmi les assistants du côté oriental de la salle.
11. Quand il envoyait quelqu'un prendre des informations dans d'autres
Etats, il lui faisait deux fois la révérence, et l'accompagnait jusqu'à
une certaine distance.
_Kang-tseu_ lui ayant envoyé un certain médicament, il le reçut avec un
témoignage de reconnaissance; mais il dit: KHIEOU ne connaît pas assez
ce médicament, il n'ose pas le goûter.
12. Son écurie ayant été incendiée, le Philosophe, de retour de la
cour, dit: Le feu a-t-il atteint quelque personne? je ne m'inquiète pas
des chevaux.
13. Lorsque le prince lui envoyait en présent des aliments[45], il se
faisait aussitôt un devoir de les placer régulièrement sur sa table et
de les goûter. Lorsque le prince lui envoyait un présent de chair crue,
il la faisait toujours cuire, et il l'offrait ensuite [aux mânes de
ses ancêtres]. Si le prince lui envoyait en présent un animal vivant,
il se faisait un devoir de le nourrir et de l'entretenir avec soin.
S'il était invité par le prince à dîner à ses côtés, lorsque celui-ci
se disposait à faire une oblation, le Philosophe en goûtait d'abord.
S'il était malade, et que le prince allât le voir, il se faisait mettre
la tête à l'orient, se revêtait de ses habits de cour, et se ceignait
de sa plus belle ceinture.
Lorsque le prince le mandait près de lui, sans attendre son attelage,
qui le suivait, il s'y rendait à pied.
14. Lorsqu'il entrait dans le grand temple des ancêtres, il s'informait
minutieusement de chaque chose.
15. Si quelqu'un de ses amis venait à mourir, n'ayant personne pour
lui rendre les devoirs funèbres, il disait: Le soin de ses funérailles
m'appartient.
Recevait-il des présents de ses amis, quoique ce fussent des chars
et des chevaux, s'il n'y avait pas de viande qu'il pût offrir comme
oblation à ses ancêtres, il ne les remerciait par aucune marque de
politesse.
16. Quand il se livrait au sommeil, il ne prenait pas la position d'un
homme mort; et lorsqu'il était dans sa maison, il se dépouillait de sa
gravité habituelle.
Si quelqu'un lui faisait une visite pendant qu'il portait des habits
de deuil, quand même c'eût été une personne de sa connaissance
particulière, il ne manquait jamais de changer de contenance et de
prendre un air convenable; s'il rencontrait quelqu'un en bonnet de
cérémonie, ou qui fût aveugle, quoique lui-même ne portât que ses
vêtements ordinaires, il ne manquait jamais de lui témoigner de la
déférence et du respect.
Quand il rencontrait une personne portant des vêtements de deuil, il la
saluait en descendant de son attelage; il agissait de même lorsqu'il
rencontrait les personnes qui portaient les tablettes sur lesquelles
étaient inscrits les noms des citoyens[46].
Si l'on avait préparé pour le recevoir un festin splendide, il ne
manquait jamais de changer de contenance et de se lever de table pour
s'en aller.
Quand le tonnerre se faisait entendre tout à coup, ou que se levaient
des vents violents, il ne manquait jamais de changer de contenance [de
prendre un air de crainte respectueux envers le ciel][47].
17. Quand il montait sur son char, il se tenait debout ayant les rênes
en mains.
Quand il se tenait au milieu, il ne regardait point en arrière, ni ne
parlait sans un motif grave; il ne montrait rien du bout du doigt.
18. Il disait: Lorsque l'oiseau aperçoit le visage du chasseur, il se
dérobe à ses regards, et il va se reposer dans un lieu sûr.
Il disait encore: «Que le faisan qui habite là au sommet de la colline
sait bien choisir son temps [pour prendre sa nourriture]!» _Tseu-lou_
ayant vu le faisan, voulut le prendre; mais celui-ci poussa trois cris,
et s'envola.
[44] Les princes ou grands vassaux qui gouvernent le royaume.
(TCHOU-HI.)
[45] Cette usage est maintenu en Chine jusqu'à nos jours. Voyez les
divers relations d'ambassades européennes la cour de l'empereur de la
Chine.
[46] Quels beaux sentiments, et comme ils relèvent la dignité de
l'homme!
[47] _Commentaire chinois._