COMPOSÉ DE 37 ARTICLES.

1. Le Philosophe dit: Je commente, j'éclaircis (les anciens ouvrages),

mais je n'en compose pas de nouveaux. J'ai foi dans les anciens, et je

les aime; j'ai la plus haute estime pour notre _Lao-pang_[33].

2. Le Philosophe dit: Méditer en silence et rappeler à sa mémoire

les objets de ses méditations; se livrer à l'étude, et ne pas se

rebuter; instruire les hommes, et ne pas se laisser abattre: comment

parviendrai-je à posséder ces vertus?

3. Le Philosophe dit: La vertu n'est pas cultivée; l'étude n'est pas

recherchée avec soin; si l'on entend professer des principes de justice

et d'équité, on ne veut pas les suivre; les méchants et les pervers ne

veulent pas se corriger: voilà ce qui fait ma douleur!

4. Lorsque le Philosophe se trouvait chez lui, sans préoccupation

d'affaires, que ses manières étaient douces et persuasives! que son air

était affable et prévenant!

5. Le Philosophe dit: O combien je suis déchu de moi-même! depuis

longtemps, je n'ai plus vu en songe _Tcheou-koung_[34].

6. Le Philosophe dit: Que la pensée soit constamment fixée sur les

principes de la droite voie;

Que l'on tende sans cesse à la vertu de l'humanité;

Que l'on s'applique, dans les moments de loisir, à la culture des

arts[35].

7. Le Philosophe dit: Dès l'instant qu'une personne est venue me voir,

et m'a offert les présents d'usage[36], je n'ai jamais manqué de

l'instruire.

8. Le Philosophe dit: Si un homme ne fait aucun effort pour développer

son esprit, je ne le développerai point moi-même. Si un homme ne veut

faire aucun usage de sa faculté de parler, je ne pénétrerai pas le

sens de ses expressions; si, après avoir fait connaître l'angle d'un

carré, on ne sait pas la dimension des trois autres angles, alors je ne

renouvelle pas la démonstration.

9. Quand le Philosophe se trouvait à table avec une personne qui

éprouvait des chagrins de la perte de quelqu'un, il ne pouvait manger

pour satisfaire son appétit. Le Philosophe, dans ce jour (de deuil) se

livrait lui-même à la douleur, et il ne pouvait chanter.

10. Le Philosophe, interpellant _Yen-youan_, lui dit: Si on nous

emploie dans les fonctions publiques, alors nous remplissons notre

devoir; si on nous renvoie, alors nous nous reposons dans la vie

privée. Il n'y a que vous et moi qui agissions ainsi.

_Tseu-lou_ dit: Si vous conduisiez trois corps d'armée ou _Kiun_ de

douze mille cinq cents hommes chacun, lequel de nous prendriez-vous

pour lieutenant?

Le Philosophe dit: Celui qui de ses seules mains nous engagerait au

combat avec un tigre; qui, sans motifs, voudrait passer un fleuve

à gué; qui prodiguerait sa vie sans raison et sans remords: je ne

voudrais pas le prendre pour lieutenant. Il me faudrait un homme qui

portât une vigilance soutenue dans la direction des affaires; qui aimât

à former des plans et à les mettre à exécution.

11. Le Philosophe dit: Si, pour acquérir des richesses par des moyens

honnêtes, il me fallait faire un vil métier, je le ferais; mais si les

moyens n'étaient pas honnêtes, j'aimerais mieux m'appliquer à ce que

j'aime.

12. Le Philosophe portait la plus grande attention sur l'ordre, la

guerre et la maladie.

13. Le Philosophe étant dans le royaume de _Thsi_, entendit la musique

nommée _Tchao_ (de _Chun_). Il en éprouva tant d'émotion, que pendant

trois lunes il ne connut pas le goût des aliments. Il dit: Je ne me

figure pas que depuis la composition de cette musique on soit jamais

arrivé à ce point de perfection.

14. _Yen-yeou_ dit: Notre maître aidera-t-il le prince de _Weï_?

_Tseu-koung_ dit: Pour cela, je le lui demanderai.

Il entra (dans l'appartement de son maître), et dit: Que pensez-vous

de _Pe-i_ et de _Chou-tsi?_ Le Philosophe dit: Ces hommes étaient de

véritables sages de l'antiquité. Il ajouta: N'éprouvèrent-ils aucun

regret?--Ils cherchèrent à acquérir la vertu de l'humanité, et ils

obtinrent cette vertu: pourquoi auraient-ils éprouvé des regrets? En

sortant (_Tseu-koung_) dit: Notre maître n'assistera pas (le prince de

_Weï_).

15. Le Philosophe dit: Se nourrir d'un peu de riz, boire de l'eau,

n'avoir que son bras courbé pour appuyer sa tête, est un état qui a

aussi sa satisfaction. Être riche et honoré par des moyens iniques,

c'est pour moi comme le nuage flottant qui passe.

16. Le Philosophe dit: S'il m'était accordé d'ajouter à mon âge de

nombreuses années, j'en demanderais cinquante pour étudier le _Y-king_,

afin que je pusse me rendre exempt de fautes graves.

17. Les sujets dont le Philosophe parlait habituellement étaient le

_Livre des Vers_, le _Livre des Annales_ et le _Livre des Rites_.

C'étaient les sujets constants de ses entretiens.

18. _Ye-kong_ interrogea _Tseu-lou_ sur KHOUNG-TSEU. _Tseu-lou_ ne lui

répondit pas.

Le Philosophe dit: Pourquoi ne lui avez-vous pas répondu? C'est un

homme qui, par tous les efforts qu'il fait pour acquérir la science,

oublie de prendre de la nourriture; qui, par la joie qu'il éprouve de

l'avoir acquise, oublie les peines qu'elle lui a causées, et qui ne

s'inquiète pas de l'approche de la vieillesse. Je vous en instruis.

19. Le Philosophe dit: Je ne naquis point doué de la science. Je suis

un homme qui a aimé les anciens, et qui a fait tous ses efforts pour

acquérir leurs connaissances.

20. Le Philosophe ne parlait, dans ses entretiens, ni des choses

extraordinaires, ni de la bravoure, ni des troubles civils, ni des

esprits.

21. Le Philosophe dit: Si nous sommes trois qui voyagions ensemble,

je trouverai nécessairement deux instituteurs [dans mes compagnons de

voyage]; je choisirai l'homme de bien pour l'imiter, et l'homme pervers

pour me corriger.

22. Le Philosophe dit: Le ciel a fait naître la vertu en moi; que peut

donc me faire _Hoan-touï?_

23. Vous, mes disciples, tous tant que vous êtes, croyez-vous que j'aie

pour vous des doctrines cachées? Je n'ai point de doctrines cachées

pour vous. Je n'ai rien fait que je ne vous l'aie communiqué, ô mes

disciples! C'est la manière d'agir de KHIEOU (de lui-même).

24. Le Philosophe employait quatre sortes d'enseignements: la

littérature, la pratique des actions vertueuses, la droiture ou la

sincérité, et la fidélité.

25. Le Philosophe dit: Je ne puis parvenir à voir un saint homme; tout

ce que je puis, c'est de voir un sage.

Le Philosophe dit; Je ne puis parvenir à voir un homme véritablement

vertueux; tout ce que je puis, c'est de parvenir à voir un homme

constant et ferme dans ses idées.

Manquer de tout, et agir comme si l'on possédait avec abondance; être

vide, et se montrer plein; être petit, et se montrer grand, est un rôle

difficile à soutenir constamment.

26. Le Philosophe péchait quelquefois à l'hameçon, mais non au filet;

il chassait aux oiseaux avec une flèche, mais non avec des pièges.

27. Le Philosophe dit: Comment se trouve-t-il des hommes qui agissent

sans savoir ce qu'ils font? je ne voudrais pas me comporter ainsi. Il

faut écouter les avis de beaucoup de personnes, choisir ce que ces avis

ont de bon et le suivre; voir beaucoup et réfléchir mûrement sur ce que

l'on a vu; c'est le second pas de la connaissance.

28. Les _Heou-hiang_ (habitants d'un pays ainsi nommé) étaient

difficiles à instruire. Un de leurs jeunes gens étant venu visiter les

disciples du Philosophe, ils délibérèrent s'ils le recevraient parmi

eux.

Le Philosophe dit: Je l'ai admis à entrer [au nombre de mes disciples];

je ne l'ai pas admis à s'en aller. D'où vient cette opposition de votre

part? cet homme s'est purifié, s'est renouvelé lui-même afin d'entrer à

mon école; louez-le de s'être ainsi purifié; je ne réponds pas de ses

actions passées ou futures.

29. Le Philosophe dit: L'humanité est-elle si éloignée de nous! je

désire posséder l'humanité, et l'humanité vient à moi.

30. Le juge du royaume de _Tchin_ demanda si _Tchao-kong_ connaissait

les rites. KHOUNG-TSEU dit: Il connaît les rites.

KHOUNG-TSEU s'étant éloigné, [le juge] salua _Ou-ma-ki_, et, le

faisant entrer, il lui dit: J'ai entendu dire que l'homme supérieur ne

donnait pas son assentiment aux fautes des autres; cependant un homme

supérieur y a donné son assentiment. Le prince s'est marié avec une

femme de la famille _Ou_, du même nom que le sien, et il l'a appelée

_Ou-meng-tseu_. Un prince doit connaître les rites et coutumes:

pourquoi, lui, ne les connaît-il pas?

_Ou-ma-ki_ avertit le Philosophe, qui s'écria: Que KHIEOU est heureux!

s'il commet une faute, les hommes sont sûrs de la connaître.

31. Lorsque le Philosophe se trouvait avec quelqu'un qui savait bien

chanter, il l'engageait à chanter la même pièce une seconde fois, et il

l'accompagnait de la voix.

32. Le Philosophe dit: En littérature, je ne suis pas l'égal d'autres

hommes. Si je veux que mes actions soient celles d'un homme supérieur,

alors je ne puis jamais atteindre à la perfection.

33. Le Philosophe dit: Si je pense à un homme qui réunisse la sainteté

à la vertu de l'humanité, comment oserais-je me comparer à lui! Tout

ce que je sais, c'est que je m'efforce de pratiquer ces vertus sans

me rebuter, et de les enseigner aux autres sans me décourager et

me laisser abattre. C'est là tout ce que je vous puis dire de moi.

_Kong-si-hoa_ dit: Il est juste d'ajouter que nous, vos disciples, nous

ne pouvons pas même apprendre ces choses.

34. Le Philosophe étant très-malade, _Tseu-lou_ le pria de permettre

à ses disciples d'adresser pour lui leurs prières[37] aux esprits et

aux génies. Le Philosophe dit: Cela convient-il? _Tseu-lou_ répondit

avec respect: Cela convient. Il est dit dans le livre intitulé _Louï_:

«Adressez vos _prières_ aux esprits et aux génies d'en haut et d'en bas

[du ciel et de la terre].» Le Philosophe dit:

La prière de KHIEOU [la sienne] est permanente.

35. Le Philosophe dit: Si l'on est prodigue et adonné au luxe, alors on

n'est pas soumis. Si l'on est trop parcimonieux, alors on est vil et

abject. La bassesse est cependant encore préférable à la désobéissance.

36. Le Philosophe dit: L'homme supérieur a de l'équanimité et de la

tranquillité d'àme. L'homme vulgaire éprouve sans cesse du trouble et

de l'inquiétude.

37. Le Philosophe était d'un abord aimable et prévenant; sa gravité

sans roideur et la dignité de son maintien inspiraient du respect sans

contrainte.

[33] Sage, _ta-fou_, de la dynastie des _Chang_.

[34] Voyez notre _Description de la Chine_, t. 1, p. 84 et suiv.

[35] Ces arts sont, selon le Commentaire, les rites, la musique, l'art

de tirer de l'arc, l'équitation, l'écriture et l'arithmétique.

[36] Des morceaux de viande salée et sechée au soleil.

[37] Le mot chinois, selon le commentateur, implique l'Idée _d'éviter

le mal et d'avancer dans la vertu_ avec l'assistance des esprits. Si

l'on n'a aucun motif de _prier_, alors l'on ne doit pas _prier_.

Les quatre livres de philosophie morale et politique de la Chine · 第 146 / 266 题