«Que n'ai-je un ministre d'une droiture parfaite, quand même il
n'aurait d'autre habileté qu'un cœur simple et sans passions; il serait
comme s'il avait les plus grands talents! Lorsqu'il verrait des hommes
de haute capacité, il les produirait, et n'en serait pas plus jaloux
que s'il possédait leurs talents lui-même. S'il venait à distinguer
un homme d'une vertu et d'une intelligence vastes, il ne se bornerait
pas à en faire l'éloge du bout des lèvres, il le rechercherait avec
sincérité et l'emploierait dans les affaires. Je pourrais me reposer
sur un tel ministre du soin de protéger mes enfants, leurs enfants et
le peuple. Quel avantage n'en résulterait-il pas pour le royaume[23]!
Mais si un ministre est jaloux des hommes de talent, et que par
envie il éloigne ou tienne à l'écart ceux qui possèdent une vertu
et une habileté éminentes, en ne les employant pas dans les charges
importantes, et en leur suscitant méchamment toutes sortes d'obstacles,
un tel ministre, quoique possédant des talents, est incapable de
protéger mes enfants, leurs enfants et le peuple. Ne pourrait-on pas
dire alors que ce serait un danger imminent, propre à causer la ruine
de l'empire?»
14. L'homme vertueux et plein d'humanité peut seul éloigner de lui de
tels hommes, et les rejeter parmi les barbares des quatre extrémités de
l'empire, ne leur permettant pas d'habiter dans le royaume du milieu.
Cela veut dire que l'homme juste et plein d'humanité seul est capable
d'aimer et de haïr convenablement les hommes[24].
15. Voir un homme de bien et de talent, et ne pas lui donner de
l'élévation; lui donner de l'élévation, et ne pas le traiter avec
toute la déférence qu'il mérite, c'est lui faire injure. Voir un homme
pervers, et ne pas le repousser; le repousser, et ne pas l'éloigner à
une grande distance, c'est une chose condamnable pour un prince.
16. Un prince qui aime ceux qui sont l'objet de la haine générale,
et qui hait ceux qui sont aimés de tous, fait ce que l'on appelle un
outrage à la nature de l'homme. Des calamités redoutables atteindront
certainement un tel prince.
17. C'est en cela que les souverains ont une grande règle de conduite
à laquelle ils doivent se conformer; ils l'acquièrent, cette règle,
par la sincérité et la fidélité, et ils la perdent par l'orgueil et la
violence.
18. Il y a un grand principe pour accroître les revenus (de l'État ou
de la famille). Que ceux qui produisent ces revenus soient nombreux, et
ceux qui les dissipent, en petit nombre; que ceux qui les font croître
par leur travail se donnent beaucoup de peine, et que ceux qui les
consomment le fassent avec modération; alors, de cette manière, les
revenus seront toujours suffisants[25].
19. L'homme humain et charitable acquiert de la considération à sa
personne, en usant généreusement de ses richesses; l'homme sans
humanité et sans charité augmente ses richesses aux dépens de sa
considération.
20. Lorsque le prince aime l'humanité et pratique la vertu, il est
impossible que le peuple n'aime pas la justice; et lorsque le peuple
aime la justice, il est impossible que les affaires du prince n'aient
pas une heureuse fin; il est également impossible que les impôts dûment
exigés ne lui soient pas exactement payés.
21. _Meng-hien-tseu_[26] a dit: Ceux qui nourrissent des coursiers et
possèdent des chars à quatre chevaux n'élèvent pas des poules et des
pourceaux, qui sont le gain des pauvres. Une famille qui se sert de
glace dans la cérémonie des ancêtres ne nourrit pas des bœufs et des
moutons. Une famille de cent chars, ou un prince, n'entretient pas des
ministres qui ne cherchent qu'à augmenter les impôts pour accumuler des
trésors. S'il avait des ministres qui ne cherchassent qu'à augmenter
les impôts pour amasser des richesses, il vaudrait mieux qu'il eût des
ministres ne pensant qu'à dépouiller le trésor du souverain.--Ce qui
veut dire que ceux qui gouvernent un royaume ne doivent point faire
leur richesse privée des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de
la justice et de l'équité leur seule richesse.
22. Si ceux qui gouvernent les États ne pensent qu'à amasser des
richesses pour leur usage personnel, ils attireront indubitablement
auprès d'eux des hommes dépravés; ces hommes leur feront croire
qu'ils sont des ministres bons et vertueux, et ces hommes dépravés
gouverneront le royaume. Mais l'administration de ces indignes
ministres appellera sur le gouvernement les châtiments divins et les
vengeances du peuple. Quand les affaires publiques sont arrivées à
ce point, quels ministres, fussent-ils les plus justes et les plus
vertueux, détourneraient de tels malheurs? Ce qui veut dire que ceux
qui gouvernent un royaume ne doivent point faire leur richesse privée
des revenus publics, mais qu'ils doivent faire de la justice et de
l'équité leur seule richesse.
Voilà le dixième chapitre du Commentaire. Il explique ce
que l'on doit entendre par _faire jouir le monde de la
paix et de l'harmonie en bien gouvernant l'empire_[27].
L'Explication tout entière consiste en dix chapitres.
Les quatre premiers chapitres exposent l'ensemble
général de l'ouvrage, et en montrent le but. Les six
autres chapitres exposent plus en détail les diverses
branches du sujet de l'ouvrage. Le cinquième chapitre
enseigne le devoir d'être vertueux et éclairé.
Le sixième chapitre pose la base fondamentale du
perfectionnement de soi-même. Ceux qui commencent
l'étude de ce livre doivent faire tous leurs efforts
pour surmonter les difficultés que ce chapitre présente
à sa parfaite intelligence; ceux qui le lisent ne
doivent pas le regarder comme très-facile à comprendre
et en faire peu de cas.
[21] On veut dire [dans ce paragraphe] que celui qui est dans la
position la plus élevée de la société [le souverain] ne doit pas
ne pas prendre en sérieuse considération ce que les hommes ou les
populations demandent et attendent de lui; s'il ne se conformait pas
dans sa conduite aux droites règles de la raison, et qu'il se livrât
de préférence aux actes vicieux [aux actions contraires à l'intérêt du
peuple] en donnant un libre cours à ses passions d'amitié et de haine,
alors sa propre personne serait exterminée et le gouvernement périrait;
c'est là la grande ruine de l'empire [dont il est parlé dans le texte].
(TCHOU-HI.)
[22] Le _Ho-kiang_ dit a ce sujet: «La fortune du prince dépend du
ciel, et la volonté du ciel existe dans le peuple. Si le prince obtient
l'affection et l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec
complaisance et affermira son trône; mais s'il perd l'affection et
l'amour du peuple, le Très-Haut le regardera avec colère, et il perdra
son royaume.»
[23] On voit par ces instructions de _Mou-koung_, prince du petit
royaume de _Thsin_, tirées du _Chou-king_, quelle importance on
attachait déjà en Chine, 650 ans avant notre ère, au bon choix des
ministres, pour la prospérité et le bonheur d'un État. Partout
l'expérience éclaire les hommes! Mais malheureusement ceux qui les
gouvernent ne savent pas ou ne veulent pas toujours en profiter.
[24] «Je n'admire point un homme qui possède une vertu dans toute sa
perfection, s'il ne possède en même temps dans un pareil degré la vertu
opposée, tel qu'était Épaminondas, qui avait l'extrême valeur jointe à
l'extrême bénignité; car autrement ce n'est pas monter, c'est tomber.
On ne montre pas sa grandeur pour être en une extrémité, mils bien
en touchant les deux à la fois, et remplissant tout l'entre-deux.»
(PASCAL.)
[25] _Liu-chi_ a dit: «Si dans un royaume le peuple n'est pas paresseux
et avide d'amusements, alors ceux qui produisent les revenus sont
nombreux; si la cour n'est pas son séjour de prédilection, alors ceux
qui mangent ou dissipent ces revenus sont en petit nombre; si on
n'enlève pas aux laboureurs le temps qu'ils consacrent à leurs travaux,
alors ceux qui travaillent, qui labourent et qui sèment, se donneront
beaucoup de peine pour faire produire la terre; si l'on a soin de
calculer ses revenus pour régler sur eux ses dépenses, alors l'usage
que l'on en fera sera modéré.»
[26] _Meng-hien-tseu_ était un sage _Ta-fou_, ou mandarin, du royaume
de _Lou_, dont la postérité s'est éteinte dans son second petit-fils.
_Ceux qui nourrissent des coursiers et possèdent des chars à quatre
chevaux_, ce sont les mandarins ou magistrats civils, _Tu-fou_, qui
passent les premiers examens des lettres à des périodes fixes. _Une
famille qui se sert de glace dans la cérémonie des ancêtres_, ce sont
les grands de l'ordre supérieur nommés _King_, qui se servaient de
_glace_ dans les cérémonies funèbres qu'ils faisaient en l'honneur de
leurs ancêtres. _Une famille de cent chars_, ce sont les grands de
l'État qui possédaient des fiefs séparés dont ils tiraient les revenus.
Le prince devrait plutôt perdre ses propres revenus, ses propres
richesses, que d'avoir des ministres qui fissent éprouver des vexations
et des dommages au peuple. C'est pourquoi _il vaut mieux_ que [le
prince] _ait des ministres qui dépouillent le trésor du souverain_ que
des _ministres qui surchargent le peuple d'impôts pour accumuler des
richesses_.
[27] «Le sens de ce chapitre est qu'il faut faire tous ses efforts
pour être d'accord avec le peuple dans son amour et son aversion, ou
partager ses sympathies, et qu'il ne faut pas s'appliquer uniquement
a faire son bien-être matériel. Tout cela est relatif a la règle de
conduite la plus importante que l'on puisse s'imposer. Celui qui peut
agir ainsi traite alors bien les sages, se plait dans les avantages qui
en résultent; chacun obtient ce a quoi il peut prétendre, et le monde
vit dans la paix et l'harmonie.» (_Glose_.)
_Thoung-yang-hiu-chi_ a dit: «Le grand but, le sens principal de
ce chapitre signifie que le gouvernement d'un empire consiste dans
l'application des règles de droiture et d'équité naturelles que
nous avons en nous, à tous les actes du gouvernement, ainsi qu'au
choix des hommes que l'on emploie, qui, par leur bonne ou mauvaise
administration, conservent ou perdent l'empire. Il faut que, dans ce
qu'ils aiment et dans ce qu'ils haïssent, ils se conforment toujours au
sentiment du peuple.»