1. Le Philosophe parlait rarement du gain, du destin [ou mandat du
ciel, _ming_] et de l'humanité [la plus grande des vertus].
2. Un homme du village de _Ta-hiang_ dit: Que KHOUNG-TSEU est grand!
cependant ce n'est pas son vaste savoir qui a fait sa renommée.
Le Philosophe ayant entendu ces paroles, interpella ses disciples en
leur disant: Que dois-je entreprendre de faire? Prendrai-je l'état de
voiturier, ou apprendrai-je celui d'archer? Je serai voiturier.
3. Le Philosophe dit: Autrefois on portait un bonnet d'étoffe de lin,
pour se conformer aux rites; maintenant on porte un bonnet de soie
comme plus économique; je veux suivre la multitude. Autrefois on
s'inclinait respectueusement au bas des degrés de la salle de réception
pour saluer son prince, en se conformant aux rites; maintenant on salue
en haut des degrés. Ceci est de l'orgueil. Quoique je m'éloigne en cela
de la multitude, je suivrai le mode ancien.
4. Le Philosophe était complètement exempt de quatre choses: il était
sans amour-propre, sans préjugés, sans obstination et sans égoïsme.
5. Le Philosophe éprouva des inquiétudes et des frayeurs à _Kouang_. Il
dit: _Wen-wang_ n'est plus; la mise en lumière de la pure doctrine ne
dépend-elle pas maintenant de moi?
Si le ciel avait résolu de laisser périr cette doctrine, ceux qui ont
succédé à _Wen-wang_, qui n'est plus, n'auraient pas eu la faculté de
la faire revivre et de lui rendre son ancien éclat. Le ciel ne veut
donc pas que cette doctrine périsse. Que me veulent donc les hommes de
_Kouang?_
6. Un _Taï-tsaï_, ou grand fonctionnaire public, interrogea un jour
_Tseu-koung_ en ces termes: Votre maître est-il un saint? N'a-t-il pas
un grand nombre de talents?
_Tseu-koung_ dit: Certainement le ciel lui a départi presque tout ce
qui constitue la sainteté, et, en outre, un grand nombre de talents.
Le Philosophe ayant entendu parler de ces propos, dit: Ce grand
fonctionnaire me connait-il? Quand j'étais petit, je me suis trouvé
dans des circonstances pénibles et difficiles; c'est pourquoi j'ai
acquis un grand nombre de talents pour la pratique des affaires
vulgaires. L'homme supérieur possède-t-il un grand nombre de ces
talents? Non, il n'en possède pas un grand nombre.
_Lao_ (un des disciples de KHOUNG-TSEU) dit: Le Philosophe répétait
souvent: «Je ne fus pas employé jeune dans les charges publiques; c'est
pourquoi je m'appliquai à l'étude des arts.»
7. Le Philosophe dit: Suis-je véritablement en possession de la
science? je n'en sais rien[41]. Mais s'il se rencontre un ignorant qui
me fasse des questions, tant vides soient-elles, j'y réponds de mon
mieux, en épuisant le sujet sous toutes ses faces.
8. Le Philosophe dit: L'oiseau nommé _Foung_ ou _Foung-ling_ ne vient
pas, le fleuve ne fait pas sortir de son sein le [tableau sur lequel
est figuré le dragon]. C'en est fait de moi.
9. Lorsque le Philosophe voyait quelqu'un en habits de deuil, ou
portant le bonnet et la robe de magistrat, ou aveugle, quand même
il eut été plus jeune que lui, il se levait à son approche [s'il
se trouvait assis]. S'il passait devant lui assis, le Philosophe
accélérait le pas.
10. _Yen-youan_ s'écria en soupirant: Si je considère la doctrine
de notre maître, je ne vois rien de plus élevé; si je cherche à la
pénétrer, je ne trouve rien de plus impénétrable; si je la regarde
comme devant mes yeux et me précédant, aussitôt elle m'échappe et me
fuit.
Mon maître m'a cependant conduit pas à pas; il a développé
graduellement mon esprit, car il savait admirablement captiver les
hommes par ses paroles; il a étendu beaucoup mes connaissances dans les
sciences qui constituent l'éducation, et il m'a surtout fait étudier le
_Livre des Rites_.
Si je voulais m'arrêter, je ne le pouvais pas. Quand j'avais épuisé
toutes mes forces, [cette doctrine] était toujours là comme fixée
devant moi à une certaine distance. Quoique j'aie désiré ardemment de
l'atteindre, je n'ai pu y parvenir.
11. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ lui envoya un disciple
pour lui servir de ministre.
Dans un intervalle [de souffrance] que lui laissa la maladie, le
Philosophe dit: N'y a-t-il pas déjà longtemps que _Yeou_ (_Tseu-lou_)
se conduit d'une manière peu conforme à la raison? Je n'ai pas de
ministres, et cependant j'ai quelqu'un qui en fait les fonctions; qui
trompé-je, de moi ou du ciel?
Plutôt que de mourir entre les mains d'un ministre, n'aurait-il pas
mieux valu pour moi de mourir entre les mains de mes disciples?
Quoique, dans ce dernier cas, je n'eusse pas obtenu de grandes
funérailles, je serais mort dans la droite voie!
12. _Tseu-koung_ dit: Si j'avais un beau joyau dans les circonstances
actuelles, devrais-je le renfermer et le cacher dans une boîte, ou
chercher à le vendre un bon prix? Le Philosophe dit: Vendez-le!
vendez-le! Mais j'attendrais quelqu'un qui pût l'estimer sa valeur.
13. Le Philosophe témoigna le désir d'aller habiter parmi les
_Kieou-i_, ou les neuf tribus barbares des régions orientales.
Quelqu'un dit: Ce serait une condition vile et abjecte; comment avoir
un pareil désir? Le Philosophe dit: Où l'homme supérieur, le sage,
habite, comment y aurait-il bassesse et abjection?
14. Le Philosophe dit: Lorsque du royaume de _Weï_ je retournai dans
celui de _Lou_, je corrigeai et rectifiai la musique. Les chants
compris sous les noms de _Ya_ et de _Soung_ [deux divisions du _Livre
des Vers_] furent remis chacun à la place qu'ils doivent occuper.
15. Le Philosophe dit: Quand vous êtes hors de chez vous, rendez vos
devoirs à vos magistrats supérieurs. Quand vous êtes chez vous, faites
votre devoir envers vos père et mère et vos frères. Dans les cérémonies
funèbres, ne vous permettez aucune négligence. Ne vous livrez à aucun
excès dans l'usage du vin. Comment pourrais-je tolérer une conduite
contraire?
16. Le Philosophe, étant sur le bord d'une rivière, dit: Comme elle
coule avec majesté! elle ne s'arrête ni jour ni nuit!
17. Le Philosophe dit: Je n'ai encore vu personne qui aimât autant la
vertu que l'on aime la beauté du corps.
18. Le Philosophe dit: Soit une comparaison: je veux former un
monticule de terre; avant d'avoir rempli un panier, je puis m'arrêter;
je m'arrête. Soit une autre comparaison: je veux niveler un terrain;
quoique j'aie déjà transporté un panier de terre, j'ai toujours la
liberté de discontinuer ou d'avancer; je puis agir d'une façon ou d'une
autre.
19. Le Philosophe dit: Dans le cours de nos entretiens, celui dont
l'esprit ne se lassait point, ne s'engourdissait point, c'était _Hoeï_.
20. Le Philosophe, parlant de _Yen-youan_ (_Hoeï_), disait: Hélas! je
le vis toujours avancer et jamais s'arrêter.
21. Le Philosophe dit: L'herbe pousse, mais ne donne point de fleurs;
si elle donne des fleurs, elle ne produit point de graines mûres.
Voilà où en est le sage!
22. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'un enfant est né, il faut
respecter ses facultés; la science qui lui viendra par la suite ne
ressemble en rien à son état présent. S'il arrive à l'âge de quarante
ou de cinquante ans sans avoir rien appris, il n'est plus digne d'aucun
respect.
23. Le Philosophe dit: Un langage sincère et conforme à la droite
raison n'obtiendra-t-il pas l'assentiment universel? C'est un
changement de conduite, une conversion à la vertu, qui est honorable et
bien par-dessus tout. Un langage insinuant et flatteur ne causera-t-il
pas de la satisfaction à celui qui l'entend? c'est la recherche du vrai
qui est honorable et bien par-dessus tout. Éprouver de la satisfaction
en entendant un langage flatteur, et ne pas rechercher le vrai; donner
son assentiment à un langage sincère et conforme à la droite raison, et
ne pas se convertir à la vertu: c'est ce que je n'ai jamais approuvé et
pratiqué moi-même.
24. Le Philosophe dit: Mettez toujours au premier rang la droiture du
cœur et la fidélité; ne contractez point d'amitié avec ceux qui ne vous
ressemblent pas; si vous commettez une faute, alors ne craignez pas de
changer de conduite.
25. Le Philosophe dit: A une armée de trois divisions (un corps de
37,500 hommes) on peut enlever son général [et la mettre en déroute];
à l'homme le plus abject ou le plus vulgaire, on ne peut enlever sa
pensée!
26. Le Philosophe dit: S'il y a quelqu'un qui, vêtu d'habits les plus
humbles et les plus grossiers, puisse s'asseoir sans rougir à côté de
ceux qui portent les vêtements les plus précieux et les plus belles
fourrures, c'est _Yeou!_
«Sans envie de nuire et sans désirs ambitieux,