1. Le Philosophe dit: L'humanité ou les sentiments de bienveillance
envers les autres sont admirablement pratiqués dans les campagnes;
celui qui, choisissant sa résidence, ne veut pas habiter parmi ceux qui
possèdent si bien l'humanité ou les sentiments de bienveillance envers
les autres, peut-il être considéré comme doué d'intelligence?
2. Le Philosophe dit: Ceux qui sont dépourvus d'_humanité_[24] ne
peuvent se maintenir longtemps vertueux dans la pauvreté, ne peuvent
se maintenir longtemps vertueux dans l'abondance et les plaisirs. Ceux
qui sont pleins d'humanité aiment à trouver le repos dans les vertus de
l'humanité; et ceux qui possèdent la science trouvent leur profit dans
l'humanité.
3. Le Philosophe dit: Il n'y a que l'homme plein d'humanité qui puisse
aimer véritablement les hommes et les haïr d'une manière convenable[25].
4. Le Philosophe dit: Si la pensée est sincèrement dirigée vers les
vertus de l'humanité, on ne commettra point d'actions vicieuses.
5. Le Philosophe dit: Les richesses et les honneurs sont l'objet du
désir des hommes; si on ne peut les obtenir par des voies honnêtes et
droites, il faut y renoncer. La pauvreté et une position humble ou vile
sont l'objet de la haine et du mépris des hommes; si on ne peut en
sortir par des voies honnêtes et droites, il faut y rester. Si l'homme
supérieur abandonne les vertus de l'humanité, comment pourrait-il
rendre sa réputation de sagesse parfaite? L'homme supérieur ne doit pas
un seul instant[26] agir contrairement aux vertus de l'humanité. Dans
les moments les plus pressés, comme dans les plus confus, il doit s'y
conformer.
6. Le Philosophe dit: Je n'ai pas encore vu un homme qui aimât
convenablement les hommes pleins d'humanité, qui eût une haine
convenable pour les hommes vicieux et pervers. Celui qui aime les
hommes pleins d'humanité ne met rien au-dessus d'eux; celui qui hait
les hommes sans humanité pratique l'humanité; il ne permet pas que les
hommes sans humanité approchent de lui.
Y a-t-il des personnes qui puissent faire un seul jour usage de toutes
leurs forces pour la pratique des vertus de l'humanité? [S'il s'en est
trouvé] je n'ai jamais vu que leurs forces n'aient pas été suffisantes
[pour accomplir leur dessein], et, s'il en existe, je ne les ai pas
encore vues.
7. Le Philosophe dit: Les fautes des hommes sont relatives à l'état de
chacun. En examinant attentivement ces fautes, on arrivera à connaître
si leur humanité était une véritable humanité.
8. Le Philosophe dit: Si le matin vous avez entendu la voix de la
raison céleste, le soir vous pourrez mourir[27].
9. Le Philosophe dit: L'homme d'étude dont la pensée est dirigée
vers la pratique de la raison, mais qui rougit de porter de mauvais
vêtements et de se nourrir de mauvais aliments, n'est pas encore apte à
entendre la sainte parole de la justice.
10. Le Philosophe dit: L'homme supérieur, dans toutes les circonstances
de la vie, est exempt de préjugés et d'obstination; il ne se règle que
d'après la justice.
11. Le Philosophe dit: L'homme supérieur fixe ses pensées sur la
vertu; l'homme vulgaire les attache à la terre. L'homme supérieur ne
se préoccupe que de l'observation des lois; l'homme vulgaire ne pense
qu'aux profits.
12. Le Philosophe dit: Appliquez-vous uniquement aux gains et
aux profits, et vos actions vous feront recueillir beaucoup de
ressentiments.
13. Le Philosophe dit: L'on peut, par une réelle et sincère observation
des rites, régir un royaume; et cela n'est pas difficile à obtenir. Si
l'on ne pouvait pas, par une réelle et sincère observation des rites,
régir un royaume, à quoi servirait de se conformer aux rites?
14. Le Philosophe dit: Ne soyez point inquiet de ne point occuper
d'emplois publics; mais soyez inquiet d'acquérir les talents
nécessaires pour occuper ces emplois. Ne soyez point affligé de ne pas
encore être connu; mais cherchez à devenir digne de l'être.
15. Le Philosophe dit: _San!_ (nom de _Thsêng-tseu_) ma doctrine est
simple et facile à pénétrer. _Thsêng-tseu_ répondit: Cela est certain.
Le Philosophe étant sorti, ses disciples demandèrent ce que leur
maître avait voulu dire. _Thsêng-tseu_ répondit: «La doctrine de notre
maître consiste uniquement à avoir la droiture du cœur et à aimer son
prochain comme soi-même[28].»
16. Le Philosophe dit: L'homme supérieur est influencé par la justice;
l'homme vulgaire est influencé par l'amour du gain.
17. Le Philosophe dit: Quand vous voyez un sage, réfléchissez en
vous-même si vous avez les mêmes vertus que lui. Quand vous voyez un
pervers, rentrez en vous-même, et examinez attentivement votre conduite.
18. Le Philosophe dit: En vous acquittant de vos devoirs envers vos
père et mère, ne faites que très-peu d'observations; si vous voyez
qu'ils ne sont pas disposés à suivre vos remontrances, ayez pour eux
les mêmes respects, et ne vous opposez pas à leur volonté; si vous
éprouvez de leur part de mauvais traitements, n'en murmurez pas.
19. Le Philosophe dit: Tant que votre père et votre mère subsistent, ne
vous éloignez pas d'eux; si vous vous éloignez, vous devez leur faire
connaître la contrée où vous allez vous rendre.
20. Le Philosophe dit: Pendant trois années (depuis sa mort), ne vous
écartez pas de la voie qu'a suivie votre père; votre conduite pourra
être alors appelée de la piété filiale.
21. Le Philosophe dit: L'âge de votre père et de votre mère ne doit pas
être ignoré de vous; il doit faire naître en vous, tantôt de la joie,
tantôt de la crainte.
22. Le Philosophe dit: Les anciens ne laissaient point échapper de
vaines paroles, craignant que leurs actions n'y répondissent point.
23. Le Philosophe dit: Ceux qui se perdent en restant sur leurs gardes
sont bien rares!
24. Le Philosophe dit: L'homme supérieur aime à être lent dans ses
paroles, mais rapide dans ses actions.
25. Le Philosophe dit: La vertu ne reste pas comme une orpheline
abandonnée; elle doit nécessairement avoir des voisins.
26. _Tseu-yeou_ dit: Si dans le service d'un prince il arrive
de le blâmer souvent, on tombe bientôt en disgrâce. Si dans les
relations d'amitié on blâme souvent son ami, on éprouvera bientôt son
indifférence.
[24] Nous emploierons désormais ce terme pour rendre le caractère
chinois _jin_, qui comprend toutes les vertus attachées à l'_humanité_.
[25] La même idée est exprimée presque avec les mêmes termes dans le
_Ta-hio_, chap. X, paragr. 14.
[26] Littéralement: _intervalle d'un repas_.
[27] Le caractère _Tao_ de cette admirable sentence, que nous avons
traduit par _voix de la raison divine_, est expliqué ainsi par
_Tchou-hi_: La raison ou le principe des devoirs dans les actions de la
vie: _sse we thang jan tchi li_.
[28] En chinois, _tchoung_ et _chou_. On croira difficilement que notre
traduction soit exacte; cependant nous ne pensons pas que l'on puisse
en faire une plus fidèle.